Skip to main content

Full text of "Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV"

See other formats


'  V'^lr 


'WÊà 


-^VvCvWV^i^^^wà^^ 


Ww^^. 


:-3vW^WWVS 


'wsi/^WW 


j^»is^fWffi«Wl 


Wl«'®^i^^^^'^ 


^"(^^(^^^VWfe''»' 


■-•i--i'-^^'§g^ï?3>î!»^^^ 


C^wwv^ 


.^  A7V^^Mi\^,\ 


!*S^^^ 


'.Am[  a  /."^VV'^v 


^  -  ?,^  '^y  ^y  v'w  w  vy  V  y  v^-- 


i^^^'^f  ÎS^^'èàÀHM^wwL 


^^^m^. 


SBSSRMMSMtStS 


VVvV'*^' 


ï^SéSèë?^^^^ 


::!^rvJ.^Jvyywyww-, 
iyâ§5- 


'yVy^'.MW.a 


«^ww^Uc 


'.wjwjs'Xw 


iëMv^^^sivuyW^ 


:^'W^Www£i^ 


P^^ii^SiSS'^'^^^ 


^9wvyu«iu 


>^^^^^^^^^^ 


.^^S^yWv 


^^^-Ï.^.S5y^>^^^^i^<^^ 


'^v,y^^ 


rj¥yj^\ 


-*wvvv, 


5-^^^yyJ 


W^^^«^ 


/^'^S-C"  -'■'"/'^^--  Vv«v.-?fjj/ 


'^-!^'jf!«i 


^^'^^^^ 


'^wwOcr^'^^^^^^vwwvvw, 


^Sabi^^^fe^^^e^g 


'"'^'^^^^^yw.  :!***^^^^^ 


^wwwwww^^^^: 


VWy^W 


wv^^ 


Wv»/vA^vv' 


■>:  ■-  -vyww/'wvv^  vv^^-^^^^^^ 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


Iittp://www.archive.org/details/journalhistoriqu03barb 


I 


JOURNAL 


DE 


E.  J.  F.  BARBIER 


A  PARIS 


DE  L'IMPRIMERIE  DE  CRAPELET 

RUE   un    VAUGIRARD,  9 
M.    DCCC.    Ll 


HF 

JOURNAL  HISTORIQUE 

ET  ANECDOTIQUE 

DU  RÈGNE  DE  LOUIS  XV 

PAR  E.  J.  F.  BARBIER 

AVOCAT  AI'  PARLEMENT  DE  PARIS 

PUBLIÉ 

POUR   LA   SOCIÉTÉ   DE   L'HISTOIRE  DE  FRANCE 

d'après  le  manuscrit  inédit  de  la  bibliothèque  nationale 

PAR  A.  DE  LA  VILLEGILLE 

IU.CKÎ.Ti.lKL  DU   COMITÉ   FOUR  LA    PUBLICATION  DES  MONUMENTS  ÉCRITS  DB  l'HISTOIHL    DE  F&i^NCE 

TOME   TROISIÈME 


%t^ 


A  PARIS 


CHEZ  JULES  RENOUARD  ET  O^ 

LIBRAIRES   DE  LÀ   SOCIÉTÉ  DE  L*HIST01RE   DE   FRANOB 

RUE     DE     TOURNON  ,     N"    6 

M.   DCCC.  Ll 


.•»t 


•^^? 


EXTRAIT    DU    REGLEMENT. 

Art.  14.  Le  Conseil  désigne  les  ouvrages  à  publier,  et  choisit 
les  personnes  les  plus  capables  d'en  préparer  et  d'en  suivre  la 
publication. 

Il  nomme,  pour  chaque  ouvrage  à  publier,  un  Commissaire 
responsable  ,  chargé  d'en  surveiller  l'exécution. 

Le  nom  de  l'Éditeur  sera  placé  à  la  tète  de  chaque  volume. 

Aucun  volume  ne  pourra  paraître  sous  le  nom  de  la  Société  sans 
l'autorisation  du  Conseil ,  et  s'il  n'est  accompagné  d'une  déclara- 
tion du  Commissaire  responsable,  portant  que  le  travail  lui  a  paru 
mériter  d'être  publié. 


Le  Commissaire  responsable  soussigné  déclare  que  ÏÊdition 
préparéepar  M.  A.  de  La  Villegille  du  Jocrnal  histo- 
rique   ET    ANECDOTIQUE     DU    RÈGNE     DE    LoUlS    XV,      par 

E.  J.  F.  Barbier  ,  lui  a  paru  digne  d'élre  publiée  par  la  So- 
ciété DE  l'Histoire  de  France.  *»  • 


Signé  RAVENEL. 

Fait  à  Paris,  le  14  avril  1851. 

Certifié, 
Le  Sectéi;>ire  de  la  Société  de  i'Histoire  de  France , 
J.  DESNOYERS. 


JOURNAL 


DE 


E.  J.  F.  BARBIER 


ANNÉE  1747. 

Jani^ier.  —  Dans  le  courant  de  Tannée  dernière 
on  a  imaginé,  à  Paris,  des  joujoux  qu'on  appelle 
des  Pantins.  C'était  d'abord  pour  faire  jouer  les  en- 
fants ;  mais  ils  ont  servi  ensuite  à  amuser  tout  le 
public. 

Ce  sont  de  petites  figures  faites  de  carton  dont  les 
membres  séparés  ,  c'est-à-dire  taillés  séparément, 
sont  attachés  par  des  fils  pour  pouvoir  jouer  et  remuer. 
Il  y  a  un  fil  derrière  qui  répond  aux  différents  mem- 
bres ,  et  qui ,  faisant  remuer  les  bras ,  les  jambes  et  la 
îête  de  la  figure,  la  font  danser.  Ces  petites  figures 
représentent  arlequin  ,  scaramouclie  ,  mitron  ,  ber- 
ger, bergère,  etc.,  et  sont  peintes  ,  en  conséquence^ 
de  toutes  sortes  de  façons.  Il  y  en  a  eu  de  peintes  par 
de  bons  peintres,  entre  autres  par  M.  Boucher,  un  des 
plus  fameux  de  l'Académie,  et  qui  se  vendaient  cher'. 

"  La  duchesse  de  Chartres  paya  un  de  ces  pantins  quinze  cents  livres. 
III  1 


2  JOURNAL  [JANV.  1747] 

Il  y  en  avait  aussi  qui  étaient  de  figures  et  de  postures 
lascives. 

Ce  sont  donc  ces  fadaises  qui  ont  occupé  et  amusé 
tout  Paris,  de  manière  qu'on  ne  peut  aller  dans  aucune 
maison  sans  en  trouver  de  pendues  à  toutes  les  chemi- 
nées. On  en  fait  présent  à  toutes  les  femmes  et  filles,  et 
la  fureur  en  est  au  point  qu'au  commencement  de 
cette  année  toutes  les  boutiques  en  sont  remplies  pour 
les  étrennes.  Cette  invention  n'est  pas  nouvelle  : 
elle  est  seulement  renouvelée ,  comme  bien  d'autres 
choses  ;  il  y  a  vingt  ans  que  cela  était  de  même  à  la 
mode. 

11  y  a  une  chanson  de  caractère  consacrée  pour  cette 
petite  figure. 

Que  Pantin  serait  content 
S'il  avait  l'art  de  vous  plaire  ! 
Que  Pantin  serait  content 
S'il  vous  plaisait  en  dansant  ! 

Cest  un  garçon  complaisant , 
Gaillard  et  divertissant , 
Et  qui,  pour  vous  satisfaire, 
Se  met  tout  en  mouvement. 

Que  Pantin,  etc. 

Sur  cet  air  de  pantin,  chacun  a  fait  des  chansons  de 
toute  espèce. 

Cette  sottise  a  passé  de  Paris  dans  les  provinces.  Il 
n'y  avait  point  de  maisons  de  bon  air  où  il  n'y  eût  des 
pantins  de  Paris.  Les  plus  communes  de  ces  bagatelles 
se  vendaient  d'abord  vingt-quatre  sols. 

Comme  cela  est  parvenu  à  un  certain  excès  parce 
que  tout  le  monde  en  a,  petits  et  grands,  cela  tombe 


[JANV.  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  3 

de  même  et  cela  devient  insipide.  11  n'en  sera  plus 
question.  Il  a  été  important,  pour  rendre  justice  au  goût 
de  la  nation ,  de  rendre  compte  de  ce  fait  et  de  garder 
un  échantillon  de  pantin  et  de  pantine.  Ces  deux  pe- 
tites figures  ont  coûté  trois  livres ,  et  elles  n'ont  été 
achetées  que  lorsque  le  dégoût  en  était  déjà  venu  '. 

—  On  parle  de  changement  dans  le  ministère.  On 
assure  que  M.  d'Argenson  n'a  plus  les  affaires  étran- 
gères, et  que  ce  département  est  donné  par  le  roi  à 
M.  le  marquis  de  Puisieux ,  maréchal  de  camp,  con- 
seiller d'État  et  d'épée ,  et  ministre  plénipotentiaire  aux 
conférences  de  Breda^  Mais  on  dit  que  M.  de  Puisieux, 
qui  vient  d'un  chancelier  Brulart  de  Sillery  ^,  ne  veut 
pas  de  la  charge  de  secrétaire  d'État ,  parce  que,  étant 
maréchal  de  camp  ,  il  prétend  faire  son  chemin  dans 
le  militaire  et  posséder  l'ordre  du  Saint-Esprit,  en  cas 
que  le  roi  lui  accorde,  en  qualité  de  chevalier;  au  lieu 
que  tous  les  secrétaires  d'État  ne  peuvent  avoir  le  cor- 
don bleu  que  par  des  charges  dans  l'ordre*.  Il  n'aurait, 
en  ce  cas ,  que  le  titre  de  ministre  pour  les  affaires 
étrangères,  sans  avoir  la  charge  de  secrétaire  d'État, 
dont  les  quatre  places  ont  été  créées  pour  la  première 
fois  en  charge  par  Henri  II,  en  1 547.  Ce  n'était  aupa- 
ravant que  de  simples    secrétaires  du  roi   qui,  par 

'  Les  deux  flgures  dont  parle  ici  Barbier  ne  se  trouvent  plus  jointes 
au  manuscrit. 

*  Ces  conférences  avaient  été  ouvertes  au  mois  de  septembre  précé- 
dent ;  la  France ,  l'Angleterre  et  la  Hollande  y  avaient  envoyé  des  pléni- 
potentiaires pour  traiter  de  la  paix. 

'  Nicolas  Brulart,  seigneur  de  Puisieux,  de  Sillery,  etc.,  président  au 
parlement  de  Paris  ,  avait  été  garde  des  sceaux  en  1 604 ,  et  chancelier  de 
France  en  1607.  Il  mourut  en  1624. 

*  Voir  t.  I,p.  203. 


4  JOURNAL  [JANV.  1747] 

crédit,  étaient  auprès  du  roi  pour  faire  les  fonctions 
de  secrétaires  des  commandements  et  pour  signer  tous 
les  ordres  et  expéditions.  Cette  délicatesse  de  M.  le 
marquis  de  Puisieux  ne  doit  pas  faire  plaisir  aux  se- 
crétaires d'État,  qu'il  fait  regarder  par  là  ,  en  quelque 
façon  ,  comme  bourgeois.  Voilà  ce  que  l'on  dit;  il  s'a- 
git de  savoir  si  cela  a  quelque  fondement. 

—  On  parle  beaucoup  de  paix,  et  on  est  persuadé 
que  toutes  les  puissances  la  soubaitent-  La  difficulté 
est  de  se  tirer  des  Anglais,  qui  ont  à  nous  le  cap  Breton, 
port  de  grande  conséquence.  Ils  tiennent  actuellement 
si  bien  la  mer,  qu'il  ne  vient  rien  ici  des  îles  de  la 
Martinique.  Le  sucre  qui  était  à  quatorze  sous  la  livre, 
coûte  vingt-sept  sous ,  le  café  est  augmenté  aussi  de 
moitié  ,  point  de  morue  pour  ce  carême  que  par  la 
voie  des  Hollandais,  l'argent  rare,  en  sorte  que  tout 
est  arrêté. 

—  Il  est  dit  simplement  dans  la  Gazette ,  que  le 
marquis  d'Argenson,  ministre  et  secrétaire  d'Etat  des 
affaires  étrangères,  a  donné  sa  démission  ,  sans  aucun 
éloge,  comme  cela  se  fait  ordinairement,  et  sans  qu'il 
soit  parlé  d'aucune  pension  extraordinaire.  Cela  prouve 
bien  qu'il  a  été  renvoyé.  Le  roi  a  nommé  à  sa  place 
M.  le  marquis  de  Puisieux  ,  ainsi  tout  ce  que  l'on  avait 
dit  dans  Paris  est  sans  fondement. 

—  Voici  quatre  vers  que  l'on  a  faits  pour  mettre  au- 
dessous  d'un  portrait  de  M.  le  marécbal  de  Saxe  *. 

Rome  eut  dans  Fabius  un  guerrier  politique  ; 
Dans  Annibal,  Carthage  eut  un  clief  liéroique; 
La  France  plus  heureuse  a,  dans  ce  fier  Saxon  , 
La  tête  du  premier  et  le  bras  du  second. 

'  Ces  vers  passent  pour  être  le  premier  essai  poétique  de  d'Alenibert. 


[FÉv.  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  6 

Février.  — ■  Jeudi,  9,  jour  du  mariage  de  M.  le  Dau- 
phin ,  le  corps  de  Ville  de  Paris  a  donné  pour  fête  au 
peuple  de  Paris,  cinq  chars  peints  et  dorés  qui  depuis 
dix  heures  du  matin  jusqu'au  soir,  ont  fait  le  tour  des 
différents  quartiers  de  Paris. 

Le  premier,  représentait  le  dieu  Mars  avec  des  guer- 
riers; le  second,  était  rempli  de  musiciens  ;  le  troi- 
sième, représentait  un  vaisseau,  qui  sont  les  armes 
de  la  ville  ;  le  quatrième ,  Bacchus  sur  un  tonneau  ;  et 
le  cinquième ,  la  déesse  Cérès.  Ils  étaient  tous  attelés 
de  huit  chevaux  assez  bien  ornés ,  avec  des  gens  à  pied 
qui  les  conduisaient.Tous  les  habillements,  dans  chaque 
char,  étaient  de  différentes  couleurs  et  en  galons  d  or 
ou  d'argent.  Le  tout  faisait  un  coup  d'œil  assez  réjouis- 
sant et  assez  magnifique,  quoique  tout  en  clinquant; 
mais  les  figures,  dans  les  chars,  étaient  très-mal  exécu- 
tées. Dans  certaines  places,  ceux  qui  étaient  dans  les 
chars  jetaient  au  peuple  des  morceaux  de  cervelas, 
du  pain ,  des  biscuits  et  des  oranges.  Il  y  avait  dans  ces 
places  des  tonneaux  de  vin  pour  le  peuple,  et  le  soir 
toute  la  ville  a  été  illuminée. 

— ■  On  croirait  d'après  la  relation  de  la  Gazette,  que 
ces  chars  étaient  un  spectacle  magnifique?  Mensonge 
de  la  Gazette  :  c'était  très-peu  de  chose  dans  l'exécu- 
tion. M.  de  Bernage,  prévôt  des  marchands,  n'est  pas 
heureux  dans  ses  divertissements  publics.  Cette  fête 
est  bien  mesquine  pour  un  mariage  du  Dauphin.  On 
sait,  il  est  vrai,  que  la  ville  est  endettée  et  qu'elle 
évite  les  dépenses.  Quoi  qu'il  en  soit ,  on  a  fait,  dès  le 
soir  même  ,  les  couplets  suivants  : 

Monsieur  le  prévôt  des  marchands  , 
Ma  loi  vous  vous  moquez  des  gens. 


6  JOURNAL  [fév.  1747] 

Votre  Cérès,  au  teint  livide  , 
Garde  pour  elle  ses  gâteaux; 
Bacclius  n'a  que  des  tonneaux  vides  ; 
Mars  mutilé  tombe  en  morceaux  '; 

Le  peuple ,  animal  ignorant , 
N'aperçoit  ici  que  clinquant; 
Moi  j'admire  votre  sagesse  : 
Cet  or  qui  paraît  faux  à  tous  , 
En  dépit  d'eux,  par  votre  adresse, 
Devient  un  or  très-pur  pour  vous. 

On  dit  que  le  prévôt  des  marchands  a  deux  sous 
pour  livre  de  toutes  les  dépenses  qui  se  font  dans  ces 
sortes  de  fêtes. 

—  Il  y  a  eu  ,  le  vendredi  1 0,  un  très-grand  concours 
de  masques  de  Paris ,  au  bal  dans  les  appartements  de 
Versailles^.  Au  retour,  sur  les  huit  heures  du  matin, 
il  y  avait,  dit-on,  une  file  de  carrosses  depuis  Versailles 
jusqu'à  Paris.  Tous  les  appartements  et  la  galerie 
étaient  magnifiquement  éclairés;  mais  on  n'a  pas  été 
content  des  buffets.  Il  n'y  avait  que  du  vin,  des  brio- 
ches, du  pain,  quantité  d'oranges  et  des  paquets  de 
sucreries,  et  point  de  pâtés  de  truites,  de  saumon  et  de 
poisson  au  bleu  ,  comme  à  l'autre  mariage.  Il  y  avait 
eu  aussi  alors  des  gens  qui  s'étaient  attablés  sur  les 
buffets,  et  qui  avaient  bu  et  mangé  toute  la  nuit.  On 
n'a  pas  plus  mal  fait  de  retrancher  une  pareille  dé- 
pense. 

— '  Il  paraît  que  l'avis  général  sur  madame  la  Dau- 
phine,  est  qu'elle  est  gaie,  de  bonne  humeur,  plus 
jolie  qu'autrement,  et  qu'elle  s'accorde  parfaitement 

'  Les  saccades  du  char  ébranlèrent  tellement  la  tète  de  la  figure  du  dieu 
Mars,  qu'elle  sauta  de  dessus  les  épaules  au  tiers  de  la  promenade  des 
chars. 

•  A  l'occasion  du  mariage  du  Dauphin. 


[fév.  1747]  DE  E.  J.  F.   BARBIER.  7 

avec  le  caractère  de  madame  Adélaïde  \  Tous  les  mer- 
credis du  carême,  il  y  aura  des  représentations  de  bal- 
lets, à  Versailles,  par  TOpéra. 

—  Voici  une  autre  affaire  ;  le  parlement,  c'est-à-dire 
la  grand'chambre ,  par  arrêt  du  7  janvier,  sur  le  ré- 
quisitoire des  gens  du  roi ,  a  supprimé  un  mandement 
imprimé-,  de  l'évêque  d'Amiens,  qui  tendait  à  refuser 
les  sacrements  à  ceux  qui  n'étaient  pas  entièrement 
soumis  à  la  bulle  Unigenitus.  Enhardi  peut-être  par 
cet  arrêt,  fauteur  inconnu  des  Nouvelles  ecclésiastiques 
que  les  jansénistes  continuent  toujours  de  distribuer 
en  secret,  malgré  les  défenses,  a  parlé  très-vivement 
et  avec  beaucoup  de  mépris  de  la  constitution,  dans 
les  deux  premières  feuilles  de  cette  année.  Cela  a  excitt 
le  ministère  public  qui  a  dénoncé  ces  deux  feuilles 
à  la  cour;  sur  les  conclusions  de  messieurs  les  gens  du 
roi ,  elles  ont  été  condamnées  à  être  brûlées  par  la 
main  du  bourreau,  et  elles  l'ont  été  en  effet. 

Mais  dans  le  réquisitoire,  M.  d'Ormesson,  avocat  gé- 
néral, a  dit,  en  parlant  de  la  constitution,  que  la  sou» 
mission  lui  était  due  comme  étant  «  un  jugement  de  l'É- 
glise universelle  en  matière  de  doctrine  »,  et  que  cette 
constitution  était  devenue  une  loi  de  l'Église  et  de  l'État. 
Le  réquisitoire  des  gens  du  roi  est  transcrit  tout  au  long 
avec  l'arrêt  dans  les  registres  du  parlement.  Messieurs 
des  chambres  des  enquêtes  ont  été  instruits  de  ces 
faits  et  ont  trouvé  mauvais  que,  sans  leur  participation, 
la  grand'chambre  admît  dans  ses  registres  et  autorisât 

'  Marie- Adélaïde ,  née  le  â3  mars  \  732 ,  troisième  fille  de  Louis  XV. 

*  ^vis  donné  par  monseigneur  l'évêque  d Amiens ,  aux  curés  de  son  dio- 
cèse ,  au  sujet  de  ceux  qui  n'étant  pas  soumis  à  la  bulle  Unigenitus  ,  deman- 
dent les  sacremens.  (Amiens),  1746 ,  in-4*'  de  7  pages. 


8  JOURNAL  [FÉv.  1747] 

des  qualifications  sur  la  constitution  que  tout  le  par- 
lement en  corps  ne  lui  a  jamais  données.  Ils  ont  pro- 
fité de  l'assemblée  du  parlement  pour  une  réception 
de  conseiller  ;  ils  se  sont  plaints  et  ont  demandé  une 
assemblée  de  chambres.  Elle  s'est  tenue  vendredi,  17. 
Il  était  question  de  savoir  si  on  rayerait  des  registres 
le  discours  de  M.  d'Ormesson.  Il  y  a  eu  de  grands  dé- 
bats et  les  chambres  sont  restées  assemblées  jusqu'à 
quatre  heures  après-midi. 

Il  y  a  eu  plusieurs  avis,  entre  autres  soixante-dix 
voix  contre  soixante-douze,  pour  mander  les  gens  du 
roi  et  pour  leur  faire  une  réprimande.  On  dit  qu'un 
président  des  requêtes  du  palais,  en  opinaiït  pour  ne 
pas  prendre  ce  parti,  a  représenté  que  tout  le  par- 
quet était  fort  jeune,  qu'il  fallait  seulement  réparer  la 
sottise  qu'ils  avaient  faite  :  le  terme  est  un  peu  dur. 
Enfin  on  a  pris  le  parti  le  plus  doux  par  l'airété  qui 
suit,  peut-être  en  considération  de  M.  le  chancelier, 
oncle  de  M.  d'Ormesson,  que  l'on  a  dit  auteur  de  son 
discours. 

ARRÊTÉ  DE  LA  COUR  DU  1 7  FÉVRIER. 

((  La  cour,  pour  prévenir  l'abus  que  l'on  pourrait 
faire  de  certaines  expressions  portées  dans  le  réquisi- 
toire des  gens  du  roi  du  1"  février,  a  arrêté,  en  se  con- 
formant aux  intentions  du  roi  données  à  entendre  par 
sa  lettre  aux  évêques,  du  22  juillet  1731,  etc.,  qu'elle 
continuera,  à  l'avenir,  à  veiller  plus  exactement  que 
jamais,  à  empêcher  tout  ce  qui  pourrait  occasionner  un 
schisme,  et  à  ce  qu'il  ne  soit  donné  à  la  bulle  CJnige- 
nitiLs  aucune  qualification  qui  puisse  donner  atteinte , 
directement  ni  indirectement,  aux  modifications  por- 


[fév.  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  9 

tées  dans  l'arrêt  du  15  février  1714  ,  lesquelles  modi- 
fications ont  été  tant  de  fois  solennellement  et  mani- 
festement approuvées  par  ledit  seigneur  roi  ;  desquelles 
modifications  sa  fidélité  inviolable  ne  lui  permet  pas 
de  s'écarter,  et  qu'elle  persiste  dans  les  maximes 
portées  dans  les  arrêts  et  arrêtés  de  la  cour.   » 

—  Cet  arrêt  est  fort  sage  et  fort  modéré;  mais  s'il 
est  triste  pour  les  gens  du  roi  d'y  avoir  donné  lieu,  il 
est  encore  plus  mortifiant  pour  la  grand' chambre.  Ce 
sont  les  enquêtes  qui  lui  reprochent  et  lui  font  con- 
naître son  inattention,  et  qui  lui  en  font  faire  un  aveu 
et  une  rétractation  solennelle. 

—  Mardi,  21,  M.  le  comte  de  Maurepas  a  écrit  à 
M.  de  Maupeou ,  premier  président  du  parlement,  une 
simple  lettre  personnellement ,  par  laquelle  il  lui 
transmet  l'ordre  du  roi  de  faire  assembler  le  parle- 
ment, le  lendemain  matin,  pour  lui  faire  savoir  que 
Sa  Majesté  donne  ordre  à  M.  le  premier  président,  à 
MM.  de  Novion  et  Mole ,  présidents  à  mortier,  à 
deux  conseillers  de  grand'chambre ,  MM.  Coste  de 
Champeron  et  Pajot,  et  au  plus  ancien  conseiller  de 
chacune  des  chambres  des  enquêtes  et  requêtes  du 
palais  de  se  rendre ,  le  mercredi  22 ,  à  Versailles ,  à 
midi  et  demi.  En  conséquence ,  assemblée  des  cham- 
bres le  mercredi,  et,  sur  les  dix  heures,  les  personnes 
désignées  sont  parties,  au  nombre  de  douze,  dans  les 
trois  carrosses  des  trois  présidents. 

Première  mortification  pour  le  parlement  qui  n'est 
jamais  mandé  que  par  une  lettre  de  cachet  en  forme  ; 
cependant  il  a  fallu  obéir. 

Arrivés  à  Versailles,  ils  seront  rendus  dans  une  salle 
au  rez-de-chaussée,  dans  la  cour  de  marbre,  où  ils  ont 


10  JOURNAL  [fév.  1747] 

trouvé  les  portes  ouvertes  et  un  suisse  qui  les  atten- 
dait ,  mais  qui  que  ce  soit  pour  les  recevoir. 

Seconde  injure  à  la  cour,  parce  que  quand  le  parle- 
ment se  rend  auprès  du  roi  par  députation ,  le  grand 
maître  ou  le  maître  des  cérémonies  les  reçoit  dans 
une  salle.  Le  secrétaire  d'Etat  vient  ensuite  les  trouver, 
leur  dire  que  le  roi  les  attend  et  les  conduire  près  de 
lui. 

Cette  réception  a  excité  du  murmure  dans  cette 
salle.  M.  le  premier  président  a  envoyé  son  gentil- 
homme ^  à  M.  le  comte  de  Maurepas,  lui  dire  qu'ils 
étaient  arrivés  et  lui  demander  s'il  ne  viendrait  pas  les 
trouver.  M.  de  Maurepas  a  répondu  qu'il  n'avait  point 
d'ordre  pour  cela  et  qu'ils  n'avaient  qu'à  monter  à 
l'appartement  du  roi.  Toute  la  bande  robine  s'est  mise 
en  marche ,  a  monté  et  a  gagné  la  chambre  du  roi  qui 
était  ouverte  et  où  il  n'y  avait  personne.  Là,  nouveaux 
murmures.  M.  le  premier  président  est  entré  seul  dans 
le  cabinet  du  roi  où  était  3L  le  chancelier,  à  qui  il 
s'est  plaint  de  la  manière  dont  ils  étaient  reçus.  Le  chan- 
celier lui  a  répondu  que  c'étaient  les  ordres  du  roi  : 
qu'ils  ne  venaient  point  comme  députés  du  parlement, 
mais  comme  particuliers  mandés  singu/aù'm^  en  propre 
terme  latin.  Sur  cela,  le  premier  président  est  sorti 
rendre  compte  à  la  compagnie  de  la  distinction  qu'on 
faisait  des  mandés  et  des  députés.  Un  moment  après 
l'huissier  du  cabinet  en  a  ouvert  la  porte,  a  fait  sortir 
tous  ceux  qui  y  étaient,  à  l'exception  du  chancelier  et 
des  ministres,  et  a  fait  entrer  le  parlement. 

'  On  appelait  gentilhomme  une  personne  attachée  par  honneur  au  ser- 
vice d'un  prince  ou  d'un  grand  seigneur,  et  qui  n'avait  point  d'emploi 
particulier  ni  servile. 


[FÉv.  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  11 

Le  roi  leur  a  dit  lui-même  : 

((  Je  suis  très-mécontent  du  dernier  arrêté  de  mon 
parlement.  Je  Fai  cassé  et  annulé  par  un  arrêt  de  mon 
conseil,  el  je  veux  qu'il  soit  regardé  comme  nul  et  non 
avenu  :  je  vous  ordonne  d'en  faire  mention  sur  vos 
registres.  Je  vous  défends  de  me  faire  aucune  repré- 
sentation à  ce  sujet,  sous  peine  de  désobéissance.  » 

M.  le  premier  président  a  répondu  : 

((  Sire,  nous  sommes  pénétrés  de  la  plus  vive  dou- 
leur d'avoir  eu  le  malheur  de  déplaire  à  Votre  Majesté; 
mais  notre  douleur,  quelque  grande  qu'elle  soit,  ne 
peut  ni  étouffer  notre  voix,  ni  nous  empêcher  de 
sentir  la  façon  dont  nous  avons  été  mandés  et  celle 
dont  nous  avons  été  reçus.  La  place  qu'il  a  plu  à 
Votre  Majesté  de  me  confier,  m'autorise  à  la  supplier 
de  vouloir  bien  conserver  la  compagnie  dans  ses 
anciens  usages ,  et  de  lui  permettre  de  représenter  à 
Votre  Majesté,  les  motifs  de  notre  conduite  qui  ne 
se  départira  jamais  du  zèle  le  plus  vif,  de  l'attachement 
le  plus  respectueux  et  de  la  pleine  obéissance  qui  est 
due  à  vos  ordres  et  à  votre  volonté.   » 

Le  roi  a  répondu  : 

«  Je  jugerai  de  vos  sentiments  par  vos  actions.  » 

—  Après  ce  compliment  la  compagnie  s'est  retirée. 
M.  le  premier  président,  en  sortant  avec  le  chancelier 
lui  a  demandé  la  copie  du  discours  du  roi,  laquelle  lui 
a  été  envoyée  sur-le-champ.  La  compagnie  est  remontée 
en  carrosse  et  est  revenue  dîner  à  Paris,  à  quatre 
heures,  chez  le  premier  président,  à  l'exception  de 
M.  de  Novion ,  parent  du  duc  de  Gèvres,  qui  est  resté 
à  Versailles  pour  voir  le  ballet,  et  qui  aurait  tout  aussi 
bien  fait  de  s'en  revenir.  Jeudi  matin,  23,  le  parle- 


12  JOURNAL  [mars  1747] 

ment  s'est  assemblé  pour  entendre  les  intentions  du 
roi,  et  il  a  été  arrêté  qu'on  en  ferait  mention  dans  les 
registres  sans  faire  à  ce  sujet  aucunes  remontrances. 
Comme  ceci  était  grave  et  sérieux,  il  n'y  a  point  eu  de 
débats.  A  neuf  heures,  tout  était  fini. 

Il  y  avait,  au  palais,  un  concours  de  monde  étonnant 
par  curiosité  de  ce  qui  arriverait,  et,  dans  la  matinée, 
il  a  été  vendu,  dans  la  grande  salle,  plus  de  deux  cents 
arrêts  du  conseil.  A  midi  il  n'y  en  avait  plus. 

Mars.  — 11  y  a  tous  les  linidis ,  à  Versailles ,  la 
comédie  du  roi,  où  le  roi  joue,  ainsi  que  Mesdames 
de  France,  des  dames  de  la  cour,  les  princes,  des  sei- 
gneurs et  madame  la  marquise  de  Pompadour  pour 
qui  elle  se  fait,  parce  qu'elle  joue  et  déclame  parfai- 
tement bien.  Elle  a  effectivement  tous  les  talents  pos- 
sibles, du  chant,  des  instruments,  et  est  très-capable 
d'amuser  le  roi.  Dans  les  premières  représentations,  le 
roi  n'avait  invité  à  y  venir  que  M.  le  maréchal  de  Saxe 
et  M.  le  vicomte  de  Saint-Florentin,  secrétaire  d'État, 
qui  est  très-aimé  du  roi  et  de  la  marquise,  et  qui  est 
presque  toujours  des  petits  soupers;  mais  depuis  il  y 
est  entré  plusieurs  personnes  de  la  cour. 

—  Catherine  Opalinska,  reine  de  Pologne  et  du- 
chesse de  Lorraine,  est  morte  à  Lunéviile,  âgée  de 
près  de  soixante-sept  ans  \  Le  roi,  la  reine  et  toute 
la  cour  en  ont  pris  un  très-grand  deuil  le  25  de  ce 
mois,  le  roi  en  violet,  tous  les  appartements  tendus, 
et  tout  drapé.  Le  deuil  sera  de  six  mois.  Le  roi  a 
même  déclaré  qu'on   porterait  ce  deuil  à  l'armée  ^, 

'  Elle  était  née  le  3  novembre  1680. 

'  Le  deuil  était  peu  observé  parmi  les  troupes   françaises.  Cependant 


[MARS  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  13 

c'est-à-dire,  veste,  culotte  et  bas  noirs,  avec  les  habits 
à  brevet  pour  les  officiers  généraux,  et  habits  d'or- 
donnance *  pour  les  brigadiers  et  colonels.  Toute  la 
ville  a  pris  pareillement  le  grand  deuil  en  pleureuses  et 
habits  sans  boutons,  et  toutes  les  personnes  attachées 
à  la  cour  ou  gens  titrés  comme  ducs,  maréchaux  de 
France  et  ambassadeurs,  drapent  et  mettent  les  domes- 
tiques en  noir.  Les  dames  de  la  cour  et  celles  de  la  ville 
du  bon  air  sont  en  habit  de  laine  pour  trois  mois, 
point  de  diamants  pendant  six  semaines  jusqu'à 
l'effilé  ^ 

Ce  deuil ,  qui  arrive  deux  mois  après  celui  de  ma- 
dame la  Dauphine,  ruine  totalement  le  commerce  des 
marchands  de  soie  qui  étaient  déjà  chargés  des  habits  de 
printemps  et  des  taffetas  de  couleur.  Le  petit  deuil,  en 
blanc,  ne  sera  que  pour  la  mi-aoïit. 

— '  Le  28  ou  29  de  ce  mois ,  les  princes ,  les  ambas- 
sadeurs et  ministres,  à  la  tête  desquels  était  le  nonce  du 
pape,  et  tous  les  gens  de  cour  en  grand  manteau  de 
deuil ,  ont  complimenté  le  roi  et  la  famille  royale  sur 
la  mort  de  la  reine  de  Pologne,  les  hommes  le  matin  et 
les  dames  l'après-midi.  Cela  se  fait  en  passant  de  suite 
dans  l'appartement,  soit  du  roi  qui  est  accompagné 

les  officiers  des  gardes  françaises  et  suisses  portaient  un  liabit  noir  tant 
que  durait  le  grand  deuil  d'un  roi. 

'  On  appelait  habit  ou  justaucorps  à  brevet ,  un  vêtement  d'une  certaine 
couleur,  brodé  d'une  manière  particulière ,  que  quelques  seigneurs  avaient 
droit  de  porter,  par  brevet  du  roi,  et  qui  les  faisait  admettre  chez  ce 
dernier  à  des  heures  privilégiées.  U'/tabit  d'ordonnance  était  l'habillement 
uniforme  qui  avaitété  prescrit  aux  officiers  généraux  et  autres  ,  par  le.»» 
ordonnances  de  1717  et  IIAA. 

*  Linge  effilé  par  le  bout,  en  forme  de  frange,  qui  ne  se  portait  que 
dans  la  seconde  période  des  grands  deuils. 


14  JOURNAL  [mai  1747] 

de  M.  le  Dauphin  et  des  princes  du  sang ,  soit  de  la 
reine  qui  est  accompagnée  des  princesses.  M.  le  chan- 
celier, à  la  tête  des  conseillers  d'État  et  des  maîtres  des 
requêtes,  a  fait  la  même  cérémonie  en  robe,  et  non  pas 
en  manteau  long,  comme  ils  avaient  prétendu  au 
dernier  deuil  de  madame  la  Dauphine. 

Avril.  —  Les  officiers  partent  de  tous  côtés  pour 
l'armée.  Quant  à  M.  le  prince  de  Conti,  il  a  vendu  tous 
ses  équipages  et  ne  servira  point.  Son  titre  de  général 
lui  sera  inutile  :  il  fera  sa  campagne  dans  sa  maison  de 
rile-Adam. 

— -Dimanche,  16,  M.  Tron,  ambassadeur  ordinaire 
de  la  république  de  Venise,  a  fait  son  entrée  publique 
à  Paris.  Comme  ses  carrosses  et  sa  livrée  étaient  faits 
avant  le  deuil,  il  s'en  est  servi.  Ses  carrosses  et  sa  livrée 
étaient  très-magnifiques.  Tout  le  reste,  les  carrosses  du 
roi,  de  la  reine,  de  madame  la  Dauphine  et  de  tous  les 
princes,  étaient  drapés,  avec  des  armes,  et  les  domes- 
tiques en  noir.  On  croyait  que  le  carrosse  du  roi  serait 
en  violet  avec  des  clous  bronzés  en  couleur  d'eau,  ce 
qui  m'a  donné  la  curiosité  d'y  aller  ;  mais  il  était  drapé 
de  noir.  On  dit  que  les  carrosses  du  roi  et  de  la  reine  en 
violet  n'étaient  pas  faits.  L'ambassadeur,  le  maréchal 
prince  d'Isenghen,  qui  le  conduisait,  et  l'introducteur 
des  ambassadeurs  étaient  en  noir.  On  avait  quitté  les 
grandes  pleureuses  la  veille. 

Mai.  —  Après  le  départ  du  roi  ^  madame  de  Pom- 
padour  s'est  retirée  au  château  de  Choisy  oi^i  les  gens 
de  la  cour  qui  doivent  aller  lui  tenir  compagnie,  en 
hommes  et  en  femmes,  sont,  dit-on,  nommés. 

'  Il  était  parti  le  29  mai  pour  aller  se  mettre  à  la  tète  de  l'armée  de 
Flandre. 


[MAI  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  15 

— 'Sur  la  mort  de  M.  Méliaiid,  ancien  conseiller 
d'État,  le  roi  a  donné  cette  place  à  M.  de  Marville, 
lieutenant  général  de  police;  mais  ,  en  même  temps  ,  il 
lui  a  ôté  sa  charge  et  l'a  donnée  à  M.  Berryer,  maître 
des  requêtes,  intendant  de  Poitiers.  On  dit  que  c'est  un 
tour  que  lui  a  joué  M.  le  comte  de  Maurepas,  pour  se 
venger  de  ce  que  M.  de  Marville  voulait  parfois 
prendre  le  train  de  travailler  directement  avec  le  roi. 
Lui,  et  le  nouveau  contrôleur  général  ^,  ont  fait  donner 
cette  place,  qui  est  très-belle,  à  M.  Berryer,  M.  de 
Marville  faisait  fort  bien  sa  charge  ;  il  était  seulement 
trop  vif  et  trop  prompt ,  ce  qu'on  prenait  quelquefois 
pour  de  la  brutalité  et  ce  qui  a  été  une  raison  pour  le 
desservir  auprès  du  roi.  Il  est  jeune  et  devient  un  par- 
ticulier. Il  a  renvoyé  bien  des  chevaux  et  des  domes- 
tiques, n'étant  pas  riche. 

—  M.  de  Marville  a  eu,  depuis  un  an,  deux  ou  trois 
scènes  de  brutalité  ,  avec  des  gens  d'un  certain  rang, 
qui  l'ont  perdu,  entre  autres  celle  avec  M.  de  Visé,  ca- 
pitaine aux  gardes ,  à  qui  il  dit  que  lui  et  les  officiers 
de  son  régiment,  n'étaient  bons  que  pour  soutenir  des 

crocs  et  des  p ;  sur  quoi  M.  de  Visé  lui  donna  un 

soufflet,  après  quoi  M.  le  duc  de  Biron,  colonel  des 
gardes  françaises,  alla  à  Versailles,  et  M.  de  Marville 
eut  tort. 

—  M.  Berryer,  notre  lieutenant  de  police,  est  neveu 
de  M.  Berryer  de  La  Perrière,  mort,  il  y  a  quelques 
années ,  doyen  des  maîtres  des  requêtes ,  âgé  de  quatre 
vingt-onze  ans.  C'était  un  homme  peu  estimé,  fils 
d'un  nommé  Berryer,  secrétaire  et  l'âme  damnée  de 

'  M.  Machault  d'Arnouville.  Voir  t.  TI,  p.  472. 


16  JOURNAL  [juin  1747] 

M.  Colbeit,  contrôleur  général,  avec  lequel  il  avait 
fait  une  fortune  considérable. 

Juin.  — •  Il  est  arrivé  une  triste  aventure  dans  nos 
troupes  en  Flandre.  Depuis  que  le  roi  est  à  Bruxelles, 
il  y  avait  dans  la  ville  d'Alost,  en  garnison  ou  en  can- 
tonnement, un  détachement  de  plus  de  deux  cents 
gardes  du  corps ,  tirés  des  quatre  compagnies  à  l'ex- 
ception de  celle  d'Harcourt.  Les  plus  jeunes,  au  nom- 
bre  d'une   quarantaine,   ont   imaginé  un  jeu  qu'ils 
appelaient  la  chasse  du  cerf.  Un  d'eux  faisait  le  cerf, 
et  les  autres  couraient  après.  Mais  cette  chasse  ne  se 
faisait  que  la  nuit,  au  moyen  de  quoi  ils  faisaient  un 
tapage  effroyable   dans  la  ville ,    se   saisissaient    des 
filles  et  commettaient  des  désordres,  d'autant  qu'il  y 
avait  toujours  du  vin  sur  jeu.  La  garnison  ayant  eu 
ordre    de  M.   de  Montesson,    lieutenant  général  qui 
commandait  dans  Alost,  d'y  mettre  ordre,  en  a  ar- 
rêté deux,  que  leurs  camarades  ont  enlevés  de  force. 
M.  de  Montesson  et  les  officiers  des  gardes  du  corps 
ayant   voulu  eux-mêmes  arrêter  ce  désordre,  on  dit 
qu'ils  ont  été  maltraités ,  du  moins  en  paroles ,  par 
les  simples  gardes  du   corps ,   ce  qui  est  devenu  une 
affaire  grave  par  rapport  à  la  discipline  militaire.  Le 
roi  a  été  indigné.    Cette  affaire  a  été  pour  ainsi  dire 
assoupie,  et  on  en  savait  diversement  des  nouvelles 
par  les  lettres  particulières.    Il  est  vrai  cependant , 
qu'on  a  tenu   un  conseil  de  guerre   où  l'on  dit  que 
M.   le  maréchal   de  Noailles,   capitaine   des  gardes, 
avait  été  d'avis   à  la  mort.  Mais  le  jugement  du  roi 
n'est   tombé   que  sur  une   douzaine,   dont   les  plus 
coupables  ont  été   condamnés   à  .vingt-cinq    ans  de 
prison ,  d'autres  à  dix  ans  et  quelques-uns  à  un    an 


[juillet  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  17 

seulement '.  Y  a-t-il  eu  en  cela  de  la  politique  par 
rapport  aux  troupes ,  ou  les  choses  étaient-elles  aussi 
graves  qu'on  le  disait  d'abord?  c'est  ce  qui  n'a  jamais 
été  bien  éclairci ,  car  ce  fait  n'a  été  rapporté  dans 
aucune  des  Gazettes,  même  étrangères. 

—  Mardi,  27,  madame  la  Dauphine  est  venue  à 
Paris  entendre  la  messe  à  Notre-Dame,  et  elle  a  été 
après  faire  sa  prière  à  Sainte-Geneviève.  Elle  est  venue 
ensuite  dîner  aux  Tuileries,  et,  après  son  diner  et  son 
jeu,  sur  les  sept  heures  du  soir,  elle  est  descendue 
pour  se  promener  dans  le  jardin  des  Tuileries.  On 
n'y  avait  laissé  entrer,  en  hommes  et  en  femmes ,  que 
ceux  qui  étaient  en  noir,  à  cause  du  deuil.  11  y  avait 
une  affluence  de  monde  très-considérable ,  qui  formait 
le  plus  beau  et  le  plus  singulier  spectacle  qu'on  puisse 
imaginer. 

Juillet.  —  Le  2  de  ce  mois,  il  y  a  eu  une  action  très- 
considérable  en  Flandre ^  La  victoire  a  été  complète 
de  notre  côté,  par  le  gain  du  champ  de  bataille,  mais 
nous  y  avons  perdu  beaucoup  de  monde  et  des  officiers 
de  distinction.  Le  comte  Ligonnier,  général  en  chef 
anglais,  a  été  fait  prisonnier  dans  la  déroute  par  un 
seul  carabinier.  Il  se  croyait  être  avec  des  troupes 
anglaises,  habillées  à  peu  près  comme  nos  carabiniers. 
Il  a  offert  sa  bourse  et  son  diamant,  ce  qui  allait  au 

'  Le  jugement  frappa  onze  gardes.  L'un,  le  sieur  Guillot,  fils  d'un 
exempt  de  police,  fut  condamné  à  être  renfermé  au  château  de  Ham 
pendant  vingt-cinq  ans.  Les  autres  furent  envoyés  dans  diverses  citadelles, 
savoir  :  deux  pour  quinze  ans,  deux  pour  six  ans,  et  les  six  derniers  pour 
quatre  ans.  Ils  furent ,  en  outre ,  cassés ,  dépouillés  de  toutes  les  marques 
d'officier  et  dégradés  de  noblesse.  Ce  jugement  reçut  son  exécution  à  la 
tête  de  la  brigade ,  le  18  juin. 

*  La  bataille  de  Laufeld. 

III  2 


18  JOURNAL  [juillet  1747] 

moins  à  douze  mille  livres  ;  mais  le  carabinier  a  eu  la 
générosité  de  refuser,  et  Ta  amené  au  roi.  Le  général 
ayant  certifié  le  fait  du  carabinier,  le  roi  a  donné  sur- 
le-champ  cinquante  louis  à  ce  dernier  et  l'a  récom- 
pensé ensuite  d'une  pension  et  d'une  compagnie  \ 

La  cour  et  la  ville  n'ont  point  été  contentes  de  cette 
action ,  dont  le  fruit  n'est  qu'un  champ  de  bataille  et 
qui  coûte  plus  de  six  mille  hommes.  On  dit  même,  à 
Paris,  que  cette  bataille  a  été  donnée  contre  l'avis  du 
maréchal  de  Saxe,  et  que  c'est  M.  d'Argenson,  ministre 
de  la  guerre,  qui,  par  jalousie  contre  le  maréchal,  a 
déterminé  le  roi  à  faire  attaquer,  comptant  sur  un 
échec  qui  discréditerait  le  maréchal. 

—  On  vient  d'apprendre  une  mauvaise  nouvelle 
d'Italie.  M.  le  comte  de  Belle-Isle,  frère  du  maréchal, 
a  entrepris ,  le  19,  l'attaque  des  retranchements 
d'Exilés.  L'affaire  était  des  plus  téméraires  et  les  gre- 
nadiers eux-mêmes  en  ont  représenté  la  folie.  M.  de 
Belle-Isle,  pour  encourager  les  troupes,  a  été  planter 
un  drapeau  sur  le  retranchement;  les  officiers  princi- 
paux l'ont  suivi  pour  mener  leurs  soldats,  mais  M.  de 
Belle-Isle  a  été  tué  d'un  coup  de  fusil,  ainsi  que  nom- 
bre d'officiers  de  distinction,  et  nous  avons  été  repous- 
sés avec  une  perte  considérable.  On  dit  que  des  mous- 
quetaires sortant  de  table,  et  étant  gris,  n'auraient  pas 
tenté  une  pareille  entreprise. 

Cette  action  montre  bien  le  mépris  que  tout  homme 
sensé  doit  avoir  pour  le  public  en  général.  Jusqu'ici 

'  Ce  militaire  se  nommait  Aude.  La  pension  qui  lui  fut  accordée  était 
de  deux  cents  livres;  mais,  s'il  faut  en  croire  Mercier  {Nouveau  tableau  de 
Paris,  tome  IV,  p.  47),  le  payement  s'en  fit,  dans  la  suite,  avec  beaucoup 
d'inexactitude. 


[AOUT  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  19 

on  avait  déifié  le  chevalier  ou  comte  de  Belle-Isle. 
C'était,  disait-on,  un  homme  supérieur  en  tout,  soit 
pour  la  guerre,  soit  pour  le  cabinet,  au  maréchal^  son 
frère.  C'était  un  homme  d'un  esprit  profond  et  d'une 
prudence  consommée.  Son  frère  était  un  homme  en- 
treprenant, trop  vif,  qui  ne  faisait  rien  et  ne  pouvait 
rien  faire  que  par  les  sages  conseils  du  chevalier.  Ces 
discours  étaient  généraux  dans  Paris,  dans  le  grand 
monde  comme  dans  le  bourgeois.  Cependant  le  che- 
valier de  Belle-Isle  n'avait  jamais  rien  fait.  Mais  c'était 
une  prévention  du  public,  sans  examen  et  sans  connais- 
sance de  cause ,  comme  cela  arrive  presque  toujours. 
L'événement  à  justifié  les  idées  du  public  par  le  coup 
le  plus  étourdi  et  le  plus  imprudent  en  fait  de  guerre 
qu'un  général  puisse  faire.  Heureusement  sa  mort  le 
sauve  de  la  honte  qui  lui  serait  restée  d'une  action 
aussi  téméraire. 

Août. — Chose  singulière.  Le  prince  Henri  Stuart, 
cadet  du  prince  Edouard,  surnommé  le  Prétendant,  a 
été  nommé  cardinal  parle  pape;  il  s'appelle  le  cardinal 
d'York.  Cela  paraît  avoir  fait  beaucoup  de  peine  au 
duc  de  Bouillon  et  à  tous  ceux  attachés  aux  Stuarls, 
d'autant  qu'un  cardinal,  dans  celte  maison,  paraît  un 
obstacle  éternel  à  toute  espérance  pour  le  prince 
Edouard  de  remettre  le  pied  en  Angleterre.  Par  ce 
moyen,  il  ne  reste  plus  qu'un  prince  de  la  maison  de 
Stuart,  dont  même  il  n'est  plus  question,  le  prince 
Edouard,  qui  a  passé  l'été  au  village  de  Saint-Ouen 
dans  la  maison  que  le  comte  d'Évreux  lui  a  prêtée. 
— Le  siège  de  Berg-op-Zoom^  continue  toujours,  avec 

'  La  tranchée  avait  été  ouverte  le  13  juillet. 


20  JOURNAL  [ocT.  1747] 

beaucoup  de  difficultés  et  assez  de  pertes  de  notre 
part.  Nous  avons  perdu  M.  de  Lorme ,  un  de  nos  an- 
ciens ingénieurs  en  chef  et  des  plus  habiles.  11  a  été 
presque  enseveli  sous  les  ruines  d'une  mine  qui  a  joué, 
et  tué  ensuite  d'un  coup  de  fusil.  11  avait  soixante- 
douze  ans  et  avait  fait  trente-huit  sièges.  11  était  retiré 
à  Metz,  mais  M.  de  Lowendal  l'avait  demandé.  Il  a 
été  extrêmement  regretté  du  roi  et  de  tout  le  monde. 

Septembre.  —  Le  pillage  a  été  si  considérable  à 
Berg-op-Zoom',  qu'on  dit  qu'un  régiment  a  eu  pour 
sa  part  cinquante  mille  écus,  et  que  plusieurs  grena- 
diers ont  eu  pour  eux  seuls  quatorze  ou  quinze  mille 
livres.  Et  l'on  entend  que  tous  les  effets  pillés  ont  été 
vendus  à  grand  marché,  tant  vaisselle  d'argent  que  bi- 
joux, équipages  et  toutes  sortes  d'effets.  Il  y  à  des  juifs 
qui  suivent  l'armée,  et  qui,  dans  ces  occasions,  Ibnt 
de  gros  gains  ,  car  les  officiers  ne  sont  pas  en  argent 
pour  acheter  du  soldat. 

—  J'avais  deux  parents  à  l'assaut  de  Berg-op-Zoom  : 
M.  Barbier  de  Plichancourt,  capitaine  dans  le  régiment 
de  Custines,  auparavant  Noailles,  et  M.  de  Courbuis- 
son ,  brigadier  des  armées  du  roi  et  lieutenant-colo- 
nel du  régiment  d'Eu,  qui  s'est  fort  distingué  dans 
cette  attaque  ^ 

Octobre.  —  Hier,  30,  on  a  publié  un  petit  édit  en- 
registré au  parlement,  d'un  droit  de  quatre  sous  pour 

'  \iç  comte  de  Lowendal  avait  pris  cette  ville  d'assaut  le  19  septem- 
bre. Il  reçut,  à  cette  occasion ,  le  bâton  de  maiéchal  et  cinquante  mille 
livres  de  pension  sur  le  trésor  royal. 

"^  M.  de  Courhuisson  est  cilé  avec  éloge  dans  la  lettre  que  le  comte  de 
Lowendal  écrivit  au  maréchal  de  Saxe  le  lendemain  de  la  prise  de  Berg- 
op-Zoom.  Voir  \ Histoire  de  Maurice ,  comte  de  Saxe,  etc. ,  par  le  baron 
d'Espagnac,  Paris,  1775,  2  vol.  in-12. 


[nov.  1747]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  21 

livre  de  tous  les  droits  imposés  par  d'autres  édits  de 
1730  et  de  1743.  Cela  fait  un  impôt  nouveau  sur  tout 
ce  qui  entre  à  Paris,  et  va  faire  augmenter  les  denrées 
qui  sont  déjà  très-chères  :  ce  qui,  avec  raison,  ne  plaît 
pas  au  public,  d  autant  que  c'est  uniquement  pour 
subvenir  aux  dépenses  de  la  présente  guerre.  Cette 
imposition  est  pour  neuf  ans,  à  commencer  du  1"  de 
ce  mois.  Ledit  n'est  pas  très-clair,  mais  la  perception 
en  sera  réelle. 

—  Le  roi,  par  arrêt  du  conseil  du  2  de  ce  mois,  a 
établi  une  loterie  royale  composée  de  soixante  mille 
billets  de  cinq  cents  livres  chacun  ,  qui  sera  tirée  en 
douze  tirages,  pendant  douze  ans.  Celte  loterie,  qui 
est  l'œuvre  du  sieur  Paris  de  Montmartel,  garde  du  tré- 
sor royal,  ne  devait  être  ouverte  que  le  1  ^"^  novembre  ; 
mais  elle  est  si  avantageuse  au  public  qu'elle  s'est  pres- 
que remplie  dans  ce  mois  par  simples  soumissions.  On 
ne  pouvait  pas  approcher  du  bureau  ,  au  trésor  royal  ; 
on  a  même  été  obligé  d'y  mettre  des  gardes  pour  em- 
pêcher la  confusion.  Cela  doit  faire  faire  réflexion  aux 
puissances  belligérantes  sur  le  prétendu  épuisement  de 
la  France. 

Novembre.  —  Le  roi  a  nommé  trois  nouveaux  ma- 
réchaux de  France:  M.  le  comte  de  La  Mothe-Houdan- 
court ,  parce  qu'il  est  chevalier  d'honneur  de  la  reine; 
M.  le  comte  de  Laval-Montmorency,  à  cause  de  son 
nom,  et  M,  le  comte  deClermont-Tonnerre.  Celui-ci  a 
bien  servi. 

—  Malgré  les  bonnes  récoltes ,  le  pain  a  augmenté 
de  deux  sous  six  deniers  la  livre ,  et  toutes  les  denrées 
en  conséquence.  Si  nous  avions  une  fois  la  guerre  tout 
à  fait  déclarée  avec  la  Hollande,  qui  nous  apporte  en- 


22  JOURNAL  [ja^v.  1748] 

çore  les  provisions  par  mer,  on  vivrait  très-difficile- 
ment à  Paris. 

Décembre.  —  On  sait  à  présent  le  motif  de  la  loterie 
du  mois  d'octobre  dernier.  C'est  pour  acquitter  le 
sieur  Paris  de  Montmartel  qui  est  le  banquier  de  la 
cour,  comme  était  Samuel  Bernard,  des  grands  en- 
gagements qu'il  avait  contractés  par  des  emprunts 
pour  l'État.  Cela  est  si  vrai  qu'on  recevait  à  la  caisse, 
pour  soumission,  tous  les  billets  du  sieur  de  Montmar- 
tel ,  même  ceux  qui  avaient  plus  de  deux  mois  d'é- 
chéance. Les  porteurs  de  billets  pour  des  sommes  con- 
sidérables ,  voyant  l'empressement  du  public  pour 
cette  loterie,  ont  cru  faire  un  profit  en  s'assurant  d'un 
grand  nombre  de  billets  pour  les  revendre ,  faire  de 
l'argent  comptant ,  et  profiter  d'un  ou  deux  mois  d'in- 
térêts. Mais  cette  ardeur  s'est  ralentie  quand  les  bu- 
reaux ont  été  ouverts  pour  délivrer  des  billets.  La  lo- 
terie n'est  point  remplie  ;  elle  le  sera  sans  doute  ,  mais 
sans  aller  au  bureau.  On  trouve  sur  la  place  des  billets 
à  cinq  livres  de  perte.  Peut-être  sera-t-elle  plus  grande 
après  le  premier  tirage,  au  mois  de  mars,  que  l'on  aura 
un  an  à  attendre  jusqu'au  deuxième  tirage ,  ce  qui  pa- 
raîtra long  aux  porteurs  de  billets. 


ANNEE  1748. 

Janvier. — ^Le  roi  a  fait  une  promotion  de  cheva- 
liers de  l'Ordre  du  Saint-Esprit,  où  se  trouve  compris 
le  marquis  de  Puisieux  ,  secrétaire  d'Etat  des  affaires 
étrangères.  M.  de  Puisieux  est  cordon  bleu  en  qualité 
de  chevalier,  comme  homme  d'épée,  étant  lieutenant 


[JANV.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  23 

général,  et  non  point  par  charge  dans  l'Ordre  comme 
sont  les  autres  secrétaires  d'État.  C'est  pourquoi,  en  ac- 
ceptant cette  charge ,  il  n'a  pas  voulu  du  département 
des  provinces  qui  y  était  attaché  et  qui  a  été  donné  à 
à  M.  le  vicomte  de  Saint-Florentin ,  secrétaire  d'Etat. 

—  Le  roi,  la  leine  et  toute  la  famille  royale  passent 
le  mois  de  janvier  au  château  de  Marly  pour  ne  revenir 
à  Versailles  que  la  veille  de  la  Purification.  Marly  est 
un  séjour  délicieux  au  printemps;  la  cour  y  passe 
au  contraire  assez  volontiers  le  temps  de  l'hiver  le 
plus  mauvais,  et  c'est  le  château  le  moins  propre  à 
habiter  dans  cette  saison. 

—  M.  le  maréchal  comte  de  Saxe  est  arrivé  ici  pour 
passer  son  quartier  d'hiver.  Il  est  en  bonne  santé  et  il 
vit  comme  autrefois.  Avant  d'arriver,  il  avait  fait  louer 
une  maison  particulière  rue  du  Battoir,  contre  Saint- 
André,  que  l'on  a  accommodée  et  meublée  magnifi- 
quement par  l'entremise  d'un  fameux  fripier,  pour  y 

loger  deux  jeunes  p qu'il  a  trouvées  à  son  arrivée. 

Encore  dit-on  qu'il  en  a  une  troisième,  et  il  en  mène 
plein  une  grande  gondole  à  six  chevaux  quand  il  va 
passer  deux  ou  trois  jours  à  sa  maison*  des  Pipes,  par 
delà  Créteil.  Cela  le  réjouit,  et  il  est  certain  que  ce  prince 
peut  vivre  comme  il  lui  plaît,  sans  qu'on  ait  rien  à  lui 
reprocher,  quand  il  est  tranquille  sur  le  pavé  de  Paris. 
Il  a  été  à  l'Opéra,  à  l'amphithéâtre  et  aux  premières 


'  Le  château  de  Piples ,  dont  le  maréchal  de  Saxe  avait  fait  l'acquisi- 
tion en  1745,  et  dont  il  affectionnait  beaucoup  le  séjour.  Ce  magnifique 
château ,  situé  dans  la  commune  de  Boissy-Saint-Léger ,  à  dix-huit  kilo- 
mètres de  Paris,  et  qui  a  appartenu,  au  commencement  de  ce  siècle,  à 
M.  Boulay  de  la  Meurthe ,  est  aujourd'hui  la  propriété  de  M.  Worms  de 
Romilly. 


24  JOURNAL  [janv,  1748] 

loges,  en  particulier;  il  rit  et  parle  à  tout  le  monde, 
sans  songer  qu'il  est  un  héros  redoutable  à  toute 
l'Europe. 

. — Voltaire,  fameux  poète,  gentilhomme  ordinaire 
du  roi  et  historiographe  de  Louis  XV,  ayant  le  défaut 
des  beaux  esprits  et  gens  à  talents,  d'abuser  de  la  fami- 
liarité des  princes,  s'est  avisé  de  faire  les  vers  suivants 
pour  madame  la  Dauphine  : 

Souvent  la  i)lus  belie  princesse,  elc.  • 

Ces  vers  sont  fort  beaux.  Us  contiennent  même  peut- 
être  du  vrai,  en  général;  mais  en  même  temps  que 
Voltaire  fait  l'éloge  de  madame  la  Dauphine,  il  fait  de 
la  royauté  un  portrait  ennuyé ,  oisif,  insipide ,  dont 
l'application  tombe  sur  le  roi.  11  faut  être  bien  insolent 
et  avoir  bien  peu  de  solidité  de  jugement  pour  lâcher 
une  pareille  pièce. 

—  Autres  vers  de  Voltaire.  Madame  la  marquise  de 
Pompadour  est  non-seulement  jeune  et  belle,  mais  elle 
a  tous  les  talents  imaginables.  Elle  joue  la  comédie  par- 
faitement bien,  ce  qui  fait  qu'à  Versailles,  le  roi.  Mes- 
dames, madame  de  Pompadour,  des  dames  et  des  sei- 
gneurs de  la  cour  représentent  souvent  des  comédies. 
Ce  plaisir  est  aussi  fort  à  la  mode  à  Paris,  dans  plusieurs 
maisons  particuhères.  A  Versailles,  ce  sont  mesdemoi- 
selles Gaussin   et  Dangeville,  deux  fameuses  comé- 

'  Ces  stances  sont  imprimées  dans  toutes  les  éditions  des  Œuvres  de 
Voltaire.  Elles  n'étaient  point  adressées  à  la  Dauphine  ,  mais  bien  à  la 
princesse  de  Suède,  Ulrique  de  Prusse  ,  sœur  du  grand  Frédéric.  Voltaire 
lui-même  déclare  qu'il  les  avait  composées  plus  d'un  an  auparavant  «  pour 
une  princesse  très-aimable  qui  avait  sa  cour  à  quelque  quatre  cents  lieues.  » 
Lettre  de  Voltaire  au  président  Hénaidt,  février  1748. 


[JANV.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  26 

diennes,  qui  sont  femmes  de  chambre  des  petits  appar- 
tements pour  habiller  et  ajuster  les  princesses  et  dames 
de  la  cour  qui  jouent,  et  pour  diriger  un  peu  le  spec- 
tacle. Aucune  femme  de  chambre  de  ces  dames  n'y 
entre. 

C'est  au  sujet  de  ces  représentations  que  Voltaire  a 
voulu  s'égayer  pour  complimenter  madame  de  Pom- 
padour. 

Ainsi  donc  vous  réunissez 
Tous  les  arts,  tous  les  goûts,  tous  les  talents  de  plaire, 

Pompadour;  vous  embellissez 

La  cour,  le  Parnasse  et  Cythère. 
Charme  de  tous  les  cœurs,  trésor  d'un  seul  mortel, 

Qu'un  sort  si  beau  soit  éternel  ! 
Que  vos  jours  précieux  soient  comptés  par  des  fêtes  ! 
Que  de  nouveaux  succès  marquent  ceux  de  Louis'  ! 

Soyez  tous  deux  sans  ennemis. 

Et  gardez  tous  deux  vos  conquêtes. 

Ces  vers,  présentés  au  roi  et  à  la  cour  favorite,  ont 
d'abord  paru  charmants.  Tout  y  brille  pour  madame 
de  Pompadour.  La  réflexion  a  ensuite  fait  apercevoir 
bien  de  la  liberté  et  peu  de  décence.  Roy,  autre  fameux 
poète,  mauvais  de  caractère,  y  a  fait  une  réponse  très- 
sage  : 

Dis-moi,  stoïque  téméraire, 
•  Pourquoi  tes  vers  audacieux 

Osent  dévoiler  à  nos  yeux 
0-'         Ce  qui  devrait  être  un  mystère  ? 
Les  amours  des  rois  et  des  dieux 
Ne  sont  pas  faits  pour  le  vulgaire  ; 

•  Ce  vers  et  le  précédent  offrent  une  légère  variante  avec  ceux  qui 
sont  imprimés  dans  les  OEuvres  de  Voltaire  ,  édition  Beuchot ,  tome  XIV , 
Poésies  mêlées. 


26  JOURNAL  [féy.  1748] 

Lorsqu'on  veut  dans  leur  sanctuaire 
Porter  des  regards  curieux , 
Respecter  leur  goût ,  et  se  taire , 
Est  ce  qu'on  peut  faire  de  mieux. 

Après  ces  vers,  Voltaire  n'a  pas  été  exilé  publique- 
ment, mais  on  lui  a  apparemment  fait  entendre  qu'il 
ferait  sagement  de  s'éloigner  de  la  cour\  Il  est  certain 
qu'il  est  parti  pour  la  Lorraine  et  qu'il  est  actuellement 
à  la  cour  du  roi  Stanislas.  On  a  prétexté  un  voyage 
qu'il  devait  faire  avec  madame  la  marquise  du  Châ- 
telet,  grande  géomètre  et  sa  grande  amie. 

FeWier.  —  Le  roi  a  nommé  M.  le  comte  de  Saint- 
Séverin  d'Arragon  son  ministre  plénipotentiaire  au 
congrès  d'Aix-la-Chapelle  ^  Sa  livrée  est  déjà  faite  et 
ses  équipages  partiront  incessamment.  Il  est  Napolitain. 
C'est  un  homme  sage,  bon  négociateur,  de  quarante- 
cinq  ans,  bien  fait  et  d'une  maison  illustre.  Il  ne  partira 
guère  ,  ainsi  que  les  autres  plénipotentiaires ,  qu'à  la 
fin  de  mars. 

—  Le  père  Pichon  ,  jésuite,  a  fait  imprimer, en  1 745, 
avec  l'approbation  de  ses  supérieurs  et  même  de  quel- 
ques évéques,  un  livre  sur  la  fréquente  communion^, 


'  Ces  bruits  d'exil  arrivèrent  jusqu'à  Voltaire  qui  écrivait  de  Lunéville 
à  d'Argental  (14  février  1748)  :  «  Je  ne  peux  donc  pas  sortir  de  Paris 
sans  être  exilé?....  »  Mais  on  donnait,  comme  motif  de  cette  prétendue 
disgrâce ,  les  stances  crues  adressées  à  la  Dauphine ,  et  non  les  vers  à  la 
louange  de  madame  de  Fompadour. 

*  Ce  congrès  avait  pour  objet  de  reprendre  les  négociations  pour  la 
paix  ,  suspendues  par  la  rupture  des  conférences  de  Bréda ,  au  mois  de 
juin  précédent. 

'  L'esprit  de  Jésus- Christ  et  de  l'Église  sur  la  fréquente  communion.  Paris, 
Guérin,  1743,  in-12,  xv  et  536  pages.  Réimprimé  à  Liège,  chez 
Charles  Colette,  1747,  in-8°  de  446  ou  438  pages,  suivant  que  le  volume 


[FÉv.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  2T 

totalement  opposé  à  celui  de  M.  Ainauld\  Ce  livre  a 
été  imprimé  et  vendu  sans  qu'on  y  ait  fait  attention. 
M.  de  Rastignac,  archevêque  de  Tours,  étant  à  Paris, 
y  a  fait  imprimer  un  mandement  pour  son  diocèse, 
daté  du  15  décembre  1747%  par  lequel  il  condamne 
ce  livre  et  en  défend  la  lecture;  mais,  en  même  temps, 
il  fait  l'éloge  de  la  morale  et  de  la  société  des  jésuites  et 
condamne  la  morale  outrée  des  jansénistes  sur  la  com- 
munion^  Cela  a  excité  divers  évêques  à  publier,  à  leur 
tour,  des  mandements  qui  ont  élé  suivis  d'une  lettre 
du  père  Pichon,  du  24  janvier  dernier,  à  monseigneur 
de  Beaumont,  archevêque  de  Paris,  par  laquelle  il 
désavoue,  rétracte  et  condamne  lui-même  son  ou- 
vrage, suppliant  même  M.  l'archevêque  de  rendre  sa 
rétractation  publique.  En  sorte  que  M.  l'archevêque 
et  ses  prédécesseurs  qui  n'avaient  rien  dit  sur  un  ou- 
vrage reconnu  mauvais ,  imprimé  et  vendu  à  Paris , 
s'est  contenté  d'écrire  une  lettre  aux  curés  de  Paris 
pour  empêcher  la  lecture  de  ce  livre  et  pour  leur  faire 
part  de  la  rétractation  louable  du  père  Pichon.  Le  car- 


contient  ou  ne  contient  pas  diverses  approbations  des  archevêques  et  évê- 
ques de  Basle ,  Besançon  ,  Cologne  et  Marseille ,  toutes  pièces  que  ne  ren- 
ferme pas  l'édition  de  Paris. 

'  De  la  fréquente  Communion ,  par  Antoine  Arnauld.  Paris,  1643,  in-4°. 
Cet  ouvrage  a  été  réimprimé  plusieurs  fois. 

*  Mandement  de  monseigneur  l'archevêque  de  Tours ,  au  sujet  dun  livre 
intitulé  :  L'Esprit  de  Jésus-Christ  et  de  l'Eglise  sur  la  fréquente  Commu- 
nion ,  par  le  père  Pichon ,  de  la  Compagnie  de  Jésus ,  imprimé  à  Paris 
chez  Hippolyte-Louis  ^«eVira.  Paris ,  Desprez  et  Cavelier,  1747,  in-4*  de 
8  pages. 

*  Les  jansénistes  ne  permettaient  l'approche  des  sacrements  que  rare- 
ment, lorsqu'on  se  trouvait  dans  certaines  dispositions  particulières;  les 
jésuites,  au  contraire,  recommandaient  de  s'en  approcher  fréquemment. 


28  JOURNAL  [mars  1748] 

dinal  de  Tencin ,  archevêque  de  Lyon ,  en  a  fait  de 
même  dans  son  diocèse.  Mais  le  résultat  de  la  plupart 
de  ces  mandements  est  de  condamner  seulement 
certaines  propositions  outrées  et ,  en  même  temps , 
d'approuver,  en  général,  la  fréquentation  des  sa- 
crements pour  l'opposer  à  la  morale  rigide  des  jan- 
sénistes. Il  se  pourrait  qu'il  y  eût  ici  une  sourde 
politique  pour  faire  condamner  à  Rome  le  livre  de 
M.  Arnauld. 

Mars. — La  nuit  du  dimanche  3,  au  lundi  4,  il 
est  arrivé  un  malheur  épouvantable  sur  le  chemin  de 
Versailles.  Il  fait  plus  froid,  à  présent,  qu'il  n'a  fait 
de  l'hiver.  Il  gèle  depuis  trois  ou  quatre  jours,  et 
la  nuit  de  dimanche ,  la  neige  tombait  à  gros  flocons , 
de  manière  que  la  terre  était  couverte.  Il  est  d'usage, 
ici ,  que  les  seigneurs  vont  plus  la  nuit  que  le  jour  : 
rien  ne  les  arrête  et  c'est  le  bon  air.  M.  le  comte  de 
Coigny ,  fils  du  maréchal,  lieutenant  général,  co- 
lonel général  des  dragons,  cordon  bleu,  gouverneur 
du  château  de  Choisy  et  favori  du  roi,  soupait  chez 
Mademoiselle,  dont  il  a  toujours  été  ami*  et  qui  a  beau- 
coup contribué  à  son  avancement.  Il  fut  d'une  gaieté 
charmante  à  ce  souper,  et,  comme  il  était  d'une  par- 
tie de  chasse  avec  le  roi,  le  lundi  matin,  il  monta 
dans  sa  chaise  de  poste ,  accompagné  d'un  coureur , 
entre  une  heure  et  deux  après  minuit ,  pour  aller  cou- 
cher à  Versailles.  Mademoiselle  lui  représenta  qu'il 
était  fou  de  se  mettre  en  chemin  par  le  temps  qu'il 
faisait ,  qu'il  ferait  mieux  de  coucher  à  Paris  et  d'en 
partir  à  sept  heures  du  matin.  Son  postillon  lui  dit, 

•  Voir  t.  II,  p.  104. 


[mars  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  29 

dans  la  cour,  qu'il  était  gelé  et  aveuglé  par  la  neige, 
qu'il  ne  verrait  pas  son  chemin.  «  Vous  avez  toujours 
peur,  vous  autres,  dit-il;  marchons.  »  Vis-à-vis  le  vil- 
lage d'Auteuil  il  y  a  des  fossés  sur  la  droite  du  chemin. 
Le  postillon  ne  voyait  ni  ne  sentait  le  pavé  et  la  chaise 
averse  dans  le  fossé.  On  dit  que  M.  de  Coigny  a  cassé 
une  glace  avec  sa  léte  et  qu'elle  lui  a  coupé  la  gorge; 
d'autres  qu'il  s'est  donné  un  coup  au  derrière  de  la 
tête  dans  un  endroit  mortel;  bref,  il  est  mort  sur-le- 
champ.  Le  coureur,  quoique  blessé,  est  venu  à  Paris 
porter  cette  nouvelle  à  l'hôtel,  pour  le  faire  enlever. 
La  chaise  est  restée  dans  le  fossé  et  a  été  vue ,  le  ma- 
tin, par  tous  les  passants. 

Le  roi  a  demandé,  lundi  matin,  si  Coigny  était  à 
Versailles.  On  lui  a  dit  qu'il  avait  versé  la  nuit,  en  ve- 
nant. Il  a  demandé  s'il  était  blessé,  et  en  lui  a  répondu 
tristement  qu'il  l'était  très-dangereusement.  Le  roi 
a  entendu  qu'il  était  mort ,  s'est  retiré  dans  son  cabi- 
net et  a  contremandé  la  chasse  ainsi  que  la  comédie 
que  Ton  devait  jouer  le  soir  à  Versailles. 

Cette  triste  nouvelle  a  fait  beaucoup  de  bruit  à  Pa- 
ris, lundi.  C'était  un  bon  officier,  très-estimé.  11  laisse 
trois  garçons  '  dont  l'aîné  a  onze  ans  et  est  aux  Jésuites. 
Tout  le  monde  a  couru  pour  consoler  sa  femme  et  le 
maréchal  de  Coigny  son  père. 

—  Le  mardi,  la  nouvelle  a  changé.  On  a  dit  que 
c'était  un  duel  et  qu'on  était  convenu  de  renverser  une 
chaise  dans  un  fossé.  On  a  nommé  le  prince  de  Dom- 
bes,  le  comte  d'Eu,  le  duc  de  Luxembourg  et  M.  de 

'  Jean- Antoine-François ,  comte  de  Coigny  ,  né  en  1702,  avait  épousé, 
au  mois  de  novembre  1729,  Marie-Thérèse -Josephe-Corantine  Nevet.dont 
il  eut  trois  fils.  L'aîné,  Marie-Francois-Henri ,  était  né  le  28  mars  1737. 


30  JOURNAL  [mars  1748] 

Fitzjames.  Il  y  a  le  duc  et  le  comte*;  mais  le  bruit  gé- 
néral est  que  c'est  le  comte,  appelé  autrement  milord 
Edouard.  L'on  dit  qu'il  a  eu  cinq  coups  d'épée,  et  que 
M.  de  Coigny  en  a  reçu  un  dans  la  gorge  dont  il  est 
mort  sur-le-champ. 

On  dit  que  la  querelle  vient  d'un  souper  où  M.  de 
Coigny  parlait  de  toutes  les  belles  et  bonnes  qualités 
du  roi.  M.  de  Fitzjames  en  convint ,  et  dit  qu'il  n'avait 
à  lui  reprocher  que  la  disgrâce  de  M.  l'évêque  de  Sois- 
sons,  son  frère,  par  rapport  à  ce  qu'il  a  fait  à  Metz, 
lors  de  la  maladie  du  roi^   M.  de  Coigny  releva  cette 
prétendue  injustice  et  s'anima  peut-être  trop  sur  l'im- 
pertinence, reconnue  par  tout  le  monde,  de  M.  l'évêque 
de  Soissons.  Quoi  qu'il  en  soit,  rien  n'est  encore  moins 
décidé  que  cette  nouvelle.  Les  deux  familles  ont  grand 
intérêt  de  cacher  le  duel ,  s'il  a  eu. lieu.  On  a  prétendu 
que  M.  de  Fitzjames  était  mort  de  ses  blessures  ,  trois 
jours  après.  Dans  la  Gazette  de  France  de  samedi ,  9,  il 
est  dit  simplement  que  M .  Franquetot,  comte  de  Coigny, 
mourut  le  4,  âgé  de  quarante-six  ans,  sans  dire  où,  ni 
à  Paris,  ni  à  Versailles,  ce  qui  se  met  ordinairement. 
Si  dans  la  Gazette  prochaine  il  y  a  la  mort  de  M.  de 
Fitzjames,  l'affaire  ne  sera  presque  plus  douteuse. 

'  Charles  ,  né  en  1712  ,  d'abord  comte  et  ensuite  duc  de  Fitzjames,  en 
1 737 ,  lorsque  son  frère  François  embrassa  l'état  ecclésiastique ,  et 
Edouard,  né  en  1715,  appelé  le  comte  de  Fitzjames.  Leur  père  ,  Jacques 
Fitzjames,  duc  de  Berwick ,  maréchal  de  France,  tué  au  siège  de  Philis- 
bourg ,  en  1 736  ,  était  fils  naturel  de  Jacques  II ,  roi  d'Angleterre.  Le  duc 
et  le  comte  de  Fitzjames,  tous  les  deux  maréchaux  de  camp  du  même 
jour  (2  mai  1744  ),  furent  également  compris  dans  la  même  promotion,  de 
lieutenants  généraux  ,  en  1748;  le  duc  de  Fitzjames  devint  maréchal  de 
France  en  1775. 

»  Voir  t.  II.   p.  405  et  423. 


[MABS  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  31 

.  —  Dans  la  Gazette  du  1 6 ,  il  n'est  pas  dit  un  mot  du 
comte  de  Fitzjames,  en  sorte  que  voilà  une  affaire 
assoupie  et  bientôt  oubliée;  les  uns  croyant,  par  des 
circonstances ,  qu'il  y  a  eu  duel ,  les  autres  ne  le  croyant 
pas.  Mademoiselle  a  été  très-chagrine  de  la  mort  du 
comte  de  Coigny.  , 

' — 'Avant  cette  affaire,  M.  de  Fitzjames,  évéque  de 
Soissons ,  qui  ne  vient  plus  en  cour  et  qui  n'y  serait  pas 
bienvenu,  a  donné  sa  démission  de  sa  charge  de  pre- 
mier aumônier  du  roi*. 

—  Le  prince  Edouard,  dit  le  Prétendant,  est  à  Paris, 
allant  aux  spectacles  avec  un  équipage  ordinaire  et 
quatre  laquais,  comme  ferait  un  étranger,  sans  autre 
distinction.  Il  peut  s'attendre  à  être  la  victime  de  tout 
ceci,  aux  propositions  du  Congrès. 

—  Par  édit ,  enregistré  au  parlement  le  21  de  ce 
mois,  il  y  a  divers  impôts  :  1°  un  sou  sur  la  livre  de 
suif,  ce  qui  augmente  la  chandelle  de  plus  d'un  sou 
par  livre  et  fait  beaucoup  crier,  à  cause  que  cela  re- 
garde les  pauvres  et  les  ouvriers;  2"  deux  sous  par 
livre  de  poudre  à  poudrer;  3°  cinq  sous  par  livre  de 
bougie  à  brûler,  qui  valait  déjà  deux  livres  douze 
sous;  4°  une  augmentation  d'un  quart  en  sus  sur  tout 
le  papier  en  général ,  et  sur  le  papier  marqué ,  tant 
pour  les  procédures  que  pour  les  notaires,  ce  qui  doit 
faire  un  objet  considérable  dans  le  royaume  :  joint  à 
cela ,  que  la  taxe  des  quatre  sous  pour  livre ,  établie 

'  François,  duc  de  Fitzjames,  né  en  1709  ,  renonça  à  ses  dignités  en 
embrassant  la  carrière  ecclésiastique,  en  1737.  Il  avait  été  sacré  évèque 
de  Soissons  en  1739,  et  nommé  premier  aumônier  du  roi  en  1742.  Il  se 
démit  de  cet  emploi  le  6  mars  1748,  deux  jours  après  la  mort  du  duc 
de  Coigny. 


32  JOURNAL  [avril  1748] 

l'année  dernière  sur  tous  les  droits  du  roi ,  fait  une 
augmentation  d'un  cinquième  sur  tous  les  impôts.  Au 
moyen  de  tous  ces  impôts  nouveaux,  établis  en  diffé- 
rents temps  depuis  la  guerre,  généralement  tout  ce  qui 
est  nécessaire  à  la  vie,  nourriture,  bois,  chandelle, 
entretien,  est  hors  de  prix. 

—  Augmentation  dans  la  cour  de  Versailles  ;  ma- 
dame Victoire,  quatrième  dame  de  France,  âgée  de 
quinze  ans ,  a  été  retirée  de  l'abbaye  de  Fontevrault. 
On  dit  que  c'est  la  règle  quand  les  princesses  ont 
quinze  ans.  Madame  la  maréchale  de  Duras,  et  autres 
dames ,  ont  été  la  rechercher.  Elles  ont  trouvé  en  che- 
min un  détachement  de  la  maison,  et,  le  24  de  ce 
mois,  le  roi  et  M.  le  Dauphin  ont  été  au-devant  d'elle, 
la  recevoir  à  l'étang  du  Plessis-Piquet^;  de  là,  ils  l'ont 
conduite  à  Versailles.  Cette  princesse  est  assez  grande, 
formée,  assez  puissante,  plus  jolie  qu'autrement, 
les  yeux  beaux  ,  plus  brune  que  blanche ,  et  fort  en- 
jouée. 

—  Le  duc  de  Biron ,  colonel  du  régiment  des  gardes 
françaises,  a  vendu,  ces  jours-ci,  tous  ses  équipages  de 
guerre,  mulets,  fourgons  et  autres  choses.  Il  va,  cet  été, 
prendre  les  eaux  pour  ses  blessures.  D'autres  disent 
qu'il  est  un  peu  disgracié,  quoique  très-brave  et  ami  du 
roi,  pour  avoir  voulu  parler  contre  le  maréchal  de  Saxe. 
Cela  est  juste,  car  avec  toute  leur  bravoure,  ces  mes- 
sieurs seraient  fort  embarrassés  de  commander  aussi 
avantageusement. 

Ai'ril.  —  On  raconte  ici,  publiquement,  que  M.  le 
maréchal  de  Lowendal,  qui  commande  le  siège  à  la 

'   Près  du  village  de  ce  nom,  à  deux  kilomètres  à  l'ouest  de  Sceaux. 


[avril  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  33 

droite  de  la  Meuse ^,  avait  donné  ordre,  par  écrit,  à 
M.  deLaiitrec,  lieutenant  général,  de  poster  des  gre- 
nadiers ventre  à  terre  en  un  certain  endroit ,  parce 
que  les  ennemis  ne  pouvaient  faire  de  sortie  que  de  ce 
côté.  La  sortie  faite,  les  grenadiers  les  prendraient  en 
flanc  et  les  envelopperaient,  etc.  M.  de  Lautrec  a  effec- 
tivement fait  marcher  ses  grenadiers,  mais  il  a  pré- 
tendu  qu'étant   plus  ancien   lieutenant  général  que 
M.   de  Lowendal,  il  pouvait  se  dispenser  de  suivre 
ses  ordres  à  la  lettre ,  et  faire  un  peu  à  sa  tête.  11  a  donc 
fait  placer  ses  grenadiers  d'une  autre  façon.  Les  enne- 
mis ont  fait  une  sortie  considérable,  la  nuit,  et  comme 
M.  de  Lautrec  n'était  point  où  il  devait  être,  ils  nous 
ont  repoussés,  tué   du   monde  et  des  travailleurs  et 
comblé  plus  de  soixante  toises  d'ouvrage.  M.  le  comte 
de  Lautrec  ayant  rendu  compte  de  l'action  à  M.  le  ma- 
réchal de  Lowendal ,  celui-ci ,  avec  bien  des  politesses, 
lui  a  dit  qu'il  ne  pouvait  se  dispenser  d'en  écrire  en 
cour.  On  assure  que  si  M.  de  Lautrec  avait  suivi  ses 
ordres,  il  ne  serait  pas  rentré  un  des  ennemis  dans  la 
ville.  Le  bruit  a  couru  que  M.  de  Lautrec  avait  reçu 
ordre  de  revenir  à  Paris  ;  on  a  dit  ensuite  qu'il  avait 
été  envoyé  à  la  Bastille ,  mais  le  fait  n'est  pas  bien  dé- 
cidé. Tout  le  monde  convient  que  s'il  a  eu  des  ordres 
par  écrit,  que  ce  ne  soit  pas  une  faute  de  science  mi- 
litaire, mais  pure  désobéissance,  par  jalousie  contre 
les  maréchaux  de  Saxe  et  de  Lowendal ,  il  faut  de  né- 
cessité faire  un  exemple. 

—  Madame,  fille  de  monseigneur  le  Daiîpliin  et  de 

'  La  villf  de  Maestricht  avait  été  investie  par  les  troupes  du  maréchal 
de  Saxe  et  celles  du  maréchal  de  Lowendal,  et  la  tranchée  avait  été 
ouverte  simultanément  sur  les  deux  rives,  le  15  avril. 

III  3 


34  JOURNAL  [mai  1748] 

sa  première  femme,  est  morte  à  Versailles,  le  28  de  ce 
mois,  d'une  convulsion  de  dents  qu'on  a  prise  même, 
dit-on,  pour  un  autre  accident.  Elle  a  été  transportée 
au  palais  des  Tuileries,  et  le  mardi  30,  elle  a  été  con- 
duite à  Saint-Denis  avec  un  cortège  magnifique  :  son 
cœur  a  ensuite  été  porté  au  Val-de-Grâce.  On  a  fait  ap- 
paremment cette  pompe  bien  plus  belle  que  pour  ma- 
dame la  Daupbine ,  sa  mère ,  pour  satisfaire  1  Espagne. 
Il  n'y  a ,  à  cet  âge,  ni  prière,  ni  deuil  \ 

Mai.  —  Il  est  arrivé  dimancbe ,  5  de  ce  mois ,  un 
courrier  d'Aix-la-Cbapelle  quia  causé  une  grande  joie 
dans  Paris.  C'est  le  secrétaire  d'ambassade  de  M.  le 
comte  de  Saint-Séverin  d'Aragon,  qui  a  annoncé  que 
la  paix  était  faite.  Tout  le  monde  a  couru  chez  ses 
amis,  aux  spectacles,  aux  promenades,  quoiqu'il  ne 
fit  pas  bien  beau,  pour  apprendre  les  détails.  Ce  que 
j'ai  appris  de  plus  positif,  chez  un  ministre  d'État  et 
ensuite  dans  le  monde,  c'est  que  ce  secrétaire  a  ap- 
porté à  signer  au  roi  les  piéliminaires  de  la  paix. 

—  Je  suis  enfin  parvenu  à  avoir  le  livre  des  Mœurs^, 
que  l'arrêt  du  6  mai  ^,  a  rendu  très-cher  et  très-rare.  Il 
faut  dire  que  peu  de  personnes  avaient  songé  à  ce 
livre,  au  lieu  qu'il  n'y  a  personne,  à  présent,  dans  un 
certain  monde ,  hommes  ou  femmes  se  piquant  un 
peu  de  quelque  sorte  d'esprit,  qui  n'ait  voulu  le  voir. 
Chacun  se  demande  :  «  Avez-vous  lu  les  Mœurs  !  Un 
seul    exemplaire    passe    rapidement  dans   cinquante 

*  Elle  n'avait  que  vingt  mois.  Voir  t.  II ,  p    'i92. 
2  Les  Mœurs  (S.  L.),  1748  ,  in-12. 

*  Arrest  de  la  cour  de  parlement  qui  ordonne  au'' un  livre  intitulé  :  les 
Mœurs,  sera  lacéré  et  brûlé  par  l'exécuteur  de  la  Imute  justice.  Paris, 
Simon,  1748,  4  pages  in-4"'. 


[JDIN  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  35 

mains.  Le  goût  et  la  curiosité  redoublent  toujours  pour 
les  choses  défendues. 

L'auteur  de  ce  livre,  suivant  le  bruit  général,  est 
le  sieur  Toussaint,  avocat  au  parlement,  actuellement 
sur  le  tableau,  homme  de  trente-cinq  ans  environ,  qui 
ne  s'est  point  caclié  d'abord,  et  qui  même,  en  dédiant 
son  livre  à  une  femme,  a  mis  au  bas  de  la  lettre  son 
nom  défiguré  en  grec,  Panage; pan  signifie  tout,  et 
agios,  saint.  Deux  choses  ont  pu ,  tout  autant  que  le 
prétexte  d'irréligion,  déterminer  la  condamnation  de 
ce  livre.  L'une,  plusieurs  portraits  désavantageux  de 
gens  en  place  qui  s'y  sont  reconnus;  l'autre  une  décla- 
mation contre  la  magistrature  *. 

Juin.  —  M.  le  chevalier  d'Orléans*,  fils  légitimé  de 
M.  le  duc  d'Orléans ,  régent ,  et  de  madame  la  com- 
tesse d'Argenton  décédée  il  y  a  trois  ou  quatre  mois, 
est  mort ,  au  Temple ,  à  l'âge  de  quarante-six  ans.  Il 
était  fort  aimable,  et  avait  été  extrêmement  débauché; 
mais,  depuis  deux  ans  ,  il  s'était  jeté  dans  une  dévo- 
tion si  austère,  qu'elle  l'a  plus  épuisé  que  ses  débauches. 
11  était  grand  prieur  de  France  et  général  des  galères. 
On  dit  qu'à  force  de  faire  des  aumônes,  il  laisse  beau- 
coup de  dettes  :  cela  est  assez  bien  entendu. 

—  On  dit  qu'on  réunit  la  place  de  général  des  ga- 
lères à  la  charge  de  gi  and  amiral  ;  on  ne  sait  si  c'est 
pour  en  supprimer  les  appointements  au  profit  de 
l'État ,   ou   pour  en  gratifier   le  duc  de  Penthièvre , 

'  Barbier  consacre  onze  pages  de  son  Journal  à  l'analyse  du  livre  des 
Mœurs.  Il  termine  en  disant  que  cet  ouvrage  ,  «  quoique  rempli  des  plus 
beaux  sentiments  de  vertu  et  de  probité,  est  très-dangereux ,  et  n'est  re- 
cevable  dans  aucun  pays.  » 

«  Voir  t.  II.  p.  149. 


36  JOURNAL  [août  1748] 

amiral.  A  l'égard  de  la  place  de  grand  prieur,  qui  vaut 
plus  de  soixante  mille  livres  de  rente  et  un  palais 
pour  logement ,  il  y  a  bien  des  prétendants.  Madame 
la  duchesse  de  Modène  l'a  demandée  pour  M.  le  che- 
valier de  Modène  \  son  fils,  qui  est  né  à  Paris  et  qui 
a  déjà  une  bonne  abbaye.  Cela  lui  ferait  ici  un  bon 
établissement.  Mais  on  dit  que  M.  le  prince  de  Conti  ^ 
l'obtiendra.  Il  se  fera  chevalier  de  Malte,  avec  dispense 
apparemment  de  faire  ses  vœux  jusqu'à  ce  que  M.  le 
comte  de  La  Marche ,  son  fils ,  soit  marié  et  ail  des 
enfants.  Il  n'est  pas  liche  et  il  doit,  et  l'on  dit,  qu  en 
conséquence,  il  pourrait  vendre  l'hôtel  de  Conti. 

Juillet.  —  Le  prince  souverain  de  Wurtemberg 
est  venu  ici,  sans  doute  pour  remercier  le  roi  dont  le 
conseil  a  déclaré  bâtards  deux  contendants  qui  se 
prétendaient  comtes  de  Montbéliard,  et  voulaient  en 
avoir  la  souveraineté.  Ce  prince  de  Wurtemberg  reste 
quelque  temps  à  Paris,  avec  sa  cour.  L'on  donne,  dans 
ce  mois-ci,  par  extraordinaire,  un  bal  à  l'Opéra,  appa- 
remment pour  lui,  par  ordre  du  roi. 

Août.  —  On  parle  toujours ,  dans  la  Gazette,  du 
traité  définitif  de  paix,  prêt  à  signer;  mais  cela  n'est 

'  Benoît-Philippe-Armand  d'Est,  né  le  30  septembre  1736.  Il  était  abbé 
commendataire  de  l'abbaye  d'Anchin ,  qui  valait  cinquante  mille  livres. 

'  Louis-François,  voir  tome  I,  p.  391.  Ce  fut  lui,  en  effet,  qui  fut 
nommé  grand  prieur.  Son  fils,  Louis-François-Joseph,  comte  de  La  Mar- 
che, né  le!"  septembre  1734,  se  maria  seulement  en  1759,  avec  For- 
tuné-Marie d'Est. 

*  Charles- Auguste- Eugène,  etc.,  né  le  11  février  1728.  11  avait  suc- 
cédé, en  1737  ,  à  Charles- Alexan Jre ,  son  père.  La  possession  de  la  prin- 
cipauté de  Montbéliard  avait  été  l'objet  de  nombreuses  contestations 
depuis  1 723 ,  époque  de  la  mort  du  duc  Evrard-Louis ,  qui  ne  laissa  point 
de  postérité  légitime.  Voir  le  Dictionnaire  de  Moréri ,  article  IVirtemberg. 


[OCT.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  37 

point  encore  fait.  Par  rapport  à  nous,  les  passages  sont 
libres  avec  l'Angleterre,  et  il  arrive  ici,  tous  les  jours, 
une  grande  quantité  d'Anglais  et  d'Anglaises.  Cela 
fait  aussi  des  diminutions  sur  les  marchandises.  Le 
sucre  qui ,  n'arrivant  que  difficilement  de  la  Marti- 
nique, coûtait  vingt-six  sous  la  livre,  n'en  coûte  plus 
que  quinze  à  seize,  à  Paris. 

—  Le  prince  Edouard  a  fait  afficher,  à  Aix-la-Cha- 
pelle ,  à  la  porte  de  tous  les  ministres ,  une  protesta- 
tion imprimée,  contre  tout  ce  qui  se  ferait  dans  ce 
congrès  de  contraire  à  ses  droits  et  à  ses  prétentions 
sur  les  royaumes  d'Angleterre.  Il  ne  veut  pas  absolu- 
ment retourner  à  Rome  ,  à  cause  du  cardinal  d'York , 
son  frère,  qui  est  à  présent  prêtre.  On  dit  que  le  pape 
consent  qu'il  se  retire  à  Avignon;  d'autres  disent  qu'on 
lui  destine  la  ville  de  Fribourg,  chez  les  Suisses,  pour 
sa  retraite;  mais  que  le  roi  d'Angleterre  s'y  oppose. 
Cependant  il  faut  bien  que  ce  prince  puisse  se  retirer 
en  quelque  endroit  de  l'Europe.  Quoiqu'il  en  soit,  en 
attendant  sa  destination  ,  il  est  ici  tranquille  en  appa- 
rence, et  va  tous  les  jours  à  l'Opéra  et  à  la  Comédie. 

Septembre.  —  Le  loi,  pendant  les  mois  d'août  et  de 
septembre,  a  fait  différents  voyages  à  sa  maison  de 
Choisy  et  à  Crécy,  chez  madame  la  marquise  de  Pom- 
padour,  qui  règne  toujours.  On  lui  bâtit  même  actuel- 
lement une  superbe  maison  de  campagne  sur  les 
hauteurs  de  Sèvres,  du  côté  de  Meudon,  endroit  char- 
mant pour  la  belle  vue. 

Octobre.  —  M.  du  Fort  \  fermier  général  et  direc- 
teur général  des  postes,  est  mort  ces  jours-ci.  Sa  place 

*  Grimod  du  Fort,  seigneur  d'Orçay,  né  en  1693.  Il  avait  épouse  ,  au 
mois  de  février  précédent ,  Marie- Antoinette  de  Caulaincourt 


38  JOURNAL  [oct.  1748] 

de  fermier  général  est  donnée  à  M.  Camuset,  notaire, 
qui,  par  le  crédit  de  feu  madame  la  duchesse  de 
Châteauroux,  avait  obtenu  un  bon  du  roi  *  qui  a  bien 
voulu  tenir  sa  promesse.  La  place  pour  les  postes  a  été 
donnée  à  M,  du  Parc,  qui  était  un  des  secrétaires  de 
M.  le  cardinal  de  Fleury.  Il  ne  travaillera  pas  ,  cepen- 
dant, avec  le  roi.  C'est  M.  le  comte  d'Argenson,  comme 
directeur  général  des  postes,  qui  s'est  réservé  ce  tra- 
vail. Ce  M.  du  Fort,  fort  riche,  avait  épousé,  il  n'y  a 
pas  longtemps,  une  jeune  personne  de  condition,  pa- 
rente de  M.  le  comte  d'Argenson ,  minisire  de  la  guerre. 
—  Un  greffier  criminel  duChâtelet,  nommé  Marot, 
prétendant  descendre  de  Clément  Marot,  poète  connu, 
anobli  par  François  T"",  ce  qu'il  n'a  pu  cependant 
justifier,  a  été  accusé  d'avoir  tiré  du  greffe  quelques 
effets  qu'il  avait  donnés  à  une  cordonnière  qui  était  sa 
maîtresse.  Ces  effets  paraissent,  par  la  sentence,  être 
très-peu  de  chose ,  comme  cuillers  et  fourchettes 
argentées,  et  autres  bagatelles  volées  et  abandonnées 
dans  le  dépôt  du  greffe  depuis  longtemps.  Comme 
aussi  d'avoir  emporté ,  chez  lui,  quelques  minutes  de 
procédures  criminelles,  pour  travailler  dessus,  à  ce 
qu'il  dit.  Il  a  d'abord  été  arrêté,  en  vertu  d'une  lettre  de 
cachet,  ce  qui  a  tellement  intimidé  un  nommé  Brussel, 
autre  greffier  criminel,  homme  fort  doux  et  bien  hon- 
nête homme,  qu'il  s'est  déterminé  à  aller  se  noyer. 
Pour  Marot,  il  s'est  bien  défendu.  On  a  dit,  au  Châtelet, 
que  cela  n'avait  rien  de  grave ,  et,  en  effet,  il  n'a  été 

'  L'auteur  de  la  Chronique  du  règne  de  Louis  XV,  rapporte,  à  la  date 
du  17  décembre  1742,  que  «  le  roi  a  accordé  un  bon  à  madame  de  La 
Touruelle  pour  la  première  place  de  fermier  général  qui  vaquera.  »  Revue 
rétrospective ,  1"  série,  tome  V,  p.  79. 


[Nov.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  39 

condamné,  par  la  sentence,  qu'à  être  blâmé.  Mais  sur 
l'appel  au  parlement,  il  a  été  condamné  à  êtr    mar- 
qué ,  à  faire  amende  honorable,  la  torche  au  poing,  et 
à  neuf  années  de  galères  :   il  faut  bien  qu'on  y  ait 
trouvé  quelque  fait  plus  grave.  Cependant,  comme  il 
a  des  parents  officiers  du  roi,  on  lui  a  accordé  un  sursis 
pour  pouvoir  obtenir  une  commutation  de  peine  en 
une    prison  perpétuelle  à    Bicêtre.   A   l'occasion    de 
son  appel,  il  a  répandu  un  mémoire  imprimé  pour  sa 
justification,  signé  du  sieur   Châtelain,  avocat,  qui 
contient  une  forte  déclamation  contre  M.  Nègre,  lieu- 
tenant criminel ,  comme  auteur  de  son  accusation ,  en 
haine  et  par  vengeance  de  ce  que,  dans  des  affaires 
criminelles,  il  n'avait  pas  voulu  se  prêter  à  des  préva- 
rications. Le  mémoire  a  été  supprimé  par  l'arrêt,  mais 
cela  ne  suffit  pas  pour  justifier  le  lieutenant  criminel 
dans  le  public.  On  parlait  déjà  de  M.  Nègre  comme 
ayant  même  eu  quelque  affaire  avec  le  parlement,  ce 
qui  doit  faire  faire  des  réflexions  sur  les  hommes.  Le 
sieur   Nègre  est  fils   d'un  procureur  au  parlement, 
homme  de  fortune   et  très-riche,  par  lui  et  par  sa 
femme.    Il  devrait  se  trouver  très-heureux    et  très- 
honoré  de  remplir   une    place  assez   vilaine  par  ses 
fonctions,  mais  belle  et  importante  dans  la  société, 
délicate  sur  l'intérêt,   et  se  faire  respecter,  par  une 
probité  et  un  désintéressement  au-dessus  même   du 
soupçon.  L'intérêt  l'emporte,  et  fait  oublier  son  pre- 
mier état  ainsi  que  son  devoir. 

Novembre.  —  On  continue  de  dire,   ici,  que  M.  le 
maréchal  de  Saxe  et  M.  le  maréchal  de  LowendaP  ne 

'  Ils  étaient  revenus  tous  les  deux  à  Paris ,  à  la  suite  du  traité  d'Aix- 
la-Chapelle  ,  qui  avait  été  signé  le  18  octobre. 


40  JOURNAL  [Nov.  1748] 

se  sont  point  oubliés  dans  cette  guerre,  et  qu'ils 
sont  l'un  et  l'autre  bien  riches.  M.  le  maréchal  de 
Saxe  a  acheté  la  terre  de  La  Giange,  contre  Grosbois, 
qui  appartenait  à  M.  Gaudion,  garde  du  trésor  royal, 
laquelle  ne  rapporte  que  sept  cents  livres  de  revenu , 
et  qu'il  a  payée  deux  cent  mille  livres ,  argent  comp- 
tant. M.  de  Lowendal,  de  son  côté,  a  acheté  une 
très-belle  terre  de  plus  de  cinq  cent  mille  livres. 

—  Pendant  tout  le  voyage  de  Fontainebleau  \  M.  le 
comte  d'Argenson ,  ministre  de  la  guerre,  a  été  très- 
incommodé  d'un  accès  de  goutte  qui  lui  avait  pris  à 
Paris ,  de  manière  qu'on  ne  lui  parlait  pas  et  qu'il  ne 
pouvait  pas  aller  travailler  avec  le  roi.  Les  gens  malins 
croient  que  c'est  un  reste  de  vieille  maladie.  Quoi  qu'il 
en  soit,  un  ministre  favori,  qui  a  de  l'esprit  et  de 
l'ambition,  fait  de  bien  mauvais  sang  parce  que,  en 
cour,  il  faut  toujours  paraître. 

—  On  parle  fort,  à  Paris,  du  prince  Edouard,  et 
cette  nouvelle-ci  est  tout  au  long  dans  la  Gazette  de 
Hollande.  On  dit  que  lors  de  son  départ  de  Rome  pour 
passer  en  Angleterre,  le  roi  lui  a  écrit  une  lettre  signée 
de  lui,  par  laquelle  il  lui  promettait,  en  cas  qu'il  ne 
réussit  pas  dans  son  entreprise,  de  lui  donner  asile 
dans  son  royaume  tant  qu'il  voudrait.  Tout  le  monde 
sait  et  respecte  l'intrépidité  et  la  bravoure  avec  la- 
quelle ce  prince  a  conduit  son  entreprise,  et  de  quelle 
utilité  elle  a  été  pour  la  France,  par  la  diversion  qu'elle 
a  causée.  L'on  dit  cependant  que  le  premier  article 
secret  des  préliminaires  de  paix  du  30  avril,  est  que 


•  Le  roi  et  toute  la  cour  étaient  partis  pour  Fontainebleau  le  6  octobre, 
et  en  étaient  revenus  le  18  novembre. 


[Nov.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  41 

le  roi  sera  obligé  de  faire  sortir  ce  prince  de  France. 
Le  traité  définitif  étant  signé,  il  s'agit  de  l'exécuter. 
On  dit  donc  que  le  roi  a  envoyé  à  ce  prince,  M.  de 
Puisieux,  ministre  des   affaires  étrangères,  lui  faire 
le  compliment  de  la  part  du  roi ,  pour  sa  retraite  hors 
du  royaume.  Qu'il  a  fait  à  ce  ministre  une  réponse 
peu  satisfaisante,  par  le  refus  de  quitter  Paris.  Que 
depuis,   le  roi  lui  a  envoyé   M.  le  duc  de  Gèvres, 
comme  gouverneur  de  Paris,  à  qui  le  prince  a  répondu 
que  sans  la  considération  particulière  qu'il  avait  pour 
lui,  il  ne  le  laisserait  pas  sortir  comme  il  était  entré. 
Qu'il  ne  partirait  pas  de  Paris  où  tous  les  autres  étran- 
gers avaient  la  liberté  de  demeurer ,  et  que  si  on  lui 
envoyait  répéter  la  même  chose  par  telle  personne  que 
ce  fut,  il  avait  deux  pistolets  sur  lui,  l'un  pour  la  per- 
sonne chargée  de  l'ordre,  l'autre  pour  lui-même. 

Surcelte  nouvellepub]ique,lespolitiques  raisonnent, 
et  cela  en  plein  parterre  d'Opéra.  On  sent  bien  que  le 
roi  d'Angleterre  voudrait  obliger  le  prétendant  à  se 
retirer  à  Rome  ou  sur  les  terres  du  pape  pour  le  rendre 
toujours  odieux  à  la  nation  anglaise.  Les  uns  croient 
que  ce  compliment,  de  la  part  du  roi,  et  la  réponse  du 
prince  sont  concertés  pour  montrer  l'impossibilité  où 
est  le  roi  d'user  de  violence  contre  lui.  D'autres  pré- 
tendent qu'il  serait  avantageux  pour  ce  prince  qu'on 
fît  ici  quelque  coup  d'État  et  de  violence  pour  l'enle- 
ver de  Paris,  parce  que  plus  il  aura  à  se  plaindre  de  la 
France ,  plus  il  deviendra  cher  aux  Anglais  en  géné- 
ral, qui  nous  haïssent  et  nous  haïront  toujours.  Quoi 
qu'il  en  soit,  il  est  peu  à  cramdre  à  Paris  pour  le  roi 
d'Angleterre,  tant  qu'il  dépensera  son  revenu  à  tenir 
une  maison  et  à  soutenir  dix  ou  douze  Anglais  qui  sont 


42  JOURNAl.  [Nov.  1748] 

à  sa  charge;  tant  qu'il  i^assera  son  temps  à  être  tous 
les  jours  aux  spectacles,  comme  il  fait,  ou  à  la  prome- 
nade l'été,  ou  à  avoir  quelque  maîtresse. 

—  Le  26  de  ce  mois,  on  a  exécuté,  au  Châtelet, 
l'arrêt  du  parlement,  du  24  octobre,  contre  Marot, 
uniquement  pour  l'amende  honorable,  par  ordre  de 
la  cour.  On  lui  a  sauvé  la  marque  et  les  galères,  que 
l'on  change  apparemment  en  une  prison.  On  a  trouvé 
mauvais,  dans  Paris,  que  Ton  ait  fait  crier  l'arrêt  pen- 
dant deux  jours  de  suite  pour  rendre  d'autant  plus 
publique  sa  condamnation,  que  bien  des  gens  ignorent, 
et  qui  n'a  pas  dû  être  exécutée  entièrement.  On  attri- 
bue cela  au  lieutenant  criminel,  qui  est  intime  ami  de 
M.  de  Fresnes,  conseiller  d'Etat,  fils  du  chancelier 
d'Aguesseau. 

—  Jeudi,  28,  le  roi,  pour  faire  plaisir  à  M.  le  ma- 
réchal de  Saxe,  fit  la  revue  de  son  régiment  de  uhlans 
qu'il  avait  fait  venir  à  Saint-Denis-  Cette  revue  n'a 
point  été  faite  dans  la  plaine  des  Sablons ,  du  côté  de 
Neuilly,  à  l'ordinaire,  mais  dans  un  terrain  qui  est  à 
gauche  de  l'Étoile  des  Champs-Elysées ,  entre  les  der- 
rières de  Chaillot  et  de  Passy  et  les  murs  du  bois  de 
Boulogne,  au  milieu  de  terres  labourées  et  ensemen- 
cées ,  et  de  vignes  qui  ont  été  entièrement  endom- 
magées. Je  ne  crois  pas  que  les  propriétaires  en  reti- 
rent grande  indemnité. 

On  avait  envoyé,  le  matin,  les  régiments  des  gardes 
françaises  et  suisses,  par  gros  détachements  de  chaque 
compagnie ,  sans  drapeaux ,  pour  faire  et  garder  une 
enceinte  très-étendue  en  carré ,  et  pour  empêcher 
les  carrosses,  et  même  les  gens  de  pied,  d'entrer  dans 
ce  carré  dans  lequel  il  ne  devait  y  avoir  que  les  car- 


\> 


[Nov.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  43 

rosses  de  la  cour,  des  princes  et  des  princesses,  des 
ministres  et  des  ambassadeurs.  Je  ne  crois  pas  qu'on  y 
ait  laissé  entrer  les  carrosses  des  ducs  et  des  gens  de  cour. 

Pour  empêcher  même  la  trop  grande  affluence  du 
public,  à  une  heure  après  midi  il  y  avait  du  guet  posté 
qui  arrêtait  les  fiacres  à  la  grille  des  Champs-Elysées, 
à  la  barrière  Saint-Honoré  et  à  la  montagne  de  Passy. 
Les  bourgeois  étaient  obligés  de  descendre  à  pied  dans 
la  crotte,  ce  qui  en  a  fait  revenir  une  partie,  surtout 
parmi  les  femmes,  et  c'était  le  plus  sage.  Malgré  cela 
il  y  avait  un  nombre  infini  de  carrosses  bouigeois  et 
de  remise ,  mais  ils  restaient  derrière  et  le  long  de  la 
ligne  dans  laquelle  il  n'entrait  que  ceux  des  personnes 
amies  de  M.  le  duc  de  Biron,  colonel  des  gardes  fran- 
çaises, ou  du  colonel  des  gardes  suisses. 

Tous  les  soldats  qui  formaient  la  ligne  et  l'enceinte 
avaient  la  baïonnette  au  bout  du  fusil,  et,  comme  il  y 
a  toujours  des  gens  du  peuple  ou  autres  téméraires  et 
indiscrets  qui  veulent  passer  en  courant,  ils  étaient  très- 
embarrassés  pour  courir  après.  11  y  a  eu  plusieurs  per- 
sonnes blessées,  entre  autres  un  homme  comme  il 
faut  qui ,  au  lieu  d'un  coup  de  bourrade,  a  attrapé  un 
coup  de  baïonnette,  et  qu'on  a  remis  dans  son  carrosse 
beaucoup  plus  mal  qu'il  n'était  venu.  On  a  dit  depuis 
qu'il  en  était  mort. 

Après  que  madame  la  Dauphine,  Mesdames,  et  toute 
la  cour  ont  été  arrivées,  le  roi,  qui  était  dans  son 
château  de  la  Muette,  est  venu  achevai,  accompagné 
de  sa  coui'  et  de  seigneurs  aussi  à  cheval ,  et ,  entre 
autres,  du  maréchal  de  Saxe ,  qui  était  habillé  en  co- 
lonel de  uhlans. 

Cette  troupe  est  composée  de  mille  hommes  à  che- 


44  JOURNAL  [nov.  1748] 

val,  savoir  de  compagnies  de  uhlans  et  de  compagnies 
de  dragons'.  Chaque  uhlan  a  un  pistolet  et  une  pique 
avec  une  banderole  de  couleur  au  bout,  en  sorte  qu'il 
y  a  la  compagnie  blanche,  jaune ,  etc.  Les  dragons  ont 
un  petit  fusil  et  des  pistolets,  et  il  y  a  une  compagnie 
de  nègres  qui  ont  des  banderoles  blanches  et  des  che- 
vaux blancs.  On  dit  que  c'est  la  compagnie  de  uhlans 
du  colonel. 

Ces  uhlans  ont  non-seulement  passé  en  revue  devant 
le  roi,  mais  ils  ont  fait  tous  leurs  exercices  et  de  pe- 
tits combats  par  escadrons  contre  escadrons.  Ils 
avaient  aussi  leur  artillerie  consistant  en  de  petits  ca- 
nons longs,  dans  des  boîtes  de  sapin ,  qui  se  tirent  avec 
la  main  ,  comme  des  fusils,  qui  portent  quatre  livres 
de  balles  ,  et  que  l'on  conduit  dans  de  petits  chariots. 
On  les  avait  placés  sur  les  buttes  et  hauteurs  qui  se 
trouvent  dans  ce  terrain. 

On  dit  que  cette  troupe  est  bien  montée  ;  que  les 
dragons  ont  beaucoup  de  vitesse  avec  de  petits  che- 
vaux, et  que  cela  était  fort  curieux  pour  ceux  qui  ont 
pu  le  voir,  ce  qui  était  difficile  à  cause  de  la  grandeur 
de  l'enceinte.  Cela  a  duré  depuis  deux  heures  et  demie 
jusqu'à  près  de  cinq,  et  les  femmes  qui  étaient  descen- 

'  Ce  régiment,  formé  en  1743,  était  divisé  en  six  brigades,  composées 
chacune  de  quatre-vingts  uhlans  et  de  quatre-vingts  dragons.  L'uniforme 
des  premiers  était  simarre  et  culotte  verte  ,  bottes  à  la  hongroise  ,  casque 
de  similor  garni  d'un  turban  croisé  de  cuir  de  roussi,  la  queue  du  casque 
garnie  de  crins  de  la  couleur  de  la  brigade.  Leur  lance  avait  trois  mètres 
de  long.  Les  dragons  portaient  uu  uniforme  analogue  à  celui  des  troupes 
régulières ,  seulement  leurs  chevaux  étaient  plus  petits  et  plus  légers  que 
ceux  des  autres  dragons.  Après  la  mort  du  maréchal  de  Saxe,  les  uhlans 
furent  réformés  ;  on  conserva  cependant  les  dragons ,  dont  on  fit  un  ré- 
giment en  faveur  du  comte  de  Frise. 


[DEC.  1745]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  45 

dues  de  carrosses  ou  qui  avaient  été  obligées  de  venir  à 
pied,  ont  été  régalées  d'une  pluie  raisonnable  qui  a  pris 
sur  les  quatre  heures.  Le  régiment  des  gardes  françaises 
murmurait  et  était  très-mécontent  de  l'emploi  qu'il 
avait,  ne  servant,  pour  ainsi  dire,  que  d'archers  pour 
garder  les  avenues  et  faire  faire  place. 

Ce  régiment  de  uhlans  est  retourné  à  Saint-Denis. 
Il  en  est  parti  le  surlendemain  pour  se  rendre  à  Cham- 
bord  où  il  a  son  quartier  d'hiver  ,  ce  qui  cause  jalou- 
sie des  princes  qui  n'ont  point  ainsi  leurs  régiments 
dans  leur  gouvernement.  Mais  la  raison  en  est  simple. 
Nul  risque  à  donner  ce  régiment  à  M.  le  comte  de  Saxe, 
à  Chambord ,  au  lieu  qu'il  pourrait  y  avoir  grand  in- 
convénient à  donner  aux  princes  du  sang  des  régiments 
dont  ils  seraient  maîtres,  dans  leurs  gouvernements. 

Autre  sujet  de  jalousie.  Ce  régiment  qui,  je  crois  , 
est  plus  curieux  qu'utile ,  doit  coûter  cher  au  roi,  d'au- 
tant que  les  uhlans  ont  été  annoncés  comme  étant  sur 
le  pied  de  gentilshommes.  On  dit  que  le  roi  donne  di- 
rectement la  paye  à  M.  le  maréchal  de  Saxe,  qui  se 
charge,  lui,  de  leurdécompte  etde  les  monter,  sur  quoi 
il  n'est  pas  douteux  qu'il  gagne  considérablement,  et 
cela  suffit  pour  faire  crier. 

Décembre.  —  On  dit  que  le  prince  Edouard  a  pour 
maîtresse  la  princesse  de  Talmonl^  cousine  de  la  reine, 
qui  a  cependant  près  de  quarante  ans,  et  que  c'est  ce 
qui  le  retient  ici. 


'  Marie  Jablonowski,  fille  de  Jean ,  comte  de  Jablonowski,  grand 
enseigne  de  la  couronne  de  Pologne.  Elle  avait  épousé,  en  1730,  Anne- 
Charles-Frédéric,  prince  de  Talmont.  Les  princes  de  Talmont  étaient  une 
branche  de  la  maison  de  La  Trémoille. 


46  JOURNAL  [déc.  1748] 

—  Histoire  de  Paris.  M.  Le  Riche  de  La  Poupelinière  * 
est  un  fermier  général  très-opulent,  qui  a  acheté  à 
vie,  du  petit-fils  de  Samuel  Bernard,  la  maison  et  sei- 
gneurie de  Passy.  H  a  épousé,  il  y  a  plusieurs  années, 
mademoiselle  Deshayes,  dont  la  mère  était  fille  de 
Dancourt  %  comédien  et  auteur,  et  qui  avait  monté 
elle-même  sur  le  théâtre.  Madame  de  La  Poupelinière, 
jolie,  dans  une  maison  riche,  a  vécu  comme  les  petites- 
maîtresses  de  Paris.  Entre  autres  galanteries,  elle  avait, 
depuis  trois  ou  quatre  ans,  M.  le  duc  de  Richelieu, 
qui  vient  d'être  nommé  maréchal  de  France,  et  qui 
est  à  Gênes  depuis  plus  d'un  an.  Cette  intrigue  avait 
un  peu  brouillé  le  ménage.  Il  y  a  eu  des  scènes,  et  le 
mari  avait  maltraité  sa  femme  qui,  du  reste,  a  plus  de 
trente-cinq  ans.  Pour  donner  un  air  de  mystère  à  cette 
affaire  et  se  voir  commodément,  M.  le  duc  de  Riche- 
lieu a  fait  louer  une  maison  peu  considérable,  joignant 
celle  de  M.  de  La  Poupelinière  qui  demeure  rue  de 
Richelieu,  vis-à-vis  de  la  Bibliothèque  du  roi,  et  voici 
ce  qu'on  a  fait  pendant  quelques  campagnes  du  mari. 
On  a  percé  le  mur  mitoyen  dans  une  cheminée  de 
l'appartement  de  madame  de  La  Poupelinière,  et  on  a 
accommodé  la  plaque  avec  des  gonds  bien  effacés, 
de  manière  qu'elle  s'ouvrait  avec  un  secret  par  l'autre 
maison,  du  côté  de  laquelle  l'ouverture  et  cette  plaque 
étaient  cachées  dans  une  armoire  apparente,  en  glace. 
Madame  de  La  Poupelinière  avait  coutume,  le  soir,  de 

'  Ce  nom  est  écrit  tantôt  La  Popelinière,  tantôt  La  Poplinière.  Nous 
avons  adopté  l'orthographe  donnée  par  V Almanach  royal. 

*  Connue  au  théâtre  sous  le  nom  de  Mlmi  Dancourt.  Elle  avait  dé- 
huté  en  1699,  n'étant  âgée  que  de  treize  ans,  et  se  retira  en  1728.  Elle 
avait  épousé  le  fils  d'un  lieutenant  général  d'artillerie  nommé  Deshayes. 


[DEC.  1748]  DE  E.  J.   F.  BARBIER.  47 

fermer  ses  verroux ,  sous  prétexte  de  craindre  les  vo- 
leurs, et,  de  cette  façon,  l'on  passait  de  la  maison  voisine 
dans  ledit  appartement.  Cela  a  duré  ainsi  du  temps 
sans  être  su. 

Madame  de  La  Poupelinière  avait  une  femme  de 
chambre  dans  le  secret,  qui  est  sortie  pour  quelque 
raison,  et  à  qui  sa  maîtresse  a  promis  six  cents  francs 
de  pension.  L'absence  de  M.  le  maréchal  de  Richelieu, 
qui  même,  de  Gênes,  a  passé  en  Languedoc  pour  y 
tenir  les  États,  a  ralenti  madame  de  La  Poupelinière 
qui,  imprudemment,  a  refusé  de  payer  la  pension  à  sa 
femme  de  chambre.  Cette  fille,  pour  se  vengei',  a  écrit 
une  belle  lettre  à  M.  de  La  Poupelinière  sur  la  conduite 
de  sa  femme,  et  l'a  instruit,  particulièrement,  du  secret 
de  la  plaque  de  cheminée. 

Le  28  du  mois  dernier,  jour  de  la  revue ,  madame 
de  La  Poupelinière  y  a  été  comme  les  autres;  mais 
son  mari  lui  a  dit  qu'il  avait  affaire  et  ne  pouvait  pas 
l'accompagner.  Après  son  départ ,  il  a  envoyé  cher- 
cher deux  notaires ,  un  maçon ,  peut-être  aussi  un 
commissaire ,  a  fait  travailler  à  la  cheminée  et  dresser 
un  procès-verbal  de  l'état  de  la  plaque.  Défense  à  sa 
porte  de  laisser  entrer  qui  que  ce  soit,  même  sa 
femme. 

Un  laquais  de  madame,  qui  ne  l'avait  pas  suivie, 
ayant  vu  du  mouvement  dans  la  maison ,  a  couru  vite 
l'avertir  de  ce  qui  se  passait.  Elle  a  attendu  la  fin  de 
la  revue,  et  a  prié  M.  le  maréchal  de  Saxe  et  M.  le  ma- 
réchal de  Lowendal  de  la  ramener  à  son  mari.  Us  l'ont 
fait,  mais  sans  succès  :  il  a  été  inexorable;  point  de 
rentrée  dans  la  maison.  H  lui  a  offert ,  devant  les  deux 
maréchaux ,  huit  mille  livres  de  pension  avec  quatre 


48  JOURNAL  [déc.  1748] 

mille  livres  de  rente  viagère  qu'elle  a,  et  tous  ses 
diamants,  pour  se  retirer  où  elle  voudrait.  Les  deux 
maréchaux  Font  conduite  chez  madame  Deshayes,  sa 
mère,  qui  est  une  femme  d'esprit,  et  qui  ne  lui  a  pas 
conseillé  d'accepter  la  proposition*. 

Aucuns  ont  blâmé  le  mari  d'avoir  fait  cet  éclat  pour 
se  déshonorer;  d'autres  disent  que  la  conduite  de  sa 
femme  est  publique  depuis  longtemps;  qu'il  n'apprend 
rien  de  nouveau.  Qu'il  a  tenté  plusieurs  fois  de  se  sé- 
parer d'avec  elle  et  de  s'en  débarrasser  ;  mais  qu'elle 
n'a  jamais  voulu  y  consentir,  et  qu'il  a  j.rofité  de  cette 
aventure  pour  le  faire  et  y  être  autorisé.  On  ne  sait 
point  encore  ce  que  cela  deviendra.  Les  uns  préten- 
dent qu'elle  va  plaider  contre  son  mari,  en  disant  que 
c'est  lui  qui  a  fait  faire  cette  machine  pour  la  perdre, 
ce  qui  paraîtrait  pourtant  difficile  à  cause  de  la  loca- 
tion de  la  maison  voisine  par  quelque  particulier  sus- 
pect. D'autres  disent  qu'elle  veut  vingt  mille  livres  de 
pension,  comme  plusieurs  autres  maris  le  font  à  leurs 
femmes,  car  c'est  tout  commun  à  présent  que  ces  sé- 
parations de  maris  et  femmes  par  transactions.  En  at- 
tendant on  a  fait  bien  des  vers  sur  cette  aventure. 

On  a  dit  aussi  que  La  Poupelinière  était  bien  heu- 
reux d'être  fermier  général ,  parce  qu'on  l'aurait  fait 
payer  aux  barrières  comme  hcte  a  cornes. 

— •  Autre  histoire.  M.  le  comte  d'Egmont,  colonel 
de  dragons,  de  l'ancienne  maison  des  comtes  d'Eg- 

'  Madame  de  La  Poupelinière  prit  uu  appartement  rue  Ventadour,  et 
y  mourut  peu  de  temps  après,  d'un  cancer  au  sein,  délaissée  et  dans  un 
€tat  voisin  de  la  gêne.  Richelieu  ne  l'abandonna  cependant  pas  entière- 
ment ,  et  l'on  dit  même  qu'il  lui  assura  une  pension  qu'il  lui  fit  exacte- 
ment payer  jusqu'à  sa  mort. 


[DEC.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  49 

mont,  ducs  de  Gueldre,  de  Berg  et  de  Juliers^  a 
épousé  la  fille  du  duc  de  Villars.  Il  est  jeune  et  bien 
fait,  et  elle  est  jeune  aussi.  Depuis  son  mariage,  il  lui 

a  donné  deux  ou  trois  fois  la  y ;  ils  ont  même  eu 

un  fils  qui  en  est  mort.  Dimanche  dernier,  1^*^  de 
ce  mois,  il  voulut  aller  coucher  avec  sa  femme, 
laquelle  s'y  refusa  tout  net,  ne  voulant  pas  s'exposer 
à  une  pareille  aventure.  M.  le  comte  d'Egmont  a  pris 
la  peine  de  mettre  sa  femme  hors  de  son  hôtel ,  à  mi- 
nuit. On  ne  blâme  point  celle-ci". 

—  Événement  d'État.  Hier,  mardi,  40  décembre, 
on  a  commandé  vingt-cinq  hommes  par  compagnie 
du  régiment  des  gardes  françaises,  avec  poudre  et 
plomb,  sans  tambour.  Ce  jour-là,  le  prince  Edouard 
avait  la  première  loge  à  l'Opéra,  à  son  ordinaire.  Il  y 
est  arrivé  sur  les  cinq  heures,  avec  deux  seigneurs  an- 
glais, et  aussitôt  qu'il  a  été  descendu  de  carrosse  pour 
entrer  dans  le  cul-de-sac  de  l'Opéra,  M.  de  Vaudreuil, 
major  du  régiment  des  gardes,  lui  a  dit  qu'il  était 
chargé  de  l'ordre  du  roi  pour  l'arrêter.  Dans  le  mo- 
ment même,  six  sergents  aux  gardes  qui  étaient  en 
habits  bourgeois,  l'ont  saisi  par  les  deux  bras  et  les 
deux  jambes,  l'ont  enlevé  de  terre,  et  lui  ont  jeté  et 
passé  sur-le-champ  un  cordon  de  soie  qui  lui  a  em- 

'  Guy-Félix  Pignatelli,  comte  d'Egmont,  né  le  5  novembre  1720, 
s'était  marié,  le  5  février  1744,  avec  Amable-Angélique  de  Villars,  née 
le  18  mars  1723.  Il  ne  descendait  de  la  maison  d'Egmont  que  par  les 
femmes ,  son  grand-père ,  Nicolas  Pignatelli ,  duc  de  Bi.'accia ,  ayant 
épousé  Marie-Claiie- Angélique ,  sœur  de  François-Procope ,  dernier  duc 
d'Egmont,  mort  sans  postérité  en  1707. 

*  A  la  mort  du  comte  d'Egmont  (3  juillet  1753) ,  elle  s'est  faite  reli- 
gieuse du  Calvaire  ,  où  elle  est  morte  en  odeur  de  sainteté  (  Note  de  Bar- 
bier d' Increville  ) . 

TU  4 


\ 


50  JOURNAL  [DEC.   1748] 

brassé  et  serré  les  deux  bras  :  on  lui  a  dit  après  que 
cela  avait  été  crainte  de  quelque  violence  sur  lui-même 
et  pour  sa  conservation.  H  s'est,  dit-on,  un  peu  trouvé 
mal.  On  l'a  fait  passer  ainsi  par  la  porte  du  fond  du 
cul-de-sac  qui  ouvre  sur  la  cour  des  cuisines*  du  Pa- 
lais-Royal, et  on  Fa  mis  dans  un  carrosse  de  remise, 
après  lui  avoir  ôté  son  épée  et  deux  pistolets  qu'il 
avait,  dit-on,  dans  ses  poches.  M.  de  Vaudreuil  est 
monté  avec  lui  et  l'a  conduit  de  suite  au  château  de 
Vincennes,   escorté   par  des  soldats  aux   gardes,   la 
baïonnette  au  bout  du  fusil,  et  par  du  guet  à  cheval 
qui  attendait  dans  la  place  des  Victoires.  Il  y  avait  là 
neuf  hommes  à  cheval,  en  redingotes,  qui  portaient 
des  flambeaux.  Les  ordres  avaient  été  donnés  de  façon 
à  exécuter  sûrement  cet  enlèvement.  Nombre  de  sol- 
dats aux  gardes  étaient  répandus  autour  du  Palais- 
Royal  ;  des  corps  de  garde  avaient  été  placés  à  la  porte 
Saint-Antoine  ;  le  guet  à  cheval  a  conduit  le  prince  le 
long  du  faubourg,  et  il  y  avait  des  soldats  aux  gardes 
de  distance  en  distance,  le  long  des  allées  de  Vin- 
cennes. 

A  l'égard  des  deux  seigneurs  de  sa  cour,  on  les  a 
fait  entrer  dans  le  corps  de  garde  du  cul-de-sac  de 
l'Opéra.  Ensuite  on  les  a  mis  dans  des  fiacres  et  on 
les  a  conduits  à  la  Bastille. 

Pendant  ce  temps ,  l'hôtel  du  prince  Edouard ,  au 
faubourg  de  la  Madeleine-Saint-Honoré,  où  il  demeu- 
rait, a  été  investi  par  des  soldats  aux  gardes.  M.  Ber- 
ryer,  lieutenant  général  de  police,  y  est  arrivé  et  a  mis 
le  scellé  partout ,  et  il  est  resté  un  capitaine ,  avec  un 

'  Où  se  trouve  aujourd'hui  la  Cour  des  Fontaines. 


[DEC.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  51 

détachement,  pour  garder  la  maison.  A  mesure  qu'il 
arrivait  soit  des  officiers  du  prince,  soit  des  Anglais 
de  sa  cour  qui  ne  savaient  point  cet  événement,  ou  qui. 
l'ayant  appris  dans  Paris,  venaient  à  l'hôtel  sur  cettb 
nouvelle ,  on  les  arrêtait  et  on  les  conduisait  à  la 
Bastille. 

Cette  nouvelle  s'est  répandue  sur-le-champ  dans 
l'Opéra ,  oii  le  monde  était  alors  arrivé ,  par  ceux  qui 
y  voulaient  entrer  dans  le  moment  et  qui  ont  été 
arrêtés  dans  la  rue;  cela  a  fait  le  sujet  de  bien  des 
raisonnements ,  non-seulement  dans  le  spectacle,  mais 
aussi  dans  tout  Paris ,  d'autant  qu'on  aimait  et  res- 
pectait généralement  ce  prince  malheureux. 

— On  a  dit,  depuis,  que  M.  deVaudreuil  n'avait  point 
arrêté  le  prince  au  nom  du  roi  de  France,  mais  au 
nom  du  roi  son  père.  Il  est  vrai  qu'on  a  fait  distribuer, 
dans  Paris ,  des  copies  d'une  lettre  écrite  de  Rome  par 
le  chevalier  de  Saint-George  au  prince  Edouard ,  son 
fils,  par  laquelle  il  lui  ordonne  d'obéir  au  roi  de 
France ,  de  sortir  de  son  royaume  et  de  se  prêter  aux 
circonstances  du  temps.  Mais  il  est  certain  que  l'arres- 
tation a  été  faite  au  nom  du  roi  de  France ,  et  cela  ne 
peut  pas  être  autrement. 

Tout  ceci  est  d'autant  plus  triste  pour  le  prince,  que 
s'il  n'a  pas  grand  appui  dans  ce  bas  monde,  il  devrait 
en  avoir  dans  l'autre.  Jacques  second,  son  grand-père, 
est  mort  en  odeur  de  sainteté ,  et  sa  mère,  Clémentine 
Sobieska  est  déjà  reconnue  à  Rome  pour  bienheu- 
reuse ,  en  attendant  qu'elle  soit  canonisée. 

—  Hier,  vendredi ,  13,  il  y  avait  soixante  mousque- 
taires, gris  et  noirs,  commandés  pour  se  tenir  prêts  à 
marcher  pour  l'escorte  du  prince.  Ce  fait  est  certain, 


52  JOURNAL  [déc.  1748] 

mais  le  départ  n'a  pas  eu  lieu.  Le  piince  Edouard  est 
toujours  à  Viiicenries  avec  une  garde  du  régiment 
des  gardes.  Il  est  dans  le  donjon  et  non  dans  les  ap- 
partements. M.  le  marquis  du  Cbâtelet,  gouverneur 
de  Vincennes ,  qui  même  est  de  ses  amis ,  mange 
avec  lui. 

—  Dimanche,  15,  le  prince  Edouard  est  parti  de 
Vincennes  à  huit  heures  du  matin ,  avec  cinq  chaises 
de  poste  et  des  gens  à  lui,  à  cheval.  Il  n'est  accompa- 
gné que  de  M.  de  Pérussy,  officier  des  mousquetaires 
gris  et  lieutenant  général,  qui  va  plus  par  honneur 
qu'autrement.  Dans  les  autres  chaises  de  poste,  sont 
ses  principaux  officiers  et  gentilshommes ,  et  on  a  at- 
tendu au  1  5,  pour  ordonner  une  quantité  suffisante 
de  chevaux  de  poste  sur  la  route.  Il  a  pris  la  route 
de  Montargis,  et  l'on  dit  que  M.  de  Pérussy  l'accom- 
pagne jusqu'au  pont  de  Beauvoisin;  mais  on  ne  sait 
pas  encore  s'il  se  retire  en  Suisse  ou  en  Italie  \ 

—  Depuis  dix  jours  que  le  prince  est  parti ,  on  n'a 
aucune  nouvelle  de  son  voyage,  et  il  n'est  question, 
dans  la  Gazette  de  Hollande .  que  de  son  arres- 
tation, sans  aucun  commentaire.  On  avait  défendu 
de  parler  de  lui,  dans  les  cafés  de  Paris,  parce  que 
l'on  se  donnait  la  liberté  de  blâmer  le  roi  sur.  ce 
qu'il  a  fait. 

—  On  dit  madame  la  Dauphine  grosse,  pourquoi, 
pendant  six  semaines,  elle  ne  sortira  point  de  son 
appartement,  où  elle  reçoit  chaque  soir  toute  la  cour. 
On   la  conduit  d'un  endroit  à  l'autre  dans  un  fau- 

'  Le  prince  Edouard  se  retira  d'abord  à  Fribourg ,  et  ensuite  à  Rome , 
où  11  prit  le  nom  de  comte  d'Albany.  Il  y  mourut  en  1788  ,  adonné  au 
vice  honteux  de  l'ivrognerie  qui  déshonora  ses  dernières  années. 


[DEC.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  53 

teuil  roulant.  Cela  est  assez  de  conséquence  pour 
prendre  ces  mesures,  d'autant  qu'on  attribue  à  des 
vivacités  de  jeunesse  si  elle  ne  l'a  point  encore  été 
avec  succès. 

—  Madame  de  La  Poupelinière  est  toujours  chez  sa 
mère.  Elle  n'est  point  encore  d'accord  avec  son  mari 
sur  la  pension  qu'il  lui  fera.  Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus 
impertinent,  c'est  que  le  dernier  jour  de  ce  mois, 
veille  du  jour  de  l'an ,  et  jour  renommé  pour  l'afHuence 
de  monde  au  Palais  \  pour  les  étrennes ,  on  avait  étalé 
publiquement ,  dans  les  boutiques ,  de  petites  chemi- 
minées  en  carton  avec  une  plaque  qui  s'ouvrait,  der- 
rière laquelle  on  voyait  un  homme  et  une  femme  qui 
se  quittaient  ;  la  femme  rentrait  chez  elle.  Cela  m'a 
paru  indécent,  et  si  la  police  a  été  instruite  de  ces 
petits  bijoux  il  aurait  été  plus  sage  de  les  défendre. 
M.  de  La  Poupelinière  n'effacera  pas  sitôt  l'histoire  de 
la  cheminée. 

—  M.  Cfébillon  ,  auteur  connu  par  ses  belles  tragé- 
dies ,  d'Electre,  Rhadamiste  et  Zénobie ,  Atrée  et 
Thieste,  âgé  de  soixante-quinze  ans,  a  donné  et  fait 
représenter,  le  20  de  ce  mois ,  la  fameuse  tragédie  de 
Catilina,  qu'il  promettait  depuis  plus  de  vingt  ans. 
Elle  avait  été  annoncée  comme  devant  avoir  sept 
actes  ,  mais  elle  n'en  a  cependant  que  cinq. 

La  chronique  ancienne ,  était  que  le  véritable  auteur 
de  ces  belles  tragédies  était  un  père  chartreux  *,  qui 

'  Les  galeries  du  Palais  de  Justice  ont  été  occupées,  jusque  dans  ces 
dernières  années,  par  des  marchands  de  touîe  espèce.  On  donnait  même 
quelquefois  à  l'ensemble  de  ses  galeries,  à  cause  de  leur  destination  ,  le 
nom  de  Palais-marchand . 

»  Voir  t.  II,  p.  89,  note  4. 


54  JOURNAL  [déc.  1748] 

avait  fait  les  trois  premiers  actes  de  Catilina  et  qui 
était  mort,  il  v  a  déjà  plusieurs  amiées,  ce  qui  faisait 
croire  que  cette  pièce  ne  paraîtrait  pas. 

Toutes  les  loges  ont  été  louées ,  un  mois  avant ,  pour 
les  trois  premières  représentations.  Jamais  assemblée 
n'a  été  plus  brillante.  A  l'exception  delà  famille  royale, 
tous  les  princes  et  princesses  y  étaient.  Cette  tragédie 
est  fort  belle  en  soi.  Les  deux  derniers  actes,  ne  sont 
pas,  en  effet,  de  la  force  des  ai^tres  pour  le  style.  C'est 
l'histoire  simple  de  la  conjuration  sans  aucune  intrigue. 
Aussi  on  dit  que  les  gens  d'affaires  ne  continueront  pas 
d'y  aller,  parce  qu'il  n'y  a  point  à'intérét. 

—  On  prépare ,  à  la  place  de  Grève  ou  de  l'hôtel 
de  ville,  un  grand  feu  d'artifice.  On  y  construit  aussi 
une  charpente  étonnante  dans  l'étendue  de  ce  qui 
descend  à  la  rivière ,  pour  faire ,  dit-on ,  une  salle  de 
l'invention  de  M.  deBernage,  prévôt  des  marchands, 
de  quoi  on  n'a  pas  grande  idée  jusqu'ici.  On  y  travaille 
à  force ,  le  feu  et  la  publication  de  la  paix  devant  se 
faire  le  25  janvier. 

—  Madame  la  marquise  de  Pompadour  est  toujours 
en  grande  faveur,  et  elle  a  tous  les  talents  pour  s'y 
maintenir;  on  croît  même  qu'on  la  verra  duchesse 
incessamment. 

On  a  dressé  un  théâtre  dans  les  petits  appartements 
du  roi,  pour  représenter  des  opéras  ou  plutôt  des 
ballets;  théâtre  qu'on  enlève  et  qu'on  remet  en  deux 
jours.  C'est  M.  le  duc  de  La  Vallière  qui  a  la  direction 
de  ces  divertissements.  Madame  la  marquise  de  Pom- 
padour y  joue  avec  des  dames  de  la  cour.  Elle  n'a 
pas  une  grande  voix,  mais  très-agréable,  beaucoup  de 
goût  et  joue  dans  la  grande  perfection.  Llle  danse  de 


[DEC.  1748]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  55 

même.  Il  y  a  plusieurs  seigneurs  qui  dansent  aussi  à 
merveille.  On  y  a  joint  des  acteurs  de  l'Opéra  et  de 
la  Comédie  italienne,  en  sorte  que  cela  compose, 
dit-on,  le  spectacle  le  plus  charmant.  Comme  le  lieu 
est  petit  il  y  a,  au  plus,  quarante  ou  cinquante  places 
à  donnei"  pour  les  spectateurs  qui  sont,  après  les 
princes  et  princesses,  les  favoris  de  la  cour  '. 

Les  petits  appartements,  les  voyages  de  Choisy  et 
tous  les  bâtiments  que  le  roi  fait  faire  de  côté  et  d'autre, 
forment  des  dépenses  très-considérables  sans  qu'il  en 
reste  aucun  monument. 

— -On  compte  à  présent  à  madame  de  Pompadour 
cinquante  mille  écus  de  rente.  Elle  a  pris  pour  inten- 
dant de  toutes  ses  affaires,  depuis  un  mois  ,  M.  Collin. 
C'était  un  procureur  au  Châtelet,  garçon  fort  aimable, 
âgé  de  quarante  ans ,  qui ,  par  hasard ,  était  depuis 
longtemps  procureur  des  père  et  mère  de  madame  de 
Pompadour,  c'est-à-dire  de  M.  et  madame  Poisson.  Il 
était  extrêmement  employé  et  considéré  dans  Paris. 
Comme  madame  de  Pompadour  a  beaucoup  de  con- 
fiance en  lui,  elle  lui  a  demandé  le  sacrifice  de  son  état 
avec  toutes  les  grâces  possibles,  en  lui  disant  qu'elle 
s'était  adressée,  à  elle-même,  toutes  les  objections 
qu'il  pouvait  lui  faire,  c'est-à-dire  sur  l'incertitude  de 
la  durée  de  la  faveur  où  elle  est.  M.  Collin  était  déjà 
connu  directement  du  roi  pour  des  affaires  particu- 
lières de  la  marquise  qui  s'étaient  traitées  à  Crécy,  ou 
dans  les  petits  appartements,  en  sa  présence.  Collin  a 

'  On  trouve  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal ,  parmi  les  manuscrits  pro- 
venant de  la  bibliothèque  du  duc  de  La  Vallièrc  ,  de  curieux  détails  sur 
ces  représentations.  Il  en  a  été  donné  un  extrait  dans  le  Magasin  pitto- 
resque ,  tome  X  (année  1842) ,  page  107. 


56  JOURNAL  [déc.  1748] 

de  l'esprit,  parle  bien  et  est  aimable  de  figure.  Il  n'a 
pas  laissé  que  d'être  embarrassé  et  de  balancer  s^il 
quitterait  un  état  sûr  et  qui  ne  pouvait  qu'augmenter. 
Mais,  d'un  autre  côté ,  la  manière  dont  cela  lui  a  été 
proposé,  la  parole  de  l'indemniser,  l'idée  d'une  fortune 
brillante  si  cela  continue,  l'ont  déterminé  à  accepter, 
et  il  a  vendu  sa  charge.  On  verra  ce  que  cela  deviendra, 
car  il  faut  convenir  que  le  crédit  est  au  plus  haut 
degré,  quoique  ménagé  avec  esprit  et  prudence,  et  que 
c'est  à  présent  la  porte  pour  toutes  les  grâces. 
—  Voici  ce  qui  a  été  fait  à  l'occasion  de  la  paix  ; 

HISTOIRE    DE    FRAJVCE    DEPUIS    1740    JUSQu'a    PRÉSENT '. 

Tel  qui  prétendit  ne  rien  prendre, 
Prit  deux  étrangers  pour  tout  prendre  : 
Prit  un  étranger  pour  tout  rendre  , 
Prit  le  prétendant  pour  le  rendre. 

Il  faut  l'explication  de  cette  énigme. 

Le  roi  a  déclaré,  au  commencement  de  la  guerre, 
qu'il  ne  voulait  rien  pour  lui. 

Les  deux  étrangers  dont  il  s'est  servi  pour  prendre  la 
Flandre,  les  Pays-Bas  et  une  partie  de  la  Hollande, 
sont  les  maréchaux  de  Saxe  et  de  Lowendal. 

Il  a  envoyé  à  Aix-la-Chapelle^  en  qualité  de  ministre 
plénipotentiaire,  M.  le  comte  de  Saint-Sé vérin,  Napo- 
litain, qui  a  rendu  tout  ce  qu'on  avait  pris. 

Enfin ,  après  s'être  servi  du  prince  Edouard  pour 
faire  la  diversion  d'Angleterre,  il  l'a  fait  ensuite  ar- 
rêter pour  le  rendre ,  et  le  mettre  hots  du  royaume. 

Voilà,  en  quatre  vers,  l'abrégé  de  la  guerre. 

'  La  guerre  avait  commencé  en  1740. 


[DEC.  1748]  DE  E.  i.  F.   BARBIER.  57 

—  Le  public  est  ici  fort  singulier.  On  aurait  beau- 
coup crié  si  le  roi,  par  hauteur,  avait  continué  la 
guerre  encore  deux  ans  par  rapport  à  l'article  du 
prince  Edouard,  et  l'on  a  paru  fort  mécontent  du 
procédé  que  l'on  a  tenu  à  son  égard  :  de  façon 
que  cela  a  donné  lieu  à  des  vers  très-hardis ,  tels  que 
ceux-ci  : 

Peuple  jadis  si  fier,  aujourd'hui  si  servile ,  elc.  ' 

—  On  n'a  plus  parlé  de  la  mort  de  M.  le  comte  de 
Coigny*  sur  le  grand  chemin  de  Versailles,  mais  on 
ne  doute  point  qu'il  n'ait  été  tué  en  duel  par  M.  le 
comte  de  Fitzjames  qui,  quoique  blessé,  peut-être 
après  s'être  fait  sucer ,  partit  dans  la  nuit  même  pour 
la  Flandre,  d'où  il  écrivit  sur-le-champ  aux  uns  et 
aux  autres.  Ce  duel  a  été  au  sujet  du  discours  qu'au- 
rait tenu  M.  le  comte  de  Coigny  sur  le  compte  de 
M.  l'évêque  de  Soissons,  frère  du  comte  de  Fitzjames, 

'  Cette  pièce  de  vers  et  les  autres  qu'a  recueillies  Barbier  ,  out  été 
imprimées  plusieurs  fois,  et  notamment  parmi  les  pièces  justificatives 
du  second  volume  de  la  Vie  privée  de  Louis  XV  (Londres,  1781), 
k  vol.  in-12. 

Le  régiment  des  gardes  françaises,  dont  la  conduite  n'avait  pas  été 
exempte  de  reproches  pendant  la  guerre  (voir  t.  II ,  p  368  et  430)  , 
ne  devait  pas  non  plus  être  épargné  dans  cette  circonstance.  Voici  quel- 
ques-uns des  vers  qui  furent  dirigés  contre  lui  : 

Cet  essaim  de  héros 

Vient ,  dit-on  ,  d'arrêter  le  fils  du  prétendant. 

Il  a  pris  un  Anglais  ;  ah  .'  Dieu  ,  quelle  victoire  .' 

Muses  ,  gravez  Lien  vite  au  temple  de  mémoire  , 

Ce  rare  événement. 
Va ,  déesse  aux  cent  voix  ,  va  l'apprendre  à  la  terre , 
Car  c'est  le  seul  Anglais  qu'il  ait  pris  dans  la  (guerre. 

•  Voir  ci-dessus,  p.  29. 


58  JOURiNAL  [janv.  1749] 

où  il  avait  même  été  question  de  bâtardise,  parce  que 
le  maréchal  de  Berwick ,  leur  père ,  était  bâtard  du 
roi  d'Angleterre. 

ANNÉE  1749. 

Jans^ier.  —  M.  de  Lamoignon  de  Blancmesnil,  pre- 
mier président  de  la  "cour  des  aides ,  marie  son  fils 
unique,  M.  de  Lamoignon  de  Malesherbes',  conseiller 
au  parlement ,  avec  mademoiselle  Grimod  de  La  Rey- 
nière,  fille  du  fermier  général  intéressé  dans  les  postes 
de  France,  à  qui  on  donne  en  mariage  cinq  cent  mille 
livres,  argent  comptant,  deux  cent  mille  livres  assurées, 
et  plusieurs  années  de  nourriture  et  logement.  M.  Gri- 
mod de  La  Reynière  a  quatre  enfants  ,  ce  qui  fait  voir 
la  richesse  de  ces  financiers.  11  a  marié  sa  fille  d'un 
premier  lit  à  M.  Moreau  deBeaumont,  maître  des  re- 
quêtes ,  et  intendant  de  Poitiers  ,  fils  de  M.  Moreau  de 
Nassigny ,  président  des  requêtes  du  palais ,  et  neveu 
de  M.  Moreau  de  Sécheîles,  intendant  de  l'armée  de 
Flandre  et  des  Pays-Bas  dans  la  dernière  guerre. 

—  Madame  la  Dauphine  a  eu  le  malheur  de  faire  une 
fausse  couche  à  la  fin  de  ce  mois-  M.  le  Dauphin  s'étant 
trouvé  mal  une  nuit,  d'une  indigestion,  cela  a  saisi  la 
princesse,  et  il  a  fallu  la  saigner;  mais  on  dit  qu'elle  l'a 
été  une  seconde  fois  depuis ,  et  que ,  douze  heures 
après,  elle  a  fait  la  fausse  couche.  On  lui  a  dit,  pour 
la  consoler,  que  ce  n'était  qu'un  faux  germe,  mais  mal- 

•  Chrétien-Guillaume,  ué  le  6  décembre  1721,  qui  s'acquit  dans  la 
suite  une  si  honorable  célébrité  par  son  courageux  dévouement,  lors  du 
procès  de  Louis  XVI ,  et  qui  périt  sur  l'échafaud,  le  22  avril  1794.. 


[JANV.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  59 

heureusement  il  n'est  que  trop  vrai  que  c'était  un 
garçon.  Le  roi  a  été  extrêmement  touché ,  et  tout  le 
public  est  fort  alarmé.  On  rejette  la  faute  sur  les  méde- 
cins de  la  cour  :  peut-être  ce  bruit  se  répand-il  de  la 
part  des  chirurgiens.  Il  est  certain,  du  reste,  qu'on  a 
fait  venir  MM.  Puzos  et  Bourgeois,  fameux  accoucheurs 
de  Paris,  pour  consulter  avec  M.  Jard,  accoucheur  de 
madame  la  Dauphine,  ce  qui  fait  toujours  tort,  dans  le 
public,  aux  médecins  de  la  cour.  Il  est  certain  aussi 
que  la  princesse  n'a  provoqué  cet  accident  par  aucun 
mouvement  indiscret,  ce  qui  fait  craindre  que  cène 
soit  une  disposition  naturelle.  Comme  c'est  la  seconde 
fausse  couche,  cela  a  donné  plus  d'inquiétude ,  d'au- 
tant plus  que  M.  le  Dauphin  est  fort  puissant,  qu'il  ne 
prend  point  d'exercice  et  mange  beaucoup,  et  que,  par 
ce  moyen,  nous  n'aurons  point  de  princes. 

—  A  propos  de  médecins  et  de  chirurgiens,  ils  sont 
toujours  fort  animés  les  uns  contre  les  autres  ^,  ce  qui 
ne  contribue  pas  au  soulagement  du  public  dans  les 
maladies.  Leur  procès  n'est  point  encore  jugé  au  con- 
seil. On  voudrait  peut-être,  parla  difficulté  de  faire  un 
règlement,  qu'ils  s'accommodassent  entre  eux,  mais 
il  n'y  a  pas  d'apparence.  Depuis  plus  d'un  an  ,  on  ne 
reçoit  point  de  chirurgiens  à  Saint-Côme ,  parce  que 
les  médecins  prétendent  présider  ces  réceptions  :  cela 
peut  avoir  des  suites  fâcheuses. 

— Depuis  le  mois  de  novembre,  il  n'y  a  encore  eu  ni 
neige  ni  gelée,  ce  qui  a  fait  dire,  dans  le  public,  comme 
nouvelle  venant  de  l'Observatoire,  qu'il  n'y  aurait  pas 

*  Voir  t.  II,  p.  365.  —  Un  règlement  du  conseil  du  roi,  du  i  juillet 
1750,  mit  fin  à  ces  contestations  en  fixant  les  droits  respectifs  des  doc- 
teurs en  médecine  et  des  maîtres  en  chirurgie. 


60  JOURNAL  [FÉv.  1749] 

d'hiver  parce  que  la  terre  avait  fait  un  mouvement  ex- 
traordinaire qui  nous  avait  rapprochés  du  soleil  de 
quelques  degrés  ;  conte  que  messieurs  de  l'Observa- 
toire désavouent  très-fort.  Il  a  fait  de  très-grands  froids 
dans  le  nord  et  il  nous  en  viendra  peut-être  ici  un 
peu  tard;  mais,  en  récompense,  depuis  un  mois,  il  fait 
un  temps  détestable;  de  très-grands  vents  et  des  pluies 
continuelles. 

—  On  dit  que  la  pubhcation  de  la  paix  sera  pour  le 
13  février.  La  rivière  est  déjà  très-grosse;  si  les  pluies 
continuent,  il  pourrait  bien  arriver  que  la  salle  et  le 
plancher  que  M.  le  prévôt  des  marchands  a  fait  faire 
au  niveau  delà  place  de  Grève,  dans  la  partie  du  côté 
de  la  rivière  où  est  ordinairement  le  charbon ,  et  oi^i 
l'on  met  les  canons  lors  des  feux  de  joie^,  ne  soient 
pas  praticables.  La  rivière  est  déjà  très-avancée  au- 
dessous  de  la  salle.  Celle-ci,  dont  on  ne  devine  pas 
encore  absolument  la  destination,  coûte,  à  ce  que  Ton 
dit ,  vingt  mille  livres  par  la  charpente  (|ui  la  soutient. 

Février.  - —  Son  altesse  royale  madame  la  duchesse 
d'Orléans,  veuve  de  M.  le  duc  d'Orléans  régent,  est 
morte  le  1^"^  de  ce  mois,  à  onze  heures  du  soir,  âgée  de 
près  de  soixante  et  onze  ans^  Cette  princesse  reçut  les 
sacrements  le  27  janvier,  pour  la  seconde  fois,  en  grande 

*  La  place  de  Grève  était  loin  d'avoir  l'étendue  de  la  place  actuelle  de 
l'Hôtel  de  Ville.  Le  quai  Peletier  faisait  un  retour  sur  cette  place,  jusqu'au 
delà  de  la  rue  de  la  Tannerie ,  et  le  mur  du  quai  ne  reprenait  une  di- 
rection parallèle  à  la  rivière  que  presque  en  face  l'ancien  pavillon  sud  de 
l'hôtel  de  vUle.  Au-dessous  de  ce  mur  le  terrain  descendait  en  pente  vers 
la  Seine ,  et  formait  le  port  au  charbon ,  où  l'on  plaçait  les  canons  dont 
parle  Barbier.  On  voit  ces  derniers  représentés  sur  une  Vue  de  Vhôiel 
de  ville,  etc.,  par  Rigaud. 

'  Elle  était  née  le  9  mai  1C77. 


[FÉv.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  61 

cérémonie.  Tous  les  princes  de  la  maison  d'Orléans 
allèrent  à  Saint-Eustache  et  vinrent  à  pied  au  Palais- 
Royal,  en  suivant  le  saint  sacrement.  Cela  a  donné 
lieu  à  une  dispute  entre  les  aumôniers  qui  voulaient 
lui  administrer  les  sacrements,  et  M.  le  curé  de  Saint- 
Eustacbe  qui  a  fait  décider  la  chose  en  sa  faveur,  at- 
tendu que  la  duchesse  d'Orléans  n'avait  que  de  sim- 
ples aumôniers,  c'est-à-dire  point  de  premier  aumônier 
qui  fût  évêque. 

Celte  princesse,  après  avoir  donné  sa  bénédiction 
à  M.  le  duc  d'Orléans,  son  fils,  et  à  M.  le  duc  de 
Chartres,  son  petit-fils,  les  a  fait  embrasser  pour  les  ré- 
concilier; mais  on  dit  que  cette  réconcihation  n'a  été 
sérieuse  de  part  ni  d'autre.  Le  duc  d'Orléans,  qui  vit 
retiré  à  Sainte-Geneviève,  dans  une  extrême  dévotion, 
est  mécontent  de  ce  que  le  duc  de  Chartres,  son  fils,  et 
madame  la  duchesse  de  Chartres,  fréquentent  souvent 
les  spectacles ,  fassent  de  grandes  dépenses  à  Saint- 
Cloud  et  y  jouent  souvent  des  comédies.  On  peut  dire 
à  cela ,  que  le  fils  fait  ce  qu'un  grand  prince  de  son 
âge  doit  faire,  et  que  le  père  ne  remplit  pas,  aux  saints 
de  Sainte-Geneviève,  la  place  du  premier  prince  du 
sang.  On  dit  que  le  lendemain  M.  le  duc  do  Chartres  se 
rendit  à  l'appartement  de  M.  le  duc  d'Orléans ,  qui 
résidait  alors  au  Palais-Royal ,  pour  lui  témoigner  sa 
joie  de  son  raccommodement  et  le  prier  qu'il  fût  du- 
rable ;  mais  son  père  le  reçut  très-mal ,  en  lui  disant 
qu'il  ne  l'avait  fait  que  pour  contenter  sa  mère. 

— Madame  la  ducViesse  d'Orléans  a  demandé,  par  son 
testament,  à  être  enterrée  au  couvent  de  la  Madeleine 
de  Traisnel,  faubourg  Saint- Antoine,  où  elle  avait  un 
appartement  et  où    madame  d'Orléans,  abbesse  de 


62  JOURNAL  [fév.  1749] 

Chelles,  sa  fille,  a  déjà  été  enterrée.  Elle  a  demandé 
aussi  beaucoup  de  simplicité  dans  sa  pompe  funèbre  , 
ce  qui  a  été  exécuté.  A  peine  Ta-t-on  vue,  pour  le  pu- 
blic, dans  son  lit  de  parade  ;  les  cours  souveraines  n'ont 
point  été  lui  jeter  d'eau  bénite:  point  de  tentures  dans 
les  cours  du  Palais-Royal.  Jeudi,  6,  sur  les  cinq  heures 
du  soir,  on  l'a  portée  à  la  Madeleine  de  Traisnel.  Le 
cortège  était  simple;  point  de  pauvres;  une  centaine 
de  domestiques  avec  des  flamlDcaux ,  les  gardes  de  la 
duchesse,  ses  suisses,  pages,  gentilshommes  et  offi- 
ciers à  cheval.  Son  corps  dans  un  carrosse  de  deuil, 
deux  autres  carrosses  noirs  pour  les  prêtres  et  les  pre- 
miers officiers ,  deux  autres  carrosses  ordinaires  pour 
ses  femmes.  Ni  son  fils  ni  aucun  prince  ne  suivaient  le 
convoi  en  carrosse.  Je  n'en  sais  pas  la  raison. 

On  dit  que  la  princesse  a  fait  des  legs  considérables, 
soit  pour  les  pauvres  de  Saint-Eustache  ,  sa  paroisse, 
soit  pour  les  gens  et  domestiques  de  sa  maison ,  et 
qu'elle  a  donné  considérablement  à  la  princesse  de 
Modène,  duchesse  de  Penthièvre^,  sa  petite-fille,  entre 
autres  sa  maison  de  Bagnolet  *,  à  condition  de  payer 
tous  les  ans  la  taille  pour  la  paroisse. 

— 'Comme  le  peuple  ne  témoignait  pas  une  grande 
joie  delà  paix  présente,  par  rapport  aux  impôts,  le  roi, 
par  un  édit  du  4,  qui  n'a  été  publié  que  le  10,asupprimé 
les  droits  imposés ,  en  1745  et  17A8,  sur  le  cuivre,  la 
chandelle,  la  cire,  la  poudre,  le  papier  et  les  cartes,  qui 

•  Marie-Thérèse-Félicité  d'Est.  Voir  t.  11,  p.  377. 

*  Ce  château ,  à  environ  quatre  kilomètres  à  l'e«st  de  Paris ,  avait  été 
acheté  par  le  B.égent.  11  continua  à  être  possédé  par  ses  descendants,  et 
fut  vendu  ,  vers  1 780  ,  par  Louis-Philippe  d'Orléans  ,  aïeul  du  roi  Louis- 
Phihppe. 


[FÉv.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  63 

étaient  effectivement  des  droits  fort  à  charge  au 
peuple! —  Une  taxe  qui  pèse  bien  plus  sur  le  public 
et  sur  le  peuple  particulièrement,  est  celle  sur  le  bois, 
qui  subsiste  toujours.  Lavoiedebois  neuf  coûte,  dans 
le  chantier,  vingt  livres  dix  sous,  et  celle  de  bois  flotté 
dix-neuf  livres  deux  sous. 

—  Aujourd'hui ,  1 2,  qui  est  le  mercredi  gras ,  a  eu 
lieu  la  publication  de  la  paix.  La  onzième  publication, 
qui  est  à  la  place  Maubert ,  s'est  faite  à  quatre  heures. 
Cette  marche  était  assez  belle  et  a  duré  vingt-cinq  mi- 
nutes à  passer.  M.  de  Bernage,  prévôt  des  marchands, 
et  M.  Berryer,  lieutenant  de  police,  étaient  montés  sur 
de  très-beaux  chevaux,  couverts  de  housses  de  velours 
cramoisi,  très-longues,  brodées  en  or.  Ils  avaient  cha- 
cun six  laquais  habillés  de  neuf,  en  grande  livrée.  La 
troupe  du  guet  à  cheval  était  magnifique.  Cela  compo- 
sait une  marche  de  près  de  huit  cents  personnes ,  et 
cela  méritait  d'être  vu.  Ceux  qui  ont  couru  aux  diffé- 
rentes places ,  ont  remarqué  qu'après  la  publication 
faite  par  le  roi  d'armes ,  quelque  aicher  entonnait 
l'antienne  Vwe  le  Roi  !  ce  qui  n'était  pas  suivi  d'un  cri 
général.  Le  peuple  n'est  pas  bien  content  de  cette  paix 
dont  il  avait  cependant  grand  besoin;  on  dit  que,  dans 
les  halles,  les  harangères,  en  se  querellant,  se  disent  : 
«  Tu  es  bête  comme  la  paix.  )>  Ce  peuple  a  son  raison- 
nement. L'aventure  du  pauvre  prince  Edouard  lui  a 
déplu  ;  il  sait  d'ailleurs  que  nous  ne  gagnons  ni  ne 
gardons  aucune  ville. 

Quoique  la  seconde  publication  se  fasse  au  palais , 
dans  la  cour  du  mai',  au  pied  du  grand  escalier,  le 

'  La  cour  actuelle  du  Palais  de  Justice.  On  la  nommait  ainsi  parce  que 


64  JOURNAL  [fév.  1749] 

parlement  n'a  point  vaqué.  On  dit  qu'autrefois  on  fai- 
sait enregistrer  les  traités  de  paix  au  parlement,  et  que 
depuis  que  cela  ne  se  pratique  plus,  cette  cour  ne 
prend  aucune  part  à  la  cérémonie  de  la  publication. 
Il  n'y  avait  rien  eu  d'ordonné  pour  la  fermeture  des 
boutiques;  elles  étaient  ouvertes  à  l'ordinaire.  Il  n'y 
avait  point,  non  plus,  assez  d'ordre  dans  les  rues  :  on 
dit  qu'en  plusieurs  endroits ,  le  passage  s'est  trouvé 
embarrassé  de  charrettes  et  de  carrosses. 

: —  Jeudi  gras,  13,  on  a  chanté  un  Te  Deum,  l'après- 
midi.  Il  n'y  a  jamais  eu  une  si  grande  affluence  de 
monde  à  Notre-Dame;  on  s'y  étouffait.  Le  soir,  sur  les 
huit  heures ,  on  a  tiré  un  fort  beau  feu  d'artifice  dans 
la  place  de  Grève,  vis-à-vis  l'hôtel  de  ville.  Quoique 
le  prévôt  des  marchands  eût  agrandi  la  grève  par  la 
salle  qu'il  avait  fait  construire  au  niveau  du  parapet, 
jusqu'à  la  rivière,  il  y  avait  tant  de  monde,  et  la  place 
est  si  petite  par  elle-même  qu'il  y  eu  une  douzaine  de 
personnes,  femmes  et  hommes,  qui  ont  été  étouffées. 
On  les  a  portées  à  la  morgue  et  l'on  a  porté  aussi,  dit- 
on,  à  l'Hôtel-Dieu,  un  grand  nombre  de  gens  blessés. 
Cependant  il  y  avait  eu  beaucoup  d'ordre  pour  l'arri- 
vée des  carrosses  dont  le  monde  descendait  à  l'hôtel 
de  ville.  Ils  n'entraient  en  file  qu'un  à  un  par  le  quai 
Peletier,  passaient  par  la  rue  du  Mouton  et  tournaient 
du  côté  du  cimetière  Saint-Jean.  J'ai  vu  le  quai  de  la 
Tournelle  et  le  pont  pleins  de  carrosses  remplis  de 
monde  pour  voir  le  feu,  de  manière  que  le  passage 
du  quai  de  la  Tournelle  était  bouché,  et  l'on  ne  voyait 

la  basoche,  c'est-à-dire  la  juridiction  des  procureurs  au  parlement,  y  plan- 
tait tous  les  ans  un  mai.  C'était  un  arbre  de  seize  à  dix-sept  mètres  de 
haut  ,  portant  des  cartouches  aux  armes  de  la  basoche. 


I 


[fév.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  65 

de  là  que  le  feu  d'artifice  en  grande  fusée.  Toutes  les 
rues  ont  été  assez  bien  illuminées  par  des  lampions  ou 
chandelles  sur  les  fenêtres. 

Dans  tous  les  quartiers  de  la  ville,  en  plusieurs  en- 
droits, il  y  avait  des  amphithéâtres  assez  grands  ,  re- 
vêtus et  couverts  de  décorations  peintes,  sur  lesquels 
ily  avait  de  la  symphonie  et  d'où  Ton  a  distribué  au  peu- 
ple des  cervelas,  des  quartiers  de  dindon,  du  pain  et 
du  vin.  Le  peuple  dansait  dans  ces  endroits,  et  il  a  ainsi 
couru  jusqu'à  plus  de  minuit. 

L'illumination  de  l'Hôtel  de  Ville  n'était  pas,  au 
reste,  plus  belle  qu'à  l'ordinaire.  Le  peuple  dansait 
dans  la  salle  du  côté  de  l'eau  ;  mais,  sur  le  minuit,  il  s'y 
est  passé  des  indécences.  Le  bon  bourgeois,  les  hon- 
nêtes gens  se  promenaient  et  entraient  dans  cette  salle, 
où  l'on  dit  qu'une  troupe  de  laquais  ou  jeunes  gens, 
qui  dansaient  en  rond ,  entraînaient  les  femmes  et  fil- 
les et  les  lutinaient,  ce  à  quoi  il  fallait  mettre  ordre. 

Quoiqu'on  dise,  en  général,  que  ces  sortes  de  fêtes 
ne  soient  que  pour  le  peuple  ou,  du  moins,  pour  le  pe- 
tit bourgeois,  depuis  dix  heures  du  soir  jusqu'à  deux 
heures,  il  y  a  eu,  dans  la  Grève,  une  file  continuelle  de 
carrosses  qui  venaient  voir  l'illumination  et  les  danses. 
Enfin,  voilà  donc  la  paix  faite,  publiée  et  exécutée  pour 
les  divertissemenls.  Ce  jour,  les  boutiques  ont  été  fer- 
mées avec  défense  de  travailler  sous  peine  de  grosses 
amendes. 

—  On  appelle  à  présent  Madame  Infante  ^,  qui  est 
toujours  en  cour,  madame  la  duchesse  de  Parme. 


'   Louise-Elisabeth  de  France ,  femme  de  l'infant  don  Philippe  (  voir 
t.  II,  p.  217)  qui  venait  d'être  reconnu  duc  de  Parme  par  le  traité  d'Aix- 
III  5 


66  JOURNAL  [mars  1749] 

—  Madame  la  Daupbiue  se  iétal)lit  de  jour  en  jour; 
il  ne  s'agit  plus  que  de  travailler  plus  efficacement  et 
plus  heureusement.  On  ne  parle  plus  de  la  faute  ni  de 
la  cause  de  la  fausse  couche. 

—  Le  25,  le  matin,  les  cours  souveraines  et  l'Hôtel 
de  Ville  ont  été  à  Versailles  complimenter  le  roi  sur 
la  paix,  et,  l'après-midi,  le  grand  conseil,  l'Université 
et  l'Académie  française.  Les  femmes  de  la  halle,  mar- 
chandes de  poisson,  se  sont  mises  sur  le  pied  d'aller  à 
Versailles  dans  les  grandes  occasions.  Elles  ne  sont 
point  dans  les  Gazettes,  mais  elles  y  sont  allées  aussi  et 
elles  ont  été  régalées  à  dîner,  au  grand  commun,  par 
M.  de  Livry,  premier  maître  d'hôtel.  Je  le  sais  par  un 
conseiller  de  la  cour  des  aides  dont  la  compagnie  est 
pareillement  régalée  à  dîner  par  M.  de  Livry,  et  qui  les 
a  vues.  Pour  le  parlement,  il  revient  toujours  dîner  à 
Paris,  et  la  chambre  des  comptes  a  ordinairement  quel- 
ques maîtres  d'hôtel,  parmi  les  maîtres  des  comptes , 
qui  donnent  à  dînera  la  compagnie.  Je  ne  sais  point  ce 
qui  se  passe  pour  les  autres  qui  vont  le  matin. 

Mars.  —  Il  y  a  eu  plusieurs  ordonnances  pour  la 
réforme  des  troupes  qui  est  plus  forte  qu'on  ne  l'a  ja- 
mais faite  dans  ce  pays-ci.  On  a  supprimé  entièrement 
au  moins  douze  régiments,  et  on  a  beaucoup  diminué 
tousles  autres.  Cela  met  sur  le  pavé  un  grand  nombrede 
jeunes  gens  qui  servaient  depuis  quelques  années  dans 
les  troupes  en  qualité  de  sous-lieutenants,  lieutenants  et 
même  capitaines,  et  qui  sont  embarrassés,  après  avoir 
été  officiers,  de  prendre  aucun  autre  état:  qui  n'ont  plus 


la-Chapelle.  Cette  princesse  était  arrivée  à  Versailles,  avec  sa  fiDe,  au  mois 
de  décembre  précédent,  et  y  demeura  jusqu'au  20  novembre  1749. 


[MARS  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  67 

ni  paye,  ni  qualité,  et  qui  se  trouvent  sans  bien.  Cela  doit 
apprendre  aux  jeunes  gens  de  familles  bourgeoises  qui 
sont  à  portée  de  choisir  différentes  professions  pour 
gagner  leur  vie,  à  ne  pas  se  livrer  si  imprudemment  au 
métier  militaire  qui  les  flatte  par  le  brillant  et  la  fainéan- 
tise ,  et  dans  lequel  on  obtient  aisément  des  places  en 
temps  de  guerre.  Il  n'y  a  pas  le  même  inconvénient 
pour  les  soldats,  qui  peuvent  plus  aisément  retourner 
dans  leur  village  reprendre  leur  premierétat  et  travailler 
aux  terres  qui  deviennent  incultes  pendant  la  guerre. 

Le  roi  donne  un  mois  d'apppointements  à  tous  les  of- 
ficiers réformés  pour  s'en  retourner  chez  eux.  On  ra- 
conte, dans  Paris,  deux  histoires  à  cet  égard  :  l'une  d'un 
lieutenant  qui,  n'ayant  que  trente-trois  livres  pour  re- 
tourner dans  son  pays  qui  était  fort  éloigné,  et  n'ayant 
d'autre  habit  que  celui  d'ordonnance,  s'est  mis  à  ven- 
dre du  fromage  dans  la  ville  où  était  son  régiment. 
Sur  le  reproche  qui  lui  a  été  fait  par  ses  anciens  cama- 
rades, et  sur  les  réprimandes  du  commandant  de  la 
place,  il  a  répondu  tout  simplement  qu'il  ne  faisait  rien 
contre  l'honneur,  qu'il  aimait  mieux  faire  ce  petit  com- 
merce que  de  demander  l'aumône  en  chemin  ;  qu'il 
n'avait  point  envie  de  voler,  et  que  quand  il  aurait 
gagné  quelque  chose  pour  sa  route,  il  partirait  pour 
son  pays. 

L'autre  histoire  est  celle  d'un  lieutenant  bien  bâti 
qui,  ayant  fait  quelque  action  d'éclat,  avait  été  honoré 
de  la  croix  de  Saint-Louis.  Ne  sachant  où  donner  de  la 
tête,  il  a  caché  sa  croix  et  s'est  adressé  à  un  capitaine 
aux  gardes  françaises  qui  l'a  reçu  comme  soldat.  Étant 
en  détachement  pour  monter  la  garde  à  Versailles,  il 
a  payé  bouteille  à  son  sergent  et  l'a  prié  de  le  poster 


68  JOURNAL  [mars  1749] 

dans  l'endroit  le  plus  apparent  pour  voir  passer  le  roi 
et  toute  la  cour,  attendu  qu'il  n'avait  jamais  vu  celle- 
ci.  Ainsi  posté,  lorsqu'il  entendit  les  tambours,  parce 
que  le  roi  allait  sortir,  il  mit  sa  croix  de  Saint-Louis 
sur  sa  casaque.  M.  le  duc  de  Chartres  fut  le  premier 
qui  s'en  aperçut  ;  il  en  fut  suipris,  attendu  que  cela  ne 
doit  pas  être^,  et  il  en  parla  au  roi.  On  fit  demander 
au  soldat  de  quel  droit  il  portait  la  croix  ;  il  rendit 
compte  de  son  aventure,  de  ce  qui  lui  avait  valu  la 
croix  et  de  son  état  présent.  On  dit  qu'il  a  eu  une 
pension  de  six  cents  livres. 

Cette  réforme  est  faite  comme  si  on  était  sûr  de  n'a- 
voir point  de  guerre  pendant  dix  ans.  Il  y  a  apparence 
que  le  maréchal  comte  de  Saxe  a  travaillé  à  tous  ces 
arrangements.  Ce  qu'on  a  mieux  fait,  c'est  d'avoir  con- 
servé quarante-deux  compagnies  de  grenadiers,  tant 
des  régiments  supprimés  que  des  bataillons  réformés, 
qui  ne  composent  qu'un  seul  corps  sous  le  nom  de  gre- 
nadiers royaux  ^  Ils  seront  commandés  par  des  lieute- 
nants ,  capitaines  et  colonels  réformés  ,  et ,  par-dessus 
cela,  par  deux  officiers  qui  ne  sont  pas  encore  nommés  : 
cela  formera  un  corps  redoutable. 

—  Les  colonels  réformés  qui  avaient  acheté  leurs  ré- 
giments ont  deux  mille  livres  de  pension  et  les  autres 
mille  livres. 

—  On  montre,  à  la  foire  Saint-Germain,  un  animal 
rare  et  curieux  que  l'on  n'avait  jamais  vu  en  France  : 
c'est  un  rhinocéros.  11  a  été  amené  des  Indes,  à  grands 


'  La  croix  de  Sainl-Louis  n'était  donnée  qu'aux  officiers  ,  et  lorsqu'ils 
avaient  au  moins  dix  années  de  service  en  cette  qualité  ,  sauf  les  actions 
d'éclat.  Il  fallait,  en  outre,  qu'ils  professassent  la  religion  catholique. 

'  Ordonnance  du  13  février  1749. 


[mars  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  69 

frais,  par  le  capitaine  d'un  vaisseau  hollandais  qui  l'a  eu 
fort  jeune.  Cet  animal,  qui  est  une  femelle,  est  doux, 
fort  gros,  noir,  extraordinaire  pour  la  peau,  qui  est  par 
écailles  et  fort  dure.  Il  y  a  peu  de  personnes  qui  ne  le 
voient  par  curiosité,  et  le  capitaine  doit  gagner  beau- 
coup. Les  places  sont  à  trois  livres,  une  livre  seize  sous, 
et  douze  sous.  On  dit  que  le  roi  voulait  acheter  cet  ani- 
mal, mais  que  le  capitaine  en  voulait  cent  mille  écus. 
Depuis  qu'il  l'a  débarqué,  il  l'a  montré  dans  plusieurs 
endroits,  et  il  est  arrivé  d'abord  à  Versailles  où  toute 
la  cour  l'a  vu.  On  le  conduit  par  terre  dans  une  espèce 
de  caisse  montée  sur  quatre  roues  et  tirée  par  six  ou 
huit  chevaux.  Cet  animal  mange  par  jour  cinquante 
livres  de  foin,  quinze  livres  de  pain  et  boit  quinze 
seaux  d'eau.  Je  l'ai  vu  manger  aussi  des  pelures  d'o- 
ranges qu'on  lui  jetait  dans  un  très-grand  gosier.  Il 
n'a,  à  ce  qu'on  dit,  que  onze  ans  et  doit  encore  grossir 
beaucoup. 

—  Il  est  aii'ivé,  il  y  a  quelques  jours,  une  singulière 
aventure.  Vendredi,  7  ,  on  faisait,  dans  les  charniers 
de  Saint-Eustache ,  le  catéchisme  pour  la  première 
communion  d'une  quaianlaine  de  filles  qui  sont  des 
enfants  du  peuple  des  halles.  Il  y  en  a  eu  plusieurs  qui 
se  sont  trouvées  incommodées,  mal  de  tête,  vomisse- 
ments, convulsions.  Le  dimanche,  9,  pareil  catéchisme, 
et  il  y  en  a  eu  encoie  plusieurs  qui  se  sont  trouvées  at- 
taquées des  mêmes  symptômes.  Cela  a  paru  extraordi- 
naire. On  avait  remarqué  une  pauvre  femme  qui  avait 
approché  de  ces  filles,  et  qui  avait  tiré  de  sa  poche  et 
secoué  un  mouchoir.  Les  petites  filles  non  malades 
ont  dit  qu'on  avait  déjà  vu  cette  même  femme  le  ven- 
dredi; que  c'était  une  sorcière  et  une  empoisonneuse, 


70  JOURNAL  [MAiis  1749] 

et  l'alarme  a  été  jetée  dans  le  quartier.  Le  curé  de  Saint- 
Eustache  a  gardé  chez  lui  plusieurs  de  ces  filles,  et  on 
a  envoyé  chercher  des  médecins  qui  les  ont  visitées. 
Cela  s'estrépandu  dans  Paris  ;  de  façon  que  le  lundi,  1 0, 
une  pauvre  femme  montant  les  marches  de  la  paroisse 
Saint-Sauveur,  une  petite  fille  cria  que  c'était  la  sor- 
cière et  l'empoisonneuse  de  Saint-Eustache.  Sur  le 
champ,  elle  a  été  entourée  de  deux  cents  femmes  et 
hommes.  Heureusement  pour  elle,  la  garde  est  venue, 
et  on  l'a  menée  chez  un  commissaire.  C'était  la  femme 
d'un  porteur  d'eau,  qui  était  même  un  peu  saoule  et  qui 
ne  savait  ce  qu'on  lui  voulait.  Le  commissaire  aurait 
voulu  la  renvoyer,  mais  il  y  avait  mille  âmes  à  sa  porte 
qui  auraient  brûlé  sa  maison .  Il  a  fallu  envoyer  la  femme 
au  Châtelet  pour  la  sauver  de  la  fureur  du  peuple.  Elle 
en  est  sortie  le  lendemain. 

Cette  aventure ,  qui  ne  s'était  passée  jusqu'ici  que 
parmi  le  peuple,  a  fait  bientôt  la  nouvelle  dans  toutes 
les  maisons  de  Paris,  sur  un  ton  plus  sérieux.  Il  a  été 
question  d'une  empoisonneuse  qui  était  venue  à  ce 
catéchisme  des  filles,  pour  faire  l'essai  de  quelque  poi- 
son subtil  en  secouant  son  mouchoir.  C'était  quelque 
femme  de  la  cour  qui  était  l'auteur  d'une  pareille  ten- 
tative, et  on  promenait  les  conversations  au  plus  grave 
et  au  plus  foit.  Il  semblait  déjà  que  le  roi,  madame  de 
Pompadour  et  autres  de  la  cour  étaient  en  danger. 

A  force  défaire  du  bruit,  cetle  nouvelle  s'est  un  peu 
ralentie,  comme  cela  arrive  toujours  dans  les  nouvelles 
de  Paris.  Bien  des  gens,  cependant,  n'en  sont  pas  en- 
core revenus;  mais  il  se  trouve  qu'on  a  fait  des  caves 
dans  l'église  Saint-Eustache,  qu'on  a  remué  des  terres 
et  qu'on  les  a  placées  sous  les  charniers.  On  ajoute 


[avril  1749]  DE  E,  J.  F.  BARBIER.  71 

même  qu'on  en  avait  retiré  des  cercueils  de  plomb  an- 
ciens pour  vendre  le  plomb,  qu'on  avait  mis  aussi 
sous  les  charniers.  Rien  n'est  plus  dangereux  que  les 
effets  de  pareille  terre  et  du  plomb  qui  a  été  enterré 
longtemps.  Il  est  certain  que  les  médecins  qui  ont  vu 
les  jeunes  filles,  n'ont  aperçu  aucune  marque  de  poison . 
C'est  ainsi  qu'est  tombé  ce  grand  événement  qui  aura 
été  écrit  de  Paris  dans  les  provinces  avec  les  circon- 
stances les  plus  graves. 

Avril. — M.  Bosc,  depuis  longtemps  procureur  géné- 
ral de  la  cour  des  aides  et  chancelier  de  l'Ordre  de  Saint- 
Lazare,  qui  avait  été  poussé  par  M.  Bontemps,  premier 
valet  de  chambre  et  favori  de  Louis  XIV,  à  qui  il  s'était 
allié  par  quelque  mariage,  a  vendu  sa  charge  trois  cent 
soixante  mille  livres,  dont  soixante  mille  livres  de  pot- 
de-vin,  à  M.  Terray*,  maître  des  requêtes.  Ce  jeune 
homme,  qui  a  beaucoup  de  mérite,  a  préféré  cette 
charge  à  celle  de  maître  de  requêtes,  où  il  travaillait 
avec  réputation,  ayant  beaucoup  d'esprit,  mais  trop 
de  probité  et  de  bonne  foi  pour  faire  son  chemin  du 
côté  du  conseil.  Il  est  neveu  de  M.  Terray,  médecin 
du  Palais-Royal,  c'est-à-dire  de  la  maison  d'Orléans, 
qui  a  gagné  beaucoup  de  bien  dans  le  système  , 
dont  on  ne  connaît  point  la  famille,  et  qui  n'est  pas 
même  de  la  faculté  de  Paris.  Son  neveu  a  été  poussé 
par  lui.  Cette  vente  servira  à  arranger  les  affaires  de 
M.  Bosc. 

— Il  y  a  quelque  apparence  que,  pendant  la  semaine 
sainte,  madame  de  Pompadour  s'est  retirée  à  quelque 

'  Pierre  Terray  de  Rossière ,  né  en  1 7 1 4 ,  frère  aîné  de  l'abbé  Terray 
qui  devint  plus  tard  contrôleur  général  des  finances.  Il  avait  épousé 
en  1743,  Renée-Félicité,  fille  de  Jean  Le  Nain,  intendant  de  Languedoc. 


72  JOURNAL  [avril  1749] 

maison  de  campagne.  Sur  cela,  on  a  fait  courir  le  bruit, 
dans  Paris,  que  M.  le  duc  de  Richelieu,  depuis  son 
retour  de  Gènes,  avait  voulu  mettre  le  roi  dans  la  dé- 
votion pour  lui  faire  quitter  madame  de  Pompadour 
que  le  duc  n'aime  point.  D'autres  ont  dit  qu  on  vou- 
lait profiter  de  cette  absence  pour  donner  une  autre 
maîtresse  au  roi.  On.  a  même  jeté  les  yeux  sur  la 
comtesse  de  Forcalquier^,  qui  est  une  des  plus  jolies 
femmes  de  la  cour,  sur  la  marquise  d  Estrade  et  en- 
core sur  d'autres.  Il  faut  convenir  que  le  peuple  est 
bien  sot  et  bien  amateur  de  nouveautés,  sans  savoir 
pourquoi;  car  il  n'y  a  aucune  apparence  à  ces  bruits 
de  Paris. 

—  Le  roi  a  été  passer  huit  jours  à  Choisy  où  il  y  a 
eu,  le  15,  un  grand  conseil  de  finances  pour  l'arran- 
gement des  affaires.  On  dit  qu'il  devait  y  être  question 
du  dixième^  que  le  roi  voudrait  faire  cesser,  comme  il 
a  promis  depuis  deux  ans,  par  la  déclaration  pour  l'im- 
position des  deux  sous  pour  livre  du  dixième  ',  qu'il 
cesserait  à  compter  de  la  publication  de  la  paix. 

Cela  a  fait  même  une  affaire  dans  le  parlement  de 
Bordeaux  qui  a  jugé,  dans  une  cause  entre  particuliers, 
que  cette  déclaration  serait  exécutée  selon  sa  forme  et 
teneur;  en  conséquence,  défense  à  un  débiteur  de  re- 
tenir le  dixième  sur  un  autre  à  compter  de  la  publica- 
tion de  la  paix.  11  y  a  eu  aussi  des   écrits   imprimés 

'  On  avait  déjà  parlé  d'elle  pour  être  opposée  à  madame  de  Mailly  , 
en  1741 .  Voir  tome  II,  page  309. 

*  Etahli  par  la  déclaration  du  roi  du  29  août  1741 ,  enregistrée  au  par- 
lement le  7  septembre  suivant.  Voir  tome  II,  page  308. 

*  Edit  du  roy  qui  ordonne  la  levée  pendant  dix  années  des  deux  sols  pour  U- 
fs  2  7  sus  du  dixième,  à  compter  du  l"  janvier  1747,  etc.  Donné  à  Versailles 

au  mois  de  décembre  1746.  (Rappelle  In  déclaration  du  29  août  1741.) 


\ 


[aveil  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  73 

anonymes  en vovés  aux  chambres  du  parlement  à  Paris, 
où  Ton  marquait  que  le  parlement  n'avait  aucun  mou- 
vement à  faire  sur  la  suppression  du  dixième,  puisque 
cela  étai  t  expressément  ordonné,  non-seulement  par  l'é- 
dit  qui  l'avait  imposé,  mais  parla  dernière  déclaration. 
Les  gens  sensés  pensent,  néanmoins,  que,  pour  ac- 
quitter les  dettes  de  l'Etat,  il  n'est  pas  possible  de  l'é- 
teindre sitôt.  Il  est  certain  qu'on  en  a  fait  payer  trois 
mois  cette  année  dans  les  provinces;  mais  il  n'y  en  a 
point  encore  d'avertissement  pour  Paris  :  cela  a  été 
suspendu  jusqu'à  présent.  On  dit  qu'on  le  supprimera 
pour  le  mois  d'octobre  prochain,  mais  qu'au  lieu  du 
dixième  on  payera  le  vingtième  du  revenu  des  biens 
pendant  douze  ans,  ce  qui  serait  pis,  paice  que,  d'ici 
à  douze  ans,  il  y  aura  certainement  guerre,  et  quel 
impôt  mettra-t-on  alors? 

—  L'on  tire  exactement  les  deux  dernières  loteries 
royales,  dont  les  fonds  sont  mangés  il  y  a  longtemps  , 
et  les  billets  gagnent  et  se  négocient  sur  la  place  ;  comme 
aussi  les  actions  de  la  compagnie  des  Indes,  qui  ne 
rapportent  que  soixante-dix  livres  par  an,  sont,  sur  la 
place,  à  près  de  seize  cents  livres.  Le  public  emploie 
aussi  beaucoup  d'argent  aux  cargaisons  d'un  grand 
nombre  de  vaisseaux  que  l'on  charge,  dans  tous  les 
ports ,  pour  les  îles.  Les  dépenses  sont  si  fortes  et  le 
luxe  à  un  tel  point,  que  chacun  ne  sait  comment  se 
retourner  pour  gagner. 

—  Le  bail  général  des  fermes  doit  se  renouveler  au 
mois  d'octobre  prochain.  11  est  étonnant  le  nombre  de 
gens  qui  font  des  fonds,  comme  ils  peuvent,  et  qui  re- 
muent toutes  les  protections  de  la  cour,  à  commencer 
par  la  reine  jusqu'aux  seigneurs  et  dames,  pour  entrer 


74  JOURNAL  [avril  1749] 

dans  les  sous-fermes  que  l'on  regarde  comme  une  voie 
pour  faire  fortune.  C'est  aussi  une  voie  aux  femmes 
de  la  cour  pour  vendre  un  peu  leur  protection.  Ces 
projets  empêchent  la  circulation  d'argent  ;  mais  comme 
les  quatre  cinquièmes  des  prétendants  n'auront  rien  , 
il  faudra  bien  qu'ils  fassent  usage  de  leur  argent  d'un 
autre  côté. 

—  Voici  un  événement  de  conséquence  dans  le  mi- 
nistère ,  auquel  personne  ne  s'attendait.  Jeudi,  1 4,  à 
huit  heures  du  matin,  M.  d'Argenson  a  porté  à  M.  le 
comte  de  Maurepas  une  lettre  du  roi,  écrite  de  sa  main, 
par  laquelle  il  lui  mande  qu'il  a  disposé  de  toutes  ses 
places  et  lui  ordonne  de  partir  pour  Bourges.  Ce  dé- 
placement et  cet  exil  ont  fort  surpris  la  cour  et  la  ville. 
Il  y  a  trente-six  ans  que  M.  le  comte  de  Maurepas  est 
secrétaire  d'État  de  la  marine,  du  temps  de  Louis  XIV, 
ce  qui  fit  dire  alors  que  le  roi  de  France  était  fort  ex- 
traordinaire :  qu'il  avait  une  maîtresse  de  soixante- 
douze  ans  et  un  ministre  de  dix-sept  ou  dix-huit. 

M.  de  Maurepas  a  été  élevé  à  la  cour,  avec  le  roi 
dont  il  a  toujours  été  fort  aimé.  Il  a  beaucoup  d'es- 
prit, et  il  faut  que  le  roi,  qui  est  naturellement  bon,  ait 
eu  de  fortes  raisons  pour  faire  une  pareille  chose;  mais 
peu  de  gens  savent  ces  causes  secrètes.  On  a  d'abord 
dit,  dans  Paris,  que  le  roi  et  madame  de  Pompadour 
avaient  été  piqués  des  vilaines  chansons  qu'on  a  faites 
sur  eux*;  que  M.  Berryer  a  dit  à  madame  de  Pompa- 

'  Entre  autres,  la  chanson  que  l'on  attribue  à  M.  de  Maurepas  lui-même, 
et  dont  un  des  couplets  commence  par  ces  vers  : 

Une  petite  bourgeoise  , 
Eleve'e  à  la  grivoise, 
Mesurant  tout  à  sa  toise, 
Fait  de  la  cour  ua  taudis,  etc. 


[AVRIL  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  76 

dour  qu'il  n'avait  la  police  que  sur  Paris,  qu'il  n'en 
avait  pu  découvrir  les  auteurs  ;  mais  qu'il  n'avait  pas 
la  police  de  la  cour  d'où  cela  partait  plus  vraisembla- 
blement, comme  cela  est  certain.  On  croit,  de  là,  qu'on 
soupçonnait  M.  deMaiirepas  de  connaître  les  auteurs  de 
tous  ces  méchants  vers,  qui  étaient  des  seigneurs  de  la 
cour.  Quoique  cela  puisse  être,  il  n'y  a  pas  d'appa- 
rence que  cela  seul  soit  la  cause  de  ce  changement.  Il 
est  plus  à  croire  qu'il  s'agit  de  quelques  prévarications 
dans  la  marine.  On  dit  que  le  maréchal  duc  de  Riche- 
lieu, ennemi  de  tout  temps  de  M.  de  Maurepas,  a 
rapporté  de  Gènes  des  papiers  et  des  instructions  suf- 
fisants pour  le  perdre,  et  qu'il  ne  l'a  pas  épargné. 

—  Il  est  vrai  aussi  que  M.  de  Maurepas  ne  faisait 
point  sa  cour  à  madame  de  Pompadour,  et  qu'elle  n'a- 
vait pas  lieu  de  l'airaer.  Il  est  haut  et  en  possession 
d'un  grand  crédit  depuis  longtemps,  et  un  homme  de 
ce  caractère  croit  peut-être  qu'on  ne  peut  pas  se  pas- 
ser de  lui  ou,  du  moins,  que  personne  n'est  en  état  de 
lui  nuire.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  voilà  exilé  et  ses  places 
sont  distribuées. 

M.  le  comte  d'àrgenson  a  le  département  de  Paris, 
qui  est  le  poste  d'honneur  à  cause  de  la  grande  police 
de  Paris  qu'il  fera  en  se  jouant,  ayant  été  élevé  par 
M.  d'Argenson,  son  père,  et  deux  fois  lieutenant  de 
police.  Ce  département  embrasse  toutes  les  cours  sou- 
veraines, les  académies,  les  jardins  du  roi,  l'Opéra,  etc. 
Il  y  a,  de  plus,  les  haras  de  France,  ce  qui  vaut,  dit-on, 
quarante  mille  livres  de  rente. 

M.  le  comte  de  Saint-Florentin  a  la  maison  du  roi, 
qui  est  d'un  grand  détail,  qui  regarde  toutes  les  trou- 
pes de  la  maison ,  tous  les  officiers  ,  la  chapelle  ,  tous 


76  JOURNAL  [avril  1749] 

les  trésoriers  de  la  maison.  On  n'a  fait  q«e  lui  rendre 
ce  qui  lui  appartenait,  car  le  marquis  de  La  Vrillière  , 
son  père,  avait  ce  département,  et,  comme  il  était 
trop  jeune  quand  il  fut  reçu  secrétaire  d'État',  on  le 
donna  à  M.  de  Maurepas  qui,  apparemment,  malgré 
la  parenté  ^,  avait  été  bien  aise  de  garder  toujours  ce 
département.  M.  de  Saint-Florentin  a  aussi  le  dépar- 
tement de  la  généralité  de  Paris,  qu'avait  M.  de  Mau- 
repas. 

Pour  la  marine,  qui  est  le  poste  le  plus  important, 
on  l'a  donnée  à  M.  Rouillé,  conseiller  d'État,  qui  a  été 
intendant  des  finances  ou  du  commerce,  et  qui  est  ac- 
tuellement à  la  tête  de  la  compagnie  des  Indes  comme 
commissaire  du  roi.  C'est  un  de  MM.  Kouillé  et  Pajot 
qui  avaient  autrefois  les  postes.  C'est  un  fort  honnêle 
homme  et  grand  travailleur.  Il  avait  refusé  et  avait 
grande  raison.  11  a,  dit-on,  cent  quatre-vingt  mille  li- 
vres de  rente,  il  a  soixante  et  un  ans ,  est  infirme  et  il 
ne  sait  actuellement  par  où  s'y  prendre.  Il  faut  qu'il 
demande  avis  à  chaque  pas  à  M.  de  Saint-Florentin  qui 
se  trouve,  à  présent,  le  doyen  des  secrétaires  d'Étal  et 
le  plus  jeune.  Le  roi  a  obligé  M.  Rouillé  d'accepter,  en 
sorte  qu'il  a  la  place  de  secrétaire  d'État,  et  apparem- 
ment celle  de  ministre  pour  entrer  au  conseil.  C'est 
une  grande  illustration  pour  cette  famille. 

— Ce  grand  événement  doitun  peu  consolerM.  Chau- 
velin,  ancien  garde  des  sceaux,  qui  est  toujours  dans 
sa  terre  de  Gros-Bois  et  en  bonne  santé.  Il  a  été  long- 
temps exilé  à  Bourges,  et  un  de  ses  plus  grands  enne- 


'  Au  mois  de  septembre  1725.  Il  n'avait  alors  que  vingt  ans. 
*  Il  était  son  beau-frère;  voir  tome  II,  page  187. 


I 


I 


[AVBiL  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  77 

mis  et  qui  s'est  le  plus  opposé  à  son  retour,  était  M.  de 
Maurepas. 

—  M.  de  Maurepas  est  parti  de  Paris  samedi,  26. 
M.  le  cardinal  de  La  Rochefoucault,  dont  il  a  l'honneur 
d'être  parent  et  ami,  et  qui  est  archevêque  de  Bourges, 
a  demandé  au  roi  la  permission  de  l'y  conduire  et  de 
l'y  accompagner  aussi  quelque  temps.  Madame  la 
comtesse  de  Maurepas  est  partie  lundi,  28.  Quelle  tris- 
tesse pour  ces  gens-là,  accoutumés  au  fracas  de  la  cour, 
aux  plaisirs  de  Paris,  lui  surtout  qui  avait  une  petite 
maison  dans  un  faubourg,  où  il  faisait  souvent  des  petits 
soupers  avec  filles  et  seigneurs,  de  se  trouver  trans- 
plantés à  Bourges,  où  il  n'y  a  à  voir  que  M.  l'Inten- 
dant et  où  il  faut  faire  et  se  contenter  de  nouvelles 
connaissances  telles  qu'elles  se  trouvent,  pour  ne  pas 
s'ennuyer  absolument. 

—  Ce  n'est  pas  tout  :  M.  l'abbé  de  Vauréal,  évêque 
de  Rennes*,  qui,  pendant  la  guerre,  a  été  notre  am- 
bassadeur en  Espagne,  et  qui  est  rappelé  pour  être  rem- 
placé par  M.  de  Vaugrenant,  a  eu  ordre,  dit-on,  de  se 
rendre  tout  de  suite  à  son  évêché  sans  venir  en  cour, 
ce  qui  est  extraordinaire  pour  un  ambassadeur,  qui 
vient  ordinairement  rendre  compte  de  sa  mission.  On 
se  doute  que  c'est  apparemment  quelque  plainte  de 
la  part  de  l'Espagne. 

—  M.  de  Rastignac,  archevêque  de  Tours,  est  aussi 
renvoyé  à  son  archevêché.  On  dit  que  c'est  pour  un 
mandement  qu'il  a  fait  au  sujet  du  livre  du  père  Pi- 
chon,  jésuite,  sur  la  fréquente  communion". 


'  Voir  tome  II,  page  20b. 
'^  Voir  ci-dessus,  page  27. 


78  JOURNAL  [avril  1749] 

—  Dans  la  Gazette  de  France,  il  y  a  seulement  que 
M.  le  comte  de  Maurepas  a  donné  au  roi  la  démission 
de  ses  emplois,  et  qu'il  est  parti  le  26  pour  Bourges. 

—  M.  de  Maurepas  avait  dit  au  roi  en  conversation, 
peut-être  dans  le  temps  de  la  prise  du  Cap-Breton' 
sur  nous,  et  des  bruits  que  cela  faisait  répandre,  qu'il 
avait  bien  des  ennemis,  et  que  si  Sa  Majesté  était  mé- 
contente de  ses  services,  il  la  priait  de  le  lui  annoncer 
elle-même. 

Le  mercredi  soir,  23  avril,  à  minuit,  le  roi  écrivit 
trois  lettres  dans  ses  petits  appartements.  L'une  à 
M.  d'Argenson,  à  qui  tout  le  paquet  était  adressé,  l'au- 
tre à  M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  et  la  troisième  à 
M.  le  comte  de  Maurepas.  A  cinq  heures  du  matin, 
on  porta  ces  lettres  chez  M.  d'Argenson  avec  ordre  de 
l'éveiller.  Dans  la  lettre  qui  lui  était  adressée,  le  roi 
l'instruisait  de  sa  commission.  MM.  de  Saint-Florentin 
et  de  Maurepas  étaient  à  Paris,  et  ce  dernier  était  d'un 
souper  de  noce  de  M.  le  comte  de  Laval-Montmorency 
qui  avait  épousé  mademoiselle  de  Maupeou  ,  nièce  de 
M.  le  président.  Pendant  le  souper,  il  avait  été  de  fort 
bonne  humeur. 

M.  le  comte  d'Argenson  vint  d'abord,  à  sept  heures 
du  matin,  chez  M.  de  Saint-Florentin,  qui  n'était  pas  à 
son  hôtel.  On  lui  dit  qu'il  était  chez  le  baigneur.  Il  fal- 
lait pourtant  lui  parler  ;  on  alla  l'avertir  où  il  était , 
et  il  vint  recevoir  la  lettre  dans  laquelle  le  roi  lui 
mandait  :  «  Les  services  de  M.   de  Maurepas  ne  me 

'  L'ile  du  Cap -Breton,  ou  ile  Royale,  dans  le  golfe  de  Saint-Laurent, 
dont  les  Anglais  s'étalent  emparés  en  1745.  On  avait  imputé  la  perte  de 
cette  île  à  M.  de  Maurepas,  pour  n'avoir  pas  envoyé  assez  promptement 
à  Louisbourg  les  secours  dont  le  commandant  de  cette  ville  avait  besoin. 


[AVRIL  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  79 

conviennent  plus  ;  je  lui  demande  sa  démission  et  je 
vous  donne  ordre  de  la  retirer.  Je  donne  le  de'parte- 
ment  de  Paris  à  M.  d'Argenson  et  à  vous  celui  de  ma 
maison.  » 

M.  d'Argenson  alla  tout  de  suite  chez  M.  de  Maurepas, 
qu'il  fallut  absolument  réveiller,  et  lui  remit  sa  lettre 
qui  porte  :  «  Je  vous  ai  promis  de  vous  avertir  quand 
vos  services  ne  me  conviendraient  plus,  je  vous  tiens 
parole.  Vous  remettrez  la  démission  de  vos  emplois  à 
M.  de  Saint-Florenlin,  et,  dans  deux  fois  vingt-quatre 
heures,  vous  partirez  pour  Bourges,  attendu  que  Pont- 
chartrain*  serait  trop  près  de  moi.  Signé  Lovis.  » 

M.  de  Saint-Florenlin  suivit  de  près  M.  d'Argenson, 
se  rendit  chez  M.  de  Maurepas  et  on  exécuta  la  démis- 
sion. M.  de  Saint-Florentin  ne  s'attendait  pas  plus  que 
M.  de  Maurepas  à  cette  nouvelle,  et  il  en  fut  extrême- 
ment touché  par  la  liaison  de  sang  et  d'amitié  qui 
était  entre  eux.  Voilà  comment  cela  s'est  passé.  Tout 
le  monde  a  été  fort  surpris  de  cette  nouvelle,  et  une 
grande  partie  de  la  cour,  amis  ou  parents,  ont  été  très- 
touclîés.  On  dit  même  que  la  reine  a  pleuré.  On  rai- 
sonne fort,  dans  le  public,  sur  la  cause  de  ce  change- 
ment et  de  l'exil  de  M.  de  Maurepas,  à  qui  le  roi  n'a 
pas  permis  de  se  justifier.  On  dit  bien  qu'il  y  avait  de 
la  négligence  de  sa  part,  qu'il  s'en  rapportait  trop  à  ses 
commis,  mais  on  ne  croit  pas  qu'il  y  ait  de  la  malver- 
sation, par  la  raison  qu'on  n'a  point  mis  le  scellé  sur 
ses  papiers,  ce  qui  est  conséquent.  On  croit  absolument 
que  les  vers  et  les  chansons  dont  le  roi  a  été  piqué,  et 

*  Le  château  de  Pontchartrain  est  situé  sur  la  route  de  Dreux,  à  environ 
trente-Luit  kilomètres  de  Paris  et ,  par  conséquent,  à  vingt  kilomètres  de 
Versailles. 


80  JOURNAL  [MAI  1749] 

que  l'on  dit  avoir  été  chantés  devant  lui,  à  des  sou- 
pers, en  sont  la  cause.  On  dit  que  depuis,  on  a  fait  en- 
core de  nouvelles  chansons  dans  lesquelles  on  tire  sur 
les  appas ^  de  madame  la  Marquise  ,  ce  qui  est  encore 
plus  grave  que  sur  la  naissance.  Il  faut  avouer  que  cela 
est  bien  imprudent  et  bien  insolent.  Il  suffit  que  le 
roi  soit  attaché  à  une  femme  telle  qu'elle  soit,  pour 
qu'elle  devienne  respectable  h  tous  ses  sujets. 

Mai.  — •  Le  roi,  pendant  un  voyage  de  Marly,  a 
envoyé  au  parlement  deux  édits  qui  font  du  bruit, 
l'un  pour  l'imposition  du  vingtième  denier  sur  tous 
les  biens,  au  lieu  du  dixième,  sans  limitation  de  temps, 
et  un  autre  pour  un  emprunt  de  trente-six  millions. 
Ces  édits  déconcertent  fort  le  public.  Le  parlement 
n'a  point  enregistré,  et  il  s'est  assemblé  plusieurs  fois 
pour  nommer  des  commissaires  et  faire  des  remon- 
trances. On  regarde  cet  impôt  comme  à  perpétuité  ,  et 
c'est  ce  qui  effraye.  Mais  qu'attend-on  des  remontran- 
ces? Le  roi  est  le  maître;  qu'il  consente  à  limiter  le 
temps  de  cet  impôt  à  douze  ans,  dans  le  temps  il  le 
continuera  s'il  en  a  besoin.  Au  fond,  il  faut  considérer 


'  Barbier  veut,  sans  doute,  parler  ici  du  quatrain  attribué  à  M.   de 
Maurepas  et  qui  fut  le  motif  de  sa  disgrâce  : 

La  niarr]uise  a  beaur-oup  d'appas,  etc. 
Déjà,  dans  la  chanson  dont  il  a  été  parlé  ci-dessus,  le  couplet  suivant  avait 
dû  vivement  blesser  madame  dePompadour. 

La  contenance  éventée, 

La  peaujaune  et  truiléo, 

Et  chaque  «lent  tachetée  : 

Les  yeus  fades,  le  cou  long. 
Sans  esprit,  sans  caractère  , 

L'âme  vile  et  mercenaire, 
Le  propos  d'une  commèir. 
Tout  est  bas  dans  la  Poisson. 


[mai  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  81 

que  les  biens,  comme  maisons  et  biens  de  campagne, 
rapportent  un  tiers  de  plus  depuis  le  système  de  1720; 
tandis  que  toutes  les  rentes  anciennes,  dont  le  fonds  a 
servi  au  soutien  et  à  l'augmentation  de  l'État,  sont 
diminuées  ou  retranchées  de  moitié,  à  la  vérité,  sans 
réparations. 

—  M.  le  maréchal  de  Belle-Isle  a  été  reçu  duc  et  pair, 
au  parlement,  au  commencement  de  ce  mois\  H  était 
accompagné  de  tous  les  officiers  généraux  qui  ont  servi 
sous  lui,  et  il  y  avait  grand  nombre  de  ducs  et  pairs, 
et  M.  le  comte  de  Charolais,  à  sa  réception.  Ainsi,  voilà 
le  petit-fils  du  grand  Fouquet,  à  qui  M.  Colbert  vou- 
lait faire  couper  la  tête,  bien  plus  illustré  pour  l'avenir 
que  les  descendants  de  ce  même  M.  Colbert*  ! 

— 11  y  a  eu  de  grands  débats,  au  parlement,  sur  Tédit 
du  vingtième  denier.  On  dit  que  M.  Thomé,  conseiller 
de  grand'chambre,  M.  de  La  Fautrière  et  même  M.  Gil- 
bert, président  à  mortier,  ont  parlé  très-vivement,  sur- 
tout les  deux  premiers;  jusqu'à  dire  que  le  roi  faisait 
bien  des  dépenses  que  l'on  pourrait  retrancher,  et  qu'il 
était  triste  que  le  public,  qui  s'attendait  à  jouir  des 
fruits  delà  paix,  non-seulement  ne  fût  pas  déchargé  des 
impôts  mis  pendant  la  guerre  sur  le  bois  et  sur  les  en- 
trées, des  quatre  sous  pour  livre,  et  autres,  mais  fût  en- 
core sujet  à  l'imposition  violente  du  vingtième.  On  dit 
que  le  premier-  président,  voyant  que  cela  s'échauffait, 
prit  la  parole  :  il  annonça  qu'il  s'était  donné  des  mou- 
vements en  cour  pour  arrêter  cet  édit,et  qu'il  pourrait, 
du  moins,  obtenir  du  roi  d'y  fixer  un  terme  de  douze 

'  Le  comté  de  Belle- Isle  avait  été  érigé  en  duché  en  1742,  et  en  pairie 
le  9  juin  1748. 

*  I^es  membres  de  cette  famille  n'avaient  que  le  titre  de  marquis. 

m  6 


82  JOURNAL  [mai  1749J 

ans.  Là-dessus,  quelqu'un  lui  demanda  de  quoi  il  s'était 
mêlé  et  qui  lui  avait  donné  ce  pouvoir. 

—  Le  parlement  a  été,  le  17,  à  Versailles,  chercher 
la  réponse  aux  remontrances  qu'il  avait  données.  Le 
roi  a  répondu  qu'il  n'avait  été  touché  d'aucun  des  mo- 
tifs qui  y  avaient  été  employés;  qu'ils  n'avaient  qu'à 
s'assembler  pour  finir  cela  incessamment  et  qu'on  lui 
en  rendît  réponse  lundi ,  1 9,  à  Choisy.  Ce  jour-là,  l'é- 
dit  pour  l'imposition  du  vingtième,  à  commencer  de  ce 
jour,  sans  limitation  de  temps ,  a  été  enregistré  par  le 
parlement,  du  très-exprès  commandement  du  roi,  ainsi 
que  ledit  pour  création  de  dix-huit  cent  mille  livres, 
au  capital  de  trente-six  millions,  que  le  roi  emprunte. 

De  cette  façon,  le  roi,  en  temps  de  paix,  touchera 
des  sommes  considérables  :  1  "  le  dixième  pendant  l'an- 
née 1749  ;  2"  tous  les  nouveaux  droits,  les  quatre  sous 
pour  livres,  etc.  ;  3°  le  dixième  du  dixième  qui  a  été  im- 
posé pour  douze  ans;  4"  le  vingtième  qui  sera  considé- 
rable et  qui  renferme  l'industrie,  qu'on  n'a  point  ôtée. 

—  On  dit  que  dans  les  différents  conseils  de  finances 
qui  ont  été  tenus  pour  l'arrangement  des  dettes  de 
l'État,  M.  le  contrôleur  général  de  Machault  n'a  rien 
pris  sur  lui  :  qu'il  a  présenté  un  état  de  la  recelte ,  des 
dépenses  et  des  dettes,  et  qu'il  a  soumis  tous  les  mémoi- 
res et  projets  qu'on  lui  avait  proposés,  pour  que  le 
conseil  choisît  le  plus  convenable.  L'avis  a  été  pour  le 
vingtième.  Après  quoi  il  a  été  dit  à  M.  le  premier  prési- 
dent que  si  sa  compagnie  avait  quelque  chose  de  moins 
onéreux  à  présenter  au  roi,  qu'on  les  écouterait. 

— ^M.  Bourgeois  de  Boynes ,  maître  des  requêtes, 
fils  du  sieur  Bourgeois,  caissier  de  la  banque  en  1719 
et  1720,  temps  de  Law  et  du  système,  homme  de  for- 


ï 


[JUIN  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  83 

tune  et  qui  a  été  à  portée  de  gagner  beaucoup  sur  les 
actions  et  les  billets  de  banque,  qu'on  a  eu  peine  à  re- 
cevoir maître  de  requêtes,  mais  qui  est  homme  d'es- 
prit et  de  travail,  épouse  mademoiselle  Parât  de  Mon- 
geron,  fille  du  receveur  général  des  finances,  aussi 
homme  de  fortune  et  très-riche. 

Juin.  —  Le  parlement  a  enregistré  un  édit  pour  la 
suppression  des  prévôtés  et  autres  juridictions  royales 
dans  les  villes  que  l'on  réunit  aux  bailliages,  pour  ôter 
un  degré  de  juridiction.  On  ferait  encore  mieux  de 
supprimer  toutes  les  justices  des  seigneurs  dont  les  of- 
ficiers sont  des  paysans.  Car  tous  ces  degrés  de  justice 
mangent  en  frais  les  gens  de  la  campagne;  mais  cela  n'ar- 
rivera pas,  parce  que  tous  les  gros  seigneurs  qui  ont  des 
terres  sont  jaloux  de  leur  qualité  de  hauts  justiciers. 

Dans  d'autres  pays,  on  travaille  à  abréger  les  pro- 
cédures :  on  aurait  besoin  ici  de  pareil  arrangement. 

—  Le  roi  fait  continuellement  des  voyages  à  Marly  , 
à  Rambouillet,  à  Crécy,  chez  madame  la  Marquise.  On 
la  nomme  ainsi,  sans  dire  la  marquise  de  Pompadour. 

—  Madame  la  Dauphine  doit  partir  avec  toute  sa 
maison,  à  la  fin  de  ce  mois,  pour  aller  aux  eaux  de 
Forges ,  afin  de  rétablir  le  dérangement  que  pour- 
raient avoir  causé  ses  fausses  couches;  car  enfin  nous 
avons  bien  besoin  d'un  prince! 

— M.  Coffin,  principal  du  collège  de  Beauvais^  depuis 
quarante  ans,  est  mort,  le  20  de  ce  mois,  âgé  de 
soixante-douze  ans.  C'était  un  très-grand  janséniste,  des 

'  Charles  Coffin,  ancien  recteur  de  l'Académie  de  Paris  et  élève  du  cé- 
lèbre Rollin.  Le  collège  de  Dormans  ou  deBeauvais  était  situé  rue  Saint. 
Jean  de  Beauvais,  et  avait  été  fondé,  en  1 370,  par  Jean  de  Dormans,  évêque 
de  Beauvais,  cardinal  et  chancelier  de  France. 


84  JOURNAL  [jui^  1749] 

plus  accrédités,  liomme  savant  et  d'esprit,  de  manière 
que  le  collège  de  Beauvais  était  fort  en  vogue,  et  que  la 
plupart  des  gens  de  robe,  un  peu  entichés  dejansénisme, 
V  mettaient  leurs  enfants.  A  ce  métier,  le  bonhomme 
Coffîn,qui  n'avait  rien,  a  gagné  environ  quatre  cent  mille 
livres  de  bien.  Il  a  été  question  de  le  confesser,  et  l'on 
se  doutait  bien  qu'il  n'aurait  pas  plus  de  respect  pour 
la  constitution  Utùgenitus  à  la  mort  que  de  son  vivant. 
Un  bon  père  Carme,  qui  avait  été  son  confesseur  pen- 
dant trente  ans,  n'a  pas  voulu  le  confesser,  parce  que, 
pour  lui  donner  l'absolution,  il  fallait  exiger  de  lui  une 
soumission  à  la  Bulle ^  et  il  craignait  quelque  punition. 
Ceux  de  ses  amis,  gens  notés,  qui  l'auraient  bien  con- 
fessé, n'ont  plus  les  pouvoirs  qu'on  leur  a  ôtés.  Il  a  été 
question  de  lui  donner  les  sacrements.  Le  curé  de 
Saint-Etienne  \  sa  paroisse,  les  a  refusés  faute  de 
billet  de  confession  ^.  Cela  a  fait  du  bruit  dans  Paris. 
M.  Cofïîn,  son  neveu,  qu'il  a  fait  conseiller  au  Châte- 
telet  et  qu'il  avait  marié,  depuis  deux  mois,  avec  une 
fille  de  madame  Etienne,  libraire,  a  été  se  plaindre 
chez  M.  le  premier  président,  lequel  l'a  renvoyé  à 
M.  l'archevêque*  qui  a  opposé  le  défaut  de  preuve  de 
confession.  A  force  d'aller  et  venir,  M.  le  principal  est 
mort  sans  confession  ni  sacrements.  Il  est  regardé  dans 

'  Pierre-François-Joachim  Bouëttin,  curé  de  Saiiit-Elienne-du-Mont 
depuis  17i4,  dit  le  frère  Bouëttin  parce  qu'il  était  chanoine  de  l'abbaye 
de  Sainte-Geneviève. 

*  Ces  billets  devaient  constater  que  le  porteur  s'était  réellement  confessé 
à  un  prêtre  constituticnnaire,  c'est-à-dire  qui  avait  accepté  la  bulle  Unige- 
nitits.  Ils  avaient  été  dirigés,  dans  l'origine,  contre  les  protestants  et  em- 
ployés, ensuite  contre  les  appelants  de  la  Constitution,  l^'archevéque  venait 
d'en  ordonner  la  stricte  exécution. 

^  Christophe  de  Beaumont. 


I 


[juin  1749]  DE  E.  J.  V.  BARBIER.  85 

Paris,  par  un  très-grand  nombre  de  gens,  comme  un 
saint,  et  par  les  piélats  et  le  jiarti  contraire  presque 
comme  un  hérétique.  On  doutait  même  de  la  suite 
pour  la  sépulture  en  terre  sainte,  et,  ce  qu'il  y  a  de 
plus  plaisant,  c'est  qu'il  a  fait  quantité  d'hymnes',  tant 
bonnes  que  mauvaises,  qui  sont  toutes  dans  le  bréviaire 
de  Paris  et  que  Ton  chante  tous  les  jours  à  l'église.  Ce- 
pendant, il  a  été  enterié  dimanche,  22 ,  le  soir,  parce 
que  le  curé  de  Saint-Etienne,  père  de  Sainte-Geneviève, 
bon  moliniste,  n'a  pas  voulu,  dit-on,  dire  une  messe 
surson  corps.  On  l'a  présenté  à  Saint-Etienne  et  on  l'a 
ramené  à  la  chapelle  de  Saint-Jean  de  Beauvais,  où  il 
a  été  enterré  en  grande  pompe.  Il  y  avait,  à  ce  qu'on 
dit,  quatre  mille  personnes  de  toutes  soi  ies  d'états , 
docteurs  de  Sorbonne,  gens  de  l'Université,  et  quantité 
de  magistrats  du  parlement  et  autres  qui  avaient  été 
élevés  par  lui. 

Quoi  qu'il  en  soit,  saint  ou  hérétique,  son  neveu  le 
conseiller  est  son  légataire  universel  et  profitera  égale- 
ment du  bien  qu'il  a  acquis  dans  les  deux  qualités. 

—  Cette  affaire  de  jansénisme  n'est  pas  près  de  tom- 
ber'. M.  l'archevêque,  qui  paraissait  dans  le  commen- 
cement ne  vouloir  se  mêler  de  rien,  lâche  tous  les 
jours  des  lettres  de  cachet  pour  éloigner  des  ecclésias- 
tiques et  ôte  des  pouvoirs  à  d'autres,  de  concert  avec 
l'évêque  de  Mirepoix\  Mais  comme  il  y  a  de  la  res- 

'  On  a  publié  un  Recueil  des  œuvres  de  M.  Coffin,  Paris,  J.  Th.  Hérissant , 
1755,  2  vol.  in-12. 

"^  Le  refus  de  sacrements  fait  au  professeur  Coffin  fut,  en  effet,  l'origine 
de  la  lutte  acharnée  qui  s'engagea  entre  la  magistrature  et  le  clergé  à  l'oc- 
casion des  billets  de  confession,  et  qui  causa  tant  de  troubles  en  France 
pendant  le  dernier  tiers  du  règne  de  Louis  XV. 

*  Boyer.  Voir  tome  II  .  page  351 . 


86  JOURNAL  [jiJiN  1749] 

source  dans  ce  parti  janséniste  qui  a  de  l'argent,  les  ec- 
clésiastiques et  autres  gens  qui  n'ont  point  d'autres 
ressources,  se  renouvellent  toujours  dans  cette  so- 
ciété. Aussi  celle-ci  ne  finira  pas  de  sitôt,  parce  que 
ces  gens-là  y  entraînent  du  public,  hommes  et  femmes, 
qui  prennent  parti  de  bonne  foi  et  sans  intérêt. 

—  Presque  tout  ce  mois-ci,  il  a  fait  froid  de  façon  que 
l'on  a  été  obligé  de  refaire  du  feu  dans  toutes  les  mai- 
sons. Heureusement  que  cela  n'a  pas  fait  grand  dom- 
mage pour  les  biens  de  la  terre. 

—  Le  roi,  le  3  de  ce  mois,  a  fait  la  revue  des  deux 
compagnies  de  mousquetaires  seulement  dans  le  bois 
de  Boulogne,  au  rond  de  Mortemart.  Les  portes  du  bois 
étaient  fermées  pour  le  peuple  à  pied  et  pour  les  fiacres.  Il 
y  avait,  malgré  cela,  une  grande  quantité  de  carosses, 
quoiqu'il  eût  plu  toute  l'après-midi.  Le  roi,  en  faisant 
la  revue  et  passant  dans  les  rangs  à  cheval,  a  été  bien 
mouillé  ainsi  que  M.  le  Dauphin  et  toute  sa  suite. 
Mesdames  de  France,  madame  Infante  de  Parme  *  et 
plusieurs  dames  de  la  cour  ont  passé  dans  les  rangs, 
en  carrosses  à  huit  chevaux. 

Après  la  revue,  le  roi,  à  cheval  et  en  redingote,  a 
été  souper  et  coucher  au  château  de  la  Muette,  et  le 
vendredi ,  4  ,  il  est  parti  à  quatre  heures  de  l'après- 
midi  pour  Compiègne.  La  reine  et  Mesdames  sont  par- 
ties deux  jours  après. 


'  Marle-Élisabeth-Louise- Antoinette,  née  le  31  décembre  1741,  fille  de 
Louise-Elisabeth  de  France  et  de  l'infant  don  Philippe,  duc  de  Parme. 
Bien  que  ces  noms  soient  les  seuls  que  contiennent  V  J Imanacli  royal,  VAl- 
manach  généalogique,  etc.,  les  auteurs  du  Mercure  de  France  ainsi  que  le 
Journal litslorique  du  règne  de  Louis  XV ^  désignent  constamment  cette  prin- 
cesse sous  le  nom  d'infante  Isabelle. 


[juillet  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  87 

Juillet.  —  Aventure  extraordinaire.  M.  d'Hilaire, 
ayant  servi  dix-huit  ans  dans  les  troupes,  même  en  qua- 
lité de  capitaine,  et  ayant  ou  quitté  ou  été  réformé 
depuis  la  paix,  s'est  avisé  de  vouloir  se  décorer  de  la 
croix  de  Saint-Louis  qui  ne  lui  avait  point  été  donnée. 
Il  a  commencé  par  escroquer  une  somme  de  douze 
cents  livres  au  commandeur  de  Malte  de  Trenche,  qui 
est  de  la  maison  de  Grimaldi ,  à  qui  il  a  fait  entendre 
que  pour  cette  somme,  dont  il  avait  besoin  pour  donner 
à  un  premier  commis  du  bureau  ou  autre ,  il  se  ferait 
donner  la  croix  de  Saint-Louis.  Pour  justifier  son  em- 
prunt et  aussi,  dit-on,  pour  se  marier,  il  a  acheté  une 
croix  de  Saint-Louis  et  l'a  portée.  Un  jour,  un  officier 
de  son  régiment,  qui  était  son  ancien  et  qui  n'avait  pas 
pu  obtenir  la  croix,  l'ayant  rencontré,  en  alla  porter  ses 
plaintes  à  M.  d'Argenson,  qui  lui  répondit  que  cela 
n'était  pas  et  qui  fit  vérifier  le  fait  sur  les  registres.  On 
a  approfondi  l'affaire,  et  l'homme  a  été  arrêté  et  con- 
duit en  prison. 

Il  y  a  eu,  à  ce  sujet,  un  grand  conseil  de  guerre,  à 
l'hôtel  des  Invalides,  composé  de  onze  lieutenants  gé- 
néraux et  de  quelques  maréchaux  de  camp,  où  prési- 
dait M.  le  maréchal  duc  de  Beile-Isle.  Le  sieur  d'Hilaire 
a  été  condamné  à  avoir  la  croix  arrachée,  par  un  ma- 
jor des  invalides ,  à  la  tête  de  la  garde  doublée  ;  en 
dix  ans  de  prison  ;  déclaré  incapable  de  servir  dans  les 
troupes  du  roi,  même  en  qualité  de  soldat,  et  défense 
à  lui,  après  les  dix  années,  d'approcher  du  roi  et  de  la 
cour  de  trente  lieues.  Ce  jugement-là  est  sévère,  mais 
aussi  le  cas  est  grave. 

—  Autre  aventure.  Le  sieur  La  Hure,  maître  tailleur,  à 
Paris,  après  vingt-cinq  ans  de  mariage  avec  une  femme 


88  JOURNAL  [juillet  1749] 

qui  a  aujourd'hui  cinquante  ans,  vient  de  former  sa 
demande  en  nullité  et  cassation  de  son  mariage,  sur 
le  fondement  d'impuissance  de  sa  femme.  Il  prétend 
que  celle-ci  est  mal  conformée  et  demande  qu'elle  soit 
■visitée.  Cette  affaire  se  plaide  à  l'officialité,  et  il  y  a  des 
mémoires  de  part  et  d'autre.  On  le  soutient  non  re- 
cevable  dans  sa  demande  par  le  laps  de  vingt-cinq 
années  de  mariage.  11  prétend,  de  son  côté,  que  depuis 
vingt-cinq  ans  il  n'a  point  de  femme,  et  que  c'est  par 
pudeur  qu'il  n'a  point  intenté  d'action.  Il  fait  assez 
entendre  que,  jusqu'ici,  il  a  pu  se  pourvoir  d'un  autre 
côté,  mais  qu'à  présent,  par  piété  et  par  religion,  il  ne 
veut  plus  mener  la  même  conduite  et  qu'il  veut  se  ma- 
rier légitimement. 

Cette  affaire  sera  jugée  incessamment  en  l'officialité. 
M.  l'official  a  pris  deux  avocats  en  matière  bénéficiale, 
M.  deLaverdy  et  un  autre,  pour  juger  avec  lui.  Pendant 
les  plaidoiries,  il  n'entre  que  des  gens  en  robe. 

—  On  arrête  tous  les  jours,  pour  trois  cas  différents, 
une  grande  quantité  de  personnes,  ecclésiastiques, 
gens  de  lettres  et  autres,  que  l'on  met  à  la  Bastille  ou 
au  For-l'Évêque. 

1"  On  dit  qu'il  a  paru,  il  y  a  trois  semaines,  des  vers 
épouvantables  contre  le  roi,  on  prétend  même  une 
histoire  de  sa  vie,  et  on  fait  des  recherches  très-vives 
pour  tâcher  d'en  découvrir  les  auteurs  de  main  en 
main.  On  dit  qu'un  jeune  homme  qui  avait  une  copie 
de  ces  vers,  ayant  été  pris,  a  déclaré  que  M.  Sigorgne, 
professeur  de  philosophie  au  Plessis  \  les  lui  avait  dic- 


'  Voir  tome  I",page  230,  note  3.  Ce  collège  avait  été  fondé,  vers  1322, 
par   Geoffroi   du  Plessis  Balisson,    notaire  apostolique  et  secrétaire    de 


[juillet  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  89 

tés  par  cœur,  et  l'on  a  arrêté  ce  professeur.  Ainsi  de 
plusieurs  autres  qu'on  interroge.  On  ajoute  que  le 
bourreau  est  entré  à  la  Bastille,  et  l'on  compte  que 
c'est  pour  le  sieur  Sigorgne ,  qui  était  un  homme 
dangereux.  En  effet,  on  ne  parle  plus  de  lui'. 

On  a  arrêté  aussi  M.  Diderot,  homme  d'esprit  et  de 
belles-lettres,  que  l'on  soupçonne  être  l'auteur  d'une 
brochure  qui  a  paru  sous  le  titre  de  Thérèse  philoso- 
phe^ et  qui  contient  l'histoire  du  père  Girard  et  la  de- 
moiselle La  Cadière^,  qui  a  fait  tant  de  bruit  ^  Dans  ce 
livre,  qui  est  charmant  et  très-bien  écrit,  il  y  a  des 
conversations  sur  la  religion  naturelle  qui  sont  de  la 
dernière  force  et  très-dangereuses.  On  accuse  aussi 
M.  Diderot  d'autres  livres  de  cette  espèce,  comme  les 
Pensées  philosophiques'' .  A  l'égard  de  ces  écrits,  qui 


Philippe  le  Long.  Il  fut  réuni  à  la  Sorbonne  en  \  647,  et  prit  alors  le  nom 
du  Plessis-Sorbonne. 

'  Cette  supposition  était  complètement  erronée.  Pierre  Sigorgne,  né  en 
1719,  docteur  de  la  maison  et  société  de  Sorbonne,  devint  grand  vicaire 
du  diocèse  de  Mâcon  et  mourut  dans  cette  ville  en  1809,  honoré  du  titre 
de  correspondant  de  l'Institut  que  lui  avaient  mérité  ses  travaux  en  phy- 
sique, en  astronomie,  etc.  Par  un  contraste  assez  bizarre  avec  le  motif  qui 
avait  motivé  sa  détention  à  la  Bastille,  il  prononça,  à  Provins,  en  1774, 
une  Oraison  funèbre  de  Louis  XT^. 

^  Sous  les  noms  de  D.  Dirrag  et  de  mademoiselle  Eradice,  leur  ana- 
gramme. Cet  ouvrage  n'est  point  de  Diderot,  mais  d'un  sieur  Montigny, 
commissaire  des  guerres,  qui  resta  huit  mois  à  la  Bastille  à  cette  occa- 
sion .  La  cause  de  l'emprisonnement  de  Diderot  fut  sa  Lettre  sur  les  aveu- 
gles à  V  usage  de  ceux  qui  voient ,  Londres,  1749,  in-12.  MM.  Dupré  de 
Saint-Maur  et  Réaumur,  qui  s'y  trouvèrent  attaqués,  portèrent  plainte  et 
firent  mettre  l'auteur  au  donjon  de  Vincennes. 

'  Voir  tome  I",  pages  357  et  368. 

*  Pensées  philosophiques,  La  Haye,  1746,  in-12.  Cet  ouvrage  fut  con- 
damné au  feu  par  arrêt  du  parlement  du  7  juillet  de  la  même  année.  Il 
fut  imprimé,  dans  la  suite,  sous  le  titre  de  :  Étrennes  aux  esprits  forts, 


90  JOURNAL  [JUILLET  1749J 

n'ont  d'autre  crime  que  l'esprit  et  la  police  sur  les 
mœurs,  comme  cela  n'est  lu  que  par  peu  de  personnes, 
le  crédit  et  la  protection  peuvent  sauver  ces  sortes  de 
gens  ;  mais  pour  les  auteurs  des  vers  outrageants  con- 
tre le  roi,  il  ne  devrait  point  y  avoir  de  pardon,  et 
l'on  devrait  les  punir  sévèrement.  Cela  est,  à  tous 
égards,  épouvantable. 

2°  On  arrête  des  jeunes  gens  pour  débauche  entre 
eux  ou  avec  gens  plus  âgés. 

3°  On  poursuit  vivement  les  jansénistes  déclarés. 
M.  l'évéque  de  Mirepoix ,  qui  a  la  confiance  du  roi ,  et 
M.  l'archevêque  de  Paris  voudraient  bien  détruire 
celte  secte.  Mais  ils  auront  bien  de  la  peine ,  et  les 
vexations  ne  feront  qu'augmenter  et  fortifier  ce  parti. 

—  M.  Coffin  ,  conseiller  au  Châtelet,  a  fait  impri- 
mer, et  distribuer  dans  tout  Paris,  deux  consultations  * 
signées  de  quarante  et  un  avocats ,  des  2  et  1 6  de  ce 
mois ,  sur  un  mémoire  donné  en  son  nom ,  pour  sa- 
voir s'il  n'était  pas  en  droit  de  demander,  contre  le 
curé  de  Saint-Étienne-du-Mont,  la  réparation  du  refus 
des  sacrements  fait  à  M.  Coffm,  son  oncle,  sous  pré- 
texte qu'on  ne  rapportait  pas  un  certificat  de  confes- 
sion ,  et  à  quel  tribunal  il  pouvait  s'adresser.  La  con- 
sultation décide  qu'il  est  bien  fondé ,  et  qu'il  doit 
s'adresser  au  parlement  comme  protecteur  et  conser- 


Londres,  1757,  m-12.  Enfin,  Naigeon  le  publia  de  nouveau,  en  1770, 
dans  le  Recueil  philosophique,  avec  une  addition  de  Diderot  qui  renferme 
soixante-dix  pensées  nouvelles. 

'  La  première,  du  2  juillet,  ayant  pour  titre  :  Mémoire  à  consulter, 
était  signée  deGuillet  de  Blaru,  Visinieret  de  vingt-six  autres  avocats.  La 
seconde,  du  16,  portait  les  signatures  de  treize  avocats,  en  tête  desquels 
figurait  Prévost. 


[JUILLET  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  91 

valeur  des  droits  des  citoyens  et  des  sujets  du  roi. 
L'on  y  établit  que  cette  nécessité  d'un  certificat  de 
confession  ,  par  rapport  à  un  homme  connu ,  est  ab- 
solument contraire  au  rituel  de  Paris  et  à  toutes  les 
règles.  M.  Coffm ,  dans  son  mémoire,  rend  compte 
de  la  conversation  qu'il  a  eue  avec  M.  l'archevêque 
de  Paris,  d'où  il  résulte  que  le  refus  des  sacrements 
doit  être  fait  à  ceux  dont  on  a  quelque  soupçon  sur 
la  soumission  à  la  Constitution  comme  doctrine  uni- 
verselle de  l'Église. 

—  On  dit  que  ce  M.  Coffm  n'est  nullement  jansé- 
niste outré  ;  il  doit  même  être  ennuyé  d'en  avoir  trop 
entendu  parler.  Mais  plusieurs  de  messieurs  du  parle- 
ment ,  gens  du  parti ,  l'ont  forcé  de  faire  cette  démarche 
sous  prétexte  de  venger  la  mémoire  de  son  oncle.  Ils 
lui  avaient  fait  dresser  une  requête  pour  la  présenter  à 
la  cour;  mais  on  a  craint  de  le  trop  compromettre ,  et 
on  a  pris  le  parti  du  mémoire  à  consulter  qui  serait 
dénoncé  par  plusieurs  de  Messieurs,  à  une  assemblée. 
On  voit  la  malignité  de  ce  mémoire,  pour  rendre  ces 
faits  publics  et  pour  indisposer  sur  la  conduite  de  l'ar- 
chevêque, par  la  consultation  des  quarante  et  un  avo- 
cats. Il  eût  été  plus  prudent  à  M.  Coffm  de  se  conten- 
ter de  la  réputation  de  son  oncle  et  de  son  legs  uni- 
versel, plutôt  que  d'attacher  le  grelot  dans  une  matière 
aussi  intéressante  et  qui  peut  avoir  des  suites. 

—  Mardi,  22,  il  y  avait  assemblée  de  chambres  pour 
la  réception  d'un  conseiller  au  parlement.  Plusieurs 
conseillers,  au  nombre  de  vingt  ou  vingt-cinq,  se  sont 
levés  pour  parler  de  ce  mémoire  et  pour  envoyer  cher- 
cher les  gens  du  roi  afin  de  le  leur  remettre.  Mais  le  pre- 
mier président,  qui  ne  s'attendait  pas  à  cela,  a  eu  la  pré- 


92  JOURNAL  [jdillet  1749] 

senced'espritd'arrêtercette  vivacité,  en  disantqu'il  était 
trop  tard,  et  il  a  fait  remettre  rassemblée  des  chambres, 
pour  cela,  à  mardi,  29.  Pendant  ce  délai,  il  aura  le 
temps  d'instruire  la  cour  de  ce  qui  s'est  passé  pour 
prendre  un  parti.  Nous  verrons  ce  qui  arrivera  de 
cette  affaire. 

—  Je  ne  sais  si  j'ai  marqué  ci-dessus  que  M.  de  Cau- 
martin  ,  marquis  de  Saint-Ange ,  maître  des  requêtes , 
fils  de  M.  de  Caumartin ,  conseiller  d'État ,  décédé  il 
y  a  près  d'un  an,  neveu,  à  la  mode  de  Bretagne,  de 
M.  le  vicomte  d'Argenson  ,  ministre,  et  neveu ,  par  sa 
mère,  de  M.  Gilbert,  conseiller  d'État,  ci-devant  avo- 
cat général ,  a  épousé ,  il  y  a  un  mois ,  la  fille  de 
M.  Moufle  de  La  Tliuilerie,  qui  était  trésorier  de  la  ma- 
rine, et  qui  a  fait  une  espèce  de  banqueroute  par  ses 
folles  dépenses.  Elle  a,  du  chef  de  sa  mère,  sept  à 
huit  cent  mille  livres  de  bien.  M.  de  Caumartin ,  qui 
n'est  pas  si  riche  ,  et  qui  est  d'une  ancienne  maison  de 
robe,  a  été  obligé,  pour  se  soutenir,  de  faire  ce  ma- 
riage. 

—  Le  roi  a  mandé,  à  Compiègne,  le  premier  prési- 
dent et  les  gens  du  roi ,  auxquels  il  a  dit  :  «  L'objet  de 
la  délibération  de  mon  parlement ,  dont  vous  m'avez 
rendu  compte,  est  si  important,  et  il  intéresse  tellement 
le  bien  commun  de  tout  mon  royaume ,  que  l'on  doit 
se  reposer  sur  moi  d'y  pourvoir.  C'est  sur  quoi  je 
prendrai  les  mesures  les  plus  convenables  à  mon  res- 
pect pour  la  religion,  et  à  l'attention  que  je  donne  à 
maintenir  la  tranquillité  publique.  Je  vous  charge  donc 
et  vous  ordonne  de  dire,  de  ma  part,  à  mon  parle- 
ment ,  qu'il  suspende  toutes  poursuites  sur  la  matière 
dont  il  s'agit ,  et  qu'il  attende  que  je  lui  fasse  savoir 


[AOUT  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  93 

mes  intentions  sur  ce  sujet  pour  s'y  conformer  avec 
le  respect  et  la  soumission  qui  me  sont  dus.  » 

— ■  Mardi,  29 ,  le  parlement  s'est  assemblé  ;  le  pre- 
mier président  a  rendu  compte  de  la  réponse  du  roi, 
qui  a  été  enregistrée.  Le  parlement  s'est  séparé,  et  on 
compte  que  cela  n'aura  aucune  suite  :  c'est  le  plus 
sage. 

—  La  Hure ,  taiileui',  a  perdu  sa  cause  et  a  été  dé- 
claré non  recevable  par  jugement  de  l'officialité  ,  ap- 
paremment sur  le  laps  de  vingt-cinq  années  de  mariage. 
Cela  a  paru  extraordinaire  ,  d'autant  que  c'est  autori- 
ser cet  homme ,  qui  n'a  guère  plus  de  quarante-cinq 
ans ,  à  vivre  dans  le  désordre. 

Août.  —  Arrêt  du  conseil ,  du  1  ^"^  de  ce  mois ,  qui 
supprime  quatre  consultations  ^  sui"  le  mémoire  à 
consulter,  comme  renfermant  des  questions  et  des 
propositions  dangereuses  et  capables  de  troubler  la 
tranquillité  publique.  Point  de  règlement,  par  consé- 
quent, sur  cette  matière,  au  moyen  de  quoi  les  évé- 
ques  seront  libres  d'agir  chacun  à  leur  fantaisie,  dans 
leurs  diocèses,  pour  faire  refuser  les  sacrements,  ce  qui 
pourrait  produire  un  schisme  dangereux. 

—  Le  roi  est  revenu  de  Compiègne  ^,  et,  aussitôt  son 
retour,  il  n'est  question  que  de  petits  voyages  à  la 
Muette,  à  Choisy,  à  Rambouillet,  chez  madame  la 
comtesse  de  Toulouse,  et  à  Crécy,  chez  madame  la 


'  Les  consultations  mentionnées  plus  haut  (page  90) ,  et  deux  autres 
qui  portaient  la  date  du  19  juillet.  L'une  de  celles-ci,  ayant  aussi  pour 
titre  Mémoire  à  consulter,  portait  la  signature  de  Pothouin  et  de  huit 
autres  avocats;  la  seconde  n'était  signée  que  de  quatre  avocats  seulement. 
L'arrêt  est  imprimé  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  1 8  septembre  1 749 , 

*  Il  y  était  depuis  le  4  juillet.  Voir  ci-dessus,  page  86. 


94  JOURNAL  [août  1749] 

marquise  de  Pompadour.  Le  seul  inconvénient  de 
tous  ces  voyages ,  sont  les  affaires  qui  remplissent  les 
portefeuilles  des  ministres  et  qui  ne  finissent  pas.  Peut- 
être  y  a-t-il  un  coup  de  politique  à  engager  le  roi  dans 
tous  ces  voyages  qui  se  succèdent ,  pour  lui  faire  sen- 
tir la  nécessité  d'un  premier  ministre,  ou,  au  moins, 
de  quelqu'un  qui,  sans  en  avoir  le  titre,  en  fasse  les 
fonctions  et  en  ait  le  crédit.  M.  d'Argenson,  qui  a 
toute  la  confiance  du  roi ,  serait  bien  capable  d'avoir 
ces  vues  ,  d'autant  que  l'on  dit  qu'il  ne  vise  point  à  la 
place  de  chancelier  de  France.  Celle-ci  peut,  en  effet, 
devenir  vacante  tous  les  jours  par  la  mort  de  M.  d'A- 
guessean,  qui  a  plus  de  quatre-vingts  ans,  et  c'est, 
sans  difficulté ,  la  plus  grande  place  du  royaume  ;  mais 
elle  est  si  belle  et  si  grave  que  le  chancelier  n'approche 
du  roi  que  pour  les  conseils.  Il  ne  marche  qu'avec 
dignité  et  ne  mange  jamais  avec  le  roi  parce  qu'il  est 
de  robe.  Il  n'est  pas  non  plus  des  parties  de  voyage  ni 
des  petits  appartements  ;  au  lieu  que  la  place  de  mi- 
nistre est  bien  plus  propre  à  la  faveur  et  à  la  familia- 
rité. 

— 'M.  de  Bernage,  prévôt  des  marchands,  qui  est 
cousin  de  M.  le  comte  d'Argenson ,  est  continué  dans 
cette  place  pour  trois  ans,  ce  qui  sera  d'autant  plus 
avantageux  que  ,  suivant  les  projets,  la  Ville  fera  faire 
des  ouvrages  considérables  ,  dont  les  marchés  pro- 
duisent toujours  au  prévôt  des  marchands.  On  dit 
qu'il  a,  de  droit,  le  sou  pour  livre. 

—  Le  1G,  jour  de  Saint-Roch,  lendemain  de  la 
Vierge,  on  a  procédé,  comme  tous  les  ans,  à  l'élec- 
tion de  deux  nouveaux  échevins.  Cette  élection  n'est 
que  pour  la  forme  :  on  sait,  plus  de  quatre  ans  de- 


[AOUT  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  95 

vaut,  qui  seront  les  échevins  nommés,  dont  l'un  est 
officier  de  la  Ville,  conseiller  ou  quartinier,  et  l'autre 
un  bouigeois. 

On  mande,  pour  cet  effet,  quatre  notables  de  cha- 
cun des  seize  quartiers  de  Paris,  qui  vont  signer  un 
premier  procès-verbal  chez  le  quartinier  de  leur  quar- 
tier'. On  donne  à  chacun  une  livre  de  bougie,  et, 
par  le  procès-verbal,  il  leur  est  enjoint,  par  le  quarti- 
nier, d'attendre  le  jour  de  Saint-Roch,  et  de  se  tenir 
prêts,  chez  eux,  jusqu'à  midi  sonné.  Le  matin  de  ce 
jour-là,  on  les  tire  au  sort  à  l'Hôtel  de  Ville,  et  il  y  en 
a  deux  de  brûlés  des  quatre.  C'est  encore  de  forme , 
car  les  amis  des  échevins  et  des  quartiniers  sont  con- 
servés. Ensuite,  un  huissier  de  la  Ville,  dans  un  car- 
rosse ,  va  prendre  les  deux  notables  dans  chaque  quar- 
tier, ce  qui  fait  trente-deux,  lesquels  se  rendent  à 
l'Hôtel  de  Ville. 

Quand  tout  est  assemblé,  on  nomme  quatre  scru- 
tateurs pour  recevoir  les  billets  ou  bulletins  cachetés , 
que  le  quartinier  donne  à  ses  notables,  où  est  le  nom 
de  celui  qui  est  désigné  pour  être  échevin,  et  celui 
des  deux  qui  a  le  plus  de  voix  est  le  premier  échevin. 

'  On  donnait  le  nom  de  Quartinier  à  un  officier  royal  et  municipal  pré- 
])osé  à  l'un  des  quartiers  de  la  ville  de  Paris  pour  y  faire  exécuter  les 
oi'donnances  et  mandements  du  bureau  de  la  Ville,  et  y  exercer  certaines 
fonctions  de  police.  Ces  places  étaient,  dans  l'origine,  des  commissions  à 
vie.  Par  édit  du  mois  de  juillet  1681,  il  fut  créé  seize  offices  de  quarti- 
niers, auxquels  le  roi  attribua  le  titre  de  ses  conseillers,  répondant  aux 
seize  quartiers  entre  lesquels  la  ville  se  trouvait  alors  partagée.  Plus  tard, 
en  1702,  lors  de  la  nouvelle  division  en  vingt  quartiers,  il  fut  aussi  créé 
quatre  nouveaux  offices  de  quartiniers  ;  mais  les  anciens  en  obtinrent  la 
réunion  à  leur  compagnie  l'année  suivante.  En  conséquence,  il  continua 
à  n'y  avoir  que  seize  quartiniers  en  titre,  qui  eurent  chacun  leur  quar- 
tier suivant  l'ancienne  division . 


96  JOURNAL  [aodt  1749] 

Ordinairement,  c'est  un  officier  de  Ville  :  les  qiiarti- 
niers  s'arrangent ,  pour  cela ,  avec  le  prévôt  des  mar- 
chands. Le  premier  scrutateur  est  toujours  un  magis- 
trat ,  jeune  homme ,  qu'on  appelle  le  scrutateur  royal. 
C'est  lui  qui  porte  la  parole  devant  le  roi,  en  lui  pré- 
sentant les  échevins  ;  le  second  est  un  conseiller  de 
Ville,  le  troisième  un  quartinier  et  le  quatrième  un 
des  plus  notables  des  mandés. 

Il  y  a  ensuite  un  discours  du  prévôt  des  marchands 
et  un  du  procureur  du  roi.  Les  quatre  scrutateurs 
prêtent  serment  sur  le  crucifix,  entre  les  mains  du 
prévôt  des  marchands,  et  ensuite  le  scrutateur  royal 
prend  le  crucifix  et  reçoit  le  serment  de  tous  les  no- 
tables mandés  qui  donnent  leur  bulletin.  Quand  l'élec- 
tion est  faite,  on  ôte  ses  robes  et  l'on  se  met  à  une 
grande  table  longue ,  d'environ  cent  couverts ,  où  il 
y  a  toujours  un  magnifique  dîner,  et  chacun  des  con- 
viés a  devant  lui  une  belle  corbeille  de  confitures 
sèches  qu'il  emporte. 

Le  lendemain,  1 7,  on  se  rend  à  l'Hôtel  de  Ville  à  huit 
heures ,  où  l'on  déjeune.  Le  prévôt  des  marchands , 
les  deux  anciens  échevins,  le  procureur  du  roi,  des 
conseillers  et  quartiniers ,  avec  les  deux  nouveaux 
échevins  ,  montent  dans  des  carrosses  de  la  Ville  à 
quatre  et  à  six  chevaux.  Le  scrutateur  royal  mène  les 
trois  autres  scrutateurs  dans  son  carrosse ,  et  tout  cela 
part  pour  Versailles,  en  grand  cortège,  à  huit  ou  dix 
carrosses ,  accompagnés  d'officiers  et  gardes  de  la  Ville 
achevai.  Cela  arrive  à  Versailles  pour  l'heure  que  le 
roi  a  indiquée  pour  cette  cérémonie.  Ils  se  rendent 
d'abord  dans  une  grande  salle  par  bas,  que  l'on  dit 
être  la  salle  des  ambassadeurs.  Ils  vont  rendre  visite 


[AOUT  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  97 

au  gouverneur  de  Paris,  qui  est  logé  dans  le  château, 
et  ils  reviennent  dans  leur  salle ,  où  le  grand  maître 
des  cérémonies  vient  les  prendre  et  les  conduire  ,  avec 
le  gouverneur  de  Paris  à  leur  lêtC;,  au  cabinet  du  roi. 

Le  roi  est  au  fond ,  assis  dans  un  fauteuil ,  son  cha- 
peau sur  la  tête ,  entouré  de  ses  ministres,  cardinaux, 
évêques  et  seigneurs.  On  avance  vers  lui  avec  de 
grandes  révérences,  puis  toute  cette  bande,  prévôt 
des  marchands  et  autres,  se  mettent  un  genou  en  terre. 
Le  scrutateur  royal,  à  genoux,  fait  un  discours  au  roi, 
lui  remet  un  double  du  procès-verbal  d'élection,  et 
lui  présente  les  deux  nouveaux  échevins ,  lesquels 
prêtent  serment  entre  les  mains  du  roi  sur  la  formule 
qui  est  lue  par  le  secrétaire  d'État  de  Paris*;  après 
quoi  cette  bande  se  lève.  Le  roi  ne  dit  mot  et  reste 
couvert.  On  se  retire  à  reculons  jusqu'à  la  porte  ;  on 
fait  de  profondes  révérences ,  et  l'on  sort. 

On  va  de  même  chez  la  reine ,  laquelle  est  assise 
dans  un  fauteuil,  avec  toutes  les  mêmes  cérémo- 
nies ,  à  l'exception  du  discours  du  scrutateur  royal 
et  du  serment.  C'est  le  prévôt  des  marchands  qui  lui 
fait  un  petit  compliment ,  à  genoux ,  et  l'on  sort  en 
reculant. 

On  va  de  là  chez  M.  le  Dauphin  qui  est  assis  dans 
un  fauteuil,  couvert,  mais  qui  ôte  son  chapeau.  Le 
prévôt  des  marchands  lui  fait  un  petit  discours  d'une 
phrase  ,  auquel  il  répond  une  politesse.  Toute  la  bande 
reste  debout,  et,  après  une  profonde  révérence,  se 
retourne  pour  s'en  aller. 

•  C'était,  à  cette  époque,  le  comte  d'Argenson  qui  avait  Paris  et  toute 
l'Ile  de  France,  etc.,  sous  sa  direction,  comme  étant  chargé  du  départe- 
ment de  la  maison  du  roi,  etc. 

m  7 


98  JOURNAL  [août  1749] 

De  même  chez  madame  la  Dauphine.  Ensuite  chez 
Mesdames  de  Fiance ,  qui  reçoivent  la  présentation 
debout.  Il  n'y  a  plus  de  grand  maître  des  cérémonies, 
et  elles  répondent  chacune  un  remerciment  au  com- 
pliment du  prévôt  des  marchands. 

Comme  cette  cérémonie  est  longue  ,  quand  on 
est  sorti  du  château,  on  va,  dans  des  chaises  à  por- 
teur, à  l'hôtel  de  M.  le  gouverneur  de  Paris,  dans 
Versailles,  où  il  n'est  pas,  mais  où  il  fait  préparer  un 
rafraîchissement  de  langues,  biscuits  et  fruits.  En- 
suite ,  dans  les  chaises  à  porteur,  le  prévôt  des  mar- 
chands et  toute  la  Ville,  ce  qui  fait  environ  vingt 
personnes ,  vont  rendre  visite  dans  le  château  à  tous 
les  ministres  et  à  tous  ceux  qui  composent  le  conseil 
royal.  Après  quoi  la  Ville  remonte  dans  ses  carrosses 
et  revient  à  l'hôtel  de  ville ,  où  il  y  a  un  bon  dîner- 
souper,  et  les  quatre  scrutateurs  ont  encore  un  pré- 
sent de  bougies  ou  de  sucre  pour  les  remercier  de 
leur  peine. 

—  Dans  la  Gazette  du  23 ,  on  a  déclaré  que  le  roi 
a  déterminé  la  place  où  il  permet  à  la  Ville  de  lui  faire 
ériger  une  statue ,  entre  la  rue  de  Seine ,  le  carrefour 
Bussy,  la  rue  des  Grands-Augustins  et  le  quai.  Ce  n'est 
pas  dire,  cependant,  qu'on  prendra  absolument  tout  ce 
terrain ,  car  il  faudrait  abattre  le  collège  des  Quatre- 
Nations,  etc.,  ce  qui  ferait  un  furieux  fracas  dans  ce 
quartier,  mais  seulement  que  la  place  est  désignée 
dans  cet  espace  de  terrain.  Cela  est  si  vrai  que,  comme 
M.  le  prince  de  Conti  est  reçu  grand  prieur  de  France 
et  qu'il  a  pris  possession  du  Temple  ,  qui  est  le  grand 
prieuré,  et  qui  est  un  très-beau  palais,  le  roi  lui  fait 
vendre  l'hôtel  de  Conti  à  la  Ville  ,  pour  bâtir  un  hôtel 


il 


[aodt  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  99 

de  ville  magnifique  \  On  n'en  sait  pas  positivement 
le  prix,  mais  on  dit  seize  ou  dix -huit  cent  mille  livres, 
dont  moitié  pour  M.  le  prince  de  Conti,  pour  payer 
ses  dettes ,  et  l'autre  moitié  à  madame  la  duchesse 
de  Chartres,  sa  sœur. 

—  Le  26,  messieurs  les  ducs  de  Biron*,  colonel  du 
régiment  des  gardes,  et  de  Gramont',  ont  été  reçus 
ducs  et  pairs  au  parlement.  Tous  les  sergents  aux 
gardes  étaient  en  habit  dans  la  grand'chambre ,  et  il 
y  avait  M.  le  comte  de  Charolais  ainsi  que  dix  ou 
douze  ducs  et  pairs. 

—  Autre  nouvelle  à  quoi  on  ne  s'attendait  pas. 
Mercredi,  27,  M.  le  prévôt  des  marchands,  les  quatre 
échevins  et  le  procureur  du  roi ,  allèrent ,  à  cinq 
heures  du  matin,  au  magasin  de  l'Opéra,  mettre  le 
scellé  chez  le  sieur  Tréfontaine%  directeur  de  l'Opéra, 
qui  y  a  son  logement  ;  chez  le  sieur  Berthelin  de  Neu- 
ville ,  caissier,  et  ensuite  au  théâtre.  Le  roi  a  donné 
la  direction  de  l'Opéra  à  messieurs  de  Ville  ,  toujours 
sous  la  dépendance  du  secrétaire  d'État  de  Paris. 
On  a  fait  des  procès-verbaux  de  tout. 

—  Vendredi,  29,  le  prévôt  des  marchands  et  les 

*  L'hôtel  de  Confi  fut  effectivement  acheté  par  la  Ville,  en  1751,  mais 
on  ne  donna  pas  suite  au  projet  d'y  construire  un  nouvel  hôtel  de  ville. 
On  renonça  également  à  y  étahlir  la  comédie  française,  comme  cela  avait 
été  proposé.  L'hôtel  de  Conti  resta  sans  destination  jusqu'en  1758,  que  le 
garde-meuble  delà  couronne  y  fut  transféré.  Enfin,  en  1768,  cet  hôtel 
fut  démoli,  et  on  éleva,  sur  son  emplacement,  l'hôtel  des  monnaies  actuel. 

'  Louis-Antoine,  né  en  1701,  pair  par  démission  de  son  frère  Jean- 
Louis,  abbé  de  Moissac. 

*  Antoine-Antonin,  né  le  19  avril  1722. 

^  Les  sieurs  Tréfontaine  et  Saint-Germain  avaient  été  chargés  de  la  ré- 
gie de  l'Opéra  en  1747,  après  la  mort  du  sieur  Berger  qui  en  avait  eu  le 
privilège  en  1744. 


100  JOURNAL  [sept.  1749] 

quatre  éclievins  assistèrent  à  la  représentation  de 
l'Opéra,  dans  le  second  balcon  du  côté  du  roi'.  Au  banc 
de  derrière  étaient  le  procureur  du  roi,  le  greffier  et 
le  receveur.  M.  le  duc  de  Gèvres  était  dans  une  petite 
loge  du  théâtre  avec  M.  d'Argenson,  secrétaire  d'État. 

Le  public  paraît  content  de  ce  changement.  L'Opéra 
a  beaucoup  de  dettes  ^  et  de  pensions  qu'on  ne  payait 
point.  Les  acteurs  étaient  mal  payés,  aussi  bien  que 
les  fournisseurs,  de  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  ce 
spectacle.  Les  directeuis ,  qui  ne  cheiclient  qu  à  ga- 
gner, ménageaient  sur  tout,  et  ce  spectacle  aurait  sans 
doute  manqué  à  la  fin.  Au  lieu  que  la  Ville  ayant  cette 
direction  ,  tout  sera  en  règle  ,  et  l'on  travaillera  à 
mettre  ce  spectacle,  qui  doit  être  le  plus  beau  de  l'Eu- 
rope 5  à  sa  perfection  ,  même  à  bâtir  une  salle  de 
spectacle ,  car  il  est  honteux ,  pour  une  ville  comme 
Paris ,  que  la  salle  de  l'Opéra  y  soit  plus  petite  et 
moins  ornée  qu'aucune  de  celles  des  villes  de  l'Eu- 
rope. Ce  qu'il  y  aura  de  plus  difficile  pour  le  corps 
de  Ville,  sera  la  police  et  la  manutention  des  acteurs 
et  actrices ,  qui  sont  un  genre  de  peuple  très-embar- 
rassant à  mener. 

Septembre.  —  On  continue  de  travaillei'  à  force  au 
château  de  Bel-Air,  au-dessus  de  Sèvres  et  au-dessous 
de  Meudon.  Cela  ne  sera  qu'une  très-petile  maison 
de  plaisance,  ayant  une  très -belle  vue  et  dans  une  très- 
belle  situation.  Ce  bâtiment,  que  l'on  disait  être  pour 

'  On  croyait  que  cesecond  balcon  serait  affecté  à  la  Ville;  mais,  par  la 
suite,  ces  messieurs  ont  pris  une  petite  loge  aux  troisièmes,  de  celles  qui 
sont  louées  à  l'année.  [Note  de  Barbier.) 

*  A  la  mort  du  directeur  Berger,  les  dettes  de  l'Opéra  se  montaient  i\ 
quatre  ou  cinq  cent  mille  livres. 


[sept.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  101 

madame  la  marquise  de  Pompadour,  a  fait  un  peu 
crier  les  gens  qui  trouvent  à  redire  à  tout.  Mais  on  a 
bien  payé  les  teires  et  on  paye  bien  les  ouvriers.  Cette 
dépense  ne  fait  pas  grand  tort  à  l'Etat. 

— -Mercredi,  10,  le  roi  part  de  Versailles  pour  al- 
ler passer  quelques  jours  à  Crécy*,  chez  madame  la 
Marquise.  Il  va  de  là,  avec  nombre  de  favoris,  à  Na- 
varre ,  chez  le  duc  de  Bouillon ,  et  ensuite  au  Havre 
pour  voir  la  mer.  C'est  un  voyage  de  treize  à  quatorze 
jours,  qui  est  une  complaisance  du  roi  pour  madame  la 
Marquise  qui  n'a  jamais  vu  la  mer  ^  Cela  est  très-natu- 
rel et  ne  peut  être  critiqué  que  par  les  gens  de  mauvaise 
humeur.  M.  le  comte  de  Saint-Florentin  ,  secrétaire 
d'État,  est  du  voyage  comme  n'ayant  jamais  vu  la  mer. 

—  On  a  beaucoup  parlé  d'un  dessein  de  faire  payer 
aux  ecclésiastiques  le  vingtième  de  leurs  biens  et  de 
leurs  revenus,  ce  qui  avait  plusieurs  bons  objets.  Le 
premier,  de  connaître,  au  vrai,  en  quoi  consistent  les 
revenus  ecclésiastiques,  qui  font  une  partie  trop  consi- 
dérable des  biens  du  royaume.  Le  second,  de  les  faire 
contribuer,  comme  les  autres  sujets ,  aux  charges  de 
l'État,  ce  qui  serait  juste  :  d'autant  que,  par  leurs  dif- 
férents dons  gratuits,  pour  lesquels  même  ils  font  des 
emprunts,  ils  payent  peu  de  chose  en  comparaison 
des  autres.  Le  troisième,  de  soulager  le  bas  clergé  qui 

'  Nous  saisirons  cette  occasion  pour  rectifier  la  note  de  la  page  490  du 
tome  II  qui ,  développant  l'assertion  de  Barbier,  place  en  Brie  le  mar- 
quisat de  Crécy,  tandis  que  le  château  acheté  par  madame  de  Pompadour 
était  celui  de  Crécy-Couvé,  sur  la  rivière  de  Biaise,  à  11  kilomètres  au 
sud-ouest  de  Dreux,  et  ix  92  kilomètres  de  Paris.  Cette  terre  de  Crécy 
devint  plus  tard,  en  1757,  la  propriété  du  duc  de  Penthiévre. 

'  On  dit  que  cette  prétendue  complaisance  n'est  qu'un  prétexte  pour 
voir  l'état  de  la  marine  [Note  de  Barbier). 

III  r 


102  JOURNAL  [SEPT.  1749] 

est  opprimé  par  les  évéques.  Les  curés  de  tout  le 
royaume,  et  tous  les  petits  bénéficiers,  sont  accablés  de 
décimes  par  la  répartition  qui  se  fait  dans  chaque  dio- 
cèse, au  lieu  qu'ils  ne  payeraient ,  par  l'imposition  du 
vingtième,  qu'à  proportion  de  leur  revenu  effectif. 

—  On  a  parlé  aussi  d'un  édit  pour  ne  plus  recevoir 
de  novices  dans  les  communautés  qu'à  vingt-six  ans 
pour  les  hommes ,  et  à  vingt-deux  ans  pour  les  filles , 
ce  qui  est  conforme  aux  anciennes  ordonnances,  et 
diminuerait  bien  le  nombre  des  religieux  et  religieuses 
qui  s'engagent  par  mécontentement ,  paresse  ou  autre 
raison,  mais  sans  connaissance  de  cause,  à  quinze  ou 
seize  ans.  C'était  un  coup  de  politique,  attendu  la  di- 
minution de  l'espèce  dans  le  royaume  par  les  guerres, 
et,  de  plus  ,  par  le  luxe  qui  empêche  presque  tous  les 
gens  sensés  de  se  marier,  par  la  dépense  d'un  ménage, 
dans  toutes  sortes  de  conditions.  On  n'entend  plus 
parler,  non  plus,  de  cet  édit. 

—  Il  paraît,  cependant,  qu'on  n'a  pas  absolument 
abandonné  le  projet  de  réforme  sur  les  ecclésiastiques. 
Un  nouvel  édit  du  mois  d'août*,  enregistré  au  parle- 
ment le  2  de  ce  mois ,  défend  toutes  nouvelles  fonda- 
tions de  chapitres,  collèges,  séminaires,  de  toutes 
maisons  ou  communautés  religieuses,  et  de  tout  corps 
ecclésiastique,  à  peine  de  nullité,  sinon  par  per- 
mission expresse,  en  vertu  de  lettres  patentes;  dé- 
clare nuls  tous  les  établissements  faits  avant  l'année 
1666,  qui  n'ont  point  été  autorisés  par  des  lettres 
patentes  ;  défend  à  tous  les  gens  de  mainmorte 
d'acquérir,  posséder  ni  recevoir,  à  l'avenir,  aucuns 
fonds  de  terre ,  maisons ,  rentes  foncières  même  con- 

Cet  édit  est  l'un  des  plus  importants  du  règne  de  Louis  XV. 


[SEPT.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  103 

stituées  sur  particuliers,  sans  lettres  patentes,  etc.,  etc* 
Le  motif  de  cet  édit,  est  la  conservation  des  biens  dans 
les  familles  et  l'intérêt  des  seigneurs  dans  la  mou- 
vance desquels  pourraient  être  les  biens  donnés  aux 
gens  de  mainmorte  ou  acquis  par  eux. 

—  Jeudi ,  28 ,  madame  Victoire  ,  quatrième  fille  du 
roi,  revenue  depuis  quelque  temps  de  Fontevrault,  a 
fait  une  espèce  d'entrée  à  Paris ,  qu'elle  n'avait  jamais 
vu.  Elle  est  venue  à  Notre-Dame,  entendre  la  messe. 
Ses  trois  sœurs ,  madame  Infante ,  ducbesse  de  Parme , 
madame  Henriette  et  madame  Adélaïde,  étaient  du 
voyage  qui  leur  a  fait  une  partie  de  plaisir.  Mais, 
comme  elles  sont  déjà  venues  à  Paris ,  les  honneurs 
étaient  pour  madame  Victoire. 

Cette  jeune  princesse,  qui  a  seize  ans,  est  venue  la 
première,  seule,  dans  un  carrosse  du  roi,  avec  ses 
dames.  M.  le  duc  de  Gèvres,  avec  le  prévôt  des  mar- 
chands et  la  Ville ,  a  été  la  recevoir  au  bout  du  quai 
des  Tuileries ,  lui  a  fait  un  compliment  et  lui  a  pré- 
senté les  clefs  de  la  ville.  Quoique  les  terres  de  M.  le 
duc  de  Gèvres  soient  saisies  réellement,  ce  sei- 
gneur avait  un  train  magnifique,  à  son  ordinaire: 
quatre  ou  cinq  carrosses  à  six  chevaux,  des  pages  , 
ses  gardes ,  et  plus  de  soixante  personnes  de  livrée. 
La  princesse  est  venue  ainsi  à  Notre-Dame,  où  il  y 
avait  des  gardes  du  corps  et  des  Cent-Suisses.  Le  canon 
a  tiré.  M.  l'archevêque,  à  la  tête  du  clergé,  en  habits 
pontificaux ,  en  crosse  et  en  mitre ,  avec  la  croix ,  a 
été  la  recevoir  au  bas  de  la  nef,  et  l'a  conduite  dans 
le  chœur,  pour  faire  sa  prière,  ensuite  dans  la  cha- 
pelle de  la  Vierge  pour  y  entendre  une  messe  en  mu- 
sique, sans  violons  cependant.  Pendant  celle  cérémo- 


104  JOURNAL  [sept.  1749] 

nie,  les  trois  autres  princesses  sont  arrivées  ;  mais  l'ar- 
chevêque n'a  point  été  les  recevoir.  Après  la  messe, 
elles  sont  toutes  sorties ,  en  ordre  de  naissance.  Elles 
sont  remontées,  toutes  les  quatre,  dans  un  même  car- 
rosse et  ont  été  faire  une  prière  à  Sainte-Geneviève. 
De  là,  elles  sont  venues  au  palais  des  Tuileries,  où 
elles  ont  diné  avec  toutes  leurs  dames.  Il  y  avait  une 
table  de  vingt-cinq  couverts. 

Elles  se  sont  promenées  ensuite  dans  le  jardin  des 
Tuileries  où  il  y  avait  une  grande  affluence  de  monde 
pour  les  voir.  Au  soleil,  elles  étaient  comme  d'autres 
soleils.  Elles  étaient  toutes  les  quatre,  en  effet,  ma- 
gnifiquement vêtues  et  toutes  chargées  de  diamants 
et  pierreries  à  la  tête  ,  sur  l'estomac ,  les  épaules  et 
sur  leurs  robes.  Madame  Victoire  est  la  plusjoHe  des 
quatre;  elle  est  fort  grasse  et  très- formée  pour  son 
âge. 

Après  avoir  fait  plusieurs  tours  dans  le  jardin ,  elles 
sont  montées  en  carrosses,  sur  les  six  heures;  elles 
ont  fait  le  tour  des  places  des  Victoires  et  de  Ven- 
dôme ,  après  quoi  elles  ont  passé  par  le  Petit-Cours, 
qui  était  ouvert  *.  11  y  avait,  dans  toute  la  longueur, 
deux  files  de  carrosses  bourgeois  ou  de  remises  -  ran- 
gés pour  les  voir.  Mais  il  était  tard  ;  elles  n'avaient 
point  de  flambeaux ,  et  on  n'a  vu  passer  que  cinq 
carrosses  à  huit  chevaux  avec  des  gardes  et  la  suite. 

—  La  maison  du  roi  ne  l'a  pas  suivi  dans  son 
voyage  ,  et  il  n'avait  point  les  officiers  de  la  bouche  , 
mais  ceux  qui  lui  préparent  à  manger  à  Choisy.  Ce 

'  Le  Cours-la-Reine  (voir  tome  II,  page  399,  note  3).  Habituellement  les 
princes  du  sang  avaient  seuls  le  privilège  de  s'y  promener  en  voiture. 
'  Les  fiacres  n'y  entraient  pas.  [Note  de  Barbier.) 


[ocT.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  105 

sont  des  cuisiniers  et  officiers  de  Paris  qui  sont  choi- 
sis par  le  gouverneur  de  ce  château,  et  à  qui  on  donne 
cent  écus  au  plus  par  an,  pour  se  trouver  à  tous  les 
voyages  ;  ce  que  Ton  trouve  mal  par  deux  raisons.  La 
première ,  que  ces  extraordinaires  coûtent  infiniment, 
n'y  ayant  point  d'ordre  ,  ni  maîtres  d'hôtels ,  ni  con- 
trôleurs ,  ni  pourvoyeurs  ordinaires ,  et,  par  consé- 
quent, bien  du  pillage.  La  seconde,  qu'il  n'est  pas 
trop  séant  que  la  personne  du  roi  mange  autrement 
que  par  les  officiers  en  charge  de  sa  maison  ;  mais  cela 
est  plus  commode  ou  moins  embarrassant.  D'ailleurs, 
les  cuisiniers  ayant  charge  ne  sont  pas  trop  habiles  ; 
les  autres,  pour  les  extraordinaires ,  sont  les  plus  fins 
de  Paris. 

Octobre.  —  Le  roi  est  parti  pour  Fontainebleau  avec 
toute  sa  cour,  à  l'exception  de  madame  la  Dauphine 
qui  est  restée  à  Versailles  avec  M.  le  Dauphin  ,  parce 
que  si  elle  était  devenue  grosse,  il  aurait  fallu  qu'elle 
fût  restée  à  Fontainebleau  pour  ne  pas  risquer  le  mou- 
vement du  voyage. 

—  Pendant  le  séjour  de  Fontainebleau  ,  il  a  été 
question  du  bail  des  fermes  générales  qui  est  à  cent 
un  millions  et  quelques  cent  mille  livres  ;  elles  étaient 
auparavant  à  quatre-vingt-quinze  millions.  L'augmen- 
tation est  pour  se  rembourser,  par  les  fermiers  géné- 
raux, de  trente  millions  qu'ils  ont  prêtés  au  roi,  à 
raison  de  cinq  millions  par  an  pendant  chacune  des 
six  années  du  bail,  et  des  intérêts  à  proportion. 

Les  sous-fermes  ont  aussi  causé  de  grands  mou- 
vements par  le  nombre  considérable  de  prétendants , 
car  tout  le  monde  veut  faire  fortune ,  et  l'on  compte 
que  c'est  là  la  porte  la  plus  sûre.  Toutes  les  puissances 


106  JOURNAL  [DEC.  1749] 

de  la  cour  se  sont  intéressées  pour  leurs  créatures ,  et 
surtout  pour  en  tirer  des  pots-de-vin  ;  mais  beaucoup 
d'appelés  et  peu  d'élus.  Le  contrôleur  général  est 
roide ,  et  cette  liste  s'est  faite  secrètement  et  en  con- 
naissance de  cause.  Les  sous-fermes  ont  été  adjugées 
à  l'enchère  par  les  différentes  compagnies,  et  elles  ont 
aussi  augmenté.  On  dit  que  le  contrôleur  général 
s'est  informé,  par  des  faux  frères,  du  véritable  profit, 
tant  dans  les  fermes  générales  que  dans  les  sous- 
fermes.  On  ne  cherche  qu'à  augmenter  le  revenu  du 
roi.  Dieu  veuille  que  cela  soit  employé  utilement  et 
pour  le  bien  de  l'État. 

—  Le  sieur  Collin,  qui  a  quitté  sa  charge  de  procu- 
reur pour  se  livrer  aux  affaires  de  madame  de  Pom- 
padour*,  a  eu  quatre  ou  cinq  sous  d'intérêt  dans  les 
sous-fermes,  dont  madame  de  Pompadour  a  fait  les 
fonds.  Voilà  un  commencement  de  fortune  fort  hon- 
nête. Il  est  logé  dans  le  château  à  Versailles ,  et  a  tous 
les  agréments  possibles. 

Décembre.  —  M.  le  comte  de  Charolais  fait  encore 
des  siennes.  Il  a  quitté  madame  de  Courchamp, 
femme  du  maître  des  requêtes  et  mère  du  conseiller 
au  parlement,  qu'il  avait  enlevée  et  qu'il  tenait  enfer- 
mée depuis  nombre  d'années ,  comme  une  esclave , 
dans  une  petite  maison,  au  bas  de  Montmartre  ^  Ce 
prince  a  pris  du  goût  pour  une  madame  Breton,  veuve 
d'un  homme  d'affaires,  jolie  femme  de  vingt-deux  ans, 
riche  et  petite  maîtresse  de  Paris.  Son  mari  avait  été  at- 
taché à  la  maison  de  Condé  par  des  fermes ,  et  M.  Mé- 
nage, son  père,  homme  d'affaires  très-riche,  tient  aussi 

'  Voir  ci-dessus,  page  bb. 
*  Voir  tome  II,  page  301 . 


[DEC.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  107 

à  ferme  des  biens  de  M.  le  comte  de  Charolais.  Ce 
prince  a  fait  une  réception  marquée  à  madame  Breton, 
aux  dernières  fêtes  de  Chantilly,  à  la  prise  de  posses- 
sion de  M.  le  prince  deCondé,  et,  depuis  ce  temps,  il 
la  suit  partout,  aux  promenades  publiques  et  aux  spec- 
tacles ,  et  il  voudrait  avoir  accès  chez  elle.  Le  petit 
amour-propre  de  la  jeune  veuve  a  été  flatté  de  laisser 
entrevoir  cela  au  public,  en  se  montrant  partout,  sans 
néanmoins  aucun  dessein,  parce  que  Tesclavage  connu 
de  madame  de  Courchamp  n'est  pas  un  appât  sédui- 
sant pour  donner  envie  à  qui  que  ce  soit  de  lui  succéder. 

La  famille,  qui  s'est  aperçue  de  cette  poursuite,  en 
a  craint  les  conséquences ,  et  le  père  a  retiré  sa  fille 
dans  sa  maison.  Cette  femme  tient  aujourd'hui  à  quel- 
qu'un. M.  Ménage  est  frère  de  madame  de  Villemur,  de- 
puis peu  veuve  du  garde  du  trésor  royal  et  une  des 
plus  riches  veuves  de  Paris.  Il  est,  parla,  oncle  de  ma- 
dame la  comtesse  de  Saint-Séverin  d'Aragon,  femme 
du  ministre  d'État,  et  d'un  grand  seigneur;  grand-oncle 
de  madame  la  marquise  de  Chazeron ,  fille  du  marquis 
d'Yvetot  et  de  mademoiselle  de  Villemur,  aujourd'hui 
madame  de  Saint-Séverin  :  le  maïquis  de  Chazeron  est 
lieutenant  général  et  cordon  bleu  ;  sans  compter  des 
receveurs  généraux  des  finances,  des  conseillers  au 
parlement  et  autres  per.sonnes  faisant  figure. 

Le  père  gardant  sa  fille  chez  lui,  M.  le  comte  de 
Charolais  a  été  trouver  M.  le  contrôleur  général  pour 
le  prier  de  rayer  M.  Ménage  de  toutes  les  sous-fermes 
où  il  était.  Ce  ministre  lui  a  répondu,  avec  bien  du  res- 
pect, qu'il  n'en  était  pas  le  maître;  que  M.  Ménage  était 
grand  travailleur,  que  c'était  un  homme  utile  au  roi. 
M.  le  comte  de  Charolais  a  fait  dire  alors  à  M.  Ménage 


108  JOURNAL  [DEC.  1749] 

qu'il  se  tînt  chez  lui  un  tel  jour,  et  qu'il  avait  à  lui  par- 
ler. Il  l'a  fait  demander  à  sa  porte ,  l'a  fait  descendre 
dans  la  rue,  le  prince  n'étant  accompagné  de  qui  que 
ce  soit,  et  lui  a  dit  que  s'il  songeait  à  entrer  dans  quel- 
que sous-ferme  et  qu'il  n'amenât  pas  sa  fille  à  un 
bal  chez  le  prince  de  Condé,  il  aurait  affaire  à  lui. 
M.  Ménage  n'a  su  que  lui  répondre.  Il  a  été  saisi  de 
crainte  de  quelque  insulte  et  de  quelques  coups  de 
bâton.  On  a  mis  la  jeune  veuve  dans  un  couvent,  pour 
être  plus  en  sûreté,  et  on  a  cherché  à  la  marier.  Enfin 
elle  vient  d'épouser  M.  le  marquis  de  Monchi*,  fils  de 
madame  de  Monchi,  dame  d'honneur  de  feu  madame 
la  duchesse  deBerri,  qui  a  épousé,  en  secondes  noces, 
un  lieutenant  général^,  gouverneur  d'Aire  en  Flandre. 
M.  de  Monchi  est  parent  de  la  maison  de  Noailles,  de 
celle  de  La  Force;  c'est  un  homme  de  condition.  Ils 
sont  partis  de  Paris  pour  aller  se  marier  dans  le  gou- 
vernement du  beau-père,  et  doivent  revenir  le  20  de 
ce  mois.  Elle  sera  présentée  en  cour  et  au  roi,  comme 
femme  de  qualité,  dans  le  mois  de  janvier. 

—  On  a  dit  pour  bon  mot ,  que  madame  Breton 
était  allée  prendre  \e  petit- lait  eu  Flandre,  parce  que 
le  marquis  de  Monchi  est,  dit-on,  petit  et  laid.  On 
s'étonne  fort  de  ce  mariage  et  de  l'embarras  où  peut 
tomber  le  marquis  de  Monchi  après  les  bruits  qui  se 

*  Charles -Germain  de  Bournel ,  baron  de  Monchi,  de  Thiem— 
bronne,  etc.,  mestre  de  camp  de  cavalerie,  fils  de  Jean-Charles  de  Bour- 
nel, lieutenant  général,  maître  de  la  garde-robe  du  duc  de  Berri  ,  et  de 
Catherine  ,  nommée  dame  d'atour  de  la  duchesse  de  Berri,  en  1717.  Il 
mourut  le  1"^  mars  1732,  à  l'âge  de  trente  ans,  laissant  un  fils  de  son 
union  avec  madame  Le  Breton. 

*  N.  Ceberet,  nommé  gouverneur  d'Aire  en  1742,  et  qui  mourut  dans 
cette  ville  le  2S  avril  1736,  âgé  de  quatre-vingt-quatre  ans. 


[DEC.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  100 

sont  lépaudus,  et  en  cas  que  les  poursuites  du  prince 
continuent  \ 

—  Depuis  un  mois,  on  enlève  du  monde  dans  Paris, 
filles  et  garçons.  Cela  se  fait  à  la  chute  du  jour.  Un 
exempt  déguisé  et  trois  ou  quatre  hommes  se  saisis- 
sent principalement  de  filles,  comme  servantes  ou  filles 
qui  rôdent  dans  les  rues.  Ils  ont  un  fiacre  à  quelques 
pas  d'eux  où  on  les  met.  On  les  mène  cependant  chez 
le  commissaire  qui  a  les  ordres  de  la  police,  et  on  les 
conduit  à  la  prison  de  Saint-Martin  ^  ou  à  l'hôpital 
Saint-Louis  que  l'on  a  apparemment  préparé.  Ce  bruit 
s'est  répandu  dans  tous  les  quartiers  et  a  mis  l'alarme, 
en  sorte  que  les  servantes  n'osent  plus  trop  sortir  seu- 
les. On  dit  même  qu'on  a  pris  ainsi  quelques  filles 
d'artisans  et  de  bourgeois;  mais  je  ne  crois  pas  trop 
cela  ;  ou,  du  moins,  l'exempt  peut  avoir  dépassé  ses 
ordres,  ce  qui  serait  contre  le  droit  des  gens. 

il  est  vrai  que  la  giande  recrue  s'est  faite  par  des 
visites  de  nuit  des  commissaires  dans  tous  les  quar- 
tiers. On  a  enlevé  beaucoup  de  p dans  les  mauvais 

lieux;  de  filles  qui  viennent  à  Paris  pour  servir,  chez 
des  femmes  qui  logent,  et  des  domestiques  sans  con- 
dition ou  gens  sans  aveu,  dans  de  petites  auberges.  On 
a  pris  aussi  les  pauvres  dans  les  rues  ou  dans  les  mai- 
sons des  faubourgs  où  ils  se  retirent  ainsi  que  dans  les 
hôpitaux .  Cela  s'entend  des  jeunes  et  qui  se  portent  bien . 

L'objet  de  ces  recrues,  que  l'on  fait  apparemment 
de  même  sur  les  grands  chemins  pour  les  vagabonds, 

'  On  serait  porté  à  croire  que  le  prince  conserva,  au  moins,  de  la  ran- 
cune contre  M.  Ménage,  car  celui-ci,  qui  se  remaria  lui-même  avec  une 
demoiselle  de  Moulins,  en  1750,  fut  exilé  l'année  suivante  à  Pau. 

^  Cette  prison,  située  rue  Saint-Martin  au  coin  de  la  rue  du  Verlbois. 
était  plus  spécialement  alors  affectée  à  la  détention  des  filles  débauchées. 


110  JOURNAL  [DEC.  1749] 

et  dans  les  autres  villes  du  royaume,  est  pour  envoyer 
au  pays  de  Mississipi,  pour  peupler.  On  engage  aussi 
volontairement  toutes  sortes  d'ouvriers  à  qui  on  fait 
un  bon  parti. 

—  On  à  voulu  dire ,  dans  Paris,  que  tout  ce  monde 
que  l'on  prend  était  pour  envoyer  à  l'île  de  Tabago  ', 
que  le  roi  donnait  à  M.  le  maréchal  de  Saxe  pour  la  pos- 
séder en  souveraineté;  mais  c'est  un  conte  du  peuple. 

On  avait  déjà  envoyé  du  monde  pour  peupler  le  Mis- 
sissipi, en  1720^  et  même,  à  l'occasion  de  ces  enlève- 
ments, il  y  eut  une  émeute  dans  le  quartier  Saint-Martin 
des  Champs,  où  le  peuple  assomma  tous  les  archers. 

—  On  a  fait,  au  sujet  de  ces  enlèvements,  une  his- 
toire singulière.  On  a  pris  un  homme  qui  demandait 
l'aumône  ;  il  a  demandé  à  être  conduit  chez  un  com- 
missaire à  qui  il  a  déclaré  qu'il  n'était  point  mendiant 
de  profession,  qu'il  était  depuis  quinze  ans  le  domes- 
tique d'un  officier,  chevalier  de  Saint-Louis,  qui  avait 
mangé  son  bien  au  service  du  roi  et  qui  avait  été  ré- 
formé dans  la  dernière  réforme  :  que  cet  officier  et  le 
domestique  ayant  vendu  tout  ce  qu'ils  avaient  à  me- 
sure, pour  vivre,  et  n'ayant  plus  de  quoi  avoir  du  pain, 
il  n'avait  pas  voulu  abandonner  son  maître  et  lui  avait 
offert  de  demander  l'aumône  dans  les  rues,  ce  que 
l'officier  ne  pouvait  pas  faire,  pour  subsister.  Le  com- 
missaire, pénétré  de  ce  récit,  se  fit  conduire  chez  l'of- 

'  Ile  des  Antilles,  au  nord  de  la  Trinité.  Le  maréchal  de  Saxe  l'avait, 
en  effet,  obtenu  de  Louis  XV;  mais  l'Angleterre  et  la  Hollande  s'oppo- 
sèrent à  ce  qu'il  y  fit  un  établissement. 

®  Duclos,  Mémoires  secrets,  etc.,  tome II,  page  166.  —  Des  enlèvements 
du  même  genre  avaient  également  été  l'occasion  de  troubles,  en  1663.  Le 
parlement,  par  un  arrêt  du  18  avril,  fit  défense  d'entreprendre  sur  la  li- 
berté des  sujets  du  roi,  etc.Félibien,  Histoire  de  Paris,  tome  II,  page  14:87. 


[nÉc.  1749]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  111 

ficier  pour  savoir  la  vérité.  Le  tout  était  vrai  :  l'ofificier 
était  sur  un  grabat,  avec  de  la  paille;  il  lui  dit  que  son 
laquais,  la  veille,  lui  avait  apporté,  de  son  aumône, 
quatre  sous  qui  était  tout  ce  qu'il  avait  :  que  sans  son 
secours  il  serait  mort  de  faim.  Le  commissaire  alla 
rendre  compte  de  ce  fait  à  M.  Berryer  (|ui  a  été  en  ren- 
dre compte  au  roi.  On  a  été  tellement  touché  de  l'at- 
tachement et  du  zèle  de  ce  domestique ,  chose  très- 
rare,  qu'on  dit  que  le  roi  a  donné  une  pension  à  l'of- 
ficier, réversible,  après  sa  mort,  au  domestique. 

—  Autre  histoire.  Pendant  le  voyage  de  Fontaine- 
bleau du  mois  dernier^, madame  laDauphine  est  restée 
à  Versailles  pour  éviter  le  mouvement  du  retour  en 
cas  quelle  devînt  grosse.  M.  le  Dauphin  et  elle  étant 
un  jour  à  rire  et  à  badiner  dans  leur  appartement,  en 
présence  de  leurs  officiers,  M.  le  Dauphin  lui  dit  que 
puisqu'elle  ne  faisait  point  d'enfants  il  voulait  en  choi- 
sir un  pour  en  prendre  soin,  et  qu'il  voulait  prendre 
une  fille,  La  princesse  dit  qu'elle  en  ferait  autant,  mais 
qu'elle  choisirait  un  garçon.  En  faisant  celte  conver- 
sation ,  le  Dauphin  se  promenait  dans  ses  apparte- 
ments qui  sont  par  bas  du  château,  et  il  vit,  au-dessous 
de  ses  fenêtres,  une  femme  qui  faisait  prendre  l'air, 
dans  le  jardin ,  à  cinq  enfants  de  quatre  à  cinq  ans. 
C'était  la  femme  d'un  petit  menuisier  de  Versailles, 
soit  qu'elle  fût  mère  de  tous  ces  enfants,  soit  qu'elle 
les  eût  pour  les  sevrer.  M.  le  Dauphin  dit  en  riant  : 
«  Il  n'est  pas  besoin  d'aller  plus  loin  :  voici  mon  affaire 
toute  trouvée,  »  et  il  désigna  une  petite,  du  nombre 
des  enfants,  qu'il  donna  ordre  de  lui  amener.  Cet  ordre 
fut  exécuté,  et  on  introduisit  cette  petite  fille  qui  était 

'  Le  roi  n'était  revenu  de  Fontainebleau  que  le  16  novembre. 


112  JOURNAL  [DEC.  1749] 

très-crottée  et  très-sale.  On  la  regarda  bien,  elle  était 
assez  gentille  et  M,  le  Dauphin  donna  ordre  à  sa  nour- 
rice, qui  est  première  femme  de  chambre  de  madame 
la  Dauphine,  de  la  faire  décrasser.  Il  ajouta  :  «  Je  lui  fe- 
rai faire  ime  généalogie  ;  ce  n'est  pas  la  première  enfant 
dans  la  pauvreté  qui  ait  une  extraction  :  j'en  aurai  soin 
et  ne  l'aura  pas  qui  voudra.  »  Il  s'agissait  de  lui  donner 
un  nom,  et  il  Ta  nomma  mademoiselle  de  Tourneville. 

Tout  cela  a  été  exécuté.  La  petite  fille  a  été  bien 
décrassée  et  bien  habillée,  et,  après  être  restée  quel- 
ques jours  à  Versailles ,  elle  a  été  menée  au  couvent 
des  Ursulines ,  à  Saint-Germain-en-Laye ,  pour  y  être 
élevée  et  y  avoir  toutes  sortes  de  maîtres.  M.  le  Dau- 
phin et  madame  la  Dauphine  ont  envoyé  et  envoient 
exactement  à  Saint-Germain  savoir  de  ses  nouvelles. 
Toutes  les  dames  et  seigneurs  de  leur  cour  vont  aussi 
voir  mademoiselle  de  Tourneville,  en  rendent  compte 
et  en  parlent,  pour  faire  plaisir  au  prince. 

— ■  Au  surplus  toutes  choses  sont  dans  le  même  état 
à  la  fin  de  cette  année.  M.  de  Maurepas  est  en  bonne 
santé,  mais  il  est  toujours  dans  la  ville  de  Bourges,  où, 
en  faisant  bonne  mine,  il  doit  s'ennuyer  cruellement. 
On  est  persuadé  qu'il  ne  reviendra  jamais  en  place  et 
en  cour*.  On  ne  parle  plus  de  lui,  et  on  s'accoutume  à 
s'en  passer  :  on  sait  que  le  roi  ne  revient  pas.  On  voit 
l'exemple  de  M.  le  duc  de  La  Rochefoucault  ",  qui  est 
toujours  relégué  dans  sa  terre  de  Liancourt,  aussi  bien 
quele  ducde  Cliâlillon^,  qui  est  toujours  dans  ses  terres. 

'  On  sait  qu'il  ne  sortit,  en  effet,  de  sa  disgrâce  qu'à  l'avéuement  de 
Louis  XVI  au  trône. 

*  Voir  tome  II,  page  42  i. 

*  Voir  tome  II,  page  413. 


[jiNV.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  H3 

ANNÉE  1750. 

Janvier'.  —  Histoire  singulière  !  Le  jour  de  Saint- 
Etienne  dernier,  fête  de  Noël  et  de  la  paroisse  Saint- 
Etienne  du  Mont ,  pendant  la  messe ,  se  présente  une 
fille  de  dix-sept  à  dix-huit  ans ,  assez  jolie  ,  ou ,  pour 
mieux  dire,  ni  laide  ni  jolie,  passablement  habillée 
d'une  grisette  '  de  soie  avec  coiffe  et  manteiet,  et 
chaussée  en  souliers  blancs  qui  n'étaient  nullement 
crottés  ,  fait  intéressant.  Elle  s'avance  dans  l'église  et 
se  trouve  par  hasard ,  ou  autrement ,  à  côté  de  deux 
lingères  de  la  paroisse,  filles  très-dévotes.  Cette  jeune 
fille  ne  se  met  point  à  genoux;  mais  elle  demande 
naïvement  à  une  de  ses  voisines  quel  est  et  que  fait 
cet  homme  rouge  qu'elle  voit.  Or,  cet  homme  rouge 
était  le  prêtre.  On  lui  dit  que  c'est  le  prêtre  qui 
dit  la  messe.  Elle  demande  ce  que  c'est  que  la 
messe.  Cette  réponse  devint  un  cas  sérieux  :  les  dé- 
votes l'entourèrent  et  la  questionnèrent.  Elle  leur  dit 
qu'elle  avait  été  enfermée  toute  sa  vie  dans  une  mai- 
son ;  qu'elle  en  avait  trouvé,  par  hasard,  la  porte  ou- 
verte, qu'elle  s'était  évadée  ;  qu'après  avoir  marché, 
elle  avait  vu  bien  du  monde  dans  cet  endroit,  et 
qu'elle  y  était  entrée. 

Ces  lingères  trouvant  cette  aventure  singulière,  con- 
duisirent cette  fille  chez  les  sœurs  de  la  charité  de  la 
paroisse.  On  avertit  ensuite  le  curé  et  même  un  com- 
missaire ,  qui  vinrent  interroger  cette  fille.  Celle-ci 
leur  répondit  qu'elle  ne  pourrait  pas  reconnaître  la 

*  HaLits  de  petite  étoffe  grise,  appelés  ainsi  du  nom  de  l'étoffe. 
III  8 


114  JOURNAL  "  [JANV   1750] 

maison  d'où  elle  était  sortie,  ni  le  chemin  qu'elle  avait 
fait;  qu'elle  était  dans  cette  maison  avec  son  papa,  sa 
grande  sœur  et  une  bonne  ;  que  son  papa  ne  la  lais- 
sait point  sortir  de  sa  chambre;  qu'il  la  maltraitait 
quelquefois;  qu'elle  ne  voyait  de  sa  chambre  que  des 
arbres  ;  qu'elle  n'avait  jamais  vu  ni  parlé  à  aucun 
homme  ;  que  de  sa  fenêtre  elle  voyait  seulement  un 
jardinier  ;  que  son  papa  n'avait  qu'un  lit  pour  lui  et 
sa  grande  sœur  ;  qu'elle  avait  entendu  dire  à  son  père 
qu'il  tuerait  sa  grande  sœur  et  qu'il  l'épouserait  après  ; 
qu'elle  se  ressouvenait  être  venue  dans  un  coche ,  à 
l'âge  de  quatre  ans,  et  avoir  été  conduite  dans  cette 
maison.  Sur  ce  qu'on  lui  demanda  en  lui  montrant 
une  montre  et  une  épée  ,  si  elle  savait  ce  que  c'était , 
elle  dit  que  oui ,  parce  que  son  papa  en  avait  beau- 
coup dans  sa  chambre  ;  qu'il  ne  sortait  guère  dans  la 
journée;  qu'il  était  quelquefois  en  noir  et  d'autres  fois 
en  habit  galonné  ;  qu'elle  ne  savait  pas  écrire;  qu'elle 
chantait  des  chansons  et  qu'elle  lisait  des  romans  avec 
sa  grande  sœur.  Toutes  ces  réponses  ont  été  faites  à 
différents  temps,  sur  toutes  les  questions  qu'on  lui 
faisait,  parce  que  cette  nouvelle  s'étant  répandue  dans 
les  quartiers ,  plusieurs  dames  et  hommes  de  la  pa- 
roisse ont  eu  la  curiosité  d'aller  voir  et  de  faire  causer 
cette  fille,  chez  les  sœurs  de  la  charité. 

Comme  ses  souliers  blancs  étaient  très-nets  ,  on 
soupçonnait  qu'elle  devait  venir  du  faubourg  Saint- 
Marceau  ;  que  ce  prétendu  papa  était  quelque  fameux 
voleur  caché  qui  ne  laissait  sortir  personne  de  sa  mai- 
son ;  qui  couchait  avec  la  grande  sœur,  et  qui  devait  en 
faire  autant  avec  celle-ci  qui  ne  savait  point  le  nom 
de  son  papa.  Cela  a  donné  lieu  à  bien  des  recherches. 


[JANV.  1750]  DE  E.  J.  F.   BARBIER.  115 

Enfin  ,  cette  aventure  a  duré  huit  jours.  Le  lieute- 
nant général  de  police  ne  s'en  est  point  mêlé,  parce 
qu'on  dit  que  cela  avait  été  porté  d'abord  à  M.  le 
procureur  général  :  le  curé  de  Saint-Etienne  en  ren- 
dait compte  seulement  au  lieutenant  général  de  police. 
Mais,  pendant  huit  jours,  la  maison  des  sœurs  de  la 
charité  n'a  pas  désempli  de  monde  de  toute  espèce. 
Cela  a  fait  une  histoire  dans  tout  Paris  ;  les  hommes 
et  les  femmes  de  condition  y  venaient,  jusqu'aux 
princesses  du  sang  :  madame  la  comtesse  de  Charo- 
lais  et  mademoiselle  de  Sens.  Chacun  lui  faisait  des 
questions  sur  ce  qu'on  pouvait  imaginer  ;  elle  y  ré- 
pondait avec  la  même  ingénuité  et  présence  d'esprit , 
et  on  lui  faisait  des  charités ,  de  manière  qu'elle  reçut 
plus  de  mille  livres  dans  cette  huitaine. 

Enfin,  cette  fille  s'étant  familiarisée  dans  cette  mai- 
son des  sœurs  de  la  charité ,  elle  montait  et  descen- 
dait librement.  Il  y  avait  un  porteur  d'eau  dans  celte 
maison  avec  qui  elle  avait  fait  connaissance,  et  qu'elle 
avait  gagné.  Elle  avait  trouvé  le  moyen  d'écrire.  On 
a  découvert  une  lettre  qu'elle  avait  donnée  à  ce  porteur 
d'eau,  adressée  à  son  véritable  père,  à  qui  elle  envoyait 
quelque  argent,  et  à  qui  elle  mandait  que,  si  cela  con- 
tinuait, elle  serait  en  état  de  le  secourir.  On  a  su ,  par 
là,  qu'elle  était  fille  d'un  nommé  Le  Mire,  un  pauvre  ou- 
vrier du  côté  du  palais.  On  dit  même  qu'elle  était  coif- 
feuse; qu'elle  avait  été  dans  une  boutique,  contre  le 
palais,  et  qu'un  jeune  homme,  qui  était  venu  là  par  cu- 
riosité ,  l'avait  reconnue.  On  a  reconnu  la  supercherie 
et  la  fourberie  de  cette  jeune  personne ,  qui  espérait 
peut-être  que  M.  le  duc  d'Orléans  lui  ferait  une  pen- 
sion ;  mais  il  n'en  a  pas  été  question.  Car  il  n'y  a  pas  de 


116  JOURNAL  [JANV.  1760] 

contes  qu'elle  n'ait  fait,  jusqu'à  dire  que,  la  veille,  elle 
avait  vu  une  grande  femme  blanche  qui  lui  avait  con- 
seillé de  sortir  de  la  maison  où  elle  était  et  qu'elle  en 
trouverait  le  moyen  ;  en  sorte  que  cela  mettait  du 
merveilleux  dans  l'histoire. 

Cette  aventure ,  dont  presque  tout  Paris  a  été  la 
dupe  et  qui  a  donné  lieu  à  bien  des  discours ,  a  fini 
par  faire  mettre  cette  fille  dans  les  prisons  de  Saint- 
Martin  \  Il  a  été  quelque  temps  incertain  si  on  ne  la 
mettrait  pas  à  l'HôpitaPpour  avoir  ainsi  trompé  tout 
le  public  ;  mais  enfin ,  grâce  à  des  recommandations 
des  personnes  qui  l'avaient  vue,  mademoiselle  l.e  Mire 
a  été  envoyée  dans  la  maison  des  filles  pénitentes  de 
la  ville  de  Saumur,  où  le  roi  paye  apparemment  sa 
pension.  La  hardiesse  et  la  présence  d'esprit  de  cette 
fille  sont  fort  singulières. 

—  La  grossesse  de  madame  la  Dauphine,  qui  garde 
la  chambre  depuis  très-longtemps  ,  se  confirme  tou- 
jours. Elle  doit  être  grosse  à  présent  de  deux  mois,  ce 
qui  cause  une  très-grande  joie  à  la  cour  et  à  la  ville. 
Si  c'était  un  garçon  qui  vînt  à  bien  ,  quelles  réjouis- 
sances dans  ce  pays-ci  ! 

—  On  a  débité,  cette  année,  un  almanach  généalo- 
gique des  maisons  souveraines  et  des  principales  mai- 
sons de  France  ^,  fait  par  l'abbé  Lenglet ,  homme  de 
lettres  et  de  réputation ,  avec  approbation  d'un  cen- 

'  Cette  prison,  qui  dépendait  du  prieuré  de  Saint-Martin  des  Champs, 
était  située  à  l'angle  de  la  rue  Saint-Martin  et  de  la  rue  du  Vertbois.  Il  en 
subsiste  encore  une  tour  où  est  luie  fontaine. 

*  La  Salpêtrière.  Voir  tome  II,  page  82,  note  i. 

^  Calendrier  hhtoi'îqiie  pour  Tannée  1750,  ou  l'on  trouve  la  généalogie  de 
tous  les  princes  de  l'Europe.  Paris,  1750,  in-12. 


[JANV.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  117 

seur  de  la  chancellerie  et  permission  pour  l'impres- 
sion. 

Par  arrêt  du  conseil*,  cet  almanacli  a  été  supprimé, 
et  l'abbé  Lenglet  et  le  libraire-imprimeur  ont  été  mis 
à  la  Bastille.  L'imprimeur  n'y  est  resté  que  huit  jours  ; 
l'abbé  Lenglet  y  est  encore.  Il  aurait  été  plus  naturel 
et  plus  juste  d'y  faire  mettre  le  censeur,  qui  est  l'abbé 
Sallier,  homme  très-distingué.  Cela  a  été  fait  sur  les 
plaintes  et  pour  satisfaire  l'ambassadeur  d'Angleterre. 
C'est  à  l'occasion  de  l'article  sur  la  maison  des 
Stuarts.  L'abbé  Lenglet  ne  s'est  pas  contenté  de  rap- 
peler la  très-grande  ancienneté  de  cette  maison  ;  il 
dit  que  le  royaume  d'Angleterre  appartient  à  cette 
maison  de  droit ,  et  qu'il  a  été  usurpé  par  les  princes 
de  la  maison  de  Brunswick-Hano\re  ;  c'est-à-dire  par 
le  père  du  roi  régnant  actuellement.  Il  dit  encore  que 
le  prince  Edouard  a  donné  des  preuves  d'une  grande 
bravoure  et  d'une  grande  fermeté,  et  qu'il  a  toutes 
les  qualités  requises  pour  faire  un  grand  roi.  Tout 
ceci  est  connu  de  tout  le  monde  ;  mais  il  ajoute  en- 
suite, par  réflexion  de  lui-même,  que  les  Anglais  ne 
seront  jamais  heureux  et  tranquilles  qu'ils  n'aient  re- 
mis sur  le  trône  leurs  véritables  et  légitimes  souve- 
rains. Or,  cette  réflexion  et  cette  espèce  de  conseil 
qu'il  donne  aux  Anglais  est  naïf  et  trop  hasardé  ,  sur- 
tout le  lendemain,  pour  ainsi  dire,  d'un  traité  de 
paix  avec  l'Angleterre. 

—  A  propos  de  cela  ,  je  suis  étonné  que  l'ambassa- 
deur d'Angleterre  ne  se  soit  pas  plaint  de  la  manière 

•  Arrêt  du  conseil  d'Etat  du  roi,  du  3  janvier,  qui  ordonne  la  sup- 
pression du  Calendrier  fiistorique  et  du  Calendrier  des  princes  et  de  la  no-^ 
blesse  pour  l'année  1 750. 


118  JOURNAL  [JANV.  1750] 

dont  on  s'explique,  dans  le  détail  des  États  de  l'Eu- 
rope ,  dans  notre  petit  aimanach  ,  appelé  Collombat  ', 
et  surtout  dans  \ Aimanach  royal  de  Paris.  L'article 
de  la  Grande-Bretagne  est  court.   Il  y  a  uniquement  . 
Georges-Auguste,  roi  d'Angleterre,  i'ojez  Électeur  de 
Hanovre  ;  Jacques  Stuart,  chevalier  de  Saint-Georges, 
fils  de   Jacques  second ,  roi  d'Angleterre  ;   Charles- 
Edouard,  etc.,  fils  aine  du  chevalier  de  Saint-Georges, 
et  Henri-Benoit,  etc.,  second  fils  du  chevalier  de 
Saint-Georges,  cardinal  en  1747.  Voilà  tout  l'article 
d'Angleterre,  et  c'est  à  l'article  de  Hanovre,  qu'après 
Georges-Auguste ,  duc  de  Brunswick ,  électeur  de  Ha- 
novre et  roi  d'Angleterre  ,  on  nomme  toute  sa  famille, 
en  sorte  qu'il  paraîtrait,  à  l'article  de  la  Grande-Bre- 
tagne, qu'on  ne  parlerait  du  roi  d'Angleterre  que  comme 
d'un  simple  usufruitier,  et  ensuite  des  princes  de  la  mai- 
son de  Stuart  comme  ayant  droit  à  la  couronne.  Cepen- 
dant, il  y  a  apparence  que,  dans  le  dernier  traité  de  paix, 
la  France  a  été  obligée  de  reconnaître  le  roi  d'Angleterre 
et  tous   ses  enfants  pour  légitimes  souverains  de  la 
Grande-Bretagne ,  auquel  cas  toute  la  famille  royale 
devrait  être  placée  à  cet  article.  Il  y  a,  sur  cela,  quelque 
raison  de  politique,  car  \ Aimanach  rojal^  pour  ce  qui 
regarde  les  puissances  étrangères ,  doit  être  examiné 
par  le  ministre  des  affaires  étrangères  l 

'  Ainsi  appelé  du  nom  du  libraire  qui  en  était  éditeur.  Son  véritable 
titre  était  :  Le  Calendrier  de  la  cour,  etc.,  avec  la  naissance  des  rois,  reines, 
princes  et  princesses,  imprimé  pour  la  famille  royale  et  la  maison  de  Sa  Majesté. 
Paris,  J.  F.  Collombat,  17b0,  petit  in-12,  avec  pri^lége 

*  Cette  rédaction  ne  subit  aucune  modification  jusqu'à  la  mort  de 
Georges-Auguste  ;  c'est  seulement  après  l'avènement  de  son  petit-fils  Geor_ 
ges-Guillaume-Frédéric,  proclamé  roi  le  26  octobre  1760,  sous  le  nom  de 
Georges  III,  qu'on  trouve   àînnsV Aimanach  royal  de  1761,  l'indication 


[JANV.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  119 

—  A  regard  du  pauvre  prince  Edouard,  qui  fait 
l'admiralion  et  la  curiosité  de  toute  l'Europe ,  il  n'en 
est  plus  parlé  dans  aucune  Gazette;  ii  n'est  ni  à  Rome 
ni  à  Avignon,  et  l'on  ignore  absolument  où  il  peut 
être.  Quelque  incognito  qu'il  garde,  ce  silence  et  ce 
secret,  pour  un  prince  de  cette  importance,  sont  fort 
singuliers. 

—  ïl  est  mort,  ces  jours-ci,  à  soixante  ans  environ, 
un  homme  rare  et  extraordinaire  dans  son  état , 
M.  Potier,  procureur  au  Châtelet,  dont  l'étude, 
comme  procureur,  était  ordinaire  ;  mais  c'était  un 
homme  d'un  si  bon  sens  et  si  consommé  dans  toutes 
les  affaires  de  famille,  comme  partages,  comptes,  etc., 
qu'il  avait  place,  avec  les  avocats,  dans  tous  les  plus 
grands  conseils  de  Paris  ,  princes ,  ducs  et  autres 
grands  seigneurs ,  comme  consultant.  Il  n'arrivait 
rien,  dans  les  grandes  maisons,  qu'on  ne  consultât 
M.  Potier  :  c'était  l'homme  à  la  mode.  Il  laisse  un 
fils  unique  et  quatre  cent  mille  livres  de  bien ,  à  ce 
qu'on  dit. 

Si  Collin,  qui  s'est  attaché  à  madame  la  marquise 
de  Pompadour,  pour  être  à  la  tête  de  toutes  ses  af- 
faires, et  qui  a  un  logement  dans  le  château  de  Ver- 
sailles et  dans  l'appartement  ou  logement  de  madame 
la  Marquise,  n'avait  pas  quitté  sa  charge  de  procu- 
reur au  Châtelet ,  il  aurait  pu  espérer  de  remplacer 
en  partie  et,  peu  à  peu,  M.  Potier,  quoique  moins  ha- 
bile que  lui.  Mais  madame  de  Pompadour  lui  ayant  fait 
avoir  un  intérêt  considérable  dans  plusieurs  sous-fer- 

des  membres  de  la  maison  de  Hanovre  à  V  article  Angleterre.  Jacques  Stuart 
et  ses  fils  viennent  ensuite  immédiatement  après  ceux-ci. 


120  JOURNAL  [fév.  1750] 

mes,  sa  fortune  sera  plus  rapide  et  plus  grande  qu'avec 
les  conseils  de  Paris  et  moins  pénible. 

Février.  —  Le  prince  de  Condé  est  entièrement  ré- 
tabli de  sa  petite  vérole.  C'est  une  tête  chère. 

—  On  tient  les  États  dans  la  province  de  Langue- 
doc, où  est  M.  le  maréchal  duc  de  Richelieu  ,  com- 
mandant de  la  province.  Il  y  a  grands  débats  pour  le 
vingtième  denier  que  M.  le  contrôleur  général  vou- 
drait faire  lever  en  nature  dans  tout  le  royaume.  Les 
pays  d'États  n'ont  payé  le  dixième  que  par  abonne- 
ment, et  ils  prétendent  se  maintenir  dans  leurs  droits. 
Le  contrôleur  général  paraît  vouloir  persister  dans 
son  projet,  et  il  est  entier. 

—  A  l'égard  du  clergé,  on  s'attend  à  de  grands 
débats  dans  l'assemblée  qui  se  tiendra  ici  dans  quel- 
que temps.  M.  le  cardinal  de  La  Rochefoucaull  est 
nommé  par  le  roi  pour  y  présider.  Il  a  demandé  au 
roi  la  grâce  de  travailler  à  ce  sujet  avec  lui  directe- 
ment, et  de  ne  point  passer  par  ses  ministres;  ce  qui 
lui  a  été  accordé.  Le  clergé  ne  veut  point  donner  de 
déclaration  des  biens  qu'il  possède. 

— '  M.  de  Monthulé,  conseiller  au  parlement,  fils  de 
M.  de  Monthulé,  conseiller  de  grand'chambre  et  chef 
du  conseil  de  madame  la  princesse  de  Conti,  a  épousé, 
ces  jours  gras,  la  fille  de  M.  Haudry  ,  fermier  général, 
avec  quatre  cent  mille  livres  de  dot.  Mais  ce  M.  Hau- 
dry, qui  est  parvenu  par  son  grand  travail,  a  un  frère 
boulanger  dans  le  faubourg  Saint-Antoine,  lequel  a 
nombre  d'enfants.  C'est  se  jeter  avec  un  oncle  et  des 
cousins  germains  bien  bas  pour  un  peu  plus  d'argent.  Le 
marié  est  arrière-petit-fils  d'un  procureur  au  parlement, 
dont  j'ai  vu  le  fils  conseiller  aux  requêtes  du  palais. 


[FÉv.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  121 

—  Mademoiselle  de  Moras  dont  il  a  été  tant  parlé  ', 
qui  a  été  enlevée  par  M.  de  Courbon  à  l'âge  de  quatorze 
ans,  et  mariée  avec  lui  par  un  prêtre  qui  avait  été  ga- 
gné, vient  de  se  marier  ces  jours  gras. 

M.  de  Courbon  s'est  enfui  et  a  été  condamné  à  mort. 
Mademoiselle  de  Moras  a  été  déshéritée  par  sa  mère  , 
dont  on  prétendait  que  M.  de  Courbon  était  l'amant.  Le 
testament  de  madame  de  Moras  a  été  confirmé,  assez  in- 
justement parce  qu'une  fille  subornée  à  quatorze  ans 
n'a  point  de  consentement  et  n'est  pas  bien  coupable. 
M.  de  Courbon  est  mort  et  elle  est  restée  comme  veuve  : 
elle  est  aussi  restée  dans  un  couvent  jusqu'à  sa  majorité. 
Elle  a  deux  frères,  l'un  maître  des  requêtes  et  l'autre 
conseiller  au  parlement,  fort  riches.  Nonobstant  l'exhé- 
rédation  de  sa  mère,  elle  a,  dit-on,  trente  mille  livres 
de  rente;  mais,  avec  toutes  ses  histoires,  elle  aurait  eu 
peine  à  trouver  un  parti  sortable  pour  le  bien. 

Mademoiselle  de  Moras,  à  l'insu  de  toute  sa  famille, 
comme  maîtresse  de  ses  droits,  a  épousé  M.  le  cheva- 
lier de  Beauchamp,  qui  était  chevalier  de  Malte  et  qui 
est  de  la  maison  de  Choiseul.  Ce  chevalier  n'avait  que 
trois  cents  livres  de  rente.  Il  avait  gagné,  en  Italie,  trente 
mille  livres  au  jeu  ;  il  en  a  sacrifié  quinze  cents  pour 
venir  faire  figure  à  Paris.  11  a  fait  connaissance  de  ma- 
demoiselle de  Moras,  il  lui  a  plu  et  l'a  épousée.  On 
dit  qu'elle  lui  a  donné  dix  mille  livres  de  rente  par  le 
contrat  de  mariage,  en  cas  de  mort  sans  enfants.  Ses 
frères  sont  piqués  de  ce  mariage. 

—  11  a  fait,  ce  mois-ci,  un  temps  humide  et  chaud 
qui  cause  bien  des  maladies.  S'il  vient  de  la  gelée  au 

•  Voir  tome  II,  pages  175  et  223. 


122  JOURNAL  [mars  1750] 

mois  de  mars,  elle  pourra  faire  du  tort  aux  biens  de  la 
terre. 

Mars.— 'hes  Etats  de  Languedoc  ont  été  rompus 
par  ordre  du  roi,  c'est-à-dire  que  les  vingt-deux  évê- 
ques  qui  sont  les  barons  de  la  province  et  qui  sont  les 
maîtres  dans  les  Etats ,  ont  eu  ordre  de  se  retirer  dans 
leurs  diocèses.  L'archevêque  de  Narbonne  \  qui  prési- 
dait, s'élant  trouvé  fort  incommodé,  l'archevêque  de 
Toulouse^ a  pris  sa  place.  L'archevêque  d'Albi^,  neveu 
du  cardinal  de  La  Rochefoucault,  a  été  le  premier  opi- 
nant et  a  fait  un  discours  assez  fort  pour  maintenir  les 
droits  de  la  province  et  pour  faire,  à  ce  sujet,  des  re- 
présentations au  roi.  M.  le  maréchal  de  Richelieu  s'est 
tiré  en  homme  de  cour,  en  soutenant  cependant  les  vo- 
lontés du  roi,  et  M.  Le  Nain,  qui  était  intendant  de 
Poitiers  et  qui  a  été  nommé  à  l'intendance  de  Langue- 
doc*, a  eu  besoin  de  tout  son  esprit  et  de  sa  douceur 
pour  jouer  un  rôle  fort  difficile,  car  c'est  lui  qui  est 
chargé  de  l'exécution  des  ordres  du  roi.  Il  sortait 
d'une  longue  maladie,  à  Paris,  dont  on  ne  l'a  tiré 
qu'en  lui  coupant  le  bras  droit.  Quoi  qu'il  en  soit,  les 
ordres  du  roi  sont  exécutés.  Ce  ne  sont  point  les  États 
qui  lèvent  l'imposition  du  vingtième,  comme  cela  s'est 
toujours  fait  pour  tous  les  impôts,  ce  sont  des  com- 
mis préposés  par  le  contrôleur  général,  etc. 

'  Jean-Louis  cleBerton  Grillon,  nommé  à  cet  archevêché  en  1739. 

'  Charles  Antoine  de  La  Roche  Aymon.  Il  avait  été  pourvu  de  cet  ar- 
chevêché en  1740. 

'  Dominique  de  La  Rochefoucault  Saint-Elpis,  sacré  le  "29  juin  1747. 

*  Jean  Le  Nain,  maître  des  requêtes,  nommé  intendant  de  Poitiers  en 
1731 ,  y  avait  été  remplacé,  en  1743,  par  M.  Berryer  et  nommé  à  l'inten- 
dance de  Languedoc.  Il  portait  le  titre  de  baron  d'Asfeld,  à  cause  de  son 
mariage  avec  Thècle-Félicité  Bidal,  baronne  d'Asfeld,  nièce  du  maréchal 
de  ce  nom.  Voir  tome  II,  page  64. 


[mai  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  123 

Avril.  ' —  Il  s'est  ici  renouvelé  des  bruits  pour  des 
changements  de  gens  en  place.  On  a  dit  que  M.  le 
chancelier  d'Aguesseau  donnait  sa  démission  de  cette 
place  en  faveur  de  M.  de  Machault,  contrôleur  géné- 
ral, qui  lui  donnait  six  cent  mille  livres  en  argent  et  lui 
faisait  quarante  mille  livres  de  rente.  On  donnait  les 
sceaux  à  M.  deMaupeou,  premier  président,  etc.  ;  mais 
tous  ces  changements  se  font  à  Paris,  et  il  n'en  est  nul- 
lement question  :  quelque  indisposition  du  chancelier 
a  donné  lieu  à  ces  bruits. 

— L'ambassadeur  de  Venise  ^  a  fait  son  entrée  à  Paris 
le  26.  Comme  il  faisait  beau,  il  a  vu  dans  sa  roule  un 
furieux  concours  de  peuple  et  de  carrosses. 

Mai.  —  Le  roi  devait  faire  un  voyage  de  huit  jours 
à  Crécy,  terre  de  madame  la  marquise  de  Pompa- 
dour,  avec  les  seigneurs  de  sa  cour  qui  y  ont  des  petits 
appartements.  On  disait  même  qu'il  s'y  tiendrait  des 
conseils;  mais  ce  voyage  n'a  pas  eu  lieu,  parce  qu'il  y 
avait  de  la  petite  vérole  et  des  maladies  à  Crécy  et  aux 
environs.  Le  roi  a  été  passer  quatre  jours  à  Choisy.  Il  fait 
aussi  des  voyages  et  séjours  de  deux  à  trois  jours  à 
Trianon,  dans  le  parc  de  Versailles,  où  l'on  a  fait  de 
petits  appartements  que  l'on  a  meublés  à  la  nouvelle 
mode.  Trianon  était  abandonné  auparavant  et  n'était 
fait,  même,  que  pour  quelques  fêtes,  ou  pour  faire  col- 
lation après  la  promenade ,  pour  Mesdames.  Mais  à 
présent  cela  fait  maison  de  campagne.  On  les  multi- 
plie autant  qu'on  peut  afin  de  diversifier  les  objets  et 
les  voyages,  attendu  que  le  roi  a  une  grande  disposi- 
tion à  s'ennuyer  partout,  et  c'est  le  grand  art  de  ma- 
dame de  Pompadour  de  chercher  à  le  dissiper. 

'  Le  chevalier  Morosini. 


124  JOURNAL  [mai  1750] 

— -Depuis  huit  jours,  on  dit  que  des  exempts  de 
la  police  déguisés  rôdent  dans  différents  quartiers 
de  Paris  et  enlèvent  des  enfants,  filles  et  garçons,  de- 
puis cinq  ou  six  ans  jusqu'à  dix  ans  et  plus,  et  les  met- 
tent dans  des  carrosses  de  fiacre  qu'ils  ont  tout  prêts. 
Ce  sont  des  petits  enfants  d'artisans  et  autres  qu'on 
laisse  aller  dans  le  voisinage,  qu'on  envoie  à  l'église 
ou  chercher  quelque  chose.  Comme  ces  exempts  sont 
en  habits  bourgeois  et  qu'ils  tournent  dans  difféients 
quartiers,  cela  n'a  pas  fait  d'abord  grand  bruit.  Mais, 
aujourd'hui  samedi  matin  ,  16  de  ce  mois,  on  a  pris 
un  enfant  dans  le  quartier  de  la  rue  de  Fourcy  et  du 
port  aux  Veaux*,  rue  des  Nonaindières.  L'enfant  qu'on 
jetait  dans  un  fiacre  a  crié.  Quelque  commère  est  sur- 
venue et  a  crié  aussi;  le  peuple  est  sorti  des  boutiques 
et,  dans  Paris,  en  plein  jour,  sur  les  dix  ou  onze  heures  du 
matin,  l'assemblée  devient  bientôt  considérable.  Cette 
sorte  d'enlèvement,  qui  blesse  la  nature  et  le  droit  des 
gens,  a  révolté  le  peuple  avec  raison.  Comme  on  ne  sait 
jamais  au  juste  les  choses  qui  se  passent,  les  uns  disent 
qu'on  voulait  enlever  l'enfant  d'un  artisan  des  bras  de 
sa  mère  qui  le  conduisait;  d'autres  qu'on  en  avait  déjà 
mis  plusieurs  dans  le  fiacre,  et  que  le  peuple  voulant 
les  tirer  du  fiacre  avec  violence,  il  y  en  aurait  eu  deux 
d'étouffés.  Quoiqu'il  en  soit,  le  peuple,  les  gens  du 

*  On  donnait  ce  nom  à  la  portion  du  quai  des  Ormes  qui  commence 
au  bout  du  Pont-Marie  et  au  coin  de  la  rue  des  Nonaindières,  et  qui  se 
termine  à  la  rue  Geoffroy-l'Asnier,  depuis  qu'on  y  avait  transféré  le  mar- 
ché aux  Veaux,  en  1646.  Ce  marché  se  tenait  auparavant  dans  une  rue 
qui  porte  encore  aujourd'hui  le  nom  de  rue  de  la  Ficille  Place  aux  Veaux. 
Il  demeura  sur  le  quai  des  Ormes  jusqu'en  1774,  qu'il  fut  établi  dans  une 
halle  construite  à  cet  effet ,  près  du  quai  de  la  Tournelle  ,  et  qui  subsiste 
encore. 


[mai  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  125 

port,  les  laquais  se  sont  assemblés  en  fureur.  Les 
exempts  et  archers  ont  voulu  fuir,  quelques-uns  sont 
entrés  dans  des  maisons-,  on  les  a  poursuivis,  maltrai- 
tés et  estropiés.  Celle  émeute  est  devenue  plus  géné- 
rale par  la  poursuite  des  archers,  et  elle  s'est  répandue 
dans  tout  le  quartier  Saint-Antoine,  jusqu'à  la  portée 
Cela  s'est  ensuite  dissipé. 

La  nouvelle  s'est  ensuite  bientôt  répandue  dans  toute 
la  ville,  ce  qui  a  occasionné  les  discours  du  peuple,  car 
il  s'est  débité  que  l'objet  de  ces  enlèvements  d'enfants 
était  qu'il  y  avait  un  prince  ladre  pour  la  guérison  du- 
quel il  fallait  un  bain  ou  des  bains  de  sang  humain,  et 
que  n'y  en  ayant  point  de  plus  pur  que  celui  des  enfants, 
on  en  prenait  pour  les  saigner  des  quatre  membres  et 
pour  les  sacrifier,  ce  qui  révolte  encore  plus  le  peuple. 
On  ne  sait  sur  quoi  sont  fondés  de  pareils  contes;  on 
a  proposé  ce  remède-là  du  temps  de  Constantin,  empe- 
reur qui  ne  voulut  pas  s'en  servir;  mais  ici  nous 
n'avons  aucun  prince  ladre,  et,  quand  il  y  en  aurait,  on 
n'emploierait  jamais  une  pareille  cruauté  pour  remède^ 
Le  plus  vraisemblable,  est  qu'on  a  besoin  de  petits  en- 
fants pour  envoyer  à  Mississipi;  mais,  malgré  cela,  il 
n'est  pas  à  présumer  qu'il  y  ait  aucun  ordre  du  ministre 
pour  enlever  ici  des  enfants  à  leurs  père  et  mère.  On 
peut  avoir  dit  à  quelques  exempts  que  s'ils  trouvaient 
des  petits  enfants  sans  père  ni  mère  ou  abandonnés, 
ils  pourraient  s'en  saisir  ;  qu'on  leur  ait  promis  une  ré- 


'  La  porte  Saint-Antoiue,  près  de  la  Bastille,  à  l'entrée  de  la  rue  du  fau- 
bourg Saint-Antoine. 

*  C'était  une  opinion  généralement  admise  dans  le  peuple,  que  les  ma- 
lades attaqués  de  la  lèpre  ne  pouvaient  se  guérir  qu'en  prenant  un  bain  Je 
sang  d' innocents . 


126  JOURNAL  [mai  1750] 

compense  et  qu'ils  aient  abusé  de  cet  ordre  comme  ils 
ont  déjà  fait  quand  il  a  été  question  de  prendre  tous 
les  vagabonds  et  gens  sans  aveu  ,  dont  il  était  avanta- 
geux de  purger  Paris  \  D'ailleurs,  on  ne  conçoit  rien  à 
ce  projet  :  s'il  est  vrai  qu'on  ait  besoin  de  jeunes  en- 
fants des  deux  sexes  pour  des  établissements  dans  l'A- 
mérique, il  y  en  a  une  assez  grande  quantité  tant  dans 
lesenfants  trouvés  du  faubourg  Saint-Antoine,  que  dans 
tous  les  autres  hôpitaux,  pour  remplir  cette  idée.  Ces 
enfants  appartiennent  au  roi  et  à  l'État  :  on  peut  en 
disposer  sans  blesser  personne. 

Si  la  police  agissait  prudemment,  ce  serait  de  faire 
mettre,  du  moins,  quelques-uns  de  ces  exempts  pendant 
plusieurs  jours  de  suite  au  carcan  pour  apaiser  le 
peuple  et  lui  donner  satisfaction. 

— On  a  fait  ici  des  carrosses  superbes  pour  l'entrée  du 
duc  de  Nivernais,  ambassadeur  de  France  dans  la  ville 
de  Rome.  Ces  carrosses  ont  été  placés  dans  une  grande 
loge  de  planches  que  l'on  a  construite  dans  la  cour 
du  Carrousel,  vis-à-vis  le  Louvre,  pour  les  laisser  voir 
au  public.  11  y  a  trois  carrosses  ;  mais  surtout  les  deux 
premiers  sont  de  la  dernière  magnificence.  Ils  sont 
d'abord  d'une  grandeur  considérable  ;  la  caisse  par- 
faitement sculptée  et  dorée,  aussi  bien  que  les  roues  ; 
les  panneaux  d'une  très-belle  peinture;  les  mains  de 
ressort  et  boucles  de  soupente  travaillées  au  mieux  et 
dorées  en  or  moulu.  L'un,  en  dedans,  est  garni  d'un 
velours  cramoisi  tout  relevé  en  bosses  d'or  et  d'une 
très-belle  broderie  avec  les  galons  et  les  franges  ; 
l'autre  est  tout  en  bleu  et  or,  caisse  et  train,  velours 

•  En  1720.   Voir  Duclos,  Mémoires  secrets,  t.  II,  p.  106. 


[MAI  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  127 

bleu,  tout  brodé  d'or.  On  dit  qu'on  n'en  a  point  vu 
d'aussi  grand  goût.  Aussi  a-t-on  mené  les  deux  beaux 
carrosses,  bien  couverts,  à  Choisy,  dans  le  dernier 
voyage  du  roi,  pour  les  lui  faire  voir,  et  on  doit  les 
embarquer  incessamment  pour  les  envoyer  à  Rome. 

—  Le  printemps  s'est  passé  cette  année  dans  le  mois 
de  février  et  une  partie  de  mars,  qu'il  a  fait  un  si  beau 
temps  et  si  doux  ,  que  tout  le  monde  était  aux  prome- 
nades. Le  mois  de  mai  est  froid  et  venteux  ,  d'un  vent 
du  nord  ;  malgré  l'envie  générale  de  prendre  l'air,  il 
faut  revenir  au  coin  du  feu. 

—  Le  bruit  de  l'enlèvement  des  enfants  continue  et 
cause  une  fermentation  dans  le  peuple.  Bien  des  gens 
ont  peine  à  croire  ce  fait  et  s'imaginent  que  c'est  quel- 
que homme  qu'on  a  voulu  prendre  pour  dette  et  qui 
ce  sera  avisé  de  crier  qu'on  lui  avait  pris  son  enfant , 
ce  qui  aura  occasionné  tout  le  tumulte  ;  mais  le  fait 
est  pourtant  très-constant.  L'établissement  des  vers 
à  soie  et  d'une  manufacture  de  cire  verte  *  à  la  Nou- 
velle-France,  en  Amérique,  est  certain.  Le  mémoire 
pour  faire  connaître  l'avantage  de  ces  établissements, 
a  été  annoncé  dans  le  Mercure  de  cette  année  ^  L'An- 
gleterre fait  actuellement  de  grands  préparatifs  pour 
un  pareil  établissement  dans  quelque  autre  partie  de 
l'Amérique  que  l'on  nomme  la  Nouvelle-Ecosse.  Cela 
s'est  proposé  ouvertement,  en  vertu  d'un  acte  du  par- 
lement ,  pour  recevoir  et  enregistrer  ceux  qui  vou- 

'  Sorte  de  cire  que  fournissent  les  fruits  du  Ceroxylon  (mjrica  cerifera), 
arbrisseau  de  l'Amérique  septentrionale. 

^  Mémoire  présenté  à  M.  Rouillé^  secrétaire  d'Etat  de  la  marine,  par  M.  Ja- 
han,  natif  de  Tours  et  habitant  de  la  Louisiane,  pour  l'établissement  des  vers 
à  soie  dans  cette  colonie.  Mercure  de  France,  février,  1750,  p.  56. 


128  JOURNAL  [mai  1750] 

ciraient  s'y  établir,  etc.  Mais  ici,  comme  la  politique 
est  plus  cachée,  on   a  apparemment  voulu  peupler 
plus  secrètement  notre  Mississipi,  et,  pour  cet  effet, 
indépendamment  de  ce  qu'on  peut  prendre  d'enfants 
dans  les  hôpitaux ,  on  a  donné  des  ordres  secrets  d'en- 
lever tous  les  petits  vagabonds  libertins   qui  jouent 
dans  les  carrefours  et  sur  les  ports.  Comme  il  y  a  ef- 
fectivement nombre  d'enfants  de  cette  espèce ,  on  a 
promis  une  certaine  récompense  aux  exempts,   ar- 
chers, mouches,  qui  savent  rôder  dans  Paris,  pour 
chaque  enfant  des  deux  sexes,  afin  de  peupler  dans  la 
suite.  On  les  conduit  à  l'hôpital  Saint-Louis,  hors  la 
ville*,  où,  faute  de  police  ,  on  les  fait  mourir  de  faim. 
Tous  ces  exempts,  archers  et  agents  de  cette  es- 
pèce, qui  sont  des  coquins  par  état,  pour  gagner  la 
rétribution  promise  que  l'on  dit  être  de  quinze  livres 
et  même  plus  par  chaque  enfant,  ont  cherché  à  attra- 
per par  finesse ,  caresse  et  autrement,   toutes  sortes 
d'enfants,  garçons  et  filles,  dans  la  ville,  indistincte- 
ment ,  même  en  présence  de  leur  père  ou  mère ,  dans 
les  rues  ou  au  sortir  des  églises.  Cela  paraît  certain 
par  tous  les  rapports  que  j'en  ai  entendu  faire.  On  a 
même  battu  la  caisse  pour  des  enfants  perdus  ,  en 
sorte  que  depuis  deux  mois  il  faut  qu'on  en  ait  enlevé 
un  grand  nombre ,  de  façon  ou  d'autre ,  sans  que  le 
peuple  s'en  soit  aperçu  et  en  ait  deviné  la  cause.  Mais 
enfin  cela  s'est  répandu  ;  le  peuple  sest  animé ,  et 
l'on  dit  qu'avant  le  tumulte  du  quartier  Saint-Antoine, 
il  y  en  avait  déjà  eu  dans  le  faubourg  Saint-Marcel. 


'  Les  boulevards  formaient  alors  les  limites  de  Paris,  sur  la  rive  droite 
de  la  Seine,  de  l'Arsenal  à  la  porte  Saint-Honoré. 


[mai  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIE K.  129 

Ceci  n'a  cependant  point  empêché  ces  espions  de  la 
police  de  continuer  leurs  captures,  et  les  officiers  de 
police  n'y  ont  point  mis  ordre.  Ce  qui  est  de  plus 
mal,  c'est  qu'on  dit  que,  dans  le  commencement,  pour 
retirer  et  ravoir  un  enfant  de  bourgeois,  il  en  coûtait 
de  l'argent,  comme  cent  livres ,  et  qu'on  disait  que 
c'était  pour  en  payer  d'autres. 

Vendredi,  22  de  ce  mois,  il  y  a  eu  une  émeule 
considérable  dans  quatre  différents  quartiers  de  Paris. 

Le  premier  tapage  du  matin  a  été  dans  le  cloître  de 
Saint-Jean  de  Latran  \  mais  sans  grand  fracas.  Le 
second,  à  la  porte  Saint-Denis,  qui  a  été  plus  tumul- 
tueux :  il  y  a  eu  quelques  archers  maltraités.  Cette 
émotion  est  venue  jusque  dans  la  rue  de  Cléry,  oii 
demeure  le  commissaire  Desnoyers,  et  oii,  apparem- 
ment, un  des  gens  de  la  police  s'était  réfugié.  Sa  mai- 
son a  été  saccagée  par  le  peuple  ,  à  coups  de  pierres. 
Le  troisième ,  à  la  place  de  la  Croix-B,ouge,  faubourg 
Saint-Germain.  On  dit  qu'on  a  voulu  prendre  le  fils 
d'un  cocher  qui  était  à  une  porte  .  deux  hommes  l'ont 
attiré  et  emmené.  L'enfant  a  crié  ;  le  père  a  couru  après 
avec  des  domestiques  de  la  maison.  Ils  ont  appelé  le 
peuple  à  leur  secours,  et,  ensuite,  la  livrée  qui  y 'est 
venue.  Ln  des  archers  s'est  réfugié  dans  la  boutique 
d'un  gros  rôtisseur  qu'il  connaissait  :  on  ne  sait  même 
s'il  ne  demeurait  pas  dans  la  maison.  On  a  voulu  en- 
trer pour  le  suivre;  un  garçon  rôtisseur  s'y  est  opposé 

'  Saint-Jean  de  Latran  était  une  comûiandtTie  qui  appartenait  à  l'Or- 
dre de  Malte.  Sonenolos  ou  cour,  qui  avait  ses  issues  sur  la  place  Cambrai 
et  la  rue  Saint-Jean  de  Beauvais  ,  était  un  lieu  de  frantliise  où  une  foule 
d'artisans  de  toute  espèce  venaient  habiter,  parce  qu'ils  pouvaient  y  tra- 
vailler sans  être  inquiétés  par  les  jurés  des  métiers  de  la  ville. 

ni  9 


130  JOURNAL  [MAI  1750] 

et  a  pris  une  broche.  Cela  a  animé  tellement  le  peuple 
qui  s'était  amassé  en  grand  nombre,  qu'on  a  pillé  et 
saccagé  la  maison  du  rôtisseur,  depuis  la  cave  jus- 
qu'au grenier.  On  a  jeté  dans  la  rue  toute  la  batterie 
de  cuisine ,  la  viande ,  la  vaisselle  d'argent ,  les  meu- 
bles ;  on  a  enfoncé  deux  pièces  de  vin  ;  on  a  cassé 
toutes  les  vitres.  On  dit  qu'il  y  a  eu  deux  hommes  de 
tués  dans  les  caves.  Le  guet  y  est  venu  et  n'a  rien  osé 
tenter  pour  faire  cesser  ce  tumulte,  qui  a  duré  jusqu'à 
dix  heures  du  soir.  Le  peuple  arrêtait  les  carrosses  qui 
passaient  avec  des  flambeaux  pour  en  avoir  et  s'é- 
clairer; ils  en  ont  pris  même  chez  un  épicier.  On  dit 
que  ce  rôtisseur  perdra  considérablement,  d'autant 
plus  que,  dans  ces  émeutes,  il  se  mêle  quantité  de  vo- 
leurs qui  sont  charmés  de  l'occasion  pour  piller  im- 
punément, et  qui  sont  même  capables  d'exciter  l'é- 
meute. Il  paraît,  cependant,  qu'on  a  rapporté  à  ce 
rôtisseur  quelques  pièces  de  sa  vaisselle  qui  avaient  été 
jetées  dans  la  rue. 

Le  même  soir,  on  dit  qu'on  a  voulu  prendre  et 
qu'on  a  pris  un  écolier  des  Quatre-Nations  \  sur  le  quai 
des  Morfondus  ^,  rue  Harlay.  Les  écoliers  ont  suivi  et 

'  Par  son  testament,  en  date  du  6  mars  1661 ,  le  cardinal  Mazarin  avait 
fondé  un  collège  et  une  académie  pour  l'instruction  des  enfants  des  gen- 
tilshommes ou  des  principaux  bourgeois  des  provinces  nouvellement  réu- 
nies à  la  France,  c'est-à-dire  :  1°  de  Pignerol  et  de  son  territoire,  et  de 
l'Etat  ecclésiastique,  en  Italie;  2"  d'Alsace  et  pays  d'Allemagne  contigus; 
3°  de  Flandre,  d'Artois,  de  Hainaut,  etc.;  4°  de  Roussillon,  etc.  Ce 
collège,  pour  lequel  on  construisit  le  palais  qu'occupe  aujourd'hui  l'Insti- 
tut de  France,  devait  porter  le  nom  de  collège  Mazarin ,  mais  il  fut  plus 
souvent  désigné  sous  celui  de  Collège  des  quatre  Nations ,  à  cause  de  sa 
destination  spéciale. 

*  Nom  que  l'on  donnait  autrefois  au  quai  de  l'Horloge,  à  cause  de  sa 
situation  exposée  au  vent  du  nord. 


[mai  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  131 

ont  fait  attrouper  un  peuple  infini.  Un  des  archers,  dé- 
guisé, s'est  sauvé  dans  la  maison  du  commissaire  de 
La  Fosse,  rue  de  la  Calandre,  près  le  palais.  Le  peu- 
ple a  tendu  les  chaînes  *  de  cette  petite  rue,  pour  em- 
pêcher apparemment  le  guet  à  cheval  d'y  entrer. 
Toutes  les  boutiques  ont  été  fermées,  ainsi  que  dans 
le  faubourg  Saint-Germain  et  à  la  porte  Saint-Denis, 
le  long  de  la  rue  et  aux  environs,  car  c'est  la  première 
chose  que  fait  le  bourgeois.  Tout  le  quartier  du  palais 
était  rempli  d'un  peuple  innombrable  ;  la  maison  du 
commissaire  a  été  assiégée  ;  on  a  cassé  toutes  les  vitres 
du  haut  en  bas.  Du  guet  à  pied,  qui  était  entré  dans 
la  maison,  a  tiré  quelques  coups  de  feu  par  les  fenêtres, 
ce  qui  n'a  fait  qu'animer.  Ils  avaient  préparé  du  bois 
devant  la  maison  pour  y  mettre  le  feu.  Cela  a  duré 
jusqu'à  près  de  onze  heures  du  soir.  Ils  couraient  pour 
enfoncer  la  porte  d'un  fourbisseur  pour  avoir  des 
armes  :  le  guet  à  cheval  qui  est  survenu  a  pourtant  un 
peu  dissipé  le  tumulte,  sans  tirer,  et  en  agissant  le 
plus  prudemment.  11  y  a  eu  quelques  archers  de  tués 
pour  les  apaiser,  car,  ce  jour-là,  on  en  a  porté  deux  à 
la  Morgue  du  Châtelet,  où  il  y  a  eu,  le  jour  et  le  len- 
demain, un  peuple  considéiable  pour  les  aller  voir. 

Le  commissaire  de  La  Fosse  avait  été  saigné  le  matin 
par  précaution.  Il  a  été  obligé  de  se  sauver  avec  sa 
femme  et  ses  enfants  par  dessus  les  toits ,  aussi  bien 
que  la  mouche  de  police.    Plusieurs  maisons  à  côté 

'  Les  rues  de  Paris  étaient  autrefois  fermées  par  de  fortes  chaînes  de 
fer  scellées,  par  un  bout,àrune  des  murailles  et  s'attachant,  parleur  autre 
extrémité,  à  un  long  crochet  en  fer  fixé  dans  le  mur  opposé.  On  tendait 
ces  chaînes  dans  les  moments  d'alarmes,  et  elles  jouèrent  un  grand  rôle 
durant  la  Fronde.  On  en  voyait  encore  plusieurs  sous  Louis  XVI,  «u 
moment  où  la  révolution  commença. 


132  JOURNAL  [mai  1750] 

de  la  sienne  ont  aussi  été  endommagées  par  contre- 
coup. 

Le  plus  grand  malheur,  c'est  que  dans  leur  fureur 
ils  ont  très-maltraité  des  particuliers  qu'ils  ont  pris 
pour  des  exempts  ;  entre  autres,  un  ingénieur  qui  était 
avec  im  bijoutier  du  roi,  et  qui  avait  un  habit  d'or- 
donnance singulier,  que  je  sais  avoir  été  saigné  pour 
la  onzième  fois;  mais  je  ne  sais  pas  ce  qui  en  est 
arrivé. 

Dans  les  autres  rues  de  Paris,  on  était  par  pelotons, 
aux  portes  et  à  chaque  coin  de  rue,  à  ne  parler  que 
de  ces  malheurs. 

—  Samedi,  23,  la  sédition  a  été  plus  forte.  L'affaire 
a  commencé  à  la  butte  Saint-Roch,  où  l'on  dit  qu'on 
a  voulu  prendre  un  enfant.  La  populace  y  est  accourue 
et  s'est  assemblée  en  très-grand  nombre.  Un  espion 
de  la  police,  mouche  d'un  exempt  *,  que  l'on  a  re- 
connu, s'est  sauvé  chez  le  commissaire  de  La  Vergée, 
vis-à-vis  Saint-Roch,  rue  Saint-Honoré,  laquelle  a  été 
bientôt  inondée  de  peuple.  Les  boutiques  et  les  mai- 
sons ont  été  fermées  jusqu'à  la  rue  delà  Ferronnerie. 
Ce  peuple  a  trouvé  des  bâtiments  et  des  moellons 
qu'il  a  cassés  pour  avoir  des  pierres.  Il  a  demandé 
qu'on  lui  livrât  cet  espion,  qui  se  nomme  Parisien,  et 
qui  était  un  très-grand  coquin  de  l'aveu  de  tout  le 
monde.  Le  commissaire  a  dit  qu'il  ne  l'avait  pas.  Un 
archer  du  guet,  qui  était  à  la  porte,  soit  de  l'ordre  du 
commissaire  ou  non ,  a  tiré  un  coup  de  fusil  dans  le 
ventre  d'un  homme;  cela  a  mis  le  peuple  en  fureur.  A 


'    «  Entre  les  sergents  il  ■>  en  a  un  qui  fait  la  mouche,  qui  suit  tous  les 
pas  de  celui  qu'ils  veulent  prendre,  etc.  w   Dictionnaire  de  Trévoux. 


[MAI  1750]  DE  E.  J.  V.  BARBIER.  133 

coups  de  pierres,  ils  ont  brisé  et  enfoncé  une  grande  et 
forte  porte  cochèredu  commissaire;  ils  ont  cassé  toutes 
les  vitres  de  la  maison  ;  ils  ont  menacé  de  mettre  le  feu 
à  la  maison;  ils  ont  même,  dit-on,  été  chercher  des 
armes.  La  fureur  du  peuple  était  si  grande,  que  le 
commissaire  et  les  escouades  du  guet  à  pied  ont  été 
obligés  de  leur  promettre  cette  mouche  pour  les 
apaiser.  En  effet,  on  a  livré  le  pauvre  Parisien  au  peu- 
ple qui,  en  vme  minute,  l'a  assommé,  et  ils  l'ont  traîné 
par  les  pieds,  la  tête  dans  le  ruisseau,  à  la  maison  de 
M.  Berryer,  lieutenant  général  de  police,  qui  demeure 
un  peu  plus  haut  que  Saint-Roch,  après  les  Jacobins. 
Ils  ont  voulu  l'attacher  à  la  porte.  On  a  cassé  toutes 
les  vitres  du  devant  de  la  maison  de  M.  Berryer,  avec 
imprécations  épouvantables  contre  lui,  menaçant  de 
lui  en  faire  autant  si  on  pouvait  le  trouver.  Sa  porte 
était  fermée  ',eton  a  été  obligé  d'y  envoyer  plusieurs 
brigades  du  guet  à  cheval  et  à  pied  pour  seulement 
garder  la  maison  de  M.  Berryer  qui,  dès  le  commen- 
cement de  ce  tapage,  était  sorti  de  sa  maison  par  une 
porte  qui  donne  dans  les  Jacobins  ". 

Beaucoup  de  gens  ont  trouvé  le  parti  du  commissaire 
bien  dur  d'avoir  ainsi  sacrifié  un  homme,  quoiqu'il 
eût  crainte  du  feu  et  d'être  saccagé  lui-même;  d'au- 

'  Le  peuple  est  entré  clans  la  cour  de  M.  Berryer  ;  son  suisse  a  ouvert 
la  porte  et  a  parlé  au  peuple  fort  éloquemment.  [Note  de  Barbier.) 

*  Il  est  vraisemblable  que  Barbier  a  voulu  dire  les  Feuillants,  car  M.  Ber- 
ryer demeurait  auprès  de  l'hAtel  de  Noailles ,  sur  l'emplacement  duquel 
la  rue  d'Alger  a  été  ouverte.  Il  était  dès  lors  difficile  qu'il  eût  une  porte 
donnant  sur  les  Jacobins  qui  se  trouvaient  de  l'autre  côté  de  la  rue.  D'ail- 
leurs, Barbier  lui-même  dit,  un  peu  plus  loin,  que  M.  Berryer  demeurait 
vis-àrvis  M.  de  Savalette  ,  et  la  maison  qu'occupait  ce  dernier  porte  au- 
jourd'hui le  n"  350. 


134  JOURNAL  [mai  1750] 

tant  que  l'on  dit  qu'il  y  avait  une  douzaine  d'archers 
du  guet  dans  la  cour  qui  pouvaient  le  protéger.  Mais 
d'autres  disent  qu'il  a  livré  Parisien  au  guet  pour  le 
faire  sortir  dans  la  rue,  et  que  le  guet,  ne  se  trouvant 
pas  en  force,  l'a  livré  au  peuple.  On  dit  encore  que 
Parisien  a  demandé  à  se  confesser  et  que  le  peuple  n'a 
pas  voulu  y  entendre  \ 

Cette  sédition  a  duré  jusqu'au  soir,  et  comme,  indé- 
pendamment de  la  maison  du  lieutenant  général  de  po- 
lice, il  y  a,  vis-à-vis,  la  demeure  M.  de  Savalette,  garde 
du  trésor  royal  en  exercice ,  et  qu'on  a  appréhendé 
quelque  pillage,  on  a  commandé,  le  soir,  des  détache- 
ments des  soldats  aux  gardes  françaises  et  suisses  qui 
se  sont  portés,  à  tout  événement,  dans  la  place  Ven- 
dôme. 

Sur  les  neuf  heures  du  soir,  le  commandant  du 
guet  ^  à  cheval  est  venu  à  la  porte  de  M.  Berryer  avec 
des  détachements.  Il  a,  dit-on,  parlé  très-prudemment 
au  peuple,  le  rassurant  sur  ses  craintes  et  lui  pro- 
mettant justice.  Il  était  pâle  comme  un  noyé.  Cepen- 
dant, il  les  a  un  peu  apaisés  et  l'on  paraît  fort  content 
de  sa  conduite.  Il  est  venu  par  le  bas  avec  son  monde, 
quatre  à  quatre.  Quand  il  a  été  près  de  Saint-Roch,  il 
se  sont  rangés  huit  de  front,  ce  qui  tenait  la  rue,  et 
alors  ils  ont  pris  le  grand  galop,  Fépée  à  la  main, 
jusqu'à  la  maison  de  M.  Berryer.  Cela  a  fait  un  écart 
pour  éviter  d'être  écrasé,  qui  a  dissipé  tout  le  peuple. 
Il  n'y  avait  plus  personne  à  dix  heures  du  soir. 

On  dit  que,  dans  l'après-midi,  M.  le  premier  prési- 

*  Barbier  dit  un  peu  plus  loin  que  ce  fut  un  nommé  Labbé  et  non 
Parisien,  qui  fut  ainsi  massacré. 
"  Il  se  nommait  Duval. 


[mai  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  135 

dent  du  parlement  et  M.  le  procureur  général  ont  en- 
voyé chercher  M.  le  lieutenant  général  de  police,  et 
que  celui-ci  a  été  de  suite  à  Versailles.  On  dit  aussi  que, 
sur  cette  nouvelle,  il  s'était  détaché  plus  de  deux  mille 
personnes  sur  le  grand  chemin,  le  long  du  Cours, pour 
attendre  M.  Berryer  à  son  retour  ;  apparemment  qu'il 
a  été  informé  de  cette  marche. 

—  Aujourd'hui  dimanche,  24,  tout  est  assez  tran- 
quille. La  rue  Saint-Honoré,  du  côté  de  Saint-Roch,  a 
été  seulement  remplie  de  monde  allant  et  "venant,  à  ne 
pouvoir  passer ,  pour  aller  voir  les  vitres  cassées  des  mai- 
sons du  commissaire  et  de  IM.  Berryer.  Il  y  avait  quelques 
escouades  du  guet  à  pied  pour  garder  sa  porte,  et 
quelques  soldats  aux  gardes  cachés  dans  la  maison; 
mais  il  n'y  en  avait  plus  dans  la  place  Vendôme,  et, 
pour  prévenir  tout  accident  de  la  part  de  cette  popu- 
lace animée,  surtout  ce  soir,  en  revenant  des  guin- 
guettes avec  du  vin  dans  la  tête,  on  a  commandé  trente 
hommes  par  compagnie  des  soldats  aux  gardes  fran- 
çaises et  suisses ,  pour  être  sous  les  armes  à  leurs  dif- 
férents corps  de  garde,  prêts  à  marcher  au  premier 
coup  de  tambour,  et  on  a  commandé  tout  le  guet  tant 
à  pied  qu'à  cheval,  ce  qui  s'exécutera,  je  crois,  encore 
quelques  jours,  quoique,  suivant  les  apparences,  il  y 
ait  des  ordres  bien  précis  de  ne  plus  s'amuser  à  aucun 
enfant. 

Il  y  a  eu,  dans  ces  différentes  émotions,  quinze  ou 
vingt  personnes  tuées,  ou  d'archers  ou  du  peuple, 
sans  compter  ceux  qui  ont  été  bien  blessés. 

Cet  événement  est  d'autant  plus  singulier  que  le 
peuple  de  Paris,  en  général,  est  doux  et  assez  tran- 
quille, et  l'on  convient  que,  depuis  quarante  ans,  on 


136  JOURNAL  [mai  1750] 

n'a  point  vu  dépareille  sédition.  Même  dans  les  années 
du  pain  cher,  les  émotions  qu'il  y  a  eu  ont  été  dissi- 
pées en  peu  de  temps  et  plus  aisément.  Apparemment 
que  ce  fait  d'enlèvement  de  leurs  enfants  leur  a  été 
plus  sensible  et  les  a  plus  irrités. 

—  11  s'agit  de  savoir,  à  présent,  ce  que  l'on  fera,  car 
on  dit  qu'on  a  arrêté  quelques  particuliers  dans  la  rue 
Saint-Honoré,  et,  entre  autres,  un  laquais  de  M.  Bouret, 
fermier  général,  homme  de  confiance  du  contrôleur 
général.  On  fera  quelque  exemple,  parce  que,  d'un 
côté,  il  est  à  craindre  de  faire  naître  une  sédition  plus 
générale,  et  que,  d'un  autre  côté,  il  est  dangereux  de 
laisser  cela  tout  à  fait  impuni  et  de  laisser  connaître  au 
peuple  sa  force  et  qu'il  peut  êlre  redoutable  ;  car,  dans 
tout  ceci,  il  a  toujours  eu  le  dessus  et  l'on  a  été  obligé 
de  le  ménager. 

Pour  M,  Berryer,  lieutenant  général  de  police,  il 
n'est  pas  possible  qu'il  reste  en  place.  11  était,  dès  au- 
paravant, détesté  du  peuple  pour  ses  duretés  et  la 
grande  quantité  d'amendes  qu'il  impose  sans  miséri- 
corde. On  dit  même  qu'on  a  fait  des  feux  de  joie  dans 
son  intendance  *  quand  il  en  est  sorti.  Mais  quand  il 
ne  serait  pas  coupable  au  fond,  il  n'osera  plus  se  mon- 
trer de  longtemps  ,  et  ses  ordonnances  seront  mépri- 
sées. D'ailleurs,  on  sent  bien  que  cette  manœuvre  pour 
avoir  des  enfants,  vient,  dans  sa  source,  de  M.  d'Ar- 
genson,  ministre  et  secrétaire  d'Etat  de  Paris.  11  fau- 
dra que  le  ministre  en  rejette  la  faute  sur  quelqu'un 
pour  se  disculper,  et  M.  Berryer  sera  la  victime  de 
cette  infâme  politique.   On  dit,  cependant,  qu'on  ne 

'    L"intendance  de  Poitiers.  Voir  ci-dessus,  p.  15. 


[mai  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  137 

doit  pas  sitôt  le  faire  sortir  de  sa  place,  pour  ne  pas 
donner  an  peuple  cette  satisfaction,  et  le  mettre  dans 
le  cas  de  ne  plus  craindre  et  respecter,  selon  sa  fan- 
taisie,.ceux  qui  occuperaient  cette  place. 

' —  Lundi,  25,  la  grand'chambre  du  parlement  étant 
en  place,  comme  à  l'ordinaire,  le  lieutenant  général 
de  police  et  le  procureur  du  roi  du  Châtelet  se  sont 
rendus  au  parquet,  et  ont  demandé  à  entrer  pour  rendre 
compte  de  ce  qui  s'était  passé  dans  ces  différentes 
émeutes,  pendant  les  vacations  du  parlement,  depuis 
le  samedi  de  la  Pentecôte  jusqu'à  la  Trinité.  Ils  ont 
déclaré  à  la  cour  que  les  bruits  d'enlèvements  d'en- 
fants étaient  sans  fondement  :  qu'il  n'y  avait  eu  aucune 
ordonnance  de  police  ni  aucun  ordre  particulier  donné 
à  cet  effet,  que  cela  venait  de  gens  malintentionnés, 
pour  troubler  la  tranquillité  publique;  sur  quoi,  après 
un  discours  des  gens  du  roi,  la  cour  a  rendu  un  arrêt 
par  lequel  elle  a  commis  M.  Severt,  conseiller  de 
grand'cbambre,  pour  informer,  etc.  Cet  arrêt  a  été 
expédié  et  imprimé  ^  tout  de  suite,  et,  à  onze  heures 
du  matin,  il  était  affiché  à  tous  les  coins  des  rues, 
pour  tranquilliser  le  peuple.  Il  était  concerté  de  la 
veille,  car  ordinairement  le  lieutenant  de  police  ne 
vient  point  d'office  au  parlement  ;  il  n'y  vient  que 
mandé  par  la  cour  ;  mais  on  n'a  pas  voulu  perdre  de 
temps. 

—  Bien  des  gens  croient  encore  que  les  bruits  d'enlè- 
vements sont  faux,  parce  qu'aucun  de  ceux  qui  raison- 
nent ainsi  n'en  ont  vu  enlever.  Ce  n'est  pas  une  rai- 

'  Arrest  de  la  Cour  du  Parlement  du  2o  mai  1750.  —  Imp.  de  P. -G. 
Simon,  4  p.  in-'i". 


138  JOURNAL  [mai  1750] 

son  :  il  faudrait,  pour  cela,  s'être  trouvé  à  point  nommé 
dans  ces  rues.  Mais  il  faut  observer  que  de  tout  temps 
on  prend  les  petits  libertins  et  fainéants  qui  jouent 
sur  les  portes  et  dans  les  carrefours,  sans  que  le  peu- 
ple s'en  plaigne  et  se  révolte;  et  que  les  gens  de  la 
police  préposés  pour  ces  captures,  à  qui  on  donne  une 
rétribution  par  personne,  abusent  de  leurs  ordres  pour 
arrêter  du  monde. 

Il  y  a  ici  un  fait  :  tous  les  tumultes  qui  sont  arrivés 
ont  commencé  à  un  endroit  et  pour  une  cause.  Le 
peuple  ne  s'est  assemblé,  multiplié  et  répandu  qu'en 
poursuivant  ceux  que  l'on  accusait  d'avoir  pris  ou 
voulu  prendre  des  enfants.  Ces  gens  poursuivis  se  sont 
tous  réfugiés  cbez  des  commissaires,  comme  un  lieu 
d'asile  pour  la  police  ,  et  tous  ces  gens ,  soit  ceux  qui 
qui  n'ont  pas  pu  s'échapper  et  qui  ont  été  assommés 
ou  maltraités,  soit  ceux  qui  se  sont  réfugiés  dans  des 
maisons,  et  surtout  chez  des  commissaires,  se  sont 
trouvés  être  des  archers,  mouches,  espions.  Pourquoi 
se  trouvaient-ils  là?  Il  est  donc  vrai  que  c'était  à  des- 
sein de  surprendre  les  enfants  \ 

—  Cela  est  arrivé  de  même  en  1720.  Après  la  sup- 
pression de  la  rue  Quincampoix,  qui  avait  effective- 

'  Il  est  cependant  vrai  qu'il  y  a  eu  des  personnes  prises  pour  des 
exempts  qui  n'en  étaient  pas,  et  qui  ont  été  très-maltraitées  :  qui  auraient 
même  été  assommées  si  elles  n'avaient  pas  été  reconnues  par  quelqu'un. 
Dans  l'affaire  de  la  porte  Saint-Denis,  un  maître  à  danser ,  qui  demeurait 
rue  Poissonnière,  et,  dans  celle  de  la  rue  de  Cléry,  le  comte  de  Maurienne, 
machiniste  du  roi  qui,  après  avoir  été  conduit  chez  le  commissaire  Des- 
noyers, a  été  conduit  à  neuf  heures  du  soir  par  plusieurs  escouades  du  guet 
à  l'Hôtel-Dieu,  pour  y  être  plus  en  sûreté  que  chez  lui.  Il  avait  été 
saigné  chez  le  commissaire,  où  l'on  a  dressé  un  procès-verbal.  [Noie  de 
Barbier  ) . 


[MAI  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  139 

ment  attiré  un  nombre  infini  de  fainéants,  vagabonds 
et  gens  sans  aveu,  pour  ce  vilain  commerce  de  papier, 
il  y  eut,  au  mois  de  mars,  une  déclaration  du  roi  pour 
arrêter  toutes  sortes  de  gens  et  pour  les  envoyer  aux 
colonies.  Il  tut  fait,  pour  cet  effet ,  trois  bandes  d'ar- 
chers qui  marchaient  publiquement  dans  les  rues  avec 
un  sergent  à  leur  tête.  Ils  avaient  cent  sous  par  per- 
sonne qu'ils  arrêtaient  :  le  dessein  et  l'exécution  se 
faisaient  ouvertement.  Cela  s'exécuta  pendant  près  de 
deux  mois,  à  la  vue  du  peuple  qui  ne  remua  pas.  A  la  fin, 
ces  vagabonds  se  dissipèrent.  Ces  archers  n'ayant  plus 
de  proie,  commencèrent  à  prendre  indistinctement 
des  bourgeois  et  du  peuple;  cela  fit  du  bruit;  les  arti- 
sans empêchèrent  leurs  enfants  de  sortir.  Au  commen- 
cement du  mois  de  mai,  ces  archers  s'avisèrent  d'aller 
dans  le  faubourg  Saint-Antoine  et  voulurent  arrêter 
quelqu'un.  Tout  le  peuple  sortit,  s'ameuta,  armé  de 
bûches  et  d'autres  instruments  :  on  tomba  sur  ces 
archers  qui  portaient  des  pistolets  et  tirèrent.  On  les 
assomma,  et  on  en  porta  douze  à  l'Hôtel-Dieu  pour 
être  trépanés. 

Il  y  eut  alors  une  seconde  déclaration  du  roi  qui 
ordonna  l'exécution  de  la  première ,  pour  n'avoir  pas 
le  démenti,  et  qui,  en  même  temps,  mit  un  ordre  pour 
ne  point  troubler  le  peuple  mal  à  propos ,  et  ordonna 
que  tous  les  artisans  porteraient  sur  eux  un  certificat 
des  maîtres  et  bourgeois  chez  qui  ils  travaillaient.  Mais 
quinze  jours  après  on  supprima  les  bandes  d'archers  ; 
il  ne  fut  plus  question  de  rien ,  et  il  n'y  eut  aucune 
information  ni  punition  de  la  révolte  du  faubourg 
Saint- Antoine.  M.  le  comte  d'Argenson,  aujourd'hui 
ministre,  était  alors  lieutenant  général  de  police. 


140  JOURNAL  [MAI  1750] 

Aujourd'hui ,  qu'on  avait  besoin  d'enfants  vaga- 
bonds .  libertins ,  presque  abandonnés  de  père  et  mère 
hois  d'état  de  les  nourrir,  comme  il  y  en  a  beaucoup, 
on  n'a  pas  voulu  suivre  la  même  route.  On  a  cru 
qu'une  déclaration  du  roi,  que  des  archers,  cause- 
raient de  l'alarme  ;  on  a  pris  le  parti  de  la  surprise  et 
d'agir  secrètement.  L'avidité  des  gens  de  police  pré- 
posés pour  cela  a  tout  gâté ,  et  causé  les  désastres 
qui  sont  arrivés. 

—  Il  y  a  apparence  que  cela  dure  depuis  long- 
temps*, et  qu'on  a  enlevé  beaucoup  d'enfants,  indé- 
pendamment de  ce  qu'on  en  a  pris  dans  les  hôpitaux. 
Il  y  en  a ,  dit-on ,  beaucoup  à  cet  âge  qui  ont  la  gale 
et  qu'on  ne  peut  emmener.  On  m'a  dit  qu'une  lettre 
de  Marseille  avait  été  reçue,  il  y  a  plus  de  quinze  jours, 
par  un  particulier  à  qui  un  homme  écrivait  :  <(  Mandez- 
moi  si  l'on  sait  à  Paris  ce  que  l'on  veut  faire  de  tous 
les  enfants  qui  arrivent  ici.  On  en  a  amené  plus  de 
deux  mille ,  et  on  en  attend  encore.  » 

—  On  dit  que  le  roi  n'a  été  informé  de  toutes  ces 
émotions  populaires  que  samedi ,  23 ,  jour  du  tapage 
de  la  rue  Saint-Honoré ,  parce  qu'il  a  été  question  de 
faire  marcher  le  régiment  des  gardes,  et  que  cela 
pouvait  devenir  grave.  Comment  aura-t-il  pris  ce 
silence  ? 

— ^  Il  y  a  eu  aussi ,  dit-on ,  des  émotions  pour  pa- 
reille cause ,  dans  cette  huitaine ,  à  Vincennes ,  à  Ba- 

'  Je  sais,  de  bonne  part,  qu'il  y  a  près  de  trois  mois,  sur  le  Mont-Par- 
nasse, derrière  les  Chartreux  ,  où  les  écoliers  vont  se  promener  et  jouer, 
on  en  prit  trois  ou  quatre,  entre  autres  le  fils  d'un  bourrelier,  et  que 
les  père  et  mère  de  cet  enfant,  s'étant  donné  bien  du  mouvement,  un 
exempt  leur  fit  rendre  en  donnant  vingt  écus.  [IVote  de  Barbier.) 


[juin  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  I4l 

gnolet,  à  Vitry  et  à  Sainl-Cloud,  où  les  archers  ou 
espions  ont  été  très-mallrailés. 

—  On  ne  sait  absolument  point  dans  quelle  partie 
de  l'Europe  habile  le  prince  Edouard.  On  dit  qu'il 
a  parcouru  tout  le  Nord.  C'est  un  homme  extraordi- 
naire et  infatigable  :  il  fait  vingt  lieues  à  pied ,  avec 
deux  hommes  de  confiance. 

Juin.  —  L'impôt  des  quatre  sous  pour  livre  que 
l'on  prend  sur  tous  les  droits  devait  unir.  Le  roi  en  a 
ordonné  la  continuation  pour  six  ans.  Cet  impôt  est 
des  plus  extraordinaires.  Un  homme  n'est  qu'à  vingt 
livres  de  capitation,  et  il  en  paye,  par  ce  moyen,  vingt- 
quatre  ;  ainsi  du  dixième  passé ,  du  vingtième  pré- 
sent et  de  tous  les  droits  sur  toutes  les  denrées.  C'est 
un  cinquième  en  sus,  qui  est  un  objet  considérable. 
Le  parlement  a  voulu  s'opposer  à  cette  continuation 
en  temps  de  paix.  11  a  fait  des  remontrances,  que  les 
gens  du  roi  ont  portées  à  Versailles,  dimanche,  7;  ils 
demandaient,  en  même  temps,  la  suppression  du  droit 
de  centième  denier,  nouvellement  établi.  La  réponse 
du  roi  n'a  pas  été  satisfaisante  :  les  droits  subsistent 
toujours. 

Cela  a  fait  une  petite  altercation  dans  le  parlement. 
Messieurs  des  enquêtes  prétendaient  que  les  remon- 
trances ,  avant  d'être  portées ,  devaient  être  lues  à 
toutes  les  chambres  assemblées  ;  mais ,  comme  les 
commissaires  nommés  pour  les  dresser  sont  pris  tant 
dans  la  grand'chambre  que  dans  les  enquêtes ,  il  a  été 
décidé,  à  la  pluralité  des  voix,  qu'elles  ne  seraient  lues 
qu'à  la  grand'chambre,  qui  a  toujours  exclusivement 
l'exercice  d'autorité  et  de  supériorité. 

—  Lundi,  8,  le  roi  est  parti  pour  Compiègne  pour 


142  JOURNAL  [juiit  1750] 

un  voyage  de  six  semaines,  jusqu'aux  couches,  à  peu 
près,  de  madame  la  Dauphine.  La  reine  et  Mesdames 
sont  aussi  du  voyage,  ainsi  que  le  conseil,  les  mi- 
nistres et  tous  les  bureaux,  à  l'ordinaire.  Il  ne  reste 
à  Versailles  que  M.  le  Dauphin ,  madame  la  Dauphine 
et  leur  cour. 

Le  roi  était  venu  dimanche  coucher  à  la  Muette , 
dans  le  bois  de  Boulogne,  d'où  il  est  parti  lundi,  à 
quatre  heures  du  matin ,  pour  chasser  dans  la  forêt, 
en  arrivant.  Il  a  cinq  relais  ;  il  y  a  dix-huit  lieues  :  il 
lui  faut  six  heures. 

Ordinairement,  il  vient  par  les  remparts  de  Paris 
pour  gagner  la  porte  Saint-Denis,  et  messieurs  de 
Ville  l'attendent  sur  son  passage.  Cette  fois-ci ,  il  est 
sorti  du  bois  de  Boulogne  par  la  porte  Maillot ,  pour 
traverser  la  plaine  et  gagner  Saint-Denis  à  travers  les 
terres  *.  Gela  a  fait  tenir  des  discours  ;  les  uns  ont  dit 
qu'il  n'avait  pas  passé  par  Paris  par  crainte ,  à  cause 
des  dernières  émotions  populaires  ;  les  autres  qu'il 
avait  voulu  marquer  du  mépris  au  peuple  à  cause  de 
la  sédition.  Le  premier  motif  est  plus  vraisemblable. 

—  M.  Severt  et  M.  Roland  ,  son  adjoint,  conseillers 

'  En  raison  du  motif  qui  avait  déterminé  ce  changement  à  l'itinéraire 
habituel,  la  route  que  suivit  Louis  XV,  à  sa  sortie  de  la  porte  Maillot, 
prit  le  nom  de  Chemin  de  la  Révolte,  sous  lequel  on  désigne  encore  quel- 
quefois la  roule  départementale  n"  H ,  qui  conduit  du  bois  de  Boulogne 
à  Saint-Denis.  Mais  c'est  à  tort  que  l'auteur  de  la  Vie  privée  de  Louis  XV 
tome  II,  page  354,  avance  que  :  «  l'on  construisit  à  la  hâte  un  chemin 
de  la  route  de  Versailles  à  Saint-Denis .  »  Cette  route  existait  depuis  long- 
temps. Elle  est  indiquée  sous  le  nom  de  route  ou  chemin  de  Versailles  à 
Saint-Denis  par  oii  passent  les  convois,  sur  le  Plan  de  Paris  et  de  ses  environs, 
de  Roussel  (1730).  Enfin,  on  la  retrouve  dans  le  bois  de  Boulogne,  où  une 
allée  sinueuse  qui  se  rend  de  la  porte  de  Boulogne  au  carrefour  d'Arme- 
Qon ville  a  conservé  le  nom  de  route  de  Saint-Denis. 


[juin  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  143 

de  grand'chambre  ,  continuent  toujours  à  force  les 
informations.  Ils  ont  quitté  les  procès  particuliers  dont 
ils  étaient  chargés,  et  ne  travaillent  qu'à  cela.  On  a 
entendu  un  très-grand  nombre  de  témoins.  On  a  ar- 
rêté beaucoup  de  bourgeois,  du  peuple ,  qui  ont  excité 
le  tumulte,  et  en  même  temps  plusieurs  exempts,  mou- 
ches ou  gens  de  police.  On  commence  à  dire  que  les 
exempts  avaient  des  ordres ,  et  qu'ils  les  ont  montrés 
par  écrit,  pour  arrêter  des  enfants  vagabonds;  mais 
non  pas  pour  en  prendre  et  les  rendre  pour  de  l'ar- 
gent. Comment  condamnera-t-on  ces  exempts  ?  Com- 
ment, d'un  autre  côté,  condamner  les  séditieux  sur 
l'enlèvement  d'enfants  ?  Il  est  curieux  de  voir  l'effet 
de  ces  informations.  Je  pense  assez  que  cela  n'aura 
pas  grande  suite. 

— 'On  a  arrêté,  dit-on,  un  serrurier  chez  lequel 
s'était  d'abord  réfugié  le  nommé  Labbé ,  mouche  de 
police,  qui  s'était  enfermé  dans  une  chambre  au  haut 
de  la  maison.  Le  serrurier,  intimidé  par  le  peuple,  a 
ouvert  la  chambre  avec  un  rossignol  pour  le  faire  sor- 
tir et  le  livrer.  Labbé  s'est  pourtant  sauvé  des  mains 
du  peuple  cette  fois,  car  c'est  lui  qui  s'est  retiré  chez  le 
commissaire  vis-à-vis  Saint-Roch,  et  qui,  enfin,  a  été 
assommé  par  le  peuple,  et  non  pas  le  nommé  Pari- 
sien, comme  on  avait  dit\ 

—  On  a  crié  dans  les  rues,  avec  grand  bruit ,  un 
arrêt  du  parlement  confirmant  une  sentence  du  Châ- 
telet  qui  a  condamné  au  fouet  et  au  fer  chaud,  une 
femme  qui  avait  dépouillé  un  enfant  dans  une  allée. 
Le  tout  pour  amuser  le  peuple  sur  l'aventure  des  en- 
fants à  laquelle  ceci  n'a  aucun  rapport. 

'  Voir  ci-dessus,  page  13i. 


144  JOURNAL  [jum  1750] 

—  On  a  aussi  distribué  un  jugement  de  M.  l'inten- 
dant d'Orléans,  comme  commissaire  du  roi,  qui  a 
condamné  au  fouet  et  aux  galères  un  homme  qui  a 
dit  avoir  eu  ordre  d'enlever  des  enfants.  Mais  cela  ne 
prouve  pas  qu'il  n'en  eût  pas  l'ordre.  On  a  bien  fait  de 
le  punir  pour  s'être  vanté  de  cet  ordre ,  surtout  dans 
la  circonstance,  pour  apaiser  le  peuple. 

—  Cette  frayeur  d'enlèvement  aurait  gagné  dans 
les  provinces.  On  dit  qu'à  Toulouse  on  a  presque  as- 
sommé des  hommes  qui  vendaient  des  poupées , 
comptant  que  c'était  un  prétexte  pour  prendre  des 
enfants,  et  l'on  convient,  à  présent,  que  tous  ceux 
qui  ont  été  tués  ou  bien  maltraités  dans  les  tumultes 
de  Paris,  l'ont  été  par  méprise  et  par  soupçon;  car 
l'on  dit  que  ,  par  les  informations,  il  ne  s'est  présenté 
personne  qui  se  soit  plaint  que,  dans  cette  histoire 
des  tapages,  on  leur  ait  enlevé  des  enfants.  Les  véri- 
tables enlèvements  s'étaient  faits  depuis  longtemps, 
avant  que  la  méfiance  et  la  frayeur  fussent  dans  le 
peuple. 

—  Depuis  que  le  clergé  est  assemblé ,  il  s'est  ré- 
pandu un  livre  dans  le  public,  en  forme  de  Lettres; 
avec  un  texte  Ne  repugiiate  ^  etc.\  imprimé  à  Londres, 
qui  a  pour  objet  de  répondie  à  des  remontrances  du 
clergé  faites,  il  y  a  déjà  quelque  temps,  et  de  faire  voir 
que  le  clergé  n'a  aucun  droit  ni  aucun  privilège  pour 
être  exempt  de  donner  la  déclaration  de  ses  biens 
et  de  payer  le  vingtième ,  ainsi  que  les  autres  sujets 
du  roi. 

'  Lettres  :  Ne  repugnaie  vestro  hono.  Londres  (Paris),  1750,  in-8° 
et  in-lâ.  Ainsi  appelées  d'un  passage  de  Sénèque  qui  leur  sert  d'épi- 
graphe. 


[Jco  1750]  DE  E.  J.   F.  BARBIER.  145 

Par  arrêt  du  conseil  du  i"*^  juin,  qui  a  été  bien  affi- 
ché au  coin  des  rues,  le  roi  a  ordonné  la  suppression 
de  ce  livre  comme  contenant  des  déclamations  con- 
traires à  l'honneur  du  clergé  de  France,  qu'il  vou- 
drait faire  passer  pour  le  corps  le  moins  utile  à  la  so- 
ciété. Voilà  tout  ce  qu'on  en  a  relevé;  ce  qui  n'a  été 
fait  que  pour  satisfaire  le  clergé  sur  un  livre  qui  n'a 
point  de  nom  d'auteur  et  qui  est  imprimé  sans  per- 
mission ;  mais,  dans  le  fond,  pour  prévenir,  contre  le 
clergé,  le  public  qui  ne  lit  point  ces  sortes  de  livres. 

On  dit  publiquement  que  ce  livre  a  été  composé  de 
l'ordre  de  M.  le  contrôleur  général ,  et  que  M.  le 
chancelier  n'ayant  pas  voulu  donner  la  permission  de 
l'imprimer,  il  ne  la  pas  moins  été ,  et  même  par  une 
seconde  édition  depuis  l'arrêt  du  conseil  \  Il  ne  s'est 
pas  même  vendu  aussi  cher  que  le  sont  ordinairement 
les  livres  défendus. 

Au  reste ,  c'est  un  traité  des  plus  savants  sur  l'éta- 
blissement de  la  monarchie ,  sur  l'ancien  état  du 
clergé  en  France ,  sur  son  agrandissement  et  ses  usur- 
pations. C'est  un  livre  très-curieux,  qui  traite  à  fond 
de  l'antiquité  pour  arriver  à  la  preuve  de  son  objet  et 
pour  prévenir  le  public,  ou,  pour  mieux  dire,  le  dés- 
abuser de  ses  préventions  à  cause  du  crédit  du  clergé. 
Ce  coup ,  en  rendant  ce  dernier  égal  à  tous  les  autres 

'  Cet  ouvrage,  généralement  regardé  comme  un  travail  profond  et  érudit, 
fut,  en  effet,  composé  à  l'instigation  de  M.  de  Machault,  contrôleur  géné- 
ral, par  un  avocat  nommé  Bargeton,  dont  il  a  déjà  été  question  comme 
ayant  été  compromis  dans  l'affaire  de  la  conspiration  Cellamare.  (Voir 
tome  I",  page  19.)  Bargeton  mourut  à  l'âge  de  soixante-quinze  ans,  avant 
la  publication  de  son  livre,  dont  la  seconde  édition,  qui  parut  la  même 
année  ,  sous  la  rubrique  d'Amsterdam ,  contient  l'arrêt  du  conseil  qui 
en  ordonne  la  suppression. 

m  10 


146  JOURNAL  [juin  17501 

corps  de  l'État ,  et  en  prouvant  qu'il  possède  le  tiers 
des  biens  du  royaume,  tend  à  faire  connaître  que  ceci 
est  pour  le  soulagement  public. 

Si  l'on  voulait  tirer  parti  de  toutes  les  recherches 
qui  sont  dans  ce  livre ,  on  serait  en  état  de  réformer 
bien  des  abus  sur  les  justices  ,  les  fiefs  et  sur  ce  qu'on 
appelle  noblesse. 

—  On  dit  qu'il  y  a  bien  du  mouvement  et  de  la  fer- 
mentation à  Compiègne  dans  le  ministère,  et  l'on 
parle  d'une  grande  cabale  contre  M.  d'Argenson,  mi- 
nistre de  la  guerre  et  de  Paris.  Ce  ministre  est  néan- 
moins dans  un  grand  crédit  auprès  du  roi  et  de  ma- 
dame de  Pompadour,  par  son  esprit  et  sa  légèreté. 
On  dit  qu'il  a  le  talent ,  plus  que  personne ,  de  parler 
hardiment  et  au  mieux  ,  même  de  ce  qu'il  ne  sait  pas, 
qui  en  est  un  très-grand,  surtout  devant  gens  qui  ne 
sont  pas  profonds  en  connaissances. 

On  lui  reproche  de  ne  s'occuper  que  de  manèges 
de  cour,  et  beaucoup  de  négligence  dans  les  affaires  ; 
qu'on  ne  peut  pas  parvenir  à  avoir  des  signatures,  et, 
par  une  conséquence  nécessaire ,  trop  de  confiance  et 
de  détail  à  ses  premiers  commis  pour  les  lettres  et  les 
affaires.  On  dit  que  M.  le  maréchal  de  Saxe  lui  avait 
écrit  une  grande  lettre  circonstanciée  sur  la  différence 
de  nos  exercices  militaires  avec  ceux  des  étrangers  ; 
sur  la  supériorité  des  derniers,  et  sur  la  manière  de  ré- 
former les  nôtres,  ce  qui  devenait  une  affaire  de  secret  : 
que ,  néanmoins ,  il  s'est  répandu  beaucoup  de  copies 
de  cette  lettre  dans  le  public ,  ce  dont  le  maréchal 
s'est  plaint ,  et  ce  qui  ne  peut  être  arrivé  que  par  l'in- 
fidélité de  quelque  commis.  On  lui  reproche  aussi  le 
peu  d'ordre  dans  ce  dernier  projet  des  enlèvements 


[JUIN  1750]  DE  E.  J.   F.  BARBIER.  147 

d'enfants,  dont  les  suites  auraient  pu  être  fâcheuses. 
Voilà  bien  ce  qui  se  répand  dans  Paris  ;  mais  il  y  a 
bien  des  choses  de  la  politique  secrète  qu'on  ignore 
ici  ! 

—  M.  le  chancelier  d'Aguesseau  est  toujours  in- 
commodé :  il  a  une  rétention  d'urine  et  plus  de  quatre- 
vingts  ans.  il  n'a  point  été  à  Compiègne  ^  ;  le  roi  l'a 
dispensé  du  voyage,  et  le  conseil  des  parties  '  se  tient 
ici,  ainsi  que  le  sceau.  Les  conseils  se  tiennent  à  Com- 
piègne sans  lui.  Il  y  a  sûrement  bien  des  mouvements 
secrets  pour  cette  grande  place  dont  la  vacance  est 
prochaine  ,  suivant  les  apparences. 

—  On  dit  qu'un  homme  attaché  à  monseigneur  le 
Dauphin  dès  son  enfance ,  nommé  Petigny ,  on  ne  sait 
s'il  n'est  pas  un  des  valets  de  chambre ,  lui  demanda 
la  permission  de  faire  un  petit  voyage  en  Berri  pour 
y  voir  toute  sa  famille.  Bourges  est  bien  en  Berri. 
Notre  homme  étant  à  Bourges  a  été  faire  une  petite 
visite  à  M.  le  comte  de  Maurepas,  qui  y  est  toujours 
en  exil.  Au  sortir  de  sa  visite,  en  tournant  la  rue,  il 
a  été  arrêté  et  conduit  prisonnier  au  château  de  Sau- 
mur.  Cette  aventure  fait  du  bruit.  On  dit  qu'il  avait 
porté  à  M.  de  Maurepas  une  lettre  de  M.  le  Dauphin  , 
lequel  on  dit  avoir  été  très-fâché ,  ainsi  que  la  reine , 
de  sa  disgrâce.  Cela  marque  l'attention  du  ministère 
sur  ce  qui  se  passe  ;  qu'on  était  instruit  du  voyage  de 
ce  particulier  ;  qu'on  a  eu  quelque  soupçon  par  rap- 
port à  M.  le  Dauphin,  et  qu'on  a  prévu  ce  qui  est  ar- 
rivé par  des  ordres  à  l'intendant  de  Moulins,  qui  ont 

'  Voir  ci-dessus,  page  14.2. 

*  Le  conseil  d'Etat  ou  simplement  le  Conseil,  était  aussi  désigné  soua  le 
nom  de  Conseil  privé  et  de  Conseil  des  parties. 


148  JOURNAL  [jcillet  1750] 

prévenu  le  voyageur.  Ou  dit  aussi  que  dans  le  voyage 
de  M.  le  Dauphin  à  Compiègne,  le  roi  ne  lui  a  parlé 
de  rien,  ni  lui  au  roi;  de  cette  façon,  notre  homme 
pourra  rester  quelque  temps  à  Saumur. 

—  Madame  la  duchesse  de  Penthièvre  est  accou- 
chée lundi,  22  de  ce  mois,  d'un  garçon.  Voilà  trois 
princes  dans  la  maison  de  Toulouse'. 

—  On  a  condamné,  après  une  assez  longue  prison, 
un  pauvre  cabarelier  de  Charenton  à  la  question  or- 
dinaire et  extraordinaire,  qu'il  a  soufferte,  pour  vol 
sur  le  grand  chemin,  dont  il  était  innocent,  suivant  la 
déclaration  du  véritable  voleur,  qui  a  été  pris  et  qui 
a  été  rompu.  Ce  qui  fait  voir  la  délicatesse  des  fonc- 
tions de  juge  dans  les  affaires  criminelles. 

Juillet.  —  Aujourd'hui  lundi,  6,  on  a  brûlé  en  place 
de  Grève,  publiquement,  à  cinq  heures  du  soir,  deux 
ouvriers ,  savoir  :  un  garçon  menuisier  et  un  charcu- 
tier, âgés  de  dix-huit  et  vingt-cinq  ans ,  que  le  guet  a 
trouvés  en  flagrant  délit ,  dans  les  rues,  le  soir,  com- 
mettant le  crime  de  s ;  il  y  avait  apparemment 

un  peu  de  vin  sous  jeu  pour  pousser  l'effronterie  à  ce 
point.  J'ai  appris,  à  cette  occasion,  que  devant  les 
escouades  du  guet  à  pied ,  marche  un  homme  vêtu  de 
gris  qui  remarque  ce  qui  se  passe  dans  les  rues,  sans 
être  suspect,  et  qui,  ensuite,  fait  approcher  l'escouade. 
C'est  ainsi  que  nos  deux  hommes  ont  été  découverts. 
Comme  il  s'est  passé  quelque  temps  sans  faire  l'exécu- 

*   N.  de  Bourbon,  prince  de  Lamballe,  né  le  6  septembre  1747. 
N.  de  Bourbon,  duc  de  Château-Vilain,  né  le  17  novembre  1748. 
N.  de  Bourbon,  comte  de  Guingamp,  né  le  22  juin  1730. 
Un  fils  aîné  du  duc  de  Penthièvre,  le  duc  de  Rambouillet,  né  le  2  jan- 
vier 1746,  était  mort  le  13  novembre  précédent. 


[JUILLET  1750]  DK  E.  J^  F.  BARBIER.  149 

tioii ,  après  le  jugement ,  on  a  cru  que  la  peine  avait 
été  commuée  à  cause  de  l'indécence  de  ces  sortes 
d'exemples  ,  qui  apprennent  à  bien  de  la  jeunesse  ce 
qu'elle  ne  sait  pas.  Mais  on  dit  que  c'est  une  contes- 
tation entre  le  lieutenant  criminel  du  Châtelet  et  le 
rapporteur,  pour  savoir  à  qui  assisterait  à  cette  exé- 
cution ,  d'autant  que  le  rapporteur  n'était  plus  de  la 
colonne  du  criminel';  mais  M.  le  chancelier  a  décidé 
que  le  rapporteur  irait,  quoique  n'étant  plus  du  crimi- 
nel. Bref,  l'exécution  a  été  faite  pour  faire  un  exem- 
ple ,  d'autant  que  l'on  dit  que  ce  crime  devient  très- 
commun  et  qu'il  y  a  beaucoup  de  gens  à  Bicétre  pour 
ce  fait.  Et  comme  ces  deux  ouvriers  n'avaient  point  de 
relations  avec  des  personnes  de  distinction  ,  soit  de  la 
cour,  soit  de  la  ville,  et  qu'ils  n'ont  apparemment 
déclaré  personne,  cet  exemple  s'est  fait  sans  aucune 
conséquence  pour  les  suites.  Le  feu  était  composé  de 
sept  voies  de  petit  bois ,  de  deux  cents  de  fagots  et  de 
paille.  Ils  ont  été  attachés  à  deux  poteaux  et  étranglés 
auparavant,  quoiqu'ils  soient  étouffés  sur-le-champ  par 
une  chemise  de  soufre.  On  n'a  point  crié  le  jugement 
pour  s'épargner  apparemment  le  nom  et  la  qualifica- 
tion du  crime.  On  avait  crié  celui  du  sieur  Des- 
chauffour,  en  1 726  ^ 

—  Il  y  a  eu  samedi  ,11  de  ce  mois,  une  autre  exé- 
cution dans  Paris ,  moins  terrible  et  plus  divertis- 
sante. La  nommée  Jeanne  Moyon ,  m publique, 

a  eu  le  fouet  et  la  fleur  de  lis  %  et  a  été  conduite  de- 

"  Voir  la  note  de  la  p.  163,  tome  I". 

*  Condamné  pareillement  à  être  brûlé,  pour  un  crime  semblable. 

•  Arrest  di  la  Cour  du  Parlement,  contre  la  nommée  Jeanne  Moyon,  veuve 
Jean  Lesur,  et  autres,  accusées  de  prostitution  publique  ,  du  7  juillet  1730. 
Paris,  imp.  d«  P.  G.  Simon,  4  p.  in-4". 


160  JOURNAL  [joiLLET  1750] 

puis  le  Grand-Châtelet  jusqu'à  la  porte  Saint-Michel, 
où  s'est  faite  l'exécution  du  fer  chaud,  sur  un  âne, 
avec  un  chapeau  de  paille,  la  tête  tournée  vers  la 

queue,  avec   un  écriteau   :   M publique.  Elle 

n'a  point  été  fouettée  dans  les  différents  marchés , 
mais  seulement  en  sortant  du  Grand-Châtelet ,  d'où 
elle  a  été  conduite  à  la  porte  Saint-Michel ,  qui  était 
son  quartier,  par  le  Pont-Neuf,  la  rue  de  la  Comédie 
et  les  Fossés-de-Monsieur-le-Prince.  On  dit  que  dans 
la  marche,  elle  avait  le  visage  couvert  d'un  mouchoir, 
ainsi  que  ses  complices  qui  l'accompagnaient ,  ce  qui 
se  souffre  par  grâce.  Après  avoir  eu  la  fleur  de  lis  à 
la  porte  Saint-Michel ,  elle  a  été  mise  dans  un  fiacre 
pour  être  conduite  hors  de  Paris,  à  cause  du  bannisse- 
ment. Ordinairement,  ces  sortes  de  femmes  sortent  de 
Paris  par  une  porte,  y  rentrent  par  une  autre,  chan- 
gent de  quartier  et  continuent  leur  commerce.  Cette 
exécution  a  beaucoup  diverti  le  peuple. 

Cette  femme  n'a  point  été  condamnée  pour  tenir 
un  lieu  public  de  débauche.  C'est  pour  avoir  enlevé 
et  voulu  débaucher  une  petite  fille  de  dix  ans  V 

—  Madame  la  duchesse  de  Chartres  est  accouchée 
d'une  princesse  ^  la  nuit  du  jeudi  au  vendredi  1 0  de 
ce  mois.  M.  le  duc  d'Orléans  avait  été,  il  y  a  trois 
semaines ,  chez  M.  Joly  de  Fleury  père,  ancien  procu- 
reur général ,  lui  dire  (|u'il  ne  reconnaîtrait  pas  plus 

*  Barbier  consacre  plus  d'une  page  au  récit  de  cette  affaire,  dont  les 
détails  n'offrent  aucun  intérêt  particulier. 

"^  Louise-Marie-Thérèse-Batliilde,  dite  Mademoiselle,  qui  épousa,  ea 
1770,  Louis-Henri-Joseph,  duc  de  Bourbon,  et  fut  mère  de  l'infortuné 
duc  d'Enghien  ,  fusillé  à  Viacennes,  en  1804.  Elle  mourut  subitement  à 
Paris,  le  10  janvier  1822,  au  milieu  d'une  procession  à  laquelle  elle  as- 
«istait  à  Sainte-Geneviève.. 


[JUILLET  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  151 

cette  grossesse  que  la  première ,  où  madame  la  du- 
chesse de  Chartres  est  accouchée  du  prince  de  Mont- 
pensier  \  et  cela ,  sur  un  cérémonial  qui  n'a  pas  été 
observé.  Il  prétend  que  madame  la  duchesse  de 
Chartres  étant  première  princesse  du  sang,  le  chan- 
celier de  France  doit  assister  à  ses  couches  comme 
commissaire  du  roi  :  les  gens  dévots  connaissent  mieux 
leurs  droits  que  les  autres  ! . . . .  M.  le  procureur  général 
en  a  rendu  compte  à  la  cour,  sur  quoi  il  a  été  nommé 
commissaire  du  roi  pour  remplacer  et  représenter 
M.  le  chancelier,  qui  ne  peut  pas  y  vaquer  à  cause 
de  ses  infirmités  et  même  de  ses  occupations. 

En  conséquence ,  plus  de  huit  jours  avant  les  cou- 
ches, et  apparemment  aux  premières  douleurs,  M.  l'an- 
cien procureur  général  s'est  transporté  et  s'est  établi  à 
Saint-Cloud ,  où  il  est  resté  jusqu'aux  couches.  On 
lui  servait  une  table  de  douze  couverts  où  il  y  avait 
toujours  trois  ou  quatre  dames  de  la  cour  de  madame 
de  Chartres.  M.  Joly  de  Fleury  a  soixante-quatorze  ou 
soixante-quinze  ans  ;  mais ,  outre  la  supériorité  de  gé- 
nie qui  lui  est  connue  de  tout  le  monde,  il  a  été  ga- 
lant toute  sa  vie  et  a  fort  aimé  les  filles.  Il  a  l'esprit 
très-enjoué  et  il  a  fait  les  plaisirs  de  la  cour  de  Saint- 
Cloud.  En  sorte  qu'il  s'y  est  amusé  et  a  beaucoup 
amusé,  et  madame  de  Chartres  et  toute  sa  cour. 

On  croit  qu'il  pourrait  bien  avoir  la  même  fonction 
aux  couches  de  madame  la  Dauphine.  Il  est  cepen- 
dant à  présumer  que  le  chancelier  ne  cédera  sa  place, 
en  pareille  occasion,  qu'en  cas  de  nécessité. 


'   Louls-Philippe»Joseph  d'Orléans,  né  le  13  avril  1746,  père  du  roi 
Louis-Philippe. 


152  JOURNAL  [juillet  1750] 

Par  la  naissance  de  cette  jeune  princesse,  mademoi- 
selle de  Charolais  doit  perdre  le  litre  de  Mademoi- 
selle attaché  à  la  première  princesse  du  sang ,  fille, 
lequel  est  accompagné  d'une  pension. 

—  Le  bruit  se  répand  encore  que  M.  de  Maupeou, 
premier  président  du  parlement,  veut  se  démettre  de  sa 
place,  qu'il  n'est  pas  en  état  de  soutenir  parce  qu'il  doit 
beaucoup.  Il  n'est  pas  ricbe  par  lui-même,  et  il  a  pris 
un  grand  état  de  maison,  surtout  pour  la  table,  tant 
à  Paris  qu'à  sa  terre  de  Bruyères  \  à  neuf  lieues  de 
Paris,  pendant  les  vacances.  Il  avait  des  vues  sur  la 
place  de  chancelier.  On  dit  qu'il  voudrait  s'accom- 
moder avec  M.  le  président  Mole  qui  se  chargerait  de 
payer  le  brevet  de  retenue  dû  à  M.  le  premier  prési- 
dent Le  Peletier  ^,  et  lui  donnerait,  pour  pot-de-vin  de 
sa  démission,  deux  cent  mille  livres  qui  lui  serviraient 
à  payer  ses  dettes  ;  le  tout  en  faisant  agréer  cet  arran- 
gement par  le  roi. 

—  On  dit  aussi  que  M.  de  Puisieux ,  qui  est  assez 
infirme,  voudrait  se  démettre  des  affaires  étrangères, 
et  qu'on  ne  laisse  pas  de  parler  sourdement ,  en  cour, 
de  M.  Chauvelin  qui,  malgré  son  exil,  a  conservé  toute 
sa  tête  et  tout  son  génie.  H  n'a  plus  pour  ennemi,  en 
cour,  M.  le  comte  de  Maurepas. 

—  Il  y  a ,  à  Compiègne  ,  un  camp  de  douze  mille 
hommespour  amuser  le  roi  et  sa  cour,  ce  qui  fait  qu'on 
ne  sait  pas  bien  l'époque  de  son  retour  qui  était  fixé 
au  20  de  ce  mois  ^ 

•  Château  situé  dans  une  belle  plaine,  près  de  la  rive  droite  de  l'Oise, 
à  i  kilom.  N.-E.  de  Beaumont. 

'  Il  était  de  deux  cent  mille  livres.  Voir  tome  II,  p.  371. 
■"  Le  roi  et  la  cour  revinrent  effectivement  à  cette  époque. 


[aolt  1750]  DE  E.  J.  F.  BAKBIER.  153 

—  Le  parlement  a  arrêté  un  sursis  de  quinze  jours 
au  jugement  criminel  de  la  dernière  émeute  populaire 
à  l'occasion  de  l'enlèvement  des  enfants.  Il  y  a,  dit-on, 
plus  de  qLiar:tnte  personnes  dans  les  prisons  :  le  pro- 
cès est  presque  instruit.  Les  exempts  de  police  qui 
sont  impliqués  dans  cette  affaire  ont,  dit-on,  rapporté 
et  représenté  leurs  ordres  pour  prendre  des  enfants 
vagabonds  ;  mais  non  pas  pour  en  tirer  de  l'argent  en 
les  rendant  aux  pères  et  mères.  Le  sursis  expiré,  on 
verra  ce  que  cela  deviendra. 

—  On  ne  parle  plus  de  tous  les  bruits  de  querelle 
et  de  changement  dans  le  ministère  qu'on  faisait  courir 
dans  Paris  pendant  le  voyage  de  Compiègne.  Le  clergé 
continue  ses  assemblées,  mais  il  ne  transpire  rien  de 
ses  résolutions. 

Joût.  —  Depuis  quelques  jours,  le  parlement,  c'est- 
à-dire  la  grand'chambre  et  la  Tournelle  assemblées, 
a  repris  le  travail  de  l'émotion  populaire.  Aujourd'hui, 
samedi  1  "",  on  a  fait  monter  les  prisonniers  pour  être 
interrogés  sur  la  sellette  :  il  y  a  dix-neuf  ou  vingt  ac- 
cusés. Cela  a  fait  assez  de  bruit  dans  Paris,  d'autant 
que  tous  ces  prisonniers,  exempts  de  police  ou  autres, 
sont  gens  du  peuple.  Il  y  avait  des  archers  à  toutes  les 
issues  de  la  grand'chambre,  pour  empêcher  l'affluence 
de  ceux  qui  étaient  intéressés  et  qui  étaient  à  crier  et 
à  pleurer.  Les  régiments  des  gardes  françaises  et 
suisses  étaient  commandés.  On  a  vu  des  escouades  de 
guet  à  cheval.  On  disait  qu'il  devait  y  avoir  trois  ou 
quatrepersonnespendues;  ily  avait  aussi  trois  exempts, 
mais  on  ne  parlait  pas  de  mort  à  leur  égard.  Cette 
affaire  intrigue,  non-seulement  le  petit  peuple,  mais 
les  honnêtes -gens.  On  convient  que  ces  séditieux  sont 


154  JOURNAL  [aoct  1750] 

criminels,  que  c'est  fort  à  craindre  dans  le  peuple, 
qu'il  faut  faire  des  exemples ,  qu'il  ne  faut  pas  laisser 
connaître  au  peuple  sa  force  et  que  le  ministère  le 
craint  ;  mais  on  sent,  en  même  temps,  que  la  cause  de 
ces  tumultes  diminue  beaucoup  du  crime  et  n'a  point 
de  rapport  au  roi. 

Le  parlement  est  resté  assemblé  à  travailler  jusqu'à 
cinq  heures  du  soir,  et  il  n'y  a  point  eu  d'exécution. 
On  avait  toujours  fait  prudemment  d'avoir  main-forte, 
crainte  que  le  bruit  de  l'exécution  n'occasionnât  quel- 
que assemblée  populaire. 

—  Lundi,  3,  toutes  les  chambres  du  parlement  se 
sont  assemblées  pour  entendre  la  réponse  du  roi  *, 
qui  n'a,  dit-on,  accordé  que  la  suppression  du  centième 
denier,  pour  les  immeubles  fictifs,  pour  le  1"  janvier 
prochain.  La  taxe  de  quatre  sous  pour  livre,  qui  est 
considérable ,  aura  son  effet  encore  pendant  six  ans. 

—  Au  surplus,  il  n'y  a  eu  aucune  grâce  pour  les  sédi- 
tieux qui  ont  été  pris  ^;  le  jugement  était  rendu  dès  le 
samedi.  Aujourd'hui  lundi,  3,  l'arrêt,  qui  condamne 
trois  de  ces  particuliers  à  être  pendus,  a  été  affiché 
aux  coins  des  rues,  même  crié  par  quelques  colpor- 
teurs, et  il  a  été  exécuté  en  place  de  Grève,  où  tout  le 
monde  était.  Le  régiment  des  gardes  était  commandé, 
ou  du  moins  par  détachements  qui  étaient  postés  dans 
les  marchés,  surtout  aux  environs  de  la  Grève,  et  qui, 
en  cas  de  besoin,  auraient  barré  toutes  les  rues  pour 
empêcher  la  communication  du  peuple. 

'  Les  députés  du  parlement  avaient  été  la  veille,  à  Versailles,  recevoir 
la  réponse  du  roi  aux  remontrances  qu'ils  y  avaient  portées  le  7  juin  pré- 
cédent. Voir  ci-dessus,  p.  141. 

*  On  avait  espéré  que  la  Dauphine  solliciterait  leur  grâce. 


[AOCT1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  155 

Cette   expédition  a   été  faite  sur  les  cinq  heures 
après  midi.  Le  charbonnier,  qui  est  un  homme  très- 
bien  fait,  est  cehii  qui,  ayant  été  frappé  par  un  archer 
dans  une  bagarre,   avait  cassé   la  jambe    à  l'archer. 
Urbain,  le  brocanteur,  était  un  jeune  homme  qui  avait 
été  chercher  de  la  paille  pour  mettre  le  feu  à  la  maison 
du  commissaire  de  La  Fosse,  rue  de  la  Calandre  ',  et 
frappé  à  la  porte  d'un  fourl)isseur,  sur  le  Pont-Saint- 
Michel,  pour  avoir  des  armes  :  on  croyait  même  qu'il 
serait  brûlé,  après  être  pendu,  comme  incendiaire.  Il 
n'avait  que  dix-sept  ans  ;  c'était  le  fils  de  gens  de  mé- 
tier dans  l'Abbaye  Saint-Germain.  Lorsque  le  char- 
bonnier fut  monté  à  l'échelle,  tout  le  peuple,  dans  la 
place,  a  crié  grâce,  ce  qui  a  fait  arrêter  le  bourreau 
qui  a  fait  descendre  quelques  échelons  au  patient.  Cela 
a  causé  un  mouvement  d'espérance  aux  deux  autres  ; 
mais  il  n'y  avait  point  de  grâce.  Le  guet,  en  ce  mo- 
ment, tant  à  cheval  qu'à  pied,  la  baïonnette  au  bout 
du  fusil,  a  fait  un  grand  rond  dans  la  place  et  fait  re- 
culer le  peuple,  dont  il  y  en    a   eu  même  plusieurs 
blessés  et  renversés  les  uns  sur  les  autres,  et  l'exécu- 
tion a  été  faite.  Le  peuple,  qui  était  dans  la  Grève,  a 
eu  si  peur  de  se  trouver  environné  de  soldats  aux  gar- 
des ,  qu'il  s'enfuyait  avec  confusion  et  crainte  le  long 
du  quai  Le  Peletier  et  de  la  Ferraille ^  jusque  par  delà 
le  Pont-Neuf,  ce  qui  fait  voir  qu'avec  un  peu  d'ordre, 
le  peuple  de  Paris  est  facile  à  réduire.  La  garde  dans 
Paris  a  continué  la  nuit,  et  tout  a  été  tranquille.  Telle 

'  Voy.  ci-dessus,  p.  131. 

*  Nom  vulgairement  donné  au  quai  de  la  Mégisserie,  en  raison  de» 
marchands  de  vieux  fers  qui  étalaient  autrefois  leurs  marchandises  le  long 
du  parapet. 


156  JOURNAL  [août  1750] 

est  la  fin  de  cette  malheureuse  affaire  qui  a  causé  la 
mort  et  des  blessures  à  plusieurs  personnes,  des  mai- 
sons pillées  et  ravagées,  et  qui  aurait  pu  être  prévenue 
par  un  peu  de  soin  de  la  part  des  magistrats  de 
police. 

Mais  il  est  vrai  de  dire  que  cet  événement,  qui  a  fait 
l'histoire  du  jour  et  la  conversation  de  tout  Paris,  y 
avait  mis  une  certaine  consternation.  On  plaignait  ces 
malheureux,  quoiqu'on  sentit  bien  la  nécessité  d'un 
exemple,  parce  que  tout  le  monde  est  convaincu  que 
dans  le  fait  on  a  pris  grand  nombre  d'enfants,  et  que 
les  gens  de  police  avaient  des  ordres  pour  le  faire,  sans 
que  ces  ordres  ni  la  volonté  du  prince  aient  été  mani- 
festés à  cet  égard,  et  qu'il  est  très-naturel  au  peuple 
de  s'opposer  à  l'enlèvement  de  ses  enfants  ou  de  ceux 
de  ses  voisins.  Il  est  certain  que  ces  exécutions  ne  dés- 
honoreront point  la  famille  de  ceux  qui  ont  été 
pendus. 

—  Cequ'ily  a  de  plus  singulier,  c'est  que,  trois  jours 
après  l'exécution,  le  corps  des  charbonniers  de  Paris 
a  fait  dire  des  messes  de  Requiem  et  un  service  dans 
l'église  des  Carmes  de  la  place  Maubert,  pour  le  repos 
de  l'âme  du  charbonnier  qui  a  été  pendu.  On  dit  qu'ils 
n'étaient  que  trois  à  la  fois  à  ces  messes  ;  peut-être  leur 
avait-il  été  défendu  par  la  police,  qui  avait  été  instruite 
de  ce  service,  de  s'y  rassembler  tous  en  corps. 

— M.  le  prince  de  Soubise,  petit-fils  et  petit-neveu  du 
prince  de  Rohan  et  du  cardinal  de  Rohan,  morts  il  n'y 
pas  longtemps,  a  une  petite  maison  charmante  à  Saint- 
Ouen  ',  sur  le  bord  de  la  rivière.  Le  roi  s'y  est  arrêté 

'  Village  situé  sur  la  rive  droite  de  la  Seine,  entre  Clichy  et  Saint- 


[AOtJtl750]  DE  E.  J.  F.  BARBIEH.  167 

en  revenant  de  Compiègne.  Le  prince  de  Soubise  fai- 
sait travailler  et  accommoder  les  appartements,  que 
l'on  dit  être  du  meilleur  goût  pour  les  peintures  en 
vernis  et  les  meubles  sans  dorures.  Le  roi  dit  au  prince 
qu'il  y  viendrait  souper  un  jour  quand  le  tout  serait 
achevé.  C'est  une  faveur,  quoique  coûteuse,  que  les 
courtisans  ne  négligent  point.  Lundi,  10  de  ce  mois, 
le  roi  est  venu  coucher  à  la  Muette  ;  mardi,  1 1 ,  il  a  été 
chasser  dans  la  plaine  de  Saint-Denis  pour  souper  après 
à  Saint-Ouen. 

Le  prince  avait  fait  préparer  une  illumination  du 
plus  grand  goût  dans  le  jardin,  avec  des  lustres  et  des 
lampions  dont  ious  les  arbres  étaient  garnis,  et  un  feu 
d'artifice  magnifique  dans  une  île  que  l'on  voit  du 
salon.  L'ile  était  entourée  de  grands  ifs  de  fer-bianc, 
tout  en  lampions.  Le  feu  a  été  fort  bien  exécuté,  tant 
pour  les  boîtes  que  pour  l'artifice  qui  était  recherché 
et  extraordinaire  ;  car,  à  présent,  l'artifice  est  varié  et 
les  feux  qui  en  soilent  sont  de  différentes  couleurs. 

Mais  il  s'est  élevé  un  vent  indiscret  qui  a  soufflé  la 
plus  grande  partie  de  l'illumination,  tant  du  jardin 
que  de  l'île,  dans  la  rivière.  Quelque  nombre  d'hommes 
qu'on  ait  placés  à  chaque  if  pour  rallumera  mesure  les 
lampions,  il  n'a  pas  été  possible  de  les  tenir  allumés. 
Voilà  les  inconvénients  qui  sont  au-dessus  du  pouvoir 
et  de  la  dépense  des  hommes. 

Les  appartetnents  étaient  ornés  et  éclairés  avec  la 
dernière  magnificence.  Le  souper  du  roi  a  été  sur  le 
même  ton.  A  ce  souper  il  n'y  avait  que  trois  femmes  : 

Denis.  La  maison  du  prince  de  Rohan  fut  achetée  par  M.  Necker,  peu 
de  temps  avant  la  révolution  ,  et  elle  est  devenue  plus  tard,  la  propriété 
de  M.  Ternaux,  qui  avait  établi  une  filature  dans  ses  dépendances. 


158  JOURNAL  [août  1750] 

madame  la  marquise  de  Pompadour,  la  marquise 
d'Estrade  et  la  comtesse  de  Clermont.  Les  hommes 
qui  avaient  quelques  connaissances  dans  la  mai- 
son sont  entrés  pour  voir  le  souper  du  roi  ;  mais 
il  était  défendu  de  laisser  entrer  aucune  femme  ni 
fille.  C'était  une  galanterie  politique  du  prince  de 
Soubise  pour  madame  la  Marquise,  il  aurait  pu  venir 
à  ce  souper  de  très-jolies  femmes  de  Paris  qui ,  peut- 
être,  auraient  attiré  les  regards  du  roi. 

Le  duc  de  Gèvres,  gouverneur  de  Paris  et  premier 
gentilhomme  de  la  chambre ,  a  une  grande  maison  et 
de  grands  jardins  à  Saint-Ouen  ,  sur  la  rivière  ^ 
Comme  il  est  grand  en  tout  et  extrêmement  gracieux 
pour  le  public,  il  n'était  point  dans  sa  maison,  et  il 
ne  lui  aurait  pas  même  convenu  d'y  être  ;  peut-être 
était-il  d'ailleurs  du  souper;  mais  il  avait  donné  ordre 
que  sa  maison  fut  ouverte  pour  le  public.  Il  y  avait 
même  trois  salles  pour  les  personnes  plus  distinguées  , 
lesquelles  étaient  éclairées,  et  il  y  avait  des  officiers 
de  sa  maison  pour  avoir  soin  de  tout. 

Mademoiselle  de  Charolais,  qui  était  à  sa  maison 
de  Madrid  ,  en  est  partie  le  soir  avec  quelques  femmes 
de  sa  cour,  a  fait  mettre  de  quoi  faire  son  souper  dans 
son  carrosse,  a  fait  partir  un  de  ses  cuisiniers,  et  est 
ainsi  descendue  dans  la  maison  de  M.  le  duc  de 
Gèvres.  Les  officiers  lui  ont  livré  les  cuisines  et  ou- 


'  C'était  le  château  seigneurial  de  Saint-Ouen,  que  mademoiselle  de  la 
Seiglière  avait  apporté  en  dot,  en  épousant  le  duc  de  Gèvres.  Ce  château 
devint  ensuite  la  propriété  de  madame  de  Pompadour  ;  mais  l'anecdote 
rapportée  par  Barbier,  relève  une  erreur  commise  par  les  divers  histo- 
riens des  environs  de  Paris,  qui  placent  en  1745,  l'époque  où  le  duc  de 
Gèvres  fit  la  vente  de  ce  château  à  la  favorite. 


[AOCT1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  159 

vert  les  appartements,  qui  ont  été  éclairés.  Ce  n'est 
pas  tout  :  madame  la  duchesse  de  Modène  y  est  aussi 
venue  et  M.  le  duc  et  madame  la  duchesse  de  Pen- 
thièvre.  Je  ne  crois  pas  que  cette  curiosité  ait  été  bien 
convenable  pour  des  princesses  du  sang.  Ps 'osant  pas 
et  ne  pouvant  pas  se  trouver  avec  le  roi,  il  fallait,  ce 
semble  ,  laisser  faire  cette  fête  sans  elles ,  ou  du  moins 
ne  la  voir  que  dans  leurs  carrosses ,  de  l'autre  côté 
de  la  rivière.  La  maison  du  duc  de  Gèvres  n'était 
bonne  que  pour  des  femmes  distinguées  ,  soit  de  cour, 
soit  de  Paris,  comme  dans  la  maison  de  M.  Cas- 
tanier  d'Auriac,  maître  des  requêtes,  qui  a  acheté 
celle  de  M.  le  comte  d'Evreux  à  Saint-Ouen  ,  qui  est 
encore  une  maison  charmante. 

A  l'égard  du  public  de  Paris,  malgré  le  vent,  il  y 
avait  dans  Saint-Ouen  une  affluence  très-grande  de 
monde  et  un  concours  considérable  de  carrosses ,  de 
manière  qu'on  dit  qu'il  y  en  a  eu  sept  ou  huit  de  bri- 
sés et  de  renversés  au  retour.  Tous  les  petits  maîtres 
et  petites  maîtresses  d'épée ,  de  robe  et  de  finances , 
ne  manquent  point  ces  sortes  de  fêtes.  C'est  une  oc- 
casion de  courir,  ce  qui  est  du  bel  air. 

Au  reste ,  cette  fête  et  cet  honneur  doivent  coûter, 
à  ce  que  l'on  dit,  environ  deux  cent  mille  livres  à 
M.  le  prince  de  Soubise ,  parce  qu'il  y  avait  des  tables 
pour  tous  les  officiers  des  gardes  du  corps  et  la  suite 
du  roi;  pour  tous  les  gardes,  les  pages,  etc.  Ce  qui 
est  toujours  très-nombreux  et  entraîne  un  grand  dégât. 
Il  ne  faudrait  pas  beaucoup  de  fêtes  de  cette  espèce 
pour  incommoder  et  déranger  les  affaires  du  seigneur 
prince  de  Soubise. 

—  Il  y  a  eu  des  mariages  ces  jours-ci  à  Paris.  M.  le 


160  JOURNAL  [aodt  1750] 

marquis  de  La  Salle  ',  lieutenant  général  des  armées 
du  loi,  homme  de  trente-cinq  ans,  qui  est  de  la  cour  et 
des  plaisirs  particuliers  du  roi ,  a  épousé  mademoiselle 
de  Clermont  de  Chaste,  fille  du  second  lit  de  M.  de  Cler- 
mont,  comte  de  Roussillon,  qui  est  d'une  ancienne 
maison ,  et  de  mademoiselle  de  Butler,  irlandaise ,  et 
de  grande  maison  d'Irlande,  dont  les  père  et  mère 
avaient  suivi  en  France  le  roi  Jacques  Stuart.  Une 
sœur  de  mademoiselle  Butler  avait  épousé  M.  de 
La  Guillaumie,  conseiller  au  parlement.  Elles  n'avaient 
point  de  bien,  etle  vieux  comte  de  Roussillon  avait  épou- 
sé par  inclination  la  cadette,  qui  était  belle  et  bien  faite. 

M.  Le  Prêtre,  neveu  du  receveur  général,  à  qui  son 
oncle  a  assuré  sa  charge  en  mariage  ,  a  épousé  made- 
moiselle Grimaudet,  fille  du  commissaire  général  des 
gardes  ftançaises.  Ce  sont  gens  riches  et  de  fortune. 
Comme  c^est  l'usage  d'aller  à  l'Opéra  le  premier  ven- 
dredi après  le  mariage ,  surtout  pour  les  gens  de  con- 
séquence, ces  gens-ci  y  étaient,  avec  bien  des  dia- 
mants, à  la  première  loge  du  côté  de  la  reine,  loge 
consacrée  ordinairement  pour  les  gens  titrés  et  de 
condition.  Mais  tel  est  aujourd'hui  le  luxe  et  l'imper- 
tinence :  il  suffit  d'être  riche  pour  jouer  à  la  grande  ! 

—  Le  lundi ,  17  de  ce  mois,  s'est  faite  à  l'hôtel  de 
ville  la  cérémonie  pour  l'élection  ^  du  prévôt  des  mar- 
chands et  de  deux  échevins.  Gela  se  fait  ordinairement 
le  jour  de  Saint-Roch ,  lendemain  de  la  Notre-Dame  ; 

'  Le  mariage  de  Marie-Louis  Caillebot ,  marqms  de  La  Salle,  sous- 
lieutenant  des  gendarmes  de  la  garde  du  roi,  avec  Marie-Charlotte  de 
Clermont,  etc.,  se  fit  le  4  août. 

*  Voir  ci-dessus,  p.  94  et  suivantes,  le  compte  rendu  d'une  élection 
précédente. 


[AOUT  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  161 

mais  quand  le  jour  de  Saint-Roch  est  un  dimanche , 
cela  se  remet  au  lundi. 

J'avais  été  appelé,  comme  notable,  pour  procédera 
l'élection,  et,  comme  je  n'avais  point  été  brûlé,  j'ai 
assisté  à  la  cérémonie  et  au  diner  de  la  Ville.  Cette 
cérémonie  est  longue  ;  comme  un  huissier  de  la  Ville 
va  chercher,  dans  les  carrosses  de  la  Ville,  les  trente- 
deux  notables  mandés  ,  on  n'est  guère  rassemblé 
qu'à  plus  de  midi  et  demi.  Il  y  avait ,  dans  les  man- 
dés, M.  de  Blair,  conseiller  de  grand'chambre  ;  plu- 
sieurs magistrats  de  différentes  juridictions  ;  M.  Moreau, 
procureur  du  roi  au  Châtelet  ;  des  curés  de  Paris  et 
autres  notables  ;  ce  qui  est  bien  la  preuve  que  les  ma- 
gistrats de  cour  souveraine  ne  sont  autres  que  no- 
tables bourgeois.  Quoiqu'ils  aient  la  noblesse,  cela 
ne  fait  que  de  la  noblesse  bourgeoise,  ainsi  que  celle 
des  échevins  et  secrétaires  du  roi. 

M.  le  piévôt  des  marchands  et  les  quatre  échevins 
en  place  sont  assis  en  haut  de  la  grande  salle,  sur  un 
banc.  Le  procureur  du  roi  de  la  Ville  est  dans  un  fau- 
teuil, vis-à-vis  une  table,  et  le  greffier  de  la  Ville  dans 
un  fauteuil ,  vis-à-vis  de  lui. 

A  la  droite  du  prévôt  des  marchands  sont,  sur  un 
banc,  en  longueur,  les  conseillers  de  Ville,  officiers  de 
cour  souveraine  ;  ensuite  les  conseillers  de  Ville  bour- 
geois; et,  après  les  quartiniers,  sur  un  banc,  à  gauche, 
tous  les  mandés. 

Le  prévôt  des  marchands  a  fait  un  discours  adressé 
aux  notables  sur  l'élection  qui  était  à  faire,  sur  l'hon- 
neur qu'il  avait  eu  à  remplir  sa  place  pendant  plusieurs 
prévôtés,  sur  réloge  des  échevins  dans  leurs  fonc- 
tions, x\n  peu  sur  le  roi,  sur  l'espérance  des  couches 
m  11 


l 


162  JOURNAL  [aoot  1750] 

de  madame  la  Daupliine.  Il  a  lu  son  discours ,  qu'il 
tenait  à  la  main  ,  et  qui  a  duré  près  d'une  demi-heure. 

Le  premier  et  le  second  échevin  ont  fait  chacun 
un  discours  moins  long,  et  le  procureur  du  roi  de 
même,  sur  les  lègles  ,  les  usages  de  la  Ville  et  les  fonc- 
tions et  droits  de  la  juridiction.  Après  cela,  on  a  lu  les 
ordonnances  de  la  Ville  et  la  lettre  de  cachet  du  roi, 
qui  était  de  l'année  passée,  pour  continuer  M.  de 
Bernage,  prévôt  des  marchands,  pour  deux  années, 
jusqu'à  la  Notre-Dame  1752;  ce  qui  a  fait  aussi  la 
matière  d'un  remercîment  dans  le  discours  du  prévôt 
des  marchands  et  d'un  éloge  dans  les  autres. 

On  appelle  ensuite  ceux  qui  doivent  être  présents, 
pour  savoir  s'ils  y  sont. 

Le  prévôt  des  marchands  et  les  quatre  échevins 
quittent  leurs  places  et  passent  derrière  le  banc  qui 
est  occupé  par  quatre  scrutateurs,  dont  le  premier  est 
le  scrutateur  royal  :  c'est,  cette  année,  M.  Feydeau  de 
Brou,  avocat  du  roi  au  Châtelet,  et  fils  du  con- 
seiller d'État.  Ce  scrutateur  royal  tient  un  crucifix 
pour  recevoir  le  serment  de  bien  fidèlement  procéder 
à  l'élection,  ce  que  le  scrutateur  demande  à  chacun  en 
particulier;  à  quoi  on  répond  :  «  Oui,  monsieur.  » 
Le  scrutateur  après  lui  tient  un  sac  de  velours  cra- 
moisi où  chacun  jette  son  billet.  M.  le  prévôt  des  mar- 
chands va  le  premier  au  serment,  à  genoux  sur  un  car- 
reau de  velours,  la  main  sur  le  crucifix,  et  donne  son 
billet ,  puis  les  quatre  échevins  et  tous  les  conseillers 
de  Ville.  Ensuite,  on  appelle,  par  ordre  de  réception, 
chaque  quart  inier  et  les  deux  mandés.  C'est  le  greffier, 
debout,  qui  fait  cet  appel,  et  chacun  fait  la  même 
cérémonie.  On  met  son  billet  dans  le  sac  :  sur  ce  billet 


[aoct  1750]  DE  E.  i.  F.  BARBIER.  Id3 

est  écrit  M.  de  Bernage,  prévôt  des  marchands,  et 
pour  échevins,  M.  un  tel  et  M.  un  tel.  C'est  le  quar- 
tinier  qui,  avant  toutes  les  cérémonies,  donne  un 
pareil  billet  à  ses  deux  mandés.  Ces  billets  préparés 
sont  arrangés  de  façon  que  la  pluralité  des  voix  se 
trouve  tomber  sur  ceux  qui  sont  désignés  pour  être 
échevins.  L'on  voit,  par  là,  que  toute  cette  grande  et 
longue  cérémonie  d'élection  n'est  que  de  forme  et  de 
nom,  et,  dans  le  fait,  c'est  le  plus  simple  et  le  plus  con- 
venable ;  car,  si  l'élection  se  faisait  sérieusement , 
comme  dans  l'origine,  cela  causerait  bien  de  l'abus  et 
de  la  prévarication  :  de  la  part  des  mandés  qui,  dans  le 
temps  oii  nous  sommes,  vendraient  leurs  suffrages,  et 
de  la  part  du  quartinier  qui  a  le  choix  de  mander  dans 
les  notables  de  son  quartier. 

il  y  a  tous  les  ans  pour  nouveaux  échevins,  un 
officier  de  Ville,  soit  conseiller  ou  quartinier  alternati- 
vement, et  un  bourgeois,  comme  marchand  ,  notaire, 
avocat  ou  autre.  Les  échevins  de  cette  année  sont 
M.  Gaucherel,  quartinier  de  Ville,  gros  et  riche  mar- 
chand d'étoffes  de  soie,  à  la  Couronne  d'or,  rue  des 
Bourdonnais,  qui  est  une  belle  et  ancienne  maison  * 
bien  bâtie,  que  l'on  dit  avoir  été  une  maison  de  cam- 
pagne de  Philippe  le  Bel,  roi  de  France,  laquelle  était 
alors  dans  les  bois;  l'autre  est  M.  Bontems,  notaire. 

Toute  la  façon  du  scrutin  finie,  M.  le  prévôt  des 
marchands    et    les    quatre   échevins    sortent    de   la 


"  L'hôtel  de  La  Trémoille,  autrement  dit  la  Maison  des  Carneaux,  dé- 
molie vers  18i2.  Gaucherel  devait  être  le  successeur  de  Gauthier  et 
t>Qpré,  marchands  de  soieries  qui  mirent  à  cette  maison  l'enseigne  de  la 
Couronne  d'or.  Voir  la  Notice  sur  l'hôtel  de  La  Trémoille,  par  M.  Troche, 
Mém.  de  la  Soc.  des  Ant.  de  France,  tome  VI,  nouvelle  série,  page  207. 


164  JOURNAL  [août  1750] 

salle  et  se  retirent  dans  leur  bureau  pour  dresser  le 
procès-verbal  de  Télection  que  l'on  envoie  sur-le-champ 
au  roi.  Pendant  qu'on  dresse  ce  procès- verbal,  tous  les 
officiers  de  Ville  et  mandés  vont  et  viennent  dans 
l'hôtel  de  ville,  boivent  un  coup  s'ils  le  veulent,  et  l'on 
met  le  grand  couvert  dans  cette  même  grande  salle, 
où  il  y  a  encore  nomJDre  de  gens  derrière  les  bancs, 
que  l'on  a  fait  entrer  par  amis,  pour  voir  toute  la  céré- 
monie ci-dessus  et  pour  voir  aussi  le  coup  d'œil  du 
repas.  Tout  cela  dure  de  façon  que  nous  ne  sommes 
qu'à  trois  heures  et  demie. 

C'est  une  grande  table  longue,  d'un  bout  de  la  salle 
à  l'autre,  contenant  quarante-huit  couverts,  à  peu 
près,  de  chaque  côté.  Il  y  a  au  milieu,  tout  du  long, 
vingt  et  un  ou  vingt-deux  plateaux  contenant  chacun 
quatre  corbeilles  de  confitures  sèches,  valant  au  moins 
dix  francs  chacune,  que  chacun  des  assistants  emporte 
à  la  fin  du  repas. 

M.  le  prévôt  des  marchands  est  au  bout  de  la  table, 
en  face,  au  haut  de  la  salle,  avec  le  scrutateur  royal. 
A  droite,  sont  tous  les  mandés  à  qui  on  fait  les  hon- 
neurs; a  gauche,  les  échevins,  officiers  de  Ville, 
conseillers,  procureur  du  roi,  greffier  et  quartiniers; 
et  au  bout,  en  face,  le  colonel  de  la  Ville.  Derrière 
M.  le  prévôt  des  marchands,  est  un  buffet  en  pyramide 
garni  de  vieille  vaisselle  de  vermeil  doré  qui  ne  sert  à 
rien  et  qui  a  un  air  d'antiquité;  à  côté,  sont  les  trom- 
pettes et  hautbois  de  la  Ville  qui  jouent  par  intervalle. 

Chaque  service  est  annoncé  par  des  trompettes  et 
tambours  qui  sont  dans  la  cour.  Il  n'y  a  rien  de  bien 
extraordinaire  pour  les  mets  :  c'est  une  soupe  et  trois 
entrées  servies  entre  quatre  personnes,  deux  de  chaque 


[aodt  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  165 

côté,  et  ainsi  répété  le  long  de  la  table;  deux  plats  de 
rôt,  viande  blanche  et  noire,  deux  salades,  un  melon, 
des  bouteilles  de  vin  et  carafes  d'eau  dans  des  seaux  à  la 
glace,  de  même  pour  l'entremets.  Pour  le  dessert,  des 
tourtes,  compotes  et  corbeilles  dépêches  magnifiques; 
du  vin  de  Champagne,  de  Mulleseau*,  et  vin  de  Chypre. 
On  y  boit  très-modérément  et  très-décemment.  Au 
dessert,  M.  le  prévôt  des  marchands  boit,  et  porte  à 
toute  l'assemblée  différentes  santés  :  de  M.  le  gouver- 
neur de  Paris,  Mesdames  de  France,  madame  la  Dau- 
phine,  M.  le  Dauphin,  la  reine.  La  dernière  est  du 
roi,  à  laquelle  tout  le  monde  se  lève  pour  sortir  de 
table,  et  chacune  de  ces  santés  est  célébrée  par  des 
fanfares  de  trompettes  et  hautbois. 

Le  coup  d'œil  de  ce  service,  surtout  à  cause  de  ces 
corbeilles  de  taffetas  de  différentes  couleurs,  et  de  con- 
fitures sèches,  est  magnifique  et  auguste  par  ce  nom- 
bre de  quatre-vingt-dix  personnes  à  table,  qui  toutes 
ont  cliacune  leur  laquais  derrière  leur  chaise. 

On  a  fait,  cette  année,  pour  la  première  fois,  un 
changement  pour  les  domestiques,  et  on  a  introduit  un 
usage  fort  sage.  Ci-devant,  on  donnait  avec  profusion 
des  assiettes  pleines  de  toutes  les  viandes  à  ses  do- 
mestiques, avec  des  bouteilles  de  vin  presque  entières. 
Ils  emportaient  les  assiettes  à  chaque  service,  man- 
geaient malproprement  ;  quelques-uns  se  soûlaient. 
Ils  donnaient  même  à  manger  à  nombre  de  gens  du 
peuple  qui  sont  là  à  regarder,  ce  qui  causait  de  la 

*  Il  n'existe  aucun  vignoble  en  Champagne  qui  porte  ce  nom.  Bar- 
bier veut  dire,  sans  doute,  qu'on  servit  du  vin  de  Champagne  et  du  vin 
de  Mcursault,  vin  blanc  renommé  des  environs  de  Beaune,  en  Bour- 
f^ogne. 


166  JOURNAL  [août  1750] 

confusion,  du  dégât  et  du  désordre.  Cette  année,  avant 
le  premier  service,  un  officier  des  gardes  de  la  Ville  a 
fait  tout  le  tour  de  la  table  et  a  prié  tous  les  conviés 
de  ne  rien  donner  aux  domestiques,  pour  manger  ni 
pour  boire,  et  qu'à  la  fin  du  repas  on  leur  distribue- 
rait à  chacun  quarante  sous.  Quoique  cela  fasse  au 
moins  cent  quatre-vingts  francs,  la  Ville  y  gagne  par 
l'ordre  qui  y  était,  et  les  domestiques,  surtout  les 
plus  sages ,  aiment  mieux  avoir  quarante  sous  de  reste. 
Chacun  s'en  va  ensuite;  les  officiers  de  Ville,  prin- 
cipalement, ont  été  rendre  visite  à  M.  le  prévôt  des 
marchands  sur  sa  continuation,  et  aux  deux  nouveaux 
échevins. 

—  La  charpente  pourun  feu  est  toute  préparée,  dans 
la  place  de  Grève,  pour  la  nouvelle  de  l'accouchement 
de  madame  la  Dauphine.  Si  c'est  un  prince,  les  fêtes 
seront  bien  plus  belles  et  l'hôtel  de  ville  fera  un  feu 
sur  la  rivière.  C'est  à  cette  occasion  que  M.  le  comte 
d'Argenson,  ministre,  a  fait  continuer,  pour  deux  ans 
(qu'il  peut  même  y  avoir  une  seconde  grossesse), 
pour  prévôt  des  marchands,  M.  de  Bernage,  lequel 
est  son  parent ,  parce  qu'il  retire  un  gros  profit  de 
toutes  les  dépenses  que  fait  la  Ville. 

—  Mercredi,  26,  à  six  heures  du  matin,  madame 
la  Dauphine  a  commencé  à  ressentir  des  douleurs  sé- 
rieuses. 11  est  parti  de  Versailles  nombre  de  courriers, 
entre  autres,  de  la  part  de  la  cour,  un  pour  la  Ville, 
où  se  rassemblent  aussitôt  le  prévôt  des  marchands  et 
les  échevins  pour  attendre  et  pour  donner  les  ordres 
nécessaires,  comme  pour  faire  jeter  du  sable  depuis  le 
Pont-Neuf,  le  long  du  quai  de  la  Ferraille  jusqu'à 
Vhôtel  de  ville  ,  pour  que  le  courrier  qui  doit  apporter 


fiocT  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  167 

la  nouvelle  de  l'accouchement,  et  qui  vient  vite,  ne  se 
casse  pas  le  cou.  Il  y  a  eu  aussi  un  courrier  à  Notre- 
Dame  pour  faire  exposer  le  Saint-Sacrement,  et  un 
pour  en  donner  avis  au  parlement. 

Tous  les  princes ,  princesses ,  ministres  et  ambassa- 
deurs, et  gens  de  cour,  d'épée,  d'église  et  de  robe, 
étaient  à  Versailles,  dans  les  appartements  de  la  Dau- 
phine  et  dans  la  galerie,  à  attendre  l'événement.  Cette 
expectative  a  duré  jusqu'à  près  de  six  heures  du  soir, 
que  madame  la  Dauphine  est  accouchée  d'une  prin- 
cesse seulement  *,  au  grand  mécontentement  de  tout 
le  monde.  Le  courrier  est  parti,  le  canon  des  Invalides 
a  tiré,  ainsi  que  celui  de  l'hôtel  de  ville,  et  on  a  allumé, 
sur  les  sept  heures  et  demie,  l'illumination  qui  était  pré- 
parée à  la  façade  de  l'hôtel  de  ville  ;  mais  cela  n'a  fait 
aucun  mouvement  de  joie  et  de  plaisir  dans  Paris. 

Madame  la  Dauphine  a  connu,  dit-on,  au  visage  des 
assistants  que  c'était  une  princesse;  mais  cela  ne  lui  a 
fait  aucune  impression.  Le  roi,  dit-on,  pendant  le  tra- 
vail, lui  tenait  une  main  et  la  reine  l'autre.  Le  roi  avait 
un  mot  avec  le  sieur  Jarre,  accoucheur,  pour  lui  faire 
entendre  si  c'était  un  prince  ou  une  princesse,  ce  que 
le  sieur  Jarre  ayant  fait,  le  roi  est  devenu  blanc.  On 
dit  aussi  que  l'accouchée  ne  peut  pas  ignorer  long- 
temps la  qualité  de  l'enfant,  parce  qu'il  est  de  règle 
qu'on  lui  présente  à  baiser  quelque  temps  après.  Si 
c'est  un  garçon,  il  a  le  cordon  bleu  et  il  lui  est  pré- 
senté par  un  seigneur  de  la  cour  qui  obtient  aussi,  par 
là,  dans  la  suite,  le  cordon  bleu.  Si  c'est  une  fille,  elle 
lui  est  présentée  par  une  dame  de  la  cour. 

•  Marie-Zéphirine  ,  morte  le  1"  septembre  1755- 


168  JOURNAL  [aodt  1750] 

Il  est  certain  que  madame  ]a  Dauphine  a  dormi 
tranquillement  sept  heures  la  nuit  suivante.  La  nour- 
rice qui  a  été  choisie  est  la  dame  Vata ,  femme  de  l'in- 
tendant de  M.  le  comte  de  Saint-Florentin  :  c'est  une 
femme  de  bonne  santé,  qui  avait  déjà  nourri  deux  de 
ses  enfants.  La  fortune  du  mari,  qui  est  un  homme 
d'esprit  et  de  mérite,  était  faite  si  c'eût  été  aussi  bien 
un  prince. 

La  mère,  l'enfant,  la  nourrice  ,  tout  est  en  bonne 
santé,  et  cet  heureux  accouchement  donne  l'espérance 
d'avoir  par  la  suite  des  garçons. 

—  Dimanche,  30,  il  y  a  eu  bien  des  fêtes  et  des  cé- 
rémonies dans  Paris. 

V  La  maison  des  chanoines  de  Saint-Maur  *,à  deux 
lieues  de  Paris,  a  été  réunie  à  l'église  de  Saint-Louis 
du  Louvre.  Il  y  avait,  dans  l'église  de  Saint-Maur, 
plusieurs  reliques ,  entre  autres  la  châsse  contenant 
des  os  de  saint  Maur,  fondateur  et  instituteur  des  Bé- 
nédictins de  la  congrégation  de  Saint-Maur.  M.  l'ar- 
chevêque de  Paris  a  fait  rapporter  toutes  les  reliques 
dans  un  carrosse.  Pour  ne  point  effaroucher  les 
paysans,  il  a  nommé  des  commissaires  pour  dresser 
un  bon  procès-verbal  de  toutes  ces  reliques.  M.  l'ar- 
chevêque a  donné  la  châsse  de  Saint-Maur  à  Messieurs 
de  l'abbaye  de  Saint-Germain  des  Prés,  et  tous  les 


*  Le  chapitre  de  Saint-Maur  des  Fossés ,  qui  avait  succédé  à  l'abbaye 
de  ce  nom,  avait  été  réuni  au  chapitre  de  Saint-Louis  du  Louvre,  le 
23  avril  1749.  A  la  suite  de  cette  réunion,  confirmée  par  lettres  patentes 
du  b  novemljre  1750,  les  reliques  que  renfermait  l'église  de  Saint-Maur 
furent  apportées  à  Paris,  le  27  janvier  1750,  et  déposées  dans  la  chapelle 
intérieure  de  l'archevêché  jusqu'au  mois  d'août  où  l'archevêque  en  fit 
la  distribution  entre  plusieurs  églises  ou  établissements  religieux. 


[AOUT  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  169 

religieux  de  cette  maison,  accompagnés  des  Prémontrés 
de  la  Croix  Rouge  \  sont  venus  en  procession  avec 
grande  cérémonie  et  trompettes,  et  des  ornements 
magnifiques,  à  Notre-Dame,  pour  prendre  cette  châsse 
et  la  transporter  chez  eux. 

2"  En  même  temps  que  cette  procession  passait  d'un 
côté  dans  les  rues  de  Paris,  on  y  trouvait,  d'un  autre 
côté,  des  calèches  et  carrosses  remplis  de  masques,  et 
d'autres  masques  à  cheval,  parce  que  c'est  la  foire  du 
Petit-Bezons ,  au-dessus  des  Champs-Elysées ,  qui  est 
un  jour  marqué  de  promenade  de  Paris,  tant  pour  le 
peuple  que  pour  les  gens  à  carrosses  ^ 

3"  On  a  chanté,  l'après-midi,  un  2e  Deum  à  Notre- 
Dame,  pour  l'accouchement  de  madame  la  Dauphine, 
où  le  parlement  et  les  autres  cours  ont  assisté,  à  lor- 
dinaire.  Le  soir,  on  a  tiré  un  feu  d'artifice  devant 
l'hôtel  de  ville  qui  était  bien  illuminé,  etc.,  en  sorte 
que  cette  journée  a  été  en  grand  mouvement. 

—  Autre  affaire.  Pendant  l'assemblée  du  clergé, 
les  commissaires  du  roi,  qui  sont  M.  de  Saint-Floren- 
tin, secrétaire  d'État,  ayant  le  clergé  dans  son  dépar- 
tement, et  M.  Feydeau  de  Brou,  conseiller  d'État,  se 
sont  rendus,  le  1 7  août,  aux  àugustins  ^  pour  rendre 
compte  an  clergé  des  intentions  du  roi  qui  leur  de- 
mande sept  millions  cinq  cent  raille  livres ,  payables 


'  Ce  couvent  occupait  l'extrémité  de  l'angle  formé  par  les  rues  de 
Sèvres  et  du  Cherche-Midi. 

*  Voir  tome  I",  page  50. 

*  A  l'assemblée  générale  du  clergé,  qui  avait  été  ouverte  le  1"^  juin 
précédent.  Ces  réunions  se  tenaient  habituellement  dans  le  couvent  des 
Grands-Augustins,  où  .ivaient  lieu  également  les  assemblées  des  membres 
de  l'Ordre  du  Saint-Esprit.  Voir  tome  I",,page  57. 


170  JOURNAL  [lODT  1750] 

en  cinq  ans,  et,  en  même  temps,  pour  lui  annoncer  une 
déclaration  que  le  roi  a  envoyée  à  son  parlement,  par 
laquelle  il  ordonne  que  tous  les  archevêques,  évêques, 
bénéficiers,  chapitres,  etc.,  généralement  tout  ce  qu'on 
appelle  gens  de  mainmorte,  donneront,  dans  six  mois, 
déclaration  de  tous  leurs  biens  et  revenus,  etc.  \ 

Cette  déclaration  a  été  enregistrée  au  parlement  le 
21  août,  et  elle  fait  la  matière  et  la  sollicitude  du  haut 
clergé  qui  faisait  tomber  tout  le  poids  des  impositions 
sur  le  clergé  du  second  ordre.  On  sait  qu'il  y  a  des 
évêques  qui  payaient  très-peu  de  chose,  et  qu'il  y  en 
avait  d'autres  qui  gagnaient  jusqu'à  douze  ou  quinze 
mille  livres  par  an  sur  la  répartition  des  bénéficiers 
de  leurs  diocèses.  Aussi,  le  roi  loue-t-il  le  zèle  et  l'at- 
tention de  certains  évêques,  en  petit  nombre  à  la  vé- 
rité, qui  ont  exposé  dans  l'évêché  un  tableau  de 
l'imposition  du  diocèse  et  de  tous  les  bénéficiers  d'i- 
celui  en  particulier?  En  sorte  que  c'est  dire  tacitement 
qu'il  y  avait,  dans  les  autres  diocèses,  un  grand  soup- 
çon de  fraude  et  de  fiiponnerie. 

Le  clergé  est  fort  embarrassé.  Tout  ce  qui  est  pres- 
crit par  la  déclaration  du  roi  n'a  rien  de  nouveau.  On 
n'a  fait  que  copier  généralement,  pour  le  fond  et  la 
forme  des  déclarations  requises,  tout  ce  qui  avait  été 
arrêté  par  le  clergé  lui-même  dans  une  assemblée  de 
1726,  et  que  le  clergé  avait  fait  confirmer  et  autoriser 
par  des  lettres  patentes  de  1727.  Ce  qui  n'avait  point 
eu  jusqu'ici  d'exécution,  moins  par  l'impossibilité  de 


'  Cette  déclaration,  donnée  à  Versailles  le  17  août  17S0,  est  imprimée 
dans  la  Suite  de  la  clef  ou  Journal  historique  (  Journal  de  T^erdun) ,  tome 
LXVIII  (juillet  1730),  page  230. 


[SEPT.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  171 

le  faire  que  parce  que  le  haut  clergé  a  reconnu  qu'il 
avait  fait  une  sottise  dans  cet  arrangement. 

Dans  la  déclaration  du  roi,  il  n'est  pas  dit  un  mot 
du  vingtième  sur  les  biens  ecclésiastiques,  pour  ne 
point  effaroucher  le  clergé  ;  mais  celui-ci  prévoit  bien 
que  toutes  les  déclarations  particulières  étant  faites  et 
vérifiées,  la  perception  du  vingtième  ou  du  dixième, 
dans  les  cas  pressants,  sera  aussi  facile  que  sur  tous 
les  autres  biens,  et  c'est  ce  titre  d'imposition  égale  et 
commune  à  tous  que  le  clergé  ne  veut  point  entendre. 
Mais,  dans  le  fond,  ce  privilège  prétendu,  de  même  que 
tous  les  autres,  ne  sont  que  de  pures  visions.  La  taxe 
des  impositions  sur  les  biens  doit  être  proportionnelle 
et  répartie  également  sur  tous  les  sujets  du  roi  et 
membres  de  l'Etat ,  à  proportion  des  biens  que  chacun 
possède  réellement  dans  le  royaume.  En  Angleterre,  les 
terres  de  la  noblesse ,  du  clergé  et  du  tiers  état  payent 
également,  sans  distinction;  rien  n'est  plus  juste. 

Septembre.  —  Le  clergé  continue  ses  assemblées  , 
déterminé  à  refuser  tout  arrangement  qui  pourrait  le 
rendre  contribuable.  Il  a  fait  des  remontrances  au 
roi  par  le  cardinal  de  La  Rochefoucault ,  président 
de  l'assemblée.  On  dit  que  le  roi  avait  été  presque 
touché  de  leurs  raisons,  disant  que  son  dessein  n'était 
pas  de  leur  ôter  leurs  privilèges  ;  mais  que  le  conseil 
a  déterminé  le  roi  à  ne  point  se  relâcher  de  son  projet, 
représentant  qu'il  ne  fallait  pas  reculer,  surtout  en 
faisant  attention  à  la  hauteur  de  la  réponse  du  clergé , 
qui  est  en  très-peu  de  mots  : 


172  JOURNAL  [sept.  1750] 

((  Sire, 

((  La  justice  et  la  magnanimité  de  Votre  Majesté 
nous  sont  si  connues,  qu'elles  nous  autorisent  à  ré- 
pondre que  nous  ne  consentirons  jamais  que  ce  qui 
a  été  jusqu'ici  le  don  de  notre  amour  et  de  notre 
respect,  devienne  le  tribut  de  notre  obéissance.  » 

Cette  réponse  a  été  regardée  comme  insolente  pour 
des  sujets,  et  c'est  réellement  l'esprit  du  corps  ;  car 
les  moindres  prestolets,  tous  les  écoliers,  clercs,  sé- 
minaristes, pour  qui  les  arrangements  que  l'on  prend 
ne  peuvent  être  qu'avantageux,  aiment  mieux  être 
écrasés  par  le  haut  clergé  que  de  perdre  l'idée  et  le 
préjugé  d'une  indépendance  par  rapport  aux  biens 
ecclésiastiques.  Ils  regardent  à  déshonneur  d'être 
traités  comme  les  autres  sujets. 

Sur  cette  réponse ,  M.  le  comte  de  Saint-Florentin 
s'est  transporté  à  l'assemblée  le  1 5  de  ce  mois,  avec 
une  lettre  du  roi  qui  ordonne  à  Messieurs  du  clergé 
de  rompre  leur  assemblée  et  aux  évéques  de  se  reti- 
rer, dans  huit  jours,  chacun  à  leur  diocèse. 

—  Il  n'y  a  pas  un  évêque  à  la  cour.  Les  cardinaux 
mêmes  n'ont  point  été  exceptés. 

—  Le  clergé  avait  fait  imprimer  un  procès-verbal 
de  ce  qui  s'est  passé  dans  leur  assemblée,  sous  pré- 
texte d'en  envoyer  des  exemplaires  à  tous  les  évéques; 
mais  il  s'en  est  vendu  dans  le  public,  et  il  y  a  eu  dé- 
fense du  ministre  d'en  distribuer,  en  sorte  qu'on  n'en 
trouve  plus. 

—  La  jeune  princesse  est  à  sa  quatrième  nourrice, 
ce  qui  n'est  pas  avantageux  de  changer  ainsi  de  lait. 
Madame  Vata,  première  nourrice,  avait  trop  de  lait: 


[oGT.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  173 

la  princesse  ne  tirait  pas  assez.  On  n'a  pas  voulu  per- 
mettre à  la  nourrice  de  reprendre  son  enfant  pour 
quelques  jours,  et  son  lait  s'est  jeté  sur  une  cuisse.  Cela 
a  suffi  pour  changer  cette  nourrice ,  sans  prendre  la 
peine  de  goûter  son  lait^  quoique  elle  soit  restée  encore 
huit  jours  à  Versailles,  à  nourrir  son  propre  enfant. 
Cela  n'a  pas  eu  de  suites,  car  j'ai  vu,  plus  d'un  mois 
après,  sa  fille  de  quatre  mois  qui  se  portait  à  merveille 
et  qui,  depuis,  n'a  été  nourrie  que  par  elle. 

—  J'ai  appris,  à  cette  occasion,  que  tout  se  fait  par 
forme  à  la  cour,  suivant  un  piotocole  des  médecins, 
en  sorte  que  c'est  un  miracle  d'élever  un  prince  ou 
une  princesse.  La  nourrice  n'a  d'autres  fonctions  que 
de  donner  à  teter  à  l'enfant  quand  on  le  lui  apporte  : 
elle  ne  peut  pas  lui  toucher.  Il  y  a  des  remueuses  et 
femmes  préposées  pour  cela,  mais  qui  n'ont  point  d'or- 
dres h  recevoir  de  la  nourrice.  H  y  a  des  heures  pour 
remuer  l'enfant,  trois  ou  quatre  fois  dans  la  journée. 
Quand  l'heure  sonne,  si  l'enfant  dort  on  le  réveille 
pour  le  remuer.  Si  après  avoir  été  changé ,  il  fait  dans 
ses  langes,  il  reste  trois  ou  quatre  heures  ainsi  dans 
son  ordure.  Si  une  épingle  le  pique ,  la  nourrice  ne 
doit  pas  l'ôter  :  il  faut  chercher  et  attendre  une  autre 
femme.  L'enfant  crie,  dans  tous  ces  cas;  il  se  tour- 
mente et  s'échauffe,  en  sorte  que  c'est  une  vraie  mi- 
sère que  toutes  ces  cérémonies. 

Octobre.  —  M.  le  maréchal  de  Brancas,  des  comtes 
de  Forcalquier  ,  est  mort  âgé  de  quatre-vir^ts  ans. 
M.  l'abbé  d'Harcourt,  duc  et  pair,  commandeur  des 
ordres  du  roi,  ci-devant  doyen  du  chapitre  de  Notre- 
Dame,  est  mort  aussi,  et  a  été  fort  regretté.  C'était  un 
des  plus  beaux  hommes  et  fort  aimé  dans  Paris. 


174  JOURNAL  [oct.  1750] 

—  M.  l'abbé  de  Nicolai,  chanoine  de  Notre-Dame, 
frère  du  premier  président,  qui  était  désigné  pour  être 
premier  aumônier  de  mademoiselle  Henriette ,  fille 
aînée  de  France,  à  qui  on  fait  une  espèce  de  maison, 
perd  cette  place.  Il  était  ancien  agent  du  clergé  et  as- 
sistait dans  les  assemblées.  Il  a  parlé  un  peu  trop  haut 
sur  ces  affaires-ci  à  M.  le  contrôleur  général;  il  n'en 
faut  pas  davantage  pour  l'empêcher  d'être  jamais 
évêque  ^  C'est  M.  de  Fontenille,  évêque  de  Meaux,  qui 
aura  cette  place. 

—  La  cour  est  très-brillante  à  Fontainebleau  '.  Les 
deux  dernières  dames  de  France  qui  étaient  à  Fonte- 
vrault,  doivent  y  arriver.  Des  dames  de  la  cour  sont 
parties  pour  les  aller  retirer  de  Fontevrault ,  avec  une 
suite  très-nombreuse. 

—  M.  le  maréchal  de  Saxe  est  à  Chambord,  avec 
un  très-grand  nombre  de  femmes  et  de  seigneurs. 
Mademoiselle  de  Sens,  princesse  du  sang,  de  la  mai- 
son de  Condé,  qui  a  à  présent  quarante-cinq  ans  ',  y 
est.  C'est  pour  elle  que  se  fait  la  fête.  Le  maréchal  y 
a  une  troupe  de  comédiens,  grande  musique  ,  des 
danseuses  allemandes ,  des  équipages  de  chasse  consi- 
dérables. On  dit  qu'il  vit  là,  et  qu'il  représente  en 
souverain. 

—  M.  le  chancelier  d'Aguesseau  est  toujours  fort 
incommodé.  Il  n'est  point  du  voyage  de  Fontaine- 
bleau, n'étant  pas  en  état  d'y  aller.  Il  y  aura  bien  des 


'  Il  a  été  cependant  notre  évêque  de  Verdun  en  1754,  ety  est  mort  en  dé- 
cembre 1769.  Il  nous  a  fait  beaucoup  dehien  [note  de  Barbier  cTlncrevillè). 

*  Elle  s'y  était  rendue  le  7  octobre  et  y  resta  jusqu'au  17  novembre. 

'  Elisabeth-Alexandrine,  sixième  fille  de  Louis,  duc  de  Bourbon,  était 
née  le  15  septembre  1705. 


[ocT.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  175 

intrigues  dans  ce  voyage  pour  remplir  cette  première 
charge  de  l'État. 

—  Les  bâtiments  du  roi  vont  toujours  leur  train. 
On  travaille  à  force  au  château  de  Bellevue,  de  ma- 
dame la  marquise  de  Pompadour,  au-dessus  de  Sèvres. 
Le  corps  principal  du  château  est  petite  11  n'a  que 
neuf  croisées  de  face,  et  le  roi  n'a  pas  voulu  qu'il  en 
eût  davantage  ;  mais  il  est  extrêmement  orné.  Il  y  a, 
au  dehors,  des  bustes  de  marbre  attachés  dans  les 
trumeaux,  d'une  grande  beauté.  Les  boiseries  du  de- 
dans sont  sculptées  dans  la  dernière  perfection  et 
peintes  d'un  très-beau  blanc  des  Carmes  \  A  tous  les 
balcons,  il  y  a  une  tour,  qui  sont  les  armes  de  Pompa- 
dour. Le  suisse  des  appartements  a  une  livrée  jaune 
de  Pompadour.  Les  terrasses  viendront  jusqu'au  che- 
min, sur  la  livière.  Les  jardins  de  derrière  et  les  pota^ 
gers  seront  charmants,  avec  de  belles  eaux  qui  viennent 
de  la  montagne  au-dessus.  C'est  une  situation  unique 
pour  la  vue,  et  on  ne  croira  jamais,  quand  cela  sera  fait, 
qu'on  ait  pu  faire,  dans  une  montagne  aussi  escarpée, 
un  endroit  aussi  charmant.  Tout  se  fait  et  se  paye  au 
nom  de  madame  de  Pompadour  ;  mais,  quoique  cela 
ne  soit  pas  grand  ,  on  verra  aisément,  par  tous  les 
autres  bâtiments  ([ui  accompagnent  le  corps  de  logis, 
que  cela  n'a  pu  être  que  l'ouvrage  d'un  roi,  par  les 
dépenses  excessives  du  remuage  des  terres;  même  que 
cela  ne  saurait  convenir  à  un  simple  particulier.  D'au- 
tant plus  que  cela  est  trop  voisin  de  Meudon. 

—  Au  château  de  la  Muette,  dans  le  bois  de  Bou- 

'  Le  blanc  des  Carmes  ,  préparé  avec  de  la  chaux  éteinte ,  de  la  téré- 
benthine, etc.,  est  susceptible  de  recevoir  un  très-beau  poli  par  le  frot- 
tement. 


176  JOURNAL  [oct.  1750] 

logne,  on  fait  aussi  de  grands  travaux.  On  prend  une 
fort  grande  enceinte,  dans  le  bois,  pour  étendre  le  po- 
tager et  faire  des  bosquets  qui  formeront  une  grande 
terrasse  bâtie  en  pierres  et  moellons.  Le  dessein  est 
même  d'abattre  plusieurs  bâtiments,  faits  depuis  trois 
ans,  poui-  les  remplacer  et  rebâtir  d'une  autre  façon. 
On  fera  plusieurs  percées  dans  le  bois;  on  abattra  tout 
ce  qui  est  vis-à-vis  le  château,  duquel  on  verra  en  plein 
celui  de  Bellevue. 

—  A  Choisy,  on  travaille  aussi  considérablement 
pour  changer  ce  qu'on  y  a  fait  et  pour  augmenter. 
Les  dépenses  des  bâtiments  sont  très -considérables 
sans  que  l'on  fasse  néanmoins  aucun  monument 
respectable;  mais,  à  le  bien  considérer,  ces  dépenses 
ne  font  pas  grand  préjudice  à  l'État;  cela  fait  vivre  et 
travailler  un  grand  nombre  d'ouvriers  qui,  d'un  autre 
côté,  répandent  leur  gain  dans  tous  les  villages  voisins 
pour  vivre.  Cela  fait  vendre  des  pierres  et  des  bois; 
c'est  une  circulation  d'argent  à  un  grand  nombre  de 
gens  dans  le  royaume  qui  revient  insensiblement  dans 
les  coffres  du  roi  par  les  taxes  et  les  impôts  sur  tout 
ce  qui  se  consomme.  D'ailleurs,  le  roi  a  beaucoup  de 
princesses  qui  ne  sont  pas  toutes  mariées,  à  beaucoup 
près,  et  à  qui,  à  un  certain  âge,  il  faudra  des  maisons 
de  campagne. 

—  Les  deux  dames  qui  arrivèrent  à  Fontainebleau 
le  1 8,  s'appellent  l'une  madame  Sophie  \  et  l'autre  ma- 
demoiselle Louise  ^  Le  roi  les  a  embrassées  Tune  et 

'  Sopliie-Philippine  Elisabeth -Justine  ,  née  le  \1  septembre  1734, 
morte  le  3  mars  1782. 

*  Louise-Marie,  née  le  15  juillet  1737.  Elle  prit  le  voile  en  1771,  dans 
le  couvent  des  Carmélites  do  Saint-Denis,  et  mourut  le  23  décembre  1787. 


[ocT.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  177 

l'autre,  pendant  un  quart  d'heure  même,  en  pleurant 
comme  un  bon  père  de  famille,  bourgeois  de  Paris. 

—  Histoire  de  Paris.  Le  sieur  Lhomme,  ancien 
écbevin*,  ci-devant  marchand,  rue  Saint-Denis  ,  dont 
le  frère  y  est  encore,  s'est  retiré,  dit-on,  avec  dix-huit 
ou  vingt  mille  livres  de  rente,  et  a  deux  fils,  dont  l'un 
est  dans  le  service.  Cet  homme,  quoique  âgé  de  soixante 
ans,  est  un  étourdi  et  un  impertinent.  Il  a  une  maison 
de  campagne  au  village  de  Carrières ,  près  Charenton, 
oii  il  est  fort  haï.  Dans  ce  même  village,  la  dame  et 
la  demoiselle  Mazarelli  ont  aussi  une  maison.  C'est 
la  veuve  et  la  fille  du  limonadier  de  la  Comédie-ita- 
lienne; la  fille  a  dix-huit  ou  dix-neuf  ans  et  est  très- 
jolie.  Elle  a,  dit-on,  dansé  quelque  temps  sur  le  Théâtre- 
italien,  et  a  été  entretenue  par  un  homme  de  qualité 
qui  est  mort  depuis  plusieurs  mois.  On  lui  donne 
même  aujourd'hui  pour  amant  un  abbé,  conseiller  de 
grand'chambre.  Quoi  qu'il  en  soit,  elles  ont  du  bien, 
vivent,  dans  leur  maison  de  Carrières,  très-sagement 
et  très-décemment,  vont  régulièrement  à  l'office,  font 
des  charités  aux  malades  et  aux  pauvres  ,  et  sont 
aimées  des  habitants. 

Le  sieur  Lhomme,  joignant  à  la  fierté  ordinaire 
d'un  marchand  riche  un  caractère  étourdi,  comptait 
faiie  trop  d'honneur  à  cette  fille  d'aller  souper  avec 
elle.  Apparemment  qu'avant  la  scène  dont  il  s'agit,  il 
y  avait  eu  quelques  propositions  rejetées.  On  dit  même 
qu'il  lui  avait  fait  plusieurs  malhonnêtetés  :  qu'un  jour, 
entre  autres,  elle  étant  assise  dans  les  champs,  le  petit 
chien  du  sieur  Lhomme  alla   la  caresser  ;  qu'elle  lui 

'  Guillaume- Joseph   Lhomme,  conseiller  du  roi,  quartinier,  avait  été 
nommé  échevin  en  1746. 

m  12* 


178  JOURNAL  [oct.  1750] 

donna  unegimblelte,  et  que  Lhomme  appela  son  chien, 

en  disant  qu'elle  lui  donnerait  la  v 

Un  soir  du  mois  d'août  dernier,  la  mère  Mazarelli 
était  à  Paris,  et  la  fille  était  restée  chez  elle  avec  une 
femme  de  chambre  et  un  laquais.  Le  sieur  Lhomme 
avait  chez  lui  une  compagnie  à  souper  :  ses  fils,  on  dit  le 
chevalier  de  Breteuil,  colonel,  fils  du  définit  ministre 
de  la  guerre,  assez  mauvais  sujet,  et  le  sieur  Martel, 
notaire  de  Paris,  qui,  dit-on,  voulait  épouser  sa  fille. 
Le  sieur  Lhomme,  après  avoir  bien  bu,  forma  le  projet 
d'entrer  chez  la  demoiselle  Mazarelli  malgré  elle.  Il 
alla  d'abord,  lui  et  un  autre,  à  une  heure  après  minuit, 
déguisés  en  femme  de  chambre  et  en  laquais,  cogner, 
sonner  et  faire  bien  du  bruit  aux  portes.  La  femme  de 
chambre  réveillée  et  descendue  à  une  grille  du  jardin, 
ils  dirent  qu'ils  avaient  une  lettre  à  remettre  en  main 
propre  à  la  demoiselle.  Elle  répondit  qu'ils  n'a- 
vaient qu'à  la  jeter  dans  le  jardin  et  qu'elle  lui 
rendrait  le  matin,  à  son  lever.  Nos  gens  s'en  allèrent 
en  raisonnant  trop  haut  de  leur  dessein  et  disant  bien 
des  sottises.  La  femme  de  chambre  qui  les  observait, 
wrlit   pour   chercher  du   secours  dans  le  village  et 

mena  deux  hommes  qui  se  levaient  pour  aller  tra- 
vailler à  la  rivière.  Elle  n'était  pas  rentrée  que  Lhomme 
revint,  accompagné  de  plusieurs  autres,  sans  déguise- 
ment, avec  fusils  et  épées.  Ils  voulurent  forcer  la  grille 
que  la  femme  de  chambre  et  le  laquais  défendaient  : 
ils  coupèrent  les  mains  à  la  femme  de  chambre,  lui 
donnèrent  plusieurs  bourrades  de  fusil,  et  autant  au 
laquais,  en  jurant  et  disant  mille  injures.  Les  cris,  le 
bruit,  le  jour  qui  venait  ayant  fait  accourir  du  monde, 
ils  furent  obhgés  de  quitter  la  partie,   en  tenant  tou- 


[ocT.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  179 

jours  les  mêmes  propos  contre  ia  demoiselle  Maza- 
relli. 

Le  lendemain,  la  mère,  qu'on  alla  apparemment 
chercher,  rendit  plainte  au  juge  de  Carrières,  laquelle 
fut  assez  mal  rédigée  ;  mais  elle  la  renouvela  plus  am- 
plement, après,  devant  un  commissaire  de  Paris.  Le  juge 
de  Carrières  entendit  quelques  témoins  seulement  et 
décerna  un  décret  d'assigné  pour  être  ouï  contre  le  sieur 
Lhomme.  Appel,  de  sa  part,  du  décret,  et  plainte,  par 
lui,  d'avoir  été  insulté  par  les  domestiques.  Demande 
au  parlement,  de  la  part  de  la  dame  Mazarelli,  pour 
avoir  permission  d'informer  de  nouveau;  plainte  de 
prévarication  du  juge  de  Carrières,  et  pour  la  procé- 
dure être  renvoyée  et  instruite  au  Châtelet  de  Paris 
(attendu  que  le  parlement  ne  renvoie  que  devant  des 
juges  royaux},  sur  la  plainte  de  fraction  déporte,  d'as* 
sassinat  prémédité  et  d'un  attentat  horrible.  Nota, 
que  la  femme  de  chambre  surtout  était  grièvement 
blessée  et  très-mal. 

Cette  affaire  a  fait  d'abord  beaucoup  de  bruit  à  Paris. 
Tout  le  monde,  d'une  voix,  criait  contre  le  procédé  du 
sieur  Lhomme.  Les  uns  disaient  que  ce  dernier,  à  cause 
de  sa  qualité  d'échevin,  traitait  cette  affaire  de  simple 
galanterie.  D'autres ,  qu'il  offrait  pour  accommode- 
ment une  somme  assez  considérable ,  soixante  ou 
quatre-vingt  mille  livres.  Mais  il  n'était  rien  de  cela  : 
le  procès  s'intruisait.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que 
madame  de  Breteuil,  la  mère,  a  fait  satisfaction  appa- 
remment, et  on  a  envoyé  le  sieur  de  Breteuil,  colonel, 
à  son  régiment.  Pour  le  sieur  Martel,  notaire,  il  était 
parti  pour  revenir  à  Paris,  après  souper,  avant  la 
scène.  Dans  le  Mémoire  imprimé,  de  la  dame  Maza- 


180  JOURNAL  [ocT.  1750] 

relli ,  il  n'est  question  que  du  sieur  Lhomme  et  ses 
complices^  sans  qu'il  y  en  ait  aucun  nommé. 

Sur  cela,  on  a  plaidé  ce  mois-ci,  au  criminel,  pen- 
dant la  chambre  des  vacations,  où  il  a  été  rendu  ar- 
rêt qui  a  décrété  le  sieur  Lhomme  de  prise  de  corps, 
permis  d'informer  plus  amplement ,  etc.  Depuis  cet 
arrêt,  le  sieur  [.homme  a  été  rayé  du  tableau  des  éche- 
vins  et  a  disparu.  11  est  à  Bruxelles,  et  la  procédure 
s'instruit  au  Châtelet,  par  contumace.  Il  s'agit  de  sa- 
voir la  fin,  ou  par  jugement  ou  par  accommodement  ; 
mais  tout  le  public,  grand  et  petit,  convient  qu'on  ne 
devrait  point  avoir  égard  à  la  famille  du  sieur  Lhomme, 
et  qu'il  faudrait  un  exemple  aussi  sévère  que  cela  le 
demande.  Tant  pis  si  cela  tombe  sur  un  ancien  échevin 
de  soixante  ans  ! 

— ■  Monseigneur  le  Dauphin  est  entré,  pour  la  pre- 
mière fois,  au  conseil  des  dépêches  à  Fontainebleau  ;  il 
a  vingt  et  un  ans  faits. 

—  La  cour  est  très-brillante  à  Fontainebleau,  avec 
toutes  les  jeunes  princesses  ;  il  y  a  de  grandes  parties 
de  chasse.  Madame  Sophie,  qui  a  seize  ans  passés,  est 
grande,  belle  piincesse ,  ressemble  au  roi  et  est  assez 
sérieuse.  Madame  Louise  a  treize  ans  passés,  est  plus 
petite,  moins  blanche,  fort  jolie  néanmoins,  gaie, 
de  l'esprit;  c'est  elle  qui  porte  toujours  la  parole. 

—  Le  comte  de  Kaunitz ,  ambassadeur  de  l'empe- 
reur, est  arrivé  à  Paris  ;  il  loge  au  palais  de  Bourbon 
cju'îl  loue,  dit-on,  vingt-cinq  mille  livres  par  an.  On  y 
fait  les  préparatifs  d'une  nombreuse  maison. 

—  Les  tumultes  populaires  et  les  espèces  de  sédi- 
tions qu'il  y  a  eu  au  sujet  de  l'enièvement  des  enfants, 
ont  fait  prendre  au  ministre  des  mesures  pour  la  su- 


[OCT.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  181 

reté  de  Paris.  On  a  mis  cent  invalides  dans  le  vieux 
Louvre,  avec  une  paye  de  dix  à  douze  sous  par  jour, 
pour  la  garde  du  château  des  Tuileries  ;  en  sorte 
qu'outre  les  portiers  ordinaires ,  il  y  a  une  garde  et 
une  sentinelle  à  toutes  les  portes  et  issues,  soit  des 
Tuileries,  soit  du  Louvre  :  dans  le  besoin  on  aurait 
sur-le-cbamp  cette  troupe  qui  est  bonne.  On  a  aussi 
augmenté  le  guet  de  soixante-cinq  ou  soixante-dix 
hommes.  Il  y  a,  depuis  longtemps,  des  corps  de  garde 
du  guet  à  pied  dans  le  jour,  en  différents  quartiers  de 
Paris.  On  a  établi  huit  corps  de  garde  nouveaux  de 
cinq  hommes  chacun,  à  pied,  et  cinq  corps  de  garde 
du  guet  à  cheval,  de  cinq  hommes  aussi  chacun,  dans 
le  jour.  Ces  nouvelles  troupes  pour  la  sûreté  pendant 
le  jour,  sont  habillées  de  bleu ,  mais  différemment  et 
plus  simplement  que  les  troupes  du  guet,  soit  à  pied, 
soit  à  cheval.  11  paraît  même  que  ces  troupes  font  quel- 
ques rondes  dans  la  ville. 

— ■  Depuis  cet  établissement,  il  y  a  eu  une  déclara- 
tion du  roi,  du  20  octobre,  qui  renouvelle  et  ordonne 
l'exécution  d'une  ancienne  déclaration  du  18  juillet 
1 724,  poui  les  mendiants  dont  on  veut  purger  les 
villes  du  royaume  et  les  grands  chemins  '  ;  pour  con- 
duire les  hommes  et  femmes  dans  les  hôpitaux,  y 
nourrir  ceux  qui  sont  invalides  et  faire  une  destina- 
tion de  ceux  et  celles  qui  sont  en  bon  état,  auxquels  il 
est  enjoint  de  se  retirer  dans  le  lieu  de  leur  nais- 
sance, etc.  Cet  arrangement  ressemble  assez  à  conti- 
nuer le  projet  de  prendre  tous  les  vagabonds ,  gens 

'  Il  y  avait  eu  aussi  un  arrêt  du  parlement  pour  obliger  les  pauvres 
à  sortir  de  Paris  en  1740,  lors  de  la  disette  qui  se  fit  sentir  cette  année- 
là.  Voir  tome  II,  p.  283, 


182  JOURNAL  [nov.  1750J 

sans  aveu ,  pour  envoyer  dans  les  îles.  Depuis  cette 
déclaration,  il  n'y  a  point  encore  de  changement  dans 
les  rues  et  églises  de  Paris,  où  l'on  voit  toujours  au- 
tant de  pauvres.  11  y  en  a  beaucoup ,  hommes  et 
femmes,  âgés  et  infirmes.  11  faudrait,  en  les  conduisant 
dans  les  hôpitaux,  pourvoir  à  leur  subsistance  jusqu'à 
leur  mort,  et,  comme  l'on  dit  que  les  hôpitaux  sont 
déjà  très-chargés,  je  doute  que  cela  soit  exécuté  bien 
exactement  pour  les  vieux  pauvres. 

Novembre.—  Il  n'y  a  point  eu  d'évêque  à  la  Saint- 
Martin  pour  la  rentrée  du  parlement,  parce  qu'il  n'y 
en  a  point  à  Paris.  C'était  un  grand  chantre  de  la 
Sainte-Chapelle  '. 

—  L'affaire  du  clergé  est  toujours  dans  la  même 
situation,  et  paraît  donner  de  l'inquiétude  au  public. 
Avant  la  séparation  de  l'assemblée,  le  roi  a  écrit  deux 
lettres  au  clergé,  et,  dans  la  dernière,  il  leur  a  marqué 
que  son  intention  n'était  pas  de  les  assujettir  au  ving- 
tième, mais  qu'il  voulait  être  obéi  par  rapport  aux  dé- 
clarations de  biens,  etc.  Le  clergé,  avant  de  se  séparer, 
a  protesté  par  un  procès-verbal  contre  la  déclaration, 
le  contenu  de  la  lettre  du  roi ,  etc.  ^ 

— ^En  même  temps  que  tout  le  clergé  du  royaume  est 
indisposé  et  dans  une  espèce  de  révolte,  on  veut  con- 
traindre les  pays  d'états  ^  à  donner  la  déclaration  des 
biens  pour  l'impôt  du  vingtième.  Cela  commence  à 


'  C'était  ordinairement  un  évèque  qui  officiait  à  la  messe  de  rentrée, 
dite  la  messe  rouge.  Voir,  pour  l'origine  de  ce  nom,  tome  I",  page  39. 

*  Voir  ci-dessus,  page  172. 

'  On  appelait  pays  d'états,  les  provinces  qui  jouissaient  du  privilège 
de  régler  par  des  assemblées  de  députés,  les  contributions  qu'elles  payaient 
au  roi  à  titre  de  don  gratuit. 


[Nov.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  183 

s'exécuter  dans  la  piovince  du  Languedoc  ;  mais  il  y  a 
plus  de  mouvement  dans  la  Bretagne,  dont  la  noblesse 
n'est  pas  facile  à  manier.  On  prétend  que  le  contrô- 
leur général  entreprend  tout  à  la  fois  des  opérations 
bien  délicates.  A.  la  vérité,  c'est  dans  le  commence- 
ment d'une  paix  dont  il  faut  profiter  dans  l'incerti- 
tude de  ce  qu'elle  durera. 

—  Dans  les  voyages  de  Compiègne  et  de  Fontaine- 
bleau, le  public  attend  toujours  de  grands  événements 
et  fait  en  conséquence  des  nouvelles.  On  en  publie 
beaucoup  ici.  On  parle  d'un  vice-cbancelier.  Plusieurs 
personnes  sont  sur  les  rangs  :  M.  de  Lamoignon  de 
Blancmesnil ,  premier  président  de  la  cour  des  Aides, 
qui  n'est  pas  riche;  M.  Gilbert,  conseiller  d'État, 
homme  très-habile ,  très-honnête  homme  ;  mais  il  a 
contre  lui  un  soupçon  de  jansénisme,  qui  est  une 
tache  à  la  cour;  M.  de  Maupeou  ,  premier  président 
du  parlement;  M.  Joly  de  Fleury,  ancien  procureur 
général,  trop  âgé  et  homme  trop  délié  ;  mais  princi- 
palement M.  de  Machault,  contrôleur  général ,  qui 
conserverait  sa  place,  et  aurait,  sous  lui,  deux  direc- 
teurs généraux  des  finances. 

Pour  le  comte  d'Argenson,  ministre  de  la  guerre, 
on  dit  qu'il  ne  veut  point  être  chancelier,  mais  duc  et 
pair,  ce  qui  convient  mieux  à  sa  naissance. 

—  On  crie  toujours  beaucoup  contre  les  dépenses 
du  roi,  tant  en  bâtiments  que  dans  ses  extraordinaires 
de  Choisy,  Crécy,  la  Muette  et  autres  lieux,  où  il  y  a 
une  grande  déprédation.  On  crie,  surtout,  parce  qu'on 
n'aôté  aucun  impôt  dans  un  temps  de  paix,  et  que,  au 
contraire ,  on  veut  établir  un  vingtième  général  qui 
sera  considérable.  Le  roi  a  encore  emprunté,   il  y  a 


184  JOURiNAL  [nov.  1750] 

quelque  temps,  huit  millions  des  receveurs  généraux, 
et  sept  millions  des  fermiers  généraux,  à  cinq  pour 
cent,  sans  en  indiquer  l'emploi. 

On  crie  fort,  pareillement,  contre  madame  la  mar- 
quise de  Pompadour,  dont  le  crédit  est  extrême.  On 
ne  parvient,  dit-on,  aux  charges  et  emplois,  que  par 
son  canal  et  avec  de  l'argent.  Cela  indispose  contre 
elle  tous  les  grands  de  la  cour,  depuis  M.  le  Dauphin 
et  madame  la  Dauphine.  Tous  les  gens  de  cour  sont 
obligés  de  la  lui  faire.  Si  cela  est,  elle  est  mal  conseillée. 
Elle  devrait  se  contenter  d'amuser  et  de  dissiper  le 
roi,  qui  s'ennuie  partout,  en  le  faisant  changer  de  de- 
meure comme  elle  fait,  mais  ne  se  point  mêler  à  un 
certain  point  des  affaires  d'État,  c'est-à-dii-e  pour  l'in- 
térieur. Elle  serait  encore  assez  riche,  et  du  moins 
elle  ne  se  ferait  pas  de  puissants  ennemis. 

—  Mercredi,  25,  le  roi  va  prendre  possession  du 
château  de  Bellevue,  que  l'on  a  meublé  et  préparé  à 
force;  jusqu'à  vendredi,  il  y  aura,  dit-on, illumination 
et  feu  d'artifice.  La  Marquise  a  fait  présent  aux 
hommes  qui  doivent  être  de  la  fête,  d'un  velours  sin- 
gulier tirant  sur  le  pourpre,  pour  faire  des  habits  uni- 
formes que  chacun  sera  obligé  de  faire  broder  en  or, 
d'une  broderie  pareille,  de  valeur  de  mille  à  douze 
cents  livres.  On  saura  le  détail  de  cette  fête  \ 

—  Mademoiselle  de  La  Roche-sur-Yon ,  princesse 
du  sang,  de  la  maison  de  Conti,  est  morte  le  20  de  ce 
mois,  de  la  petite  vérole,  à  1  âge  de  cinquante-quatre 
ans  :  elle  était  fort  riche.  Elle  a  fait  légataire  universel 

•  Il  n'en  est  aucunement  parlé  dans  le  Mercure  de  France.  La  cour 
avait  pris  le  deuil  la  veille,  24,  pour  douze  jours,  à  l'occasion  de  la  mort 
de  mademoiselle  de  La  Roche-sur-Yon. 


[SOT.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  185 

M.  le  prince  de  Conti,  son  neveu,  avec  substitution  au 
profit  de  M.  le  comte  de  La  Marche,  fils  du  prince  de 
Conti,  son  petit-neveu.  Elle  a  fait  aussi  un  legs  consi- 
dérable à  madame  la  duchesse  de  Chartres,  sa  nièce. 
Elle  laisse,  entre  autres  effets ,  un  grand  hôtel  sur  le 
quai  des  Théatins  '  ;  la  terre  de  Sénonches ,  dans  le 
Perche,  qui  est  un  objet  de  soixante  mille  livres  de 
rente,  à  cause  de  la  forêt ,  et  des  forges  ;  la  terre  de 
Vauréal  *,  au-dessus  de  Pontoise,  qui  rapporte  peu  et 
où  elle  a  dépensé  douze  cent  mille  livres  pour  l'embel- 
lir ;  enfin  un  gros  mobilier,  surtout  en  pierreries.  Cette 
princesse  était  laide,  bonne  et  d'un  génie  fort  borné. 
Elle  ignorait  d'abord  sa  maladie,  mais  quand  elle  l'a 
connue  ,  elle  a  assez  mal  reçu  la  visite  de  M.  le  curé 
de  Saint- André,  et  elle  est  morte  sans  cérémonie. 

—  La  grande  nouvelle  dans  Paris  est  la  charge  de 
chancelier.  On  ne  sait  pas  encore  sur  qui  tombera  le 
choix  de  cette  grande  place.  Il  est  cependant  vrai  que 
M.  d'Aguesseau  a  donné  sa  démission,  car  il  est  certain 
que  M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  comme  ayant  le 
département  de  la  maison  du  roi,  a  été  mercredi,  25  , 
à  Bellevue  ,  recevoir  les  ordres  du  roi ,  et  qu'aujour- 
d'hui vendredi,  27,  il  a  été,  à  huit  heures  du  matin, 
prendre  les  sceaux  chez  M.  le  chancelier  d'Aguesseau, 

'  L'hôtel  de  La  Roche-sur-Yon,  qui  a  été  démoli,  il  y  a  quelques  années, 
«ans  que  de  nouvelles  constructions  se  soient  encore  élevées  sur  son  em- 
placement, était  situé  quai  Malaquais,  n°  il,  et  non  quai  des  Théatins, 
comme  le  dit  Barbier.  Cet  hôtel,  qui  a  souvent  changé  de  propriétaires, 
et  qui  a  pris  successivement  les  noms  de  ceux  auxquels  il  appartenait,  a 
longtemps  été  occupé  par  le  ministère  de  la  police  générale. 

'  Le  château  de  Vauréal,  situé  sur  la  rive  droite  de  l'Oise,  à  cinq  kilo- 
mètres au-dessous  de  Pontoise,  a  donné  son  nom  au  village  près  duquel 
il  est  placé  et  qui  s'appelait  Lieux  dans  l'origine. 


186  JOURNAL  [nov,  1750] 

d'où  il  est  revenu  à  son  hôtel,  faubourg  Saint-Honoré, 
avec  M.  d'Aguesseau  fils  aîné,  conseiller  d'État,  les- 
quels sont  partis  à  neuf  heures  avec  les  sceaux  et  les 
hoquetons  pour  Versailles,  attendre  le  roi  qui  doit  y 
retourner  ce  soir.  Naturellement,  si  la  place  de  garde 
des  sceaux  avait  été  destinée  pour  MM.  de  Meaupou, 
de  Blancmesnil  ou  Gilbert,  M.  le  comte  de  Saint-Flo- 
rentin aurait  eu  son  ordre  pour  les  porter  directement 
chez  celui  qui  aurait  été  nommé. 

—  Aujourd'hui,  30,  il  n'est  point  encore  question 
de  chancelier  et  de  garde  des  sceaux.  On  avait  parlé 
de  M.  Le  Berthon,  premier  président  du  parlement 
de  Bordeaux,  qui  a  agi  il  y  a  quelque  temps  avec 
beaucoup  de  prudence  dans  une  famine  qu'il  y  a  eu 
dans  cette  grande  ville.  Mais  c'est  une  raison  pour  lui 
donner  une  pension  et  non  pas  pour  le  nommer  chan- 
celier. Cet  homme  ici  n'est  connu  de  personne.  Le 
bruit  général  est  pour  M.  Le  Peletier,  ancien  premier 
président,  qui  est  à  Rosambo,  en  Bretagne. 

—  On  dit  que  le  roi  a  fait  une  réponse  très-gracieuse 
à  M.  d'Aguesseau,  sur  sa  démission,  et  qu'il  lui  a  ac- 
cordé cent  mille  livres  de  pension,  savoir  :  soixante 
mille  livres  sur  le  sceau,  et  quarante  mille  livres  sur  le 
trésor  royal,  avec  faculté  à  lui  d'en  transmettre  et  faire 
passer  vingt-cinq  mille  livres  sur  la  tête  de  celui  de  ses 
enfants  qu'il  voudra. 

— •  M.  Chauvelin,  ci-devant  garde  des  sceaux,  se 
porte  bien  ;  il  a  pris  le  dessus  des  chagrins  réels  qu'il 
a  essuyés.  Il  est  à  Grosbois  et  à  Paris,  à  son  choix.  Il 
a  quatre  enfants,  un  fils  de  trente  ans  *,  fort  mauvais 

'    CharK's-Loiiis    Chauvelin  ,   marquis     de    Grosbois  (voir    tonic    TT, 


[nov.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  187 

sujet,  dont  il  n'a  pu  faire  quoi  que  ce  soit,  ni  dans 
l'épée  ni  dans  la  robe.  Il  y  a  sept  ou  huit  jours  que 
l'on  a  dit  que  le  marquis  Chauvelin  avait  été  écrasé 
par  son  carrosse.  Il  est  réellement  mort  ;  mais  la  vérité 
est  qu'il  s'est  battu,  bien  à  son  corps  défendant,  avec 
un  capitaine  aux  gardes,  que  Ton  dit  être  M.  Le  Lièvre, 
frère  de  madame  la  procureuse  générale  Joly  de  Fleu- 
ry,  lequel  lui  a  donné  son  affaire.  Le  père  a  soutenu 
cette  nouvelle,  ici,  à  Paris,  ayant  du  monde  chez  lui, 
avec  une  fermeté  sans  pareille,  et  ne  l'a  dit  à  madame 
Chauvelin ,  sa  femme ,  que  le  lendemain  matin  ; 
mais  elle  a  été  très-mal  du  chagrin  que  cela  lui  a  causé. 
M.  Chauvelin  a  trois  filles  ;  l'une  mariée  à  M.  le 
comte  de  Maulévrier,  l'autre  à  M.  le  marquis  de  la 
Suze ,  et  la  troisième  qui  est  à  marier. 

—  Par  un  édit  donné  à  Fontainebleau  et  enregistré 
au  parlement  le  25  novembre,  le  roi  établit  une  no- 
blesse militaire ,  laquelle  s'acquerra  par  les  armes. 
Tout  officier  général,  maréchal  de  camp  ou  lieutenant 
général,  devient  noble  de  droit  et  toute  sa  postérité, 
et  jouira  de  tous  les  droits  et  privilèges  de  la  noblesse. 
Tout  officier  inférieur,  chevalier  de  Saint-Louis,  qui 
aura  servi  trente  ans,  dont  vingt  ans  de  commission 
de  capitaine,  sera  exempt  de  la  taille  sa  vie  durant, 
quoique  ayant  quitté  le  service  :  le  même  droit  pour 
les  capitaines,  chevaliers  de  Saint-Louis,  qui  quitteront 
à  cause  de  leurs  blessures.  Tout  officier  qui  aura  la 
croix  de  Saint-Louis,  dont  le  père  et  l'aïeul  auront 
acquis,  par  leurs  services,  l'exemption  de  la   taille, 


page  13G),  «  mourut  sur  la  paroisse  de  Scùnt-Sulpice ,  »  se  borne  à  dire  le 
Mercura  de  France,  du  mois  de  décembre  1730,  page  196. 


188  JOURNAL  [nov.  1750] 

sera  noble  de  droit  et  sa  postérité.  Le  capitaine  qui 
sera  tué  au  service  sera  censé  avoir  accompli  le  temps 
marqué  pour  acquérir  l'exemption  de  la  taille. 

Cet  édit  est  fort  bien  dressé  :  on  voit  qu'il  part  de 
M.  le  comte  d'Argenson ,  ministre  de  la  guerre , 
homme  de  qualité  et  de  très-ancienne  noblesse  mili- 
taire, qui  était  anciennement  la  seule  voie  pour  l'ac- 
quérir. Il  paraissait  ridicule  que  le  fils  d'un  lieutenant 
général  des  armées  du  roi  fût  imposé  à  la  taille  dans 
les  provinces,  ou  que  le  colonel  ou  capitaine  qui  avait 
passé  toute  sa  vie  à  la  guerre,  et  qui  se  retirait  âgé, 
fut  à  la  merci  d'un  paysan  dans  les  rôles  de  taille,  ce 
qui  arrivait  tous  les  jours  ;  tandis  que  les  enfants  d'un 
secrétaire  du  roi  et  même  des  magistrats  ,  souvent 
d'une  naissance  fort  obscure  dans  le  peuple  ,  ont  la 
pleine  noblesse  sans  d  autre  titre  que  l'argent  que 
leur  père  a  ordinairement  très-mal  acquis,  et  qu'il  a 
employé  à  une  charge. 

—  Le  deuil,  pour  les  princesses  du  sang,  est  ordi- 
nairement de  onze  jours ,  et  il  avait  été  annoncé  tel 
dans  la  Gazette  de  France.  Cependant ,  le  roi  ne  l'a 
porté  que  huit  jours,  et  le  public  aussi,  pour  made- 
moiselle de  La  Roche-sur-Yon . 

—  Le  parlement  met  ordinairement  le  scellé  chez 
les  princes  et  princesses  du  sang.  M.  de  Blair  ',  con- 
seiller de  grand'chambre,  chef  du  conseil  de  made- 
moiselle de  La  Roche-sur-Yon,  a  fait  mettre  le  scellé 
par  les  officiers  du  Châtelet,  parce  qu'il  en  aurait  trop 
coûté  à  appeler  le  parlement.  Le  parlement  n'a  droit 
de  mettre  le  scellé  que  chez  le  premier  prince  du  sang  ; 

'    M.  de  Blair  a  eu  un  legs  de  claquante  mille  livres.  [Note  de  Barhier.) 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  189 

mais  pour  les  autres  princes  et  princesses,  cela  n'est 
plus  de  droit  :  il  faut  qu'il  soit  requis  par  une  requête 
et  alors  il  se  transporte  pour  faire  honneur  au  prince. 

Décembre.  —  La  France  vient  de  faire  une  grande 
perte  ;  M.  le  maréchal  comte  de  Saxe,  maréchal  géné- 
ral des  armées  de  France,  est  mort  dans  le  château  de 
Chambord,  le  30  novembre,  âgé  de  cinquante-quatre 
ans,  après  huit  jours  de  maladie  :  on  dit  une  fluxion 
de  poitrine,  pour  avoir  entré  dans  l'eau  en  chassant, 
ou  de  l'hydropisie  qui  lui  a  repris  :  bref  il  est 
mort.  Il  avait  été  nommé  duc  de  Courlande,  en  1726, 
mais  sans  en  être  jamais  entré  en  possession.  Le  comte 
de  Saxe,  fils  naturel  du  roi  de  Pologne  Auguste,  élec- 
teur de  Saxe  \  et  frère  du  roi  de  Pologne  actuel,  était 
oncle,  par  conséquent,  de  madame  la  Dauphine.  Il 
avait  les  ordres  de  Pologne  et  de  Saxe  ;  la  Gazette  de 
France^  peu  exacte ,  fait  entendre  qu'il  était  cheva- 
lier des  ordres  du  roi  %  mais  cela  n'est  pas^  Elle  fait, 
au  surplus,  son  éloge  tel  qu'il  le  méritait,  car  c'était 
effectivement  le  plus  grand  homme  de  guerre  qu'il  v 
eût  en  France,  et  peut-être  même,  sans  trop  dire,  qu'il 
y  ait  eu. 

Comme  il  était  protestant,  son  corps  est  resté  en 
dépôt  à  Chambord,  sur  un  lit  de  parade.  On  a  en- 
voyé en  Saxe  pour  savoir  les  intentions  du   roi  de 

'  Voir  tome  I",  pages  1121  et  30o. 

*  C'est-à-dire  de  l'Ordre  du  Saint-Esprit.  On  disait  chevalier  des  ordres 
du  roi,  parce  que  Henri  III,  en  créant  l'Ordre  du  Saint-Esprit,  avait  or- 
donné que  les  chevaliers  de  ce  nouvel  Ordre  fussent  auparavant  reçus 
chevaliers  de  Saint-Michel. 

^  La  religion  du  maréchal  de  Saxe  ne  lui  permettait  pas,  en  effet,  d'être 
reçu  dans  l'Ordre  du  Saint-Esprit,  dont  les  memhres  prêtaient  serment  de 
vivre  et  mourir  dans  la  foi  catholique. 


100  JOURNAL  [déc.  1750] 

Pologne ,  relativement  au  lieu  où  on  le  transportera, 
attendu  qu'on  ne  peut  pas  l'enterrer  ici  en  terre 
sainte.  On  croit  qu'on  le  portera  à  Strasbourg ,  où  il  y 
a  un  cimetière  pour  les  protestants.  Il  s'était  fait  na- 
turaliser il  n'y  a  pas  deux  ans  \ 

11  a  fait  un  testaoïent  :  il  fait  légataire  universel 
M.  le  marquis  de  Bellegarde,  qui  a  épousé  sa  sœur  *, 
une  fille  naturelle  du  roi  Auguste,  Le  maréchal  avait 
de  grosses  pensions  du  roi  ,  et  était  d'ailleurs  fort 
riche  en  argent,  peut-être  en  pays  étrangers,  d'autant 
qu'il  doit  avoir  beaucoup  amassé  dans  toutes  ses  cam- 
pagnes. 

Il  avait  à  Chambord  son  régiment  de  uhlans,  qui 
coûtait  beaucoup  au  roi,  et  sur  lequel  le  comte  de 
Saxe  gagnait  considérablement.  Ce  régiment  même 
tourmentait  et  pillait  un  peu  trop  tous  les  villages  aux 
environs  de  Chambord.  Le  comte  de  Saxe,  par  son 
testament,  prie  le  roi  de  conserver  son  régiment  et  le 
gouvernement  de  Chambord  à  M.  le  comte  de  Frise, 
son  neveu  ^  à  qui,  en  ce  cas,  il  lègue  tous  ses  haras, 
chevaux  et  bagages  de  régiment.  Mais  il  y  a  toute  ap- 
parence que  le  roi  cassera  ce  régiment  qui  est  absolu- 
ment inutile. 

*  Il  avait  obtenu  des  lettres  de  naturalité  au  mois  d'avril  1746. 

"  Anne  Ratouska,  femme  de  Claude-Marie,  comte  de  Bellegarde  et 
d'Autremont. 

*  Auguste-Henri,  fils  de  Henri-Frédéric,  comte  de  Frise  et  de  l'Em- 
pire, etc.,  et  de  la  comtesse  de  Cosel,  fille  naturelle  d'Auguste  IF,  roi  de 
Pologne.  Le  vœu  du  maréchal  de  Saxe  fut  exaucé  :  le  roi  donna  au 
comte  de  Frise  la  jouissance  du  château  de  Chambord,  et  le  commande- 
ment de  la  portion  du  régiment  de  son  oncle  qui  fut  conservée  (voir  ci- 
dessus,  page  44,  note  1  ).  En  1755  ,  à  la  mort  du  comte,  son  régiment 
passa  sous  les  ordres  du  comte  de  Schomberg  et  prit  successivement  les 
noms  de  Volontaires,  puis  de  Dragons  de  Schomberg. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  191 

—  Les  religieux  de  la  Merci  et  ceux  des  Mathurius, 
destinés  à  la  rédemption  des  captifs,  ont  racheté  cette 
année,  à  Alger,  près  de  deux  cents  esclaves  français 
qu'ils  ont  ramenés  à  Paris,  suivant  la  coutume,  pour  les 
montrer  processionnellement  dans  tous  les  quartiers 
de  la  ville,  et  retirer  des  aumônes  dans  les  rues,  pour 
fouinir  soit  à  renvoyer  ceux-ci  dans  leur  pays,  soit  à 
faire  de  nouveaux  fonds  pour  en  racheter  d'autres. 
Leurs  processions  doivent  commencer  le  9  de  ce  mois 
et  se  continuer  pendant  quatre  jours. 

— ■  Après  la  démission  de  M.  d'Aguesseau,  M.  de 
Fresnes,  conseiller  d'État,  son  fils  cadet,  a  fait  un  état  de 
réformation  dans  la  maison.  On  a  renvoyé,  du  29  no- 
vembre au  1*"^  décembre,  tous  les  officiers  de  cuisine 
et  d'office,  des  valets  de  chambre  et  laquais.  On  a  ré- 
formé aussi  l'écurie ,  en  sorte  que  M.  le  chancelier 
d'Aguesseau  reste  avec  un  très-petit  train,  comme  s'il 
n'avait  pas  beaucoup  de  bien,  quoique  avec  cent  mille 
livres  de  pension. 

Les  domestiques  se  sont  plaints  d'être  ainsi  ren- 
voyés du  jour  au  lendemain,  sans  leur  donner  le 
temps  de  se  retourner.  On  a  regardé  cela  comme  vi- 
lainie  de  la  part  de  M.  de  Fresnes,  qui  n'est  déjà  pas 
trop  aimé  dans  le  public.  Mais  il  y  a  peut-être  une 
raison  de  politique  de  sa  part.  Il  se  peut  faire  que 
M.  d'Aguesseau  eût  fait,  par  un  testament,  des  legs 
à  chacun  de  ses  domestiques  en  cas  qu'il  fût  à  son 
service  à  son  décès.  Si  on  avait  conservé  tous  ces 
domestiques  jusqu'à  la  fin  de  l'année,  comme  cela 
était  naturel ,  il  était  à  craindre  que  M.  d'Aguesseau, 
dans  l'état  où  il  est  depuis  longtemps,  et  par  la  révo- 
lution que  lui  a  causée  sûrement  cette  démission,  ne 


192  JOURNAL  [uÉc.  1750] 

vînt  à  mourir  dans  l'intervalle,  et  on  a  voulu  éviter 
les  suites  du  testament. 

—  Enfin  ,  l'affaire  du  chancelier  qu'on  attendait 
avec  impatience ,  a  eu  son  dénoûment,  mercredi,  9. 
M.  Lamoignon  de  Blancmesnil ,  premier  président 
de  la  cour  des  aides,  depuis  deux  ou  trois  ans\  a  la 
charge  de  chancelier  de  France ,  et  M.  de  Machault, 
contrôleur  général ,  a  la  commission  de  garde  des 
sceaux,  et  sera  tous  les  deux  ensemble.  La  place  de 
chancelier  de  France  vaut  au  moins  cent  mille  francs 
par  an,  et  celle  de  garde  des  sceaux  vaut  cent  vingt 
mille  livres,  plus  ou  moins,  selon  qu'il  y  a  d'expédi- 
tions au  sceau. 

On  dit  que  c'est  la  première  fois,  et  qu  il  n'y  a  point 
d'exemple  qu'on  ait  divisé  ces  deux  grandes  places 
dans  le  cas  de  mort  ou  de  démission  d'un  chancelier 
qui  avait  les  sceaux.  Il  arrive  souvent  d'ôter  les  sceaux 
à  un  chancelier,  auquel  cas,  arrivant  la  mort  ou  la  dé- 
mission du  chancelier,  on  pouvait  en  nommer  un  et 
conserver  les  sceaux  à  celui  qui  les  avait  ;  mais  ici  on 
divise  en  même  temps  les  deux  places.  Ainsi,  on  ne 
dira  plus  qu'un  «  chancelier  sans  les  sceaux  est  un 
apothicaire  sans  sucre  ^  »  ce  qui  avait  passé  en  pro- 
verbe. Ce  sont  toujours  deux  grandes  places  en 
cour  :  apparemment  qu'on  a  aussi  divisé  leurs  fonc- 
tions. 

—  Cette  division  donne  lieu  à  bien  des  raisonne- 
ments :  on  pense  qu'il  y  a  plusieurs  édits  ou  décla- 

'  Depuis  le  mois  d'avril  1746.  Voir  tome  II,  page  487. 

*  Cela  se  disait  de  ceux  à  qui  manquaient  les  choses  le  plus  nécessaires 
a  leurs  professions,  et  n'avait  plus  d'application  dès  que  la  garde  des 
sceaux  devenait  une  charge  tout  à  fait  distincte  de  celle  de  chancelier. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  193 

rations  concernant  soit  le  clergé,  soit  d'autres  sys- 
tèmes nouveaux,  à  sceller,  ce  qui  fait  donner  les 
sceaux  à  M.  de  Machault.  On  dit  plus  dans  Paris  :  on 
croit  que  la  charge  de  chancelier  n'a  été  donnée  qu'à 
condition,  par  M.  de  Lamoignon,  de  donner  en  même 
temps  une  démission,  la  date  en  blanc,  pour  laisser 
le  roi  le  maître  de  changer  de  chancelier  quand  il  le 
jugera  à  propos;  tandis  que  jusqu'ici  on  tenait  pour 
maxime  du  royaume  qu'on  ne  pouvait  faire  sortir 
un  chancelier  de  place  qu'en  lui  faisant  son  procès.  On 
ne  pouvait  faire  autre  chose,  dans  le  cas  de  méconten- 
tement de  la  cour,  que  de  lui  ôter  les  sceaux.  On  dit 
enfin  que  c'est  à  cause  de  cette  condition  que  M.  le 
premier  président  Peletier  a  refusé,  s'il  est  vrai  qu'on 
lui  ait  offert  la  place. 

—  Dans  la  Gazette  du  1 2  de  ce  mois,  il  n'est  parlé 
en  aucune  façon  de  M.  le  chancelier  d'Aguesseau, 
ni  d'une  démission  de  sa  part.  Il  est  dit  simplement 
que  le  roi  a  donné  la  charge  de  chancelier  au  sieur  de 
Lamoignon. 

—  Tout  le  monde  parle  de  la  démission  donnée 
par  M.  de  Lamoignon,  et  on  le  blâme  d'avoir  accepté 
à  cette  condition.  Yoilà  la  planche  faite,  et  il  en  sera 
de  même  dans  la  suite.  On  changera  le  chancelier 
toutes  les  fois  que  la  cour  sera  mécontente  de  lui,  et  le 
roi  ou  les  ministres  seront  bien  plus  les  maîtres. 

—  On  continue  à  parler  différemment  de  la  divi- 
sion de  ces  deux  places.  Les  uns  disent  que  c'est 
pour  réunir  les  sceaux  à  la  chancellerie,  après  les 
opérations  du  contrôleur  général;  d'autres  pour  don- 
ner ,  dans  quelque  temps  ,  la  charge  de  chancelier 
à  M.  de  Machault,  et  le  récompenser  ainsi  de  ce  qu'il 

m  13 


194  JOURNAL  [déc.  1750] 

aura  fait.  Peut-être  aussi  le  système  de  la  cour  est-il 
de  diviser  dorénavant  ces  deux  places,  dont  l'une  est 
une  charge  et  l'autre  une  commission  \  pour  ne  pas 
réunir  tant  de  pouvoirs  sur  une  même  personne,  et 
pour  en  gratifier  et  honorer  deux  personnes  qui  au- 
ront servi  l'Etat  dans  d'autres  places.  D'autres  pré- 
tendent que  cette  démission  anticipée  du  chancelier 
est  un  conte  de  Paris  '. 

—  Quoi  qu'il  en  soit,  M.  le  chancelier  de  Lamoi- 
gnon  a  demandé  au  roi ,  le  11 ,  la  grâce  de  laisser 
M.  d'Aguesseau  le  reste  de  sa  vie  dans  l'hôtel  de  la 
chancellerie,  place  Vendôme,  pour  lui  éviter,  dans 
l'état  où  il  est,  le  chagrin  de  déménager  avec  toute 
sa  famille,  d'autant  qu'il  a  une  bibliothèque  considé- 
rable. Par  là ,  M.  le  chancelier  de  Lamoignon  res- 
tant dans  son  hôtel ,  au  Marais  ,  rue  Pavée  ^,  cela 
lui  évitera  pareillement  la  peine  d'un  déménagement 
pour  meubler  riiôtei  de  la  chancellerie  qui  est  très- 
vaste  \ 

M.  de  Lamoignon  de  Malesherbes,  fils  du  chance- 
lier \  reçu  en  survivance  de  la  charge  de  premier 
président  de  la  cour  des  aides,  a  été  installé  dans  cette 
place  le  lundi ,  1 4  du  mois ,  après  avoir  fait  lecture 
d'une  lettre  de  cachet  du  roi  à  cet  effet.  Après  quoi  il 

'  On  appelait  ainsi  les  charges  non  érigées  en  titre  d'office  et  révocables 
à  la  volonté  du  roi. 

"*  Barbier  se  livre  ici  à  de  longues  considérations  touchant  la  division 
des  places  de  chancelier  et  de  garde  des  sceaux  ,  et  les  inconvénients 
qu'elle  offrirait,  entre  autres,  dans  le  cas  d'une  régence. 

*  Cet  hôtel,  qui  porte  aujourd'hui  le  numéro  24  ,  forme  l'angle  de  la 
rue  Pavée  et  de  la  rue  des  Francs-Bourgeois. 

*  Voir  tome  I,  page  32 ,  note  1 . 
"  Voir  ci-dessus,  p.  58. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  195 

a  donné  un  dîner  à  la  première  chambre,  et  donnera 
successivement  à  dîner  aux  deux  autres. 

C'est  un  homme  de  trente  ans ,  très-poli  ,  qui  a  de 
l'esprit ,  qui  s'est  plus  adonné  aux  sciences  qu'aux 
exercices  de  magistrature,  et  à  qui  un  peu  plus  de 
temps  d'apprentissage  aurait  pu  être  utile.  Mais  il 
s'en  tirera.  Aussi,  M.  le  chancelier,  dans  sa  première 
audience  du  12,  pour  recevoir  les  compliments,  di- 
sait-il à  tous  les  messieurs  de  la  cour  des  aides  qu'il 
leur  demandait  pour  son  successeur  les  mêmes  bontés 
qu'ils  avaient  eues  pour  lui.  Il  a  reçu,  en  général,  tous 
ceux  qui  vinrent  lui  faire  compliment  avec  une  ai- 
sance, une  présence  d'esprit  et  une  politesse  infinies. 

—  Mardi,  22,  M.  de  Beaumont,  archevêque  de 
Paris,  a  été  reçu  duc  et  pair  au  parlement  :  son  duché 
n'est  que  laïque  et  non  ecclésiastique  \  Pour  honorer, 
apparemment,  sa  réception,  M.  le  duc  de  Chartres  a 
chiosi  ce  jour-là  pour  venir  prendre  séance  dans  la 
grand' chambre  pour  la  première  fois.  Il  y  est  venu  en 
pompe,  à  cinq  carrosses  remplis  de  gens  de  qualité 
attachés,  par  des  charges  de  chambellan,  de  premier 
écuyer,  de  gentilshommes,  tant  à  M.  le  duc  d'Orléans 
qu'à  lui.  il  y  avait,  derrière  son  carrosse,  vingt-quatre 
pages.  Le  comte  de  Charolais  et  le  comte  de  Clermont, 
princes  du  sang,  ont  assisté  à  cette  cérémonie ,  ainsi 
que  nombre  de  ducs  et  pairs  qui  ont  été  au  palais.  Le 
prince  de  Conti  est  indisposé  et  n'y  était  pas. 

'  Les  pairs  ecclésiastiques  ,  au  nombre  de  six ,  étaient  l'archevêque  de 
Reims ,  les  évéques  de  Laon  ,  de  Langres  ,  de  Beauvais ,  de  Noyon  et  de 
Châlons-sur-Marne.  L'archevêché  de  Paris  avait  été  érigé  en  duché-pairie 
par  Louis  XIV,  en  1674,  en  faveur  de  François  Harlay  de  Champvallon 
et  de  ses  successeurs,  et  le  titre  avait  été  attaché  à  la  terre  de  Saint-Cloud 
qui  dépendait  de  l'archevêché  de  Paris. 


196  JOURNAL  [déc.  1750] 

Le  soir,  à  cinq  heures,  M.  rarchevêque  de  Paris  a 
donné  un  grand  dîner  à  cinquante  personnes.  Les 
princes  du  sang  n'y  étaient  pas,  mais  plusieurs  ducs  et 
pairs,  le  premier  président,  des  présidents  à  mortier  et 
des  conseillers  de  la  grand'chambre.  Le  repas  était 
très-magnifique. 

— •  Un  officier  aux  gardes,  chevalier  de  Malte,  s'est 
avisé  de  faire  quatre  mauvais  vers  sur  le  château  de 
Bellevue,  et  en  même  temps  contre  le  roi  et  madame 
la  marquise  de  Pompadour.  Ces  vers  ont  d'autant  mieux 
couru  dans  Paris  que  cela  est  facile  à  retenir  : 

Fille  d'une  sangsue,  et  sangsue  elle-même, 

Poisson,  d'une  arrogance  extrême, 
Étale  en  ce  château,  sans  honte  et  sans  effroi, 
La  substance  du  peuple  et  la  honte  du  roi. 

En  bonne  foi,  que  cela  veut-il  dire?  Ce  château  n'a 
coûté  plus  qu'un  autre  que  par  les  travaux  qu'il  a  fallu 
faire  pour  couper  la  montagne  en  dessous  de  Meudon, 
ce  qui  a  fait  travailler  et  gagner  bien  du  monde  ;  car, 
du  reste,  on  critique  ce  château  pour  être  trop  petit  : 
un  fermier  général  en  ferait  faire  un  plus  grand. 

  l'égard  de  honte,  que  veut  dire  le  public  qui,  en 
général,  doit  être  toujours  regardé  comme  un  sot  par 
les  gens  sensés.  Est-ce  parce  que  le  roi  a  une  mai- 
tresse  ?  mais  qui  n'en  a  pas,  hors  M.  le  duc  d'Orléans 
qui  est  relire  à  Sainte-Geneviève  et  qui  est  méprisé 
avec  raison  ! 

M.  le  comte  de  Charolais  tient  en  chartre  privée, 
depuis  piès  de  vingt  ans,  madame  de  Courchamp, 
femme  d'un  maître  des  requêtes,  laquelle  il  a  enlevée 
et  tient  en  captivité  malgré  elle,  et  qui  aurait  été 
bien  plus  heureuse  dans  sa  maison. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.   F.  BARBIER.  197 

M.  le  comte  de  Clermont,  abbé  de  Saint-Germain 
des  Prés,  a  publiquement  mademoiselle  Le  Duc  \  qui 
était  une  danseuse  de  l'Opéra.  Elle  passe  les  trois 
quarts  de  l'année  à  Berny  ^,  maison  de  plaisance  de 
l'abbé,  oia  elle  tient  et  fait  les  honneurs  de  la  table. 
Elle  a  une  belle  maison  dans  la  rue  de  Richelieu,  où 
le  prince  passe  quelquefois  huit  jours.  On  y  fait  des 
concerts ,  et  les  pères  de  l'abbaye  qui  ont  affaire  au 
prince  viennent  l'y  trouver  le  matin ,  car  il  ne  loge 
point  au  palais  abbatial.  Cela  se  passe  au  vu  de  tout 
le  monde  et  l'on  ne  dit  mot  !  De  vingt  seigneurs 
de  la  cour,  il  y  en  a  quinze  qui  ne  vivent  point  avec 
leurs  femmes  et  qui  ont  des  maîtresses.  Rien  n'est 
même  si  commun  à  Paris ,  entre  particuliers.  Il  est 
donc  ridicule  que  le  roi,  qui  est  bien  le  maître,  soit  de 
pire  condition  que  ses  sujets  et  que  tous  les  rois  ses 
prédécesseurs  ^  Le  roi  a  parfaitement  fait  la  guerre  ; 
qu'il  profite  du  temps  de  la  paix  pour  ranger  le  dedans 
de  son  royaume,  pour  prévenir  les  événements  d'une 
guerre,  les  desseins  et  les  alliances  de  ses  ennemis. 
Qu'il  fasse  des  établissements  utiles  et  glorieux  à  la  na- 
tion, comme  il  y  a  quelque  apparence  qu'on  y  travaille, 
et  c'est  le  moyen  d'être  un  grand  prince  dans  l'histoire. 
-—L'officier  aux  gardes  a  été  pris ,  et  il  est  convenu 
d'être  l'auteur  des  vers.  Il  a  été  condamné  à  un  an 
et  un  jour  de  prison  au  château  de  Pierre-Encise,  et 
ensuite  relégué  dans  l'île  de  Malte,  attendu  sa  qualité  de 
chevalier  de  l'Ordre.  Ce  châtiment  doit  paraître  doux  ! 


'  Voir  tome  II,  p.  316. 
'  Il/idem,  p.  315,  note  A. 

*  Barbier  avait  déjà  manifesté  des  principes  de  morale  aussi  peu  rigi- 
des en  1742,  à  l'occasion  du  comte  de  Clermont.  Voir  t.  II ,  p.  399. 


198  JOURNAL  [déc.  1760] 

—  Un  autre  officier  aux  gardes,  nommé  de  Gaville, 
dont  le  père  était  un  peu  dur  pour  l'argent,  a  voulu 
faire  augmenter  sa  pension.  Il  s'est  adressé  à  sa  mère 
d'abord,  un  matin  qu'elle  était  encore  au  lit.  La  con- 
versation s'est  échauffée  ;  un  valet  de  chambre  a  voulu 
raisonner,  le  fils  Ta  battu  jusqu'à  vouloir  le  tuer.  Le 
père  est  venu  au  bruit;  le  fils  s'est  jeté  à  la  gorge  de 
son  père  jusqu'au  dernier  excès.  Le  père  a  envoyé 
chercher  le  commissaire  Lecomte  pour  lui  rendre 
plainte.  Celui-ci,  après  l'avoir  reçue ,  a  laissé  passer 
la  première  fureur  du  père,  et  lui  en  a  prudemment 
représenté  les  suites,  si  la  justice  était  une  fois  saisie. 
On  a  jeté  la  plainte  au  feu.  Le  père  a  obtenu  une 
lettre  de  cachet,  et  l'officier  aux  gardes ,  après  avoir 
été  cassé,  est  exilé  et  enfermé  pour  toute  sa  vie  aux 
îles  Sainte-Marguerite. 

— ■  Deux  comédiens  se  sont  battus  en  duel,  il  y  a 
huit  à  dix  jours,  au  sujet  d'un  rôle  :  l'un  nommé 
Ribou  \  fils  d'un  libraire  de  la  rue  Saint-Jacques, 
et  l'autre  Roselly  ',  assez  bons  acteurs  tous  les  deux. 
Roselly,  qui  savait  la  supériorité  de  Ribou  dans  les 
armes,  ne  voulait  pas  se  battre.  Une  actrice,  nommée 
mademoiselle  Gautier^,  l'a  piqué  d'honneur.  Il  s'est 
battu  ,  quoique  les  premiers  gentilshommes  de  la 
chambre  eussent  réglé  le  différend  sur  le  rôle  en  ques- 
tion, ce  qui  rend  l'affaire  bien  plus  grave  pour  Ribou. 

'  Il  avait  débuté  au  Théâtre-Français,  le  6  novembre  1747,  par  le  rôle 
d'Oreste  dans  Electre. 

^  Raissouche  Montel  ou  Montet ,  dit  Roselly,  avait  débuté  en  i  742 , 
par  le  rôle  d'Andronic  dans  la  tragédie  de  ce  nom. 

'  Mademoiselle  Gautier,  reçue  au  Théâtre-Français,  en  1742,  y  jouait 
les  rôles  de  soubrettes  et  ceux  de  caractères  avec  beaucoup  de  goût  et 
d'intelligence. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  199 

Celui-ci  a  donné  deux  coups  d'épée  à  Roselly,  qui  a 
été  d'abord  mal  pansé.  U  a  même  voulu  paraître  dans 
les  chauffoirs  de  la  comédie  pour  assoupir  la  chose  : 
la  gangrène  s'est  mise  dans  sa  plaie ,  et  il  est  mort  le 
lendemain.  Les  comédiens  ont  donné  vingt-cinq  louis 
à  Ribou,  qui  est  parti  pour  les  pays  étrangers. 

—  Autre  histoire  entre  deux  procureurs  au  parle- 
ment, l'un  nommé  Monfeuillard  et  l'autre  Huet,  pour 
des  papiers  que  celui-ci  ne  voulait  pas  rendre  à  son 
confrère.  Après  des  altercations  et  querelles  réitérées  à 
ce  sujet,  la  veille  des  fêtes  de  Noël,  les  deux  procu- 
reurs étant  au  palais,  en  robe,  Monfeuillard,  qui  est  un 
grand  homme  de  quarante-cinq  ans,  a  guetté  le  sieur 
Huet  dans  les  galeries ,  derrière  la  grand'chambre , 
qui  vont  aux  chambres  des  enquêtes.  Il  avait  un  nerf 
de  bœuf  dans  son  manchon  *;  il  est  tombé  sur  Huet 
à  grands  coups  sur  la  tête  et  sur  le  visage,  et  l'a  mis 
tout  en  sang,  ce  qui  a  fait  grand  bruit,  d'autant  que  cela 
devient  assassinat  prémédité.  Huet  a,  dit-on,  rendu 
plainte  au  heutenant  général,  bailli  du  palais  *,  qui  a 
permis  d'informer.  Les  fêtes  ont  tout  suspendu.  Il 
s'agit  de  ce  que  cela  deviendra.  On  dit  qu'on  a  vu 
Monfeuillard  à  la  messe  aux  Grands-Augustins,  dans 
une  contenance  fort  tranquille. 

—  Il  y  a  eu  quelques  difficultés  au  parlement  sur 
les  lettres  de  M.  deMachault,  garde  des  sceaux,  en  ce 
qu'elles  contenaient  :   «  Aux  mêmes  droits,  honneurs 

'  A  cette  époque,  les  hommes  portaient  des  manchons  aussi  bien  que 
les  femmes. 

*  Le  bailliage  du  palais  était  une  juridiction  qui  connaissait  de  toutes 
les  causes ,  tant  civiles  que  criminelles  ,  dans  l'étendue  de  son  ressort 
comprenant  les  cours,  salles  et  galeries  du  palais. 


200  JOURNAL  [déc.  1750] 

et  prérogatives  que  le  chancelier  \  »  Messieurs  du 
parlement,  dans  celte  nouveauté,  ont  fait  attention 
qu'ils  ne  connaissaient  qu'un  chef  de  la  justice,  et 
qu'ils  n'avaient  pas  deux  supérieurs.  Ils  ont  commu- 
niqué ces  lettres  à  M.  le  chancelier  pour  en  conférer 
avec  lui.  L'on  dit  que  M.  de  Machault  s'en  est  rap- 
porté à  tout  ce  qu'ils  arrangeraient  à  cet  égard. 

—  On  a  fait  des  plaisanteries  dans  le  public.  On 
dit  que  le  chancelier  n'aura  pas  besoin  de  lunettes, 
parce  qu'il  a  été  formé  à  Bellei^ue,  bon  mot  sur  le  châ- 
teau de  madame  la  Marquise. 

On  dit  encore  que  M.  de  Machault  a  étrillé  et  bridé 
le  clergé,  et  qu'il  va  le  seller,  à  cause  des  sceaux. 

En  tout  cas,  on  attend,  au  mois  de  janvier  prochain, 
plusieurs  édits  et  déclarations. 

—  Le  roi  est  parti  de  Versailles,  aujourd'hui  28, 
au  soir,  pour  aller  coucher  au  château  de  Bellevue 
jusqu'à  jeudi  au  soir.  Ils  y  auront  du  froid  de  la  pre- 
mière main.  Ils  y  sont,  tant  hommes  que  femmes, 
vingt  ou  vingt-cinq  au  plus,  en  comptant  \e&  poliçons. 
C'est  ainsi  qu'on  nomme  ceux  qui  vont  y  souper  et 
qui  ne  restent  point  à  coucher.  Comme  le  logement 
n'est  pas  grand,  le  roi  nomme  tour  à  tour  ses  favoris 
pour  être  de  tout  le  voyage,  et  les  ministres  en  sont 
les  uns  après  les  autres.  Cela  roule  principalement 
entre  M.  le  comte  d'Argenson  et  M.  le  comte  de  Saint- 
Florentin,  car  le  contrôleur  général,  aujourd'hui 
garde  des  sceaux,  ne  peut  plus  manger  avec  le  roi 
comme  homme  de  robe  ^ 

'  Le  droit  du  chancelier  est  de  présider  dans  tous  les  parlements  et 
tribunaux  du  royaume.  [Noie  de  Barbier.) 
*  Voir  ci-dessus  ,  p.  94. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBÎER.  201 

—  J'ai  vu  l'habit  d'ordonnance  de  ce  château  de 
M.  le  comte  de  Saint-Florentin.  C'est  un  drap  très-fin 
pourpre,  avec  une  fort  belle  broderie  d'or  en  bordé 
et  en  boutonnières  assez  larges,  doublé  d'un  satin 
blanc,  avec  une  veste  d'un  satin  gris  blanc,  travaillé 
d'un  dessin  chenille  en  pourpre,  et  un  grand  bordé 
de  quatre  doigts  d'une  broderie  d'or  mat  sans  fleurs 
ni  dessin.  Les  femmes  ont  des  robes  de  la  même 
étoffe  que  ces  vestes,  tout  unies,  sans  or.  Tous  les 
valets  de  chambre  des  seigneurs  sont  habillés  d'un 
drap  vert  avec  un  bordé  et  des  boutonnières  d'or. 
Madame  la  Marquise  n'a  donné  que  le  drap  et  l'é- 
toffe de  la  veste ,  et ,  apparemment ,  le  dessin  de  la 
broderie  qui  est  uniforme  et  qui  revient,  pour  l'habit 
et  la  veste ,  à  près  de  onze  cents  livres.  Les  habits  des 
valets  de  chambre  sont  aussi  aux  dépens  des  maîtres. 
Elle  a  également  donné  l'étoffe  des  robes  aux  dames. 

—  Autre  histoire  dans  Paris.  Le  jeune  Coffin ,  con- 
seiller au  Châtelet,  neveu  de  M.  Coiïîn,  dont  l'histoire 
est  ci-devant*,  est  tombé  malade  depuis  quelque  temps, 
et  cette  maladie  est  devenue  si  grave,  qu'il  a  été  ques- 
tion des  sacrements.  M.  le  curé  de  Saint- Etienne  du 
Mont*,  sa  paroisse,  a  été  appelé  pour  le  confesser,  mais 
il  a  voulu  lui  faire  reconnaître  la  constitution  comme 
article  de  foi  et  règle  de  l'Église  et  de  l'État,  pour  ré- 
parer le  scandale  qu'il  avait  causé  à  la  mort  de  son 
oncle.  M.  Coffin  a  prétendu  que  lui  laïque,  n'était  point 
obligé  à  cela.  Refus  des  sacrements  par  M.  le  curé. 
Plainte  à  M.  l'archevêque  de  Paris.  Le  curé  a  soutenu 


'  Voir  ci-dessus,  p.  83  et  90. 

*  Le  sieur  Bouëttin.  Voir  ci-dessus,  p.  84.   uote  1 


202  JOURNAL  [déc.  1750] 

son  refus  devant  deux  grands  vicaires,  dont  l'un  était 
ouvertement  pour  le  curé  et  l'autre  pour  la  douceur. 
M.  l'archevêque  les  a,  dit-on,  laissé  dire  et  n'a  rien 
décidé. 

Des  conseillers  du  Châtelet  instruits  de  ce  fait ,  en 
ont  rendu  compte  à  M.  le  lieutenant  civil.  Celui-ci  a 
été  voir  M.  l'archevêque,  lequel  a  promis  au  magis- 
trat d'envoyer,  dans  la  journée ,  un  ecclésiastique 
pour  confesser  le  sieur  Coffin ,  et  dit  qu'il  ne  fallait 
qu'un  certificat  de  confession  pour  administrer  les  sa- 
crements. Mais  l'archevêque  n'a  pas  tenu  parole;  per- 
sonne n'est  venu  pour  confesser,  et  les  fêtes  se  sont 
passées,  non  pas  sans  des  menées  secrètes  des  deux 
parties  ;  la  maladie  est  devenue  plus  sérieuse  ,  quoique 
le  malade  n'ait  que  vingt-huit  ans  ;  cela  a  fait  du  bruit 
et  du  scandale  et  a  fait  murmurer  les  officiers  du  Châ- 
telet de  Paris. 

Ce  matin ,  mardi  29,  le  parlement  étant  assemblé 
pour  les  lettres  de  M.  le  garde  des  sceaux,  on  a  vu 
arriver  au  palais,  M.  d'Argouges,  Heutenant  civil,  à  la 
tête  du  Châtelet ,  pour  porter  plainte  au  parlement 
sur  le  refus  des  sacrements  à  un  conseiller  du  Châ- 
telet. Comme  le  parlement  était  encore  assemblé 
à  plus  d'une  heure,  on  ne  sait  pas  ce  qui  aura  été 
fait. 

—  Le  plus  singulier  de  cette  affaire ,  est  que  ce 
M.  Coffin  a  été  fort  débauché  dans  sa  jeunesse,  et  qu'il 
est  public  et  notoire,  dans  le  quartier,  qu'il  meurt  de 
la  V ,  dont  on  ne  l'a  pas,  dit-on,  traité  convena- 
blement ou  trop  tard.  En  sorte  que,  en  même  temps 
qu'on  lui  refuse  les  sacrements  comme  grand  jansé- 
niste qui  refuse  d^ accepter  la  constitution  ,  il  se  tiouve 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BAKBIER.  203 

que  ce  bon  janséniste  n'est  autre  chose  qu'un  v 

et  un  débauché,  qui  a  couru  toutes  les  catins  de  Paris. 
Cela  est  fort  plaisant. 

On  dit  que  dès  le  commencement  du  mariage ,  il  y 
a  eu  du  bruit  dans  le  ménage  pour  cette  maladie.  On 
cache  et  on  désavoue  cela  autant  qu'il  est  possible, 
principalement  pour  l'honneur  du  jansénisme;  on  dit 
que  c'est  abcès  dans  la  poitrine. 

—  Les  lettres  et  provisions  du  garde  des  sceaux 
ont  été  enregistrées  mardi,  29,  en  la  grand'chambre, 
toutes  les  chambres  assemblées.  On  dit  qu'il  est  de 
style ,  dans  ces  lettres  ,  d'y  employer  :  «  les  mêmes 
droits  et  prérogatives  que  dans  celles  de  chancelier 
pour  présider  à  tous  les  conseils ,  etc.  »  Cependant  il 
y  a  de  la  modification  dans  l'arrêt  d'enregistrement  : 
«  sans  que  tous  les  droits  y  énoncés  lui  donnent  le 
titre  et  le  droit  de  chef  de  la  justice,  jj  n'y  ayant  que 
le  chancelier  seul. 

On  dit  aussi  que  quand ,  outre  le  chancelier,  il  y  a 
un  garde  des  sceaux  ,  dont  on  présente  les  lettres ,  il 
est  d'usage,  avant  de  les  enregistrer,  que  le  parlement 
fasse  une  députation  au  chancelier  pour  l'avertir,  pour 
ainsi  dire,  du  fait,  et  lui  demander  son  consentement, 
ce  qui  n'est ,  en  ce  cas ,  qu'une  politesse  de  forme. 
Cela  s'est  fait  ainsi  à  M.  de  Lamoignon  qui  a  ré- 
pondu, en  remerciant  le  parlement  de  son  attention, 
que  le  roi  ne  lui  avait  pas  fait  l'honneur  de  lui  confier 
la  garde  de  son  sceau. 

—  L'affaire  du  sieur  Coftin  est  bien  plus  sérieuse  et 
pourrait  avoir  de  grandes  suites. 

M.  le  lieutenant  civil,  à  la  tête  du  Châtelet  en  corps, 
est  donc  entré  dans  la  grand'chambre,  les  chambres 


204  JOURNAL  [déc.  1750] 

assemblées ,  a  rendu  compte  du  fait  et  a  fait,  à  ce  que 
l'on  dit,  un  très-beau  discours  et  fort  pathétique,  sur 
un  objet  aussi  intéressant  que  le  refus  des  sacrements 
à  un  magistrat  laïque,  à  qui  il  ne  convenait  pas  de  de- 
mander un  certificat  de  confession  sous  prétexte  de  la 
constitution. 

On  dit  que  M.  Coffîn  avait  fait  faire  trois  réquisitions 
par  des  notaires,  à  M.  le  curé  de  Saint-Étienne  pour 
venir  le  confesser,  et  qu'il  avait  refusé  de  se  rendre  à 
la  maison  du  sieur  Coffin. 

Le  parlement ,  après  avoir  entendu  le  discours  et 
la  dénonciation  des  officiers  du  Cbâtelet,  a  délibéré 
jusqu'à  plus  de  trois  heures.  Il  a  été  arrêté  que  les 
chambres  demeureraient  assemblées  pour  revenir  à 
cinq  heures  précises  :  que  Messieurs  iraient  dîner  dans 
l'intervalle,  et  qu'un  huissier  de  la  cour  irait  avertir  le 
sieur  Bouëttin  ,  curé  de  Saint-Étienne  du  Mont ,  et  lui 
ordonner  de  se  rendre  en  la  grand' chambre. 

On  dit  que  ce  curé  a  d'abord  fait  refus  de  se  rendre 
au  parlement,  en  disant,  qu'il  n'était  pas  son  justicia- 
ble sur  le  fait  dont  il  s'agissait ,  et  que ,  sur  cette  ré- 
ponse ,  on  avait  envoyé  trois  huissiers  de  la  cour  lui 
réitérer  de  se  rendre  en  la  cour,  avec  ordre  de  l'y 
amener. 

Le  sieur  curé  y  est  venu  avant  cinq  heures. 

On  l'a  fait  entrer  :  le  premier  président  lui  a  dit  que 
la  cour  l'avait  mandé  pour  lui  rendre  compte  de  sa 
conduite  et  lui  déclarer  les  motifs  qui  l'avaient  déter- 
miné à  refuser  la  confession  au  sieur  Coffin. 

Le  curé  a  répondu  :  «  Monseigneur,  j'ai  rendu 
compte  à  monseigneur  l'archevêque ,  mon  supérieur, 
des  raisons  qui  m'y  ont  déterminé  selon  ma  conscience. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  205 

Si  monseigneur  l'archevêque  m'ordonne  d'adminis- 
trer les  sacrements ,  j'obéirai  sur-le-champ.  « 

Le  premier  président  lui  a  répliqué  qu'il  ne  répon- 
dait pas  catégoriquement  à  la  demande  de  la  cour,  qui 
lui  demandait  ses  motifs.  Le  curé  a  répondu  qu'il 
n'avait  point  d'autre  réponse  à  faire,  et  qu'il  atten- 
drait, à  cet  égard,  les  ordres  de  son  supérieur. 

On  l'a  fait  retirer. 

Après  avoir  été  aux  opinions,  on  a  dit  à  messieurs 
les  gens  du  roi  de  prendre  des  conclusions ,  sur  quoi 
ils  ont  demandé  à  se  retirer  dans  leur  parquet  pour 
en  délibérer. 

Les  gens  du  roi  rentrés,  M,  d'Ormesson,  premier 
avocat  général ,  a  parlé  sur  l'indécence  du  curé  dans 
ses  réponses  à  la  cour,  sur  l'importance  de  la  matière. 
Il  a  conclu  au  décret  de  prise  de  corps  contre  le  curé, 
et ,  en  même  temps,  qu'il  croyait  convenable  que  la 
cour  se  retirât  devers  le  sieur  archevêque  de  Paris , 
pour  l'inviter  à  envoyer  un  ecclésiastique  pour  con- 
fesser et  administrer  les  sacrements  au  sieur  Cofïîn. 

On  a  été  aux  opinions,  et  l'on  dit  que  presque  tout 
d'une  voix,  même  de  la  part  des  conseillers  clercs,  on 
a  été  d'avis  de  décréter  le  sieur  Bouéttin ,  lequel  était, 
en  attendant ,  dans  le  parquet  des  huissiers ,  à  leur 
garde;  et,  sur-le-champ,  des  huissiers  se  sont  emparés 
dudit  sieur  curé  ,  et  l'ont  fait  descendre  dans  les  pri- 
sons de  la  Conciergerie,  même  au  secret. 

A  l'égard  de  1  archevêque  de  Paris ,  la  difficulté  a 
été  de  savoir  qui  on  enverrait  de  la  part  de  la  cour  : 
un  huissier,  un  greffier,  un  secrétaire  de  la  cour,  un 
de  messieurs  les  conseillers.  Enfin ,  la  cour  a  chargé 
messieurs  les  gens  du  roi ,  pour  cette  fois  seulement, 


206  JOURNAL  [déc.  1750] 

et  ((  sans  tirer  à  conséquence,  »  attendu  que  c'était  eux 
qui  avaient  ouvert  cet  avis,  de  s'y  transporter  sur 
l'heure  pour  l'inviter  à  ce  que  dessus.  Et  si  on  ne  le 
trouvait  pas  chez  lui,  il  a  été  décidé  de  le  faire  avertir 
pour  s'y  trouver  le  lendemain  30,  à  huit  heures  du 
matin  ;  les  chambres  restant  assemblées. 

L'archevêque  de  Paris  ne  s'est  pas  trouvé  chez  lui. 
Les  uns  disent  qu'il  avait  fait  mettre  ses  chevaux  et 
s'en  était  allé  à  sa  maison  de  campagne  de  Conflans, 
d'où  il  n'était  pas  revenu;  d'autres,  qu'il  était  au  bu- 
reau des  pauvres.  On  l'a  fait  avertir  pour  demain  mer- 
credi. 

Voilà  ce  qui  s'est  passé  le  mardi,  29,  dont  sans 
doute  M.  le  comte  d'Argenson  et  le  roi  même, 
quoique  au  château  de  Bellevue,  ont  été  informés  par 
des  courriers ,  soit  de  l'archevêque  ,  soit  du  premier 
président  ;  assurément  ils  ne  s'attendaient  pas  à  pa- 
reille scène  au  château  de  Bellevue. 

—  Tout  le  monde  est  curieux  de  la  suite  de  cet  évé- 
nement, qui  compromet  le  parlement  d'un  côté,  et 
d'un  autre  l'archevêque  de  Paris,  l'abbaye  de  Sainte- 
Geneviève  et  les  curés  de  Paris.  En  voilà  un  dans  les 
prisons. 

—  Toute  cette  affaire  est  suscitée  par  les  jansénistes 
pour  faire  un  coup  d'Etat ,  car  le  petit  Coffin  n'est , 
dans  le  fond,  ni  janséniste,  ni  molinisle.  On  l'avait 
déjà  fait  agir  dans  l'affaire  de  son  oncle.  Il  a  deux 
tantes,  sœurs  du  défunt  Coffin,  qui  sont  véritables  jan- 
sénistes et  dont  il  attend  la  succession.  Ce  n'est  pas  la 
confession  qui  les  embarrasse,  car,  entre  eux,  ils  se 
confessent  et  s'administrent ,  dit-on  ,  les  sacrements 
secrètement ,  sans  s'embarrasser  autrement  des  pou- 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  207 

voirs  de  l'archevêque  ,  ce  qui  devient  un  manque  de 
discipline  et  de  subordination  très-dangereux. 

11  y  a  plus  ;  on  dit  que  le  curé  de  Saint-Etienne  a 
été  plus  d'une  fois  chez  le  sieur  Cofïin  pendant  sa  ma- 
ladie. Mais  c'est  un  cerveau  brûlé  qui  s'obstinait  à  lui 
faire  accepter  la  constitution  ,  sinon  ,  qu'il  ne  pouvait 
pas,  en  conscience,  le  confesser.  C'était  pour  se  venger 
personnellement  de  ce  que  le  sieur  Coffin  lui  avait  sus- 
cité à  la  mort  de  son  oncle.  Les  jansénistes  ont  excité 
et  piqué  le  lieutenant  civil  et  les  conseillers  au  Châte- 
let,  sur  l'affront  qu'on  faisait  à  leur  confrère,  et  ils  ont 
prévenu  pendant  les  fêtes  de  Noël  messieurs  du  par- 
lement, dont  une  grande  partie  est  entichée  de  jansé- 
nisme, qui  est  en  horreur  à  la  cour.  Le  roi  regarde  un 
janséniste,  non-seulement  comme  un  hérétique,  mais 
comme  un  homme  dangereux. 

—  Mercredi,  30,  le  parlement  s'est  assemblé.  Les 
gens  du  roi  sont  partis  à  huit  heures  du  matin  pour  se 
rendre  chez  l'archevêque  ,  et  n'en  sont  revenus  qu'à 
dix  heures.  On  a  été  étonné  que  les  gens  du  roi  aient 
accepté  cette  commission,  d'autant  qu'ils  ne  marchent 
que  pour  aller  au  roi  de  la  part  du  parlement. 

M.  l'archevêque  de  Paris  a  fort  bien  reçu  ces  mes- 
sieurs. Il  a  marqué  bien  du  respect  pour  le  parlement. 
11  leur  a  dit  même  que  le  certificat  de  confession  ne 
s'exigeait  ordinairement  que  dans  les  auberges,  pour 
les  gens  que  l'on  ne  connaissait  pas ,  mais  non  pour 
les  personnes  domiciliées.  Cela  s'est  passé  en  compli- 
ments ;  mais  il  s'agissait  de  commettre  un  ecclésiasti- 
que pour  confesser. 

Sur  la  réponse  des  gens  du  roi,  le  parlement  a  con- 
tinué sa  procédure. 


208  JOURNAL  [déc.  1750] 

Le  curé  de  Saint-Etienne  a  été  interrogé.  Cet  em- 
prisonnement l'avait  un  peu  troublé  et  radouci  ;  il 
avait  pleuré  en  descendant  à  la  Conciergerie.  Il  a  ré- 
pondu, plus  poliment,  qu'il  n'avait  point  eu  intention 
de  manquer  de  respect  à  la  cour. 

Le  parlement  est  resté  assemblé  jusqu'à  dix  heures 
du  soir.  Il  y  a  eu  arrêt  qui  a  ordonné  que  le  frère 
Bouëttin,  curé  de  Saint-Etienne,  serait  élargi,  et  qu'il 
lui  serait  fait  injonction  d'être,  à  l'avenir,  plus  circon- 
spect envers  la  cour;  qui  l'a  condamné  en  trois  livres 
d'aumône;  et,  quant  au  fond  de  l'affaire,  qui  regarde 
le  refus  des  sacrements ,  qu'il  en  serait  informé. 

Le  curé  est  sorti  de  prison  mercredi,  à  dix  heures  du 
soir,  et  s'en  est  retourné  chez  lui  après  avoir  eu  la  pe- 
tite réprimande  de  la  cour.  Le  même  jour,  à  dix  heu- 
res du  soir,  M.  Rolland,  conseiller  de  grand'chambre, 
commis  par  Tarrét  pour  informer,  s'est  transporté  chez 
le  sieur  Coffin  pour  prendre  sa  déclaration  sur  ce  qui 
s'était  passé,  et  il  n'en  est  sorti  qu'à  deux  heures  après 
minuit.  Mais  malheureusement,  dans  ce  procès-verbal, 
M.  Rolland  a  oublié  de  faire  prêter  serment  à  M.  Cof- 
fin ^  Jeudi,  31,  quand  ce  procès-verbal  a  été  présenté 
à  l'assemblée  des  chambres,  on  a  reconnu  cette  nullité 
et  il  a  fallu  recommencer  toute  la  procédure. 

—  Pendant  ce  temps-là,  le  malade  avait  eu  la  com- 
plaisance de  ne  point  mourir  ;  mais  point  de  confes- 
seur. Le  parlement  a  renvoyé  M.  Dufranc,  greffier  et 
secrétaire  de  la  cour,  auprès  de  M.  l'archevêque  pour 
mettre  ordre  à  cela.  L'archevêque  a  dit  qu'il  n'avait 


'   Suivant  les  Nouvelles  ecclésiastiques  ,  la  déposition   de  M.  Coffîn    se 
serait  trouvée  nulle  par  l'omission  d'une  ligne  échappée  au  greffier. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  209 

pas  d'autre  réponse  à  faire  que  celle  qu'il  avait  faite  à 
MM.  les  gens  du  roi.  Il  ne  voulait  pas,  apparemment, 
reconnaître  les  ordres  du  parlement. 

Cependant  M.  le  lieutenant  civil  allait  chez  le  sieur 
Coffin  et  chez  l'archevêque ,  par  voie  de  conciliation  ; 
et  apparemment  de  concert  entre  eux  ,  M.  Coffm 
a  requis  le  curé  de  Saint-Paul  '  qui  est  un  homme 
de  conséquence  et  point  suspect,  de  le  venir  confes- 
ser. L'archevêque  a,  dit-on,  écrit  à  M.  le  curé  de  Saint- 
Paul.  Quoi  qu'il  en  soit ,  celui-ci  est  venu  confesser, 
dans  la  journée  ,  M.  Coffm,  et,  le  soir,  un  prêtre  de  la 
paroisse  Saint-Etienne  lui  a  apporté  les  sacrements. 
En  sorte  que  l'objet  du  scandale  a  été  levé.  Voilà  bien 
descérémonies  et  de  l'embarras  pour  un  malade  à  l'ex- 
trémité. 

—  Le  parlement,  de  son  côté,  en  examinant  le  fond 
de  l'affaire,  qui  regarde  la  confession,  certificat  et  bil- 
let de  confesseur,  et  les  sacrements,  a  pris  un  tempé- 
rament. 11  y  a  eu  arrêté  de  la  cour,  par  lequel  il  est 
dit,  que  MM.  les  gens  du  roi  se  transporteront  à  Ver- 
sailles, pour  rendre  compte  au  roi  de  ce  qui  a  été 
fait,  etc. 

—  M.  le  chancelier  a,  dans  son  district,  la  librairie 
qui  appartient  plus  volontiers  au  garde  des  sceaux  qui 
scelle  tous  les  privilèges,  raison  pour  laquelle  on  lui 
donne  un  exemplaire  de  chaque  édition. 

M.  Maboul,  maître  des  requêtes  ,  qui  avait  en  sous- 
ordre  le  détail  de  la  librairie,  s'est  démis  de  cette  place 
depuis  la  démission  de  M.  d'Aguesseau  ,  avec  qui  il 
était  fort  lié.  M.  le  chancelier  de  Lamoignon  a  donné 

'  M.  Guéret. 

m  14 


210  JOURNAL  [DEC,  1750] 

cette  place,  qui  est  gracieuse,  pour  un  homme  qui 
aime  les  belles-lettres,  à  M.  de  Malesherbes,  son  fils, 
premier  président  de  la  cour  des  aides.  J'avais  entendu 
dire,  dans  le  public,  que  cette  commission  valait  douze 
mille  livres  par  an;  mais,  dans  le  vrai,  elle  ne  rapporte 
quoi  que  ce  soit  que  les  exemplaires  dont  les  libraires 
lui  font  présent,  encore  sans  y  être  obligés.  Ils  n'en 
doivent  que  deux  pour  la  Bibliothèque  du  roi ,  et  un 
pour  le  garde  des  sceaux. 

—  Le  roi  a  accordé  aussi  à  M.  le  chancelier  deux 
hoquetons^  à  cheval,  pour  marcher  devant  son  car- 
rosse. Ils  ne  sont  dus  qu'aux  gardes  des  sceaux,  à 
cause  des  sceaux. 

— Ce  sont  les  secrétaires  du  roi  qui  donnent  au  garde 
des  sceaux  le  tapis  de  velours  violet,  brodé  en  fleurs 
de  lis  d'or,  pour  tenir  les  sceaux  ;  c'est  le  roi  qui  donne 
la  tapisserie  de  garde  des  sceaux  ,  et,  dans  cette  occa- 
sion, il  en  donnera  une  aussi  au  chancelier. 

—  On  pense,  assez  volontiers,  qu'on  avait  offert  la 
place  de  chancelier  à  M.  le  premier  président  Peletier, 
et  qu'il  l'a  refusée  étant  séparée  des  sceaux.  On  n'ap- 
prouve pas ,  en  général ,  qu'un  magistrat  du  nom 
de  Lamoignon  l'ait  acceptée.  Il  n'entre  pas  en  place 
avec  un  applaudissement  public.  On  dit,  dans  Paris, 
qu'il  a  fait  un  assez  mauvais  discours  au  roi  en  le 
remerciant;  qu'il  ne  savait  à  quel  titre  le  roi  avait 
jeté  les  yeux  sur  lui  pour  cette  grande  place;  qu'il 
ne  connaissait  pas  la  cour  ;  qu'il  n'était  point  fait  à  ses 
tracasseries  et  à  ses  manèges;  qu'il  était  un  homme 
tout  rond  et  qui  allait  droit  son  chemin.  Sur  quoi  le 

•  Voir  t.  I,  p.  30,  note  ^. 


l 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  211 

roi  avait  mis  son  doigt  à  sa  bouche ,  et  les  seigneurs 
présents  leurs  mouchoirs  pour  cacher  leur  envie  de 
rire;  d'autant  plus  que,  dans  le  fait,  M.  de  Lamoi- 
gnon  n'est  pas  bien  grand,  assez  gros  et  tout  rond. 
On  sait,  d'ailleurs,  qu'il  est  très-dévot  et  entière- 
ment livré  aux  jésuites.  Il  a  pour  ami  le  père  Tain- 
turier,  qui  a  prêché  trois  carêmes  devant  le  roi  \ 
et  avec  distinction  dans  Paris  :  cette  intimité  avec 
les  jésuites  ne  contribue  pas  peu  à  faire  tenir  sur 
lui  certains  discours.  On  sait,  d'un  autre  côté,  qu'il 
n'a  pas  de  bien.  C'est  le  tout  si  de  lui  personnel- 
lement il  a  dix  mille  livres  de  rente  :  le  défaut  de  ri- 
chesses est  une  mauvaise  qualité  dans  ce  temps-ci.  On 
compte  que  pour  donner  un  titre  d'honneur  dans  sa 
famille,  il  achèvera  de  se  ruiner  par  la  représentation, 
la  table  et  la  dépense  qu'il  faut  faire  nécessairement 
dans  cette  place.  Elle  ne  rapporte  pas  tout  à  fait  cent 
mille  livres  par  an  ,  qui  ne  sont  pas  suffisantes ,  à 
cause  de  la  table  ouverte.  Le  repas  qu'il  a  donné  à 
Versailles,  le  premier  conseil  qu'il  a  tenu,  a  coûté  six 
mille  livres.  Il  y  avait  cinq  tables  ;  tous  les  ministres 
et  plusieurs  gens  de  cour  y  étaient  invités,  et  il  lui 
faut  toujours,  à  Versailles  et  à  Paris,  une  table  environ 
de  vingt  couverts.  Il  a  pris  tous  les  officiers  de  cuisine 
de  M.  d'Aguesseau  dont  la  table  seule  allait  à  quatre- 
vingt  mille  livres  par  an.  H  y  a  les  dépenses  de  tous  les 
voyages  de  Compiègne,  Fontainebleau,  Marly;  ces  dé- 
placements coûtent  beaucoup.  D'ailleurs,  il  a  vis-à-vis 
de  lui  M.  de  Machault,  garde  des  sceaux  ,  qui  est  fort 
riche  et  dont  la  maison  est  toute  montée.  On  lui  compte 

•  Il  a  déjà  été  question  de  lui.  Voir  t.  11,  p.  39. 


212  'JOURNAL  [déc.  1750] 

cent  vingt  mille  livres  de  rente  de  son  bien  personnel , 
deux  cent  mille  livres  par  an  de  son  contrôle  général, 
et  cent  vingt  mille  livres  de  produit  des  sceaux ,  ce 
qui  fait  plus  de  quatre  cent  raille  livres  de  rente. 

On  compte,  dans  le  public,  que  M.  de  Lamoignon, 
qui  a  près  de  soixante-dix  ans,  ne  gardera  pas  long- 
temps sa  place  de  chancelier,  et  que  M.  de  Machault , 
qui  n'en  a  pas  cinquante,  après  l'exécution  de  tous 
ses  projets,  réunira  la  chancellerie  avec  les  sceaux. 

—  On  parle  de  lui',  comme  d'un  homme  un  peu 
dur,  mais  de  beaucoup  d'esprit  et  de  grands  projets. 
On  lui  fait  dire  que,  d'ici  à  trois  ans,  les  Parisiens  bai- 
seront ses  pas  et  qu'on  boira  le  vin  de  Bourgogne  à 
six  sous^  C'est  annoncer  de  grandes  diminutions  sur 
les  droits.  Je  ne  sais  si  cette  politique  s'accorderait  ai- 
sément avec  l'intérêt  du  roi,  d'autant  que  Paris,  malgré 
la  grande  cherté  de  la  vie,  n'est  déjà  que  trop  peuplé. 
Il  y  abonde  toujours  une  grande  quantité  de  gens  de 
toutes  les  provinces  du  royaume  et  beaucoup  d'étran- 
gers ,  ce  qui  fait,  d'un  côté,  grande  consommation  de 


'  M.  de  Machault. 

*  Ce  prix  de  six  sous  aurait  fait  descendre  la  valeur  du  muid  de  vin , 
contenant  environ  deux  cent  quatre-vingts  pintes  ou  bouteilles,  à  quatre- 
vingt-quatre  livres.  Or,  il  n'est  pas  sans  intérêt  de  remarquer  qu'à  cette 
époque  chaque  muid  de  vin,  arrivant  par  eau,  avait  à  payer,  à  son  entrée 
à  Paris,  divers  droits  s'élevant  ensemble  à  la  somme  de  quarante-six  livres 
un  denier,  si  le  vin  était  destiné  à  un  marchand  à  pot  ou  à  assiette,  et  seu- 
lement trente-huit  livres  douze  sols  cinq  deniers  s'il  était  pour  la  provision 
d'un  bourgeois.  Le  même  muid  de  vin  arrivant  par  terre  ne  pavait,  dans 
le  premier  cas,  que  quarante-deux  livres  huit  sols  onze  deniers  et  trente- 
cinq  livres  cinq  deniers  dans  le  second.  On  appelait  marchands  de  vin  à 
pot  ceux  qui  le  vendaient  en  détail ,  et  marchands  à  pot  et  à  assiette , 
ceux  qui  avaient ,  en  outre  ,  l'autorisation  de  donner  à  manger  auxjcon- 
sommateurs  ,  de  couvrir  la  table  d'une  nappe  et  d'y  servir  des  assiettes. 


[DEC.  1750]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  21S 

toutes  choses  et  un  grand  produit  pour  le  roi.  Que 
serait-ce  si  tout  était  à  bon  marché?  Il  faut  que  l'étran- 
ger paye  un  peu  le  plaisir  de  venir  à  Paris  et  qu'il  ap- 
porte son  argent  dans  le  royaume. 

—  M.  le  comte  de  Maurepas  est  toujours  à  Bourges, 
en  assez  bonne  santé.  On  ne  parle  plus  de  lui,  et  on 
n'y  pense  plus. 

—  On  disait  que  M.  le  comte  d'Argenson  songeait 
à  être  duc  et  pair;  mais  il  n'en  est  pas  question,  et 
bien  des  gens  pensent  qu'il  est  la  dupe  de  n'avoir 
pas  pu  ou  voulu  avoir  la  place  de  chancelier  avec  les 
sceaux. 

■ —  Le  corps  du  maréchal  de  Saxe  est  toujours  en 
dépôt  à  Chambord ,  dans  un  lit  de  parade ,  en  atten- 
dant la  réponse  du  roi  de  Pologne  \  son  frère.  Ce  ma- 
réchal est ,  dit-on ,   mort  de  débauche  ^    Il  avait  à 

Chambord  trois   ou   quatre  p ;   il  s'est  enfermé 

deux  jours  avec  une  nommée  La  Chantilly,  et  il  s'est 
excédé.  Il  lui  a  pris  une  petite  fièvre;  au  lieu  de  ré- 
tablir ses  forces  par  de  bons  bouillons ,  il  s'est  traité  à 
sa  fantaisie.  On  l'a  saigné,  l'inflammation  a  suivi,  et 
malgré  la  force  de  son  tempérament  il  a  péri  en  peu 
de  jours. 

On  a  fait  plusieurs  vers  à  sa  louange ,  et  voici  un 
ouvrage  difficile  sur  la  mort  du  maréchal  qui  avait  cin- 
quante-cinq ans. 


•  Voir  ci-dessus,  p.  189.  Le  convoi  du  maréchal  de  Saxe  partit  de 
Chambord  le  8  janvier  suivant  et  arriva  le  7  février  à  Strasbourg  , 
où  le  corps  fut  déposé  dans  le  temple  protestant  de  Saint-Thomas. 

*  On  lit  dans  quelques  Mémoires  du  temps  que  le  maréchal  mourut  à 
la  suite  d'un  duel  avec  le  prince  de  Conti;  mais  tout  s'accorde  à  démon- 
trer la  fausseté  de  cette  assertion. 


214  JOURNAL  [janv.  1751] 

Son  courage  l'a  fait  admirer  de  chac 1 

Il  avait  des  rivaux ,  mais  il  triompha 2 

Les  combats  qu'il  gagna  sont  au  nombre  de 3 

Pour  Louis,  son  grand  cœur  se  serait  mis  en 4 

En  amour,  c'était  peu  pour  lui  d'aller  à 5 

Nous  l'aurions,  s'il  n'eut  fait  que  le  berger  Tir 6 

Mais  pour  avoir  passé  douze....,  Hic  ja 7 

Il  a  cessé  de  vivre  en  décembre  le 8 

Logeait  entre  le  Pont-Royal  et  le  Pont 9 

Pour  tant  de  Te  Deum  pas  un  De  prof  un 10  ' 

55 


ANNÉE  1751. 

Janvier. —  Il  est  de  fait,  dans  le  quartier,  que  le  pre- 
mier jour  de  Fan ,  le  curé  de  Saint-Etienne  du  Mont 
est  venu  voir  M.  Coffin  dans  son  lit,  qu'il  lui  a  de- 
mandé son  amitié  ,  qu'il  lui  a  dit  qu'il  ne  lui  en  vou- 
lait point  de  tout  ce  qui  s'était  passé  et  qu'il  l'a  em- 
brassé. Le  curé  de  Saint-Etienne  a  officié  ce  jour-là  à 
sa  paroisse  où  il  est  bien  haï. 

—  Le  roi  ne  devant  le venir  du  château  de  Bellevue 
à  Versailles  que  le  jeudi,  au  soir,  les  gens  du  roi  se  sont 
mis  en  chemin  ^,  de  bon  matin,  le  vendredi  1^""  janvier. 

Ils  ont  été  annoncés,  et  comme  le  jour  de  l'an  est  un 
jour  tumultueux  à  Versailles,  où  le  roi  reçoit  les  visi- 
tes de  la  reine ,  de  toute  la  famille  royale  ,  des  prin- 


*  L'idée  exprimée  dans  ce  vers  appartient  à  la  reine  Marie  Leczînska 
qui  avait  dit  en  apprenant  la  mort  du  maréchal  :  «  Il  est  bien  fâcheux 
qu'on  ne  puisse  pas  dire  un  De  profundis  pour  un  homme  qui  a  fait  chan- 
ter tant  de  Te  Deum.  » 

*  Pour  remplir  le  message  dont  ils  avaient  été  chargés  par  le  parle- 
ment. Voir  ci-dessus,  p.  209. 


i 


[jiNV.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  215 

ces  et  princesses  du  sang,  de  toute  la  coui-,  de  tous  les 
chevaliers  du  Saint-Esprit  qui  même  accompagnent  le 
roi  à  la  messe ,  on  a  fait  réponse  auxdits  gens  du  roi 
qu'ils  n'auraient  audience  qu'à  cinq  heures  du  soir. 

A,  ladite  heuie,  ces  messieurs  ont  été  présentés  au 
roi,  à  qui  M.  d'Ormesson,  premier  avocat  général,  a 
fait  son  discours  suivant  sa  mission.  Le  roi  leur  a  ré- 
pondu qu'il  approuvait  fort  la  démarche  de  son  par- 
lement, de  lui  faire  rendre  compte  de  cette  affaire, 
mais  qu'il  aurait  dû  le  faire  plus  tôt ,  attendu  qu'elle 
n'était  qu'une  suite  de  celle  du  sieur  Coffin,  oncle, 
dont  il  s'était  réservé  la  connaissance  ;  qu'il  désap- 
prouvait formellement  l'emprisonnement  du  frère 
Bouëttin  ;  qu'au  surplus,  il  saurait  pourvoir  à  la  tran- 
quillité de  ses  sujets  et  à  maintenir  la  subordination 
qui  était  due  aux  ministres  de  l'Église. 

—  Samedi ,  2  janvier,  le  parlement  a  été  assemblé 
pour  entendre  la  réponse  dudit  seigneur  roi ,  dont  il 
n'a  pas  été  très-content  ;  et,  après  avoir  bien  délibéré 
à  ce  sujet,  il  a  été  arrêté  qu'on  ferait  de  très-humbles 
remontrances  au  roi.  On  a  nommé  des  commissaires 
et  l'assemblée  a  fini^ 

—  M.  CofTm  n'est  point  encore  mort  ;  ou  dit  cepen- 
dant qu'il  n'en  peut  pas  revenir.  11  est  certain  que 
pour  des  gens  du  commun ,  ce  nom-là ,  tant  pour 
l'oncle  que  pour  le  neveu,  aura  fait  bien  du  bruit  et 
aura  place ,  plus  qu'un  autre,  dans  les  histoires. 

'  Sauf  quelques  points  de  détail  insignifiants  ,  ce  récit  des  faits  qui  se 
rattachent  à  l'affaire  Coffin  est  entièrement  conforme  à  celui  qu'on  lit 
dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques,  année  1751  ,  p.  S3  etsuiv.  Il  n'est  pas 
sans  intérêt  d'en  faire  l'oLservation  ,  car  les  mêmes  Nouvelles  ecclésias- 
tiques donnent  leur  version  comme  une  rectification  d'une  broclmre  qui 
parut  alors  sous  le  titre  de  Relation  circonstanciée ,  etc. 


216  JOTJRNAL  [janv.  1751] 

C'est  ainsi  qu'a  fini  l'année  1750. 

—  Le  roi  n'a  couché  que  cinquante-deux  nuits  à 
Versailles,  pendant  l'année  1 750.  Ses  voyages,  dans  ses 
différentes  petites  maisons  de  campagne,  sont  déjà  ar- 
rêtés pendant  la  présente  année,  et  l'on  dit  qu'il  cou- 
chera soixante-trois  nuits  à  Versailles. 

—  On  a  fait  courir  un  bruit  dans  Paris  qu'on  allait 
diminuer  les  pièces  de  deux  sous,  et  les  réduire  à  un 
sou  six  deniers ,  ce  qui  causait  de  l'embarras  dans  les 
marchés  où  la  monnaie  a  plus  de  cours,  et  même  dans 
des  payements.  Il  y  a  eu  arrêt  de  la  cour  des  monnaies 
par  lequel  il  a  été  permis  au  procureur  général  de  faire 
informer  contre  ceux  qui  faisaient  courir  ce  faux 
bruit,  pour  les  emprisonner  et  leur  faire  leur  procès. 

— 'Le  10  de  ce  mois,  M.  Coffin,  dont  la  confession 
a  fait  tant  de  bruit,  est  enfin  mort. 

Le  1 1 ,  on  l'a  porté  à  Saint-Etienne  du  Mont,  sa 
paroisse,  avec  un  grand  clergé  à  la  tête  duquel  était 
M.  le  curé,  et  il  a  été  rapporté  à  Saint-Jean  de  Beau- 
vais  et  enterré  dans  l'église,  avec  son  oncle.  Une 
partie  des  conseillers  du  Châtelet  était  en  corps  à  cet 
enterrement  et  précédait  le  deuil.  Il  y  avait  environ 
cinq  cents  personnes  à  la  suite  du  convoi  qui  s'est  fait 
à  six  heures  du  soir  ;  beaucoup  de  gens  en  robe  et 
d'ecclésiastiques,  tous  bons  jansénistes  apparemment. 
Peut-être  que  la  fin  de  cette  affaire  fera  tomber  les  re- 
montrances que  le  parlement  devait  faire. 

— •  La  cour  a  pris  le  deuil,  le  10,  pour  trois  se- 
maines, pour  l'impératrice  douairière  Brunswick 
Wolfenbutel ,  veuve  de  l'empereur  Charles  VI,  âgée 
de  cinquante-neuf  ans.  Le  roi  a  pris  le  violet  huit 
jours,  en  grand  deuil ,  et  le  reste  en  blanc.  Mais  pen- 


[jANV.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  217 

dant  les  huit  jours,  le  roi  en  a  passé  cinq  au  château 
de  Choisy  où  l'habit  uniforme  est  vert. 

—  Le  parlement  a  été  assemblé  le  14,  jusqu'à  deux 
heures  ,  pour  les  remontrances.  On  dit  que  le  parle- 
ment de  Toulouse  a  envoyé  des  députés  en  cour  pour 
le  même  sujet,  et  même  qu'il  a  décrété  Tarchevêque  de 
prise  de  corps  \  On  dit  aussi  que  des  curés  de  Paris 
ont  présenté,  de  leur  côté,  un  mémoire  au  roi,  pour 
soutenir  de  ne  point  accorder  de  confession  aux 
mourants  qu'en  cas  d'acceptation  de  la  constitution. 
Si  cela  est  ainsi ,  ces  partis  opposés  occasionneront 
quelque  règlement  qui  ne  plaira  pas. 

—  Nouvelle"  qui  court  dans  Paris.  On  dit  que  M.  le 
comte  de  Langeron,  lieutenant  général  des  armées  du 
roi,  a  épousé,  ces  jours-ci,  une  demoiselle  Julie,  fille 
de  chambre  de  mademoiselle  de  Sens,  princesse  du 
sang,  ce  qui  surprend  tout  le  monde  et  fait  beaucoup 
parler.  Mais  on  pourrait  trouver  quelque  dénoûment 
secret  à  un  pareil  mariage  :  voici  le  fait. 

M.  le  comte  de  Langeron  est  âgé  de  plus  de  cin- 
quante ans,  et  est  un  homme  très-raisonnable.  Depuis 
plus  de  vingt  ans,  il  est  attaché  à  mademoiselle  de 
Sens.  On  disait  même  qu'il  était  marié  secrètement 
avec  elle  ;  et  l'on  dit  qu'ils  ont  trois  ou  quatre  enfants 
à  qui  la  princesse  ne  peut  pas  donner  d'état.  Non-seu- 
lement il  n'y  a  point  mariage,  mais  quand  il  y  en  au- 

•  Barbier  veut  parler  sans  doute  du  refus  de  sacrements  fait  à  M.  de 
Chalvet  de  Rochemontoix,  sous-doyen  du  parlement  de  Toulouse,  affaire 
qui  présente,  en  effet,  de  nombreux  points  de  conformité  avec  celle  de 
M.  Coffin  ;  mais  il  se  trompe  en  ce  qui  concerne  le  décret  de  prise  de 
corps  contre  l'archevêque.  Le  parlement  de  Toulouse  ne  s'immisça  en 
rien  dans  cette  contestation,  et  il  est  même  sévèrement  jugé  à  cette  occa- 
sion dans  les  Nouvelles  ecclésiasliques  du  8  mal  1751  (p.  "3  et  suiv.) 


218  JOURNAL  [janv,  1751] 

rait,  étant  fait  sans  le  consentement  du  roi,  les  enfants 
seraient  toujours  bâtards. 

On  veut  donc  faire  entendre  que  pour  donner  un 
état  à  ces  enfants,  M.  le  comte  de  Langeron,  qui  est 
homme  de  condition ,  de  concert  avec  la  princesse, 
épouse  une  de  ses  femmes  de  chambre  et  sa  confi- 
dente, laquelle  consentira,  au  moyen  du  rang  qu'elle 
acquerra,  à  reconnaître,  en  se  mariant,  ces  enfants 
comme  étant  d'elle  et  de  M.  le  comte  de  Langeron. 
Ces  enfants,  par  ce  moyen,  auront  un  état  de  gens  de 
condition  et  la  princesse  aura  la  liberté  de  leur  faire 
le  bien  qu'elle  voudra,  par  un  testament. 

Ce  bruit  s'est  répandu  sur  des  bans  que  l'on  dit  avoir 
été  publiés  tant  à  la  paroisse  de  Saint-Sulpice,  qu'à 
celle  de  la  Madeleine  Saint-Honoré,  sur  laquelle  de- 
meure le  père  de  la  fille  de  chambre,  qui  a  été,  dit-on, 
soldat  aux  gardes.  On  dit,  d'un  autre  côté,  que  cela 
n'est  pas  possible,  parce  que,  pour  un  pareil  projet , 
M.  le  comte  de  Langeron,  au  lieu  d'épouser  une  fille 
de  rien ,  aurait  trouvé  dans  les  provinces  quelque 
demoiselle  sans  biens,  hors  d'état  même  d'avoir  des 
enfants,  qui,  pour  sortir  de  la  misère  et  avoir  un  rang, 
aurait  accepté  la  proposition. 

On  dit,  d'ailleurs,  que  cette  femme  de  chambre 
Julie  n'a  guère  plus  de  vingt-cinq  ans ,  et  que  l'aîné 
des  enfants  qu'on  dit  la  princesse  avoir  eu  de  M.  de 
Langeron,  en  a  dix-sept  ou  dix-huit,  ce  qui  ne  pour- 
rait plus  cadrer  pour  la  reconnaissance  par  cette  de- 
moiselle Julie.  Il  y  a  apparence  que  cette  nouvelle  est 
fausse  ',  quoique  répandue  dans  toutes  les  maisons  de 

•  Barbier  avait  raison  de  se  refuser  à  croire  à  la  réalité  de  ce  mariage , 


[JANV.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  219 

qualité,  et  qu'elle  a  été  fondée  sur  quelque  équivoque 
de  nom  dans  les  bans.  M.  le  comte  de  Langeron  con- 
tinue de  loger  toujours  à  l'hôtel  de  Sens  \  avec  la 
princesse;  il  paraît  avec  elle  dans  sa  loge,  à  TOpéra, 
et  enfin,  depuis  huit  jours,  on  ne  parle  plus  de  ma- 
riage ^ 

— ■  Nouvel  établissement  dans  la  France  qui,  suivi 
et  bien  exécuté,  doit  immortaliser  Louis  XV,  et  faire 
un  honneur  infini  au  ministère  de  M.  le  comte  d'Ar- 
genson.  Le  roi,  par  édit  du  présent  mois  de  janvier, 
enregistré  au  parlement ,  chambre  des  comptes  et 
cour  des  aides  ,  vient  de  fonder  un  hôtel  de  l'école 
royale  militaire,  à  l'instar  de  l'hôtel  royal  des  Inva- 
lides, pour  loger,  nourrir,  entretenir  et  élever  dans 
l'art  militaire,  et  instruire  dans  tous  les  exercices  et 
sciences  qui  y  ont  rapport ,  cinq  cents  gentilshommes 
jeunes  et  sans  bien,  depuis  l'âge  de  neuf  à  dix  ans,  jus- 
qu'à dix-huit  ou  vingt  qu'ils  sortiront  de  l'hôtel  pour 
être  placés  dans  les  troupes,  suivant  les  dispositions  et 
les  talents  qu'ils  auront,  avec  deux  cents  livres  de  pen- 
sion pour  les  aider  à  se  soutenir  dans  les  premiers  em- 
plois qu'on  leur  donnera. 


puisque  ce  même  Louis-Théodore  Andrault ,  comte  de  Langeron  ,  cheva- 
lier de  l'ordre  royal  et  militaire  de  Saint-Louis,  épousa,  le  2  août  suivant, 
Augustine-Marie  de  Menou ,  quatrième  fille  de  François-Charles ,  mar- 
quis de  Menou ,  etc. 

*  Cet  hôtel ,  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  celui  des  archevêques  de 
Sens,  formant  l'angle  des  rues  du  Figuier  et  de  l'Hôtel  de  Ville  (ancien- 
nement de  la  Mortellerie  ) ,  était  situé  rue  de  Grenelle  Saint-Germain , 
au  delà  de  la  rue  de  Bourgogne.  Il  fut  affecté  ,  sous  la  Restauration,  au 
logement  des  gardes  de  Monsieur,  et  plus  tard  ,  en  1826,  on  y  transféra 
l'école  d'application  d'état-major  qui  l'occupe  encore 

*  On  n'a  plus  parlé  de  cette  histoire  dans  la  suite.  (Note  de  Barbier.) 


220  JOURNAL  [janv.  1751] 

Il  faudra  faire  preuve  de  noblesse  de  quatre  géné- 
rations de  père,  au  moins,  etc.* 

Il  s'agit  maintenant  de  l'exécution.  Le  terrain,  pour 
bâtir  cet  hôtel,  n'est  point  encore  indiqué  ;  mais  comme 
on  parle  depuis  quelque  temps  de  ce  projet,  on  croit 
que  riiôtel  sera  bâti  à  côté  et  sur  le  niveau  de  celui 
des  Invalides,  vers  le  Gros-Caillou.  Cet  hôtel  ne  de- 
mandera pas  autant  d'étendue  que  celui  des  Invalides 
qui  renferme  plus  de  trois  mille  personnes;  mais  il 
faudra  néanmoins  qu'il  soit  grand  pour  contenir  non- 
seulement  les  cinq  cents  gentilshommes,  mais  tous  les 
officiers  de  l'état-major,  les  officiers  de  la  maison , 
tous  les  maîtres  de  chaque  genre  d'exercice  et  de 
science,  une  chapelle,  les  ecclésiastiques  pour  la  des- 
servir, un  manège,  des  chevaux  et  tous  les  domestiques 
nécessaires.  Cela  sera  considérable. 

C'est  M.  Paris  Duverney  ^  qui  est  à  la  tête  de  ce 
projet  et  qui  en  a  dirigé  le  plan.  Il  est  frère  de  M.  Pa- 
ris de  Montmartel ,  garde  du  trésor  royal.  Il  était  mu- 
nitionnaire  général  des  vivres  de  toutes  les  armées 
d'Allemagne  et  de  Flandre  dans  la  dernière  guerre. 
C'est  un  homme  de  beaucoup  d'esprit  et  d'un  très- 
grand  détail.  On  ne  sait  point  si  on  a  obligation  de  ce 
projet  à  des  mémoires  du  feu  maréchal  comte  de 
Saxe,  ou  aux  grandes  vues  de  M.  le  comte  d'Argenson 
et  de  M.  de  Machault. 

—  Ce  n'est  pas  tout  ;  il  faudra  des  fonds  considé- 
rables pour  l'achat  du  terrain,  le  bâtiment  et  l'ameu- 
blement  de  l'hôtel,  la  subsistance   et  l'entretien  de 

"  Barbier  analyse  cet  édit  dont  les  dispositions  sont  trop  connues  pour 
qu'il  soit  utile  de  les  reproduire  ici. 
^  Voir  t.  1,  p.   145. 


A 


[JANV.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  221 

tant  de  monde,  le  payement  de  tous  les  différents 
maîtres,  les  appointements  des  officiers  qui  y  seront 
employés  et  des  pensions  de  deux  cents  livres,  à  me- 
sure que  les  jeunes  gens  sortiront  de  l'hôtel. 

Le  roi,  pour  premier  fonds  de  cet  établissement,  a 
abandonné  et  retiré  de  ses  finances  l'impôt  qui  était 
en  ferme  sur  les  cartes  à  jouer  et  qu'il  a  même  aug- 
menté par  une  déclaration  du  13  de  ce  mois,  enre- 
gistrée le  22  ;  de  manière  que  la  taxe  et  l'impôt  sur 
les  cartes  à  jouer  sera  dorénavant  d'un  denier  par 
chaque  carte.  Ce  droit  sera  en  régie,  au  profit  de  l'hô- 
tel, à  compter  du  22  de  ce  mois.  L'on  dit  qu'un  jeu  de 
cartes  entier ,  composé  de  cinquante-deux  cartes , 
coûtera  six  sols,  deux  livres  huit  sols  le  sixain  \  et 
ainsi  à  proportion  tous  les  autres  jeux  où  il  y  a  moins 
de  cartes.  Ce  produit,  qui  est  considérable  dans  tout 
le  royaume  et  qui  a  lieu  dès  à  présent,  servira  pour 
la  construction  des  bâtiments  dont  M.  Paris  Duverney 
avance,  dit-on,  les  fonds  ;  car  on  compte  que  l'on 
commencera  à  travailler  dès  le  mois  de  mars  pro- 
chain. 

—  Cet  établissement  est  admirable  et  plaît  beaucoup 
à  tout  le  public.  On  verra  deux  hôtels  voisins,  l'un  le 
berceau  et  l'autre  le  tombeau  des  militaires.  Les  dif- 
férentes provinces  du  royaume  sont  remplies  d'une 
infinité  de  noblesse  pauvre  chargée  d'enfants  que  les 
père  et  mère  n'ont  pas  le  moyen  de  faire  élever  dans 
une  éducation  convenable,  encore  moins  de  les  faire 
entrer  au  service.  Les  enfants  de  cette  noblesse  pas- 


*  On  doit  supposer,    d'après  le  prix  du  sixain  ,  que  Barbier  a  voulu 
dire  huit  sous  le  jeu  ;  mais  il  y  a  si.r  dans  le  manuscrit. 


222  JOURNAL  [tant.  1751] 

sent  leur  jeunesse  avec  des  paysans  dans  l'ignorance 
et  dans  la  rusticité,  servent  le  plus  souvent  à  l'exploi- 
tation de  leurs  biens,  et  ne  diffèrent ,  au  vrai,  des  pay- 
sans que  parce  qu'ils  portent  une  épée  et  se  disent 
gentilshommes.  Ce  sont  des  sujets  perdus  pour  l'État. 

D'un  autre  côté,  la  noblesse  riche  qui  habite  Paris, 
les  grandes  villes  ou  la  cour,  mettent  leurs  enfants  au 
collège ,  de  là  à  l'académie  pour  monter  à  cheval  et 
faire  des  armes,  ensuite  mousquetaires,  capitaines 
de  cavalerie.  Les  plus  en  crédit  ont,  à  dix-huit  ou 
vingt  ans,  un  régiment  sans  avoir  aucune  pratique 
du  militaire.  Ils  passent  leur  jeunesse  dans  le  luxe  , 
les  plaisirs  et  la  débauche  auprès  des  femmes;  ils  ont 
plus  de  politesse  et  d'éducation ,  mais  aucune  des  scien- 
ces nécessaires;  point  de  détail  :  ils  ont  beaucoup  de 
valeui-  pour  se  battre,  mais  sont  peu  capables  de  com- 
mander. C'est  ce  qui  fait  que  nous  avons  si  peu  de 
bons  généraux  ou  même  de  bons  officiers  généraux. 
Au  lieu  que  de  cinq  cents  gentilshommes  enfants  qui 
se  renouvelleroHt  au  moins  tous  les  dix  ans,  qu'il  en 
sorte  seulement  vingt  qui,  par  des  talents  supérieurs 
et  de  l'application ,  excellent  soit  dans  le  génie  soit 
dans  les  autres  parties  de  la  guerre,  on  sera  sûr  d'a- 
voir de  bons  généraux,  et,  dans  les  autres,  au  moins 
de  bons  capitaines  et  commandants  de  bataillon. 

—  Le  dessein  est ,  dit-on ,  d'unir  par  la  suite  des 
abbayes  à  cet  hôtel  pour  en  assurer  l'établissement.  On 
parle  déjà  de  l'abbaye  Saint-Germain  des  Prés,  que 
M.  le  comte  de  Clermont  pourrait  remettre  au  roi 
qui  l'indemniserait  par  une  pension,  égale  au  reve- 
nu, pendant  sa  vie.  On  dit  que  ce  qui  appartient  à 
l'abbé  ,  est  affermé  quatre-vingt  mille  livres  par  an. 


[JANV.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  223 

—  Dans  tout  ceci,  il  faut  examiner  la  politique  du 
ministère.  M.  de  Machault,  comme  contrôleur  géné- 
ral, a  entrepris  un  grand  ouvrage  qui  est  de  faire 
payer  le  vingtième,  tant  aux  pays  d'état  du  royaume 
qu'à  tout  le  clergé  de  France.  Les  pays  d'état  ont  ré- 
sisté et  soutenu  leurs  privilèges ,  cependant  il  paraît 
qu'ils  ont  cédé  et  que  le  vingtième  s'y  établit  peu  à  peu 
par  l'attention  des  intendants  et  des  seigneurs  qui  pré- 
sident ces  états  ;  mais  le  plus  difficile  est  le  clergé  qui 
a  refusé  absolument  en  rompant  l'assemblée,  et  pro- 
testé contre  tout  ce  qui  avait  été  fait.  Il  n'y  a  rien  de 
réglé  à  cet  égard  ;  le  terme  de  six  mois  donné  par  la 
déclaration  ,  expire  le  1 7  février,  et  il  faudra  que  la 
cour  prenne  un  parti.  Ce  corps  du  clergé ,  quoique 
méprisé,  a  néanmoins  du  crédit  et  des  ressorts,  soit  à 
la  cour,  soit  dans  toutes  les  provinces,  par  les  ecclé- 
siastiques et  les  moines.  11  est  à  craindre  par  ses 
prétendues  armes  spirituelles. 

Dans  cette  position ,  voulant  soumettre  ce  premier 
corps  de  l'État  qui  est  très-puissant,  il  fallait  s'attirer 
le|corps  des  militaires  et  le  corps  de  la  noblesse  du 
royaume  pour  lui  opposer.  C'est  ce  qu'on  a  fait,  soit 
par  la  déclaration  qui  donne  la  noblesse  des  armes, 
qui  est  l'ancienne  et  la  véritable,  aux  officiers  et  à 
leurs  descendants  après  un  certain  temps  de  service, 
soit  par  l'établissement  de  cette  école  militaire. 

—  La  grande  affaire  dont  on  parle  à  présent  est 
celle  de  M.  de  La  Bourdonnais  \  chef  d'escadre,  qui 

*  Bertrand -François  de  la  Bourdonnais ,  né  à  Saint-Malo  le  1 1  février 
1699.  Il  avait  pris  une  part  active  à  la  conquête  de  Mahé,  en  1724,  quoi- 
qu'il ne  fût  que  second  capitaine  sur  les  bâtiments  de  la  compagnie  des 
Indes,  et  de  là  lui  vint  le  surnom  de  Mahé,  ajouté  plus  tard  à  son  nom. 


224  JOURNAL  [fév.  1751] 

commandait  les  vaisseaux  du  roi  et  de  la  compagnie 
des  Indes,  et  qui  a  pris  la  ville  de  Madras  sur  les  An- 
glais, pour  le  compte  de  la  compagnie.  11  est  depuis 
près  de  trois  ans  à  la  Bastille  et  a,  pour  partie  cachée, 
M.  Dupleix,  gouverneur  général  des  Indes  pour  la 
même  compagnie.  Les  conseillers  d'État  et  commis- 
saires du  roi  pour  juger  cette  affaire  à  la  Bastille , 
pour  laquelle  il  y  a  eu  bien  des  mémoires  répandus 
dans  Paris,  s'assemblent  actuellement  et  doivent  la 
juger  incessamment.  Le  rapporteur  est  M.  Dufour  de 
Villeneuve,  qui  était  lieutenant  criminel  à  Clermont, 
en  Auvergne,  et  qui  s'est  fait  maître  des  requêtes  il  y 
a  six  ans.  C'est  un  homme  de  beaucoup  d'esprit. 
Cette  affaire  qui  est  immense  par  les  faits,  les  déposi- 
tions de  témoins  et  trente-six  interrogatoires  de  M.  de 
La  Bourdonnais,  lui  fait  beaucoup  d'honneur.  Il  a 
passé  deux  mille  heures  h.  la  Bastille  pour  l'instruction. 

Février.  Enfin,  cette  grande  affaire  a  été  jugée  à  la 
Bastille  par  sept  ou  huit  commissaires  du  roi,  mer- 
credi 3.  M.  de  La  Bourdonnais  a  été  déchargé  de 
l'accusation  \ 

—  M.  Le  Nain,  conseiller  d'État,  intendant  de  Lan- 
guedoc, y  est  mort  depuis  peu.  Il  y  avait  d'abord  été 
adoré  ;  mais  depuis  l'assemblée  des  états  où  il  a  été 
question  d'imposer  le  clergé  et  les  peuples  au  ving- 
tième, il  était  regardé  d'une  autre  façon.  Il  ne  pouvait 
guère  éviter  ce  changement. 

'  Mahé  de  la  Bourdonnais  ,  dont  la  longue  détention  avait  détruit  la 
santé,  ne  survécut  que  peu  de  temps  à  la  déclaration  de  son  innocence  et 
mourut  le  9  septembre  1753.  Son  petit-fils,  mort  en  1840,  s'est  rendu 
célèbre  par  sa   grande  habileté  au  jeu  d'échecs  qui  le  fit  surnommer  le 

roi  des  échecs. 


[FÉv.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  225 

M.  Le  Nain  s'est  ruiné  dans  ses  intendances,  a  man- 
gé une  partie  du  bien  de  sa  femme ,  et  ne  laisse  quoi 
que  ce  soit.  Il  a  un  fils,  maître  des  requêtes,  qui  re- 
noncera à  la  succession,  sauf  aux  créanciers  à  se  tirer 
avec  perte.  Sa  place  de  conseiller  d'État  a  été  donnée 
à  M.  Berryer,  lieutenant  général  de  police,  ce  qui  fait 
croire  que  ce  dernier  ne  gardera  pas  longtemps  cette 
place. 

—  L'intendance  de  LanguedoC;,  qui  est  une  des  plus 
belles  et  qui  vaut  cinquante  mille  livres  par  an,  au  lieu 
que  les  autres  n  en  valent  que  dix-huit,  a  été  donnée 
à  M.  Guignard  de  Saint-Priest ,  qui  était  conseiller 
au  parlement  de  Grenoble,  et  qui  avait  épousé  une 
nièce  de  M.  le  cardinal  deTencin,  ministre  d'État.  Ce 
M.  Guignard  s'est  fait  maître  des  requêtes  en  1745. 
Il  n'est  pas  bien  riche,  mais  il  avait  pour  plus  de  dix- 
huit  mille  livres  de  bureaux  \  par  le  crédit  du  cardi- 
nal. Au  surplus,  c'est  un  homme  d'esprit  et  qui  tra- 
vaille. Il  sera  moins  à  son  aise  intendant ,  par  les  dé- 
penses qu'il  faut  faire,  qu'il  n'était  ici  où  il  vivait  en 
particulier,  d'autant  qu'il  a  plusieurs  enfants. 

—  Les  chambres  du  parlement  étant  assemblées 
vendredi,  5  de  ce  mois,  pour  l'arrangement  des  re- 
montrances au  sujet  de  l'affaire  du  sieur  Coffin,  les- 
quelles remontrances  tirent  bien  en  longueur,  par 
politique  apparemment,  M.  Pasquier,  conseiller  de  la 
première  chambre  des  enquêtes,  homme  de  mérite  et 
fort  ami  de  M.  le  garde  des  sceaux,  a  dénoncé  au 
parlement  le  procès-verbal  de  la  dernière  assemblée 

'  C'est-à-dire  de  places  ou  emplois.  Bureau  se  disait  des  lieux  où  l'on 
faisait  la  recette  des  impôts  ,  etc. 

m  15 


226  JOURNAL  [fév.  1751] 

du  clergé  qui  contient  le  refus  d'exécuter  la  déclara- 
tion du  roi  du  1 7  août,  lequel  procès-verbal  le  clergé 
avait  eu  la  témérité,  en  se  séparant ,  de  faire  imprimer 
et  distribuer,  et  qui  a  été  arrêté  par  ordre  du  ministre  \ 

—  Samedi ,  6,  le  roi  alla  passer  deux  jours  à  son 
château  de  la  Muette,  au  bois  de  Boulogne,  voir  ses 
nouveaux  ouvrages.  L'indisposition  de  madame  la 
marquise  de  Pompadour  n'était  qu'un  petit  rhume  ^. 

Le  10,  le  roi  va  passer  trois  jours  au  château  de 
Bellevue  de  madame  la  Marquise  ,  où  il  y  aura,  le 
jeudi,  comédie  des  petits  appartements,  c'est-à-dire 
des  seigneurs  et  dames  de  la  cour. 

—  Le  chancelier  de  Lamoignon,  quoique  sans  les 
sceaux,  profite  du  crédit  de  sa  place  pour  sa  famille. 

M.  de  La  Reynière,  fermier  général,  dont  M.  de 
Malesherbes,  fils  du  chancelier,  a  épousé  la  fille,  a 
un  fils  de  quinze  à  dix-huit  ans  :  le  chancelier  l'a 
présenté  au  roi  qui  lui  a  accordé  gracieusement  la 
survivance  de  la  place  de  fermier  général.  11  est  assez 
étonnant  que  M.  de  La  Reynière,  fort  riche,  qui  a 
marié  ses  filles  à  des  gens  distingués  dans  la  robe,  ne 
destine  pas  son  fils  à  être  maître  des  requêtes.  Cela 
est  plus  sage,  parce  que  la  place  de  fermier  général 
est  plus  lucrative,  et  si  cela  prend  ce  train-là,  cette 
place  deviendra  un  état  et  sera  moins  méprisée  qu'elle 
n'était. 

—  M.  le  chancelier,  qui  n'avait  point  de  bien,  a 
marié  une  de  ses  filles,  presque  sans  dot,  à  M.  Casta- 
nier  d'Auriac,  maître  des  requêtes   et  secrétaire  des 


'  Voir  ci-dessus,  p.  172. 

^  Barbier  n'avait  rien  dit  jusque-ià  de  cette  indisposition. 


[TÈx.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  227 

commandements  de  la  reine.  Il  est  fils  et  neveu  de 
gens  de  fortune  du  Languedoc,  qui  ont  beaucoup  gagné 
au  système  et,  depuis,  sur  les  vaisseaux.  Il  y  a  M.  Cas- 
tanier,  son  oncle,  directeur  de  la  compagnie  des  Indes, 
qui  n'a  point  d'enfants;  M.  d'Auriac  sera  puissam- 
ment riche.  Le  roi  vient  de  lui  accorder  la  place  de 
conseiller  d'État  vacante  par  la  mort  de  M.  Turgot, 
qui  a  été  ci-devant  prévôt  des  marchands  et,  avant, 
président  des  requêtes  du  palais. 

—  M.  d'Aguesseau,  chancelier  honoraire,  est  mort 
le  9  de  ce  mois,  âgé  de  quatre-vingt-deux  ans  et  quel- 
ques mois.  Il  avait  été  avocat  général  du  parlement 
à  vingt-deux  ans,  procureur  général  à  trente-huit,  et 
chancelier  de  France  à  quarante-huit,  en  1 717.  Il  a  eu 
bien  des  révolutions  dans  cette  charge;  on  lui  a  ôté 
les  sceaux  plusieurs  fois.  C'était  un  homme  très-savant 
dans  le  droit  public  et  d'une  mémoire  supérieure  ; 
mais  qui  n'avait  pas  l'esprit  de  politique  propre  à  la 
cour.  Il  a  été  enterré  dans  le  cimetière  de  l'église 
d'Auteuil,  près  Paris,  où  était  le  corps  de  madame 
d'Ormesson ,  sa  femme. 

Il  laisse  deux  fils  conseillers  d'État.  L'aîné  est  assez 
aimé  et  estimé.  Le  cadet,  M.  d'Aguesseau  de  Fresnes, 
qui  faisait  depuis  longtemps  le  petit  chancelier , 
s'est  fait  haïr  de  tout  le  monde  :  son  crédit  est  bien 
tombé. 

—  Voilà  donc,  à  présent,  l'hôtel  de  la  chancellerie 
à  la  disposition  de  M.  le  chancelier  de  Lamoignon,  et 
il  s'agit  de  le  meubler,  ce  qui  est  une  affaire. 

Au  surplus  je  ne  vois  pas  sur  quel  fondement  cet 
hôtel  parait  destiné  à  M.  de  Lamoignon.  Ce  n'est  pas 
l'hôtel  du  chanceher ,    mais   de  la  chancellerie    de 


228  JOURNAL  [fév.  175i] 

France,  qui  est  pour  les  sceaux.  Dans  \ Almanack 
royal  de  cette  année ,  même ,  qui  fournit  le  premier 
exemple  de  la  séparation  des  deux  places,  à  l'article 
chancellerie  de  France,  il  n'est  parlé  que  de  M.  de 
Machault,  garde  des  sceaux,  qui  en  est  le  chef,  et  en 
suite  des  officiers  de  la  grande  chancellerie.  Il  n'est 
parlé  de  M.  de  Lamoignon  ,  chancelier,  qu'à  l'article 
du  conseil  d'État  des  parties,  comme  étant  le  chef  et 
le  président  des  conseillers  d'Etat  et  des  maîtres  dts 
requêtes ,  etc. 

—  M.  le  duc  de  La  Trémoille,  qui  n'a  que  quatorze 
ans,  a  épousé  la  fille  du  duc  de  Randan,  qui  est 
Durfort.  Elle  est  plus  âgée  que  lui,  et  elle  restera  dans 
un  couvent  jusqu'à  la  consommation.  C'est  un  sei- 
gnem-  qui  a  plus  de  deux  cent  mille  livres  de  rente  en 
fonds  de  terre,  et  dont  on  a  bien  réparé  les  affaires 
pendant  sa  minorité.  C'est  le  premier  duc  à  la  cour, 
et,  outre  cela,  il  a  le  rang  et  les  honneurs  de  prince, 
après  les  princes  du  sang,  par  une  concession  de 
Henri  IV  \ 

—  Mercredi,  17,  il  y  a  eu  une  fête  superbe  à  l'hô- 
tel de  Soubise.  Grand  bal  et  grand  souper.  11  y  avait, 
dit-on,  trois  cents  personnes  invitées.  Les  seigneurs  et 
les  dames  y  étaient  d'une  magnificence  extraordinaire 
en  habits  et  en  diamants.  M.  le  duc  et  madame  la 
duchesse  de  Chartres  en  étaient.  Il  y  avait  cinq  tables 
servies  magnifiquement.  Le  dessert  de  la  principale , 
qui  est  un  grand  fer  à  cheval,  était  de  la  dernière  ma- 
gnificence. Cela  faisait  une  fête  royale.  Le  prince  de 
Soubise  avait   choisi   douze  gendarmes  -  des   mieux 

'   Voir,  .1  ce  sujet,  t.  Il,  p.  o4  ,  note  1. 

—  Les  gendarmes  de  la  garde  du  roi  dont  le  prince  de  Soubise  avait  le 


[fév.  1751]  DE  E.  i.  F.  BARBIER.  229 

faits  pour  donner  la   main  aux  dames  en  descendant 
de  carrosse  et  les  conduire  aux  appartements. 

M,  le  prince  de  Condé  était  assis  à  table  à  côté  de 
mademoiselle  de  Soubise  *,  fille  du  premier  lit  du 
prince  qui  est  déjà  à  sa  troisième  femme.  Cette  prin- 
cesse, qui  est  unique  et  qui  a  quinze  ans,  a,  dit-on, 
plus  de  quatre  cent  mille  livres  de  rente.  On  dit  que 
cette  fête  a  pour  objet  un  mariage  avec  le  prince  de 
Condé  qui  est  du  même  âge  ^ 

On  disait  aussi  que  le  roi  avec  sa  cour  et  ses  favoris 
devait  venir  masqué  dans  la  nuit,  à  cette  assemblée. 
Il  est  vrai  que  le  souper  finit  à  une  heure  après  mi- 
nuit, qu'on  recommença  la  danse  et  que  le  prince  de 
Soubise  fit  sortir,  avec  politesse,  des  appartements, 
quelques  hommes  particuliers  qui  étaient  entrés  par 
amis  pour  voir  cette  superbe  fête. 

—  La  dénonciation  faite  aux  chambres  assemblées 
par  M.  Pasquier,  contre  le  clergé,  est  retirée.  On  dit 
que  l'affaire  du  clergé  est  arrangée;  que  le  clergé 
offre  de  donner  dix  millions  par  an  pour  son  ving- 
tième, etc.  Il  y  a  eu,  dit-on,  bien  des  débals  pour 
dénommer  l'imposition;  la  cour  ne  voulait  point  du 
terme  de  don  gratuit.  On  a  cherché  les  termes  de  sub- 
vention, subsides,  aides,  et  Ton  croit  qu'elle  sera  dé- 
nommée :  «  pour  le  droit  de  vingtième.  »  Mais,  mal- 


commandemen»  (voir  t.  II,  p.  74),  formaient  un  corps  de  deux  cent  cin- 
quante gentilshommes. 

'  Charlotte-Godefride-Élisabetli,  née  le  7  octobre  1737,  fille  de  Charles 
de  Rohan  et  de  Anne-Marie-Louise  de  La  Tour  de  Bouillon  (voir  t.  II, 
p.  74). 

*  Ce  mariage  se  fit  en  effet,  mais  stuleiuent  au  mois  de  mai  1753. 
comme  on  le  verra  plus  loin. 


230  JOURNAL  [mabs  1751] 

gré  cela,  l'on  compte  que  le  haul  clergé  a  gagné  sa 
cause  et  que  le  ministère  a  eu  le  démenti  de  l'arran- 
gement qu'il  voulait  faire.  La  répartition  des  sommes 
que  le  clergé  aura  à  payer  se  fera  toujours  au  préju- 
dice du  second  ordre.  Si  cela  est  ainsi,  voilà  un  beau 
coup  manqué  et  on  n'y  reviendra  pas  aisément.  On 
dit  aussi  que  M.  de  Machault  était  malade  ces  jours- 
ci.  Peut-être  le  chagrin  y  a-t-il  eu  part. 

—  Le  roi  a  passé  les  jours  gras  au  château  de  Bel- 
levue.  Son  occupation  est  d'aller  à  la  chasse  tous  les 
jours  et  de  rentrer  à  la  fin  de  la  journée ,  jouer  ap- 
paremment et  souper.  Les  ministres  y  étaient.  On  y 
a  joué  aussi  la  comédie  par  les  seigneurs  et  dames 
qui  y  sont  ;  cela  se  réduit  à  vingt-cinq  personnes  ou 
trente,  tout  au  plus.  Le  roi  est  retourné  à  Versailles  ^ 
mardi  gras,   après  le  souper. 

—  Ce  qui  est  singulier,  c'est  que  pendant  les  jours 
gras  il  n'y  a  eu  aucune  fête  ni  aucun  divertissement  à 
Versailles.  Tout  s'est  passé  fort  tristement  :  il  n'y  avait 
que  jeu  chez  la  reine.  Cependant  la  cour  de  France 
devrait  être  la  plus  gaie  et  la  plus  brillante  de  l'Eu- 
rope ,  puisqu'il  y  a  madame  la  Dauphine  et  cinq 
Dames  de  France,  toutes  jeunes.  Cela  a  étonné  Paris. 
On  rejette  cela  sur  madame  la  Marquise  qui  veut  te- 
nir le  roi  en  particulier  et  qui  évite  tout  bal  paré  ou 
masqué  où  il  pourrait  venir  des  minois  très-jolis. 
Mais ,  malgré  cela  ,  le  roi  pouvait  être  à  Bellevue  en 
son  particulier  et  donner  l'ordre  à  madame  la  Dau- 
phine de  faire  des  fêtes  et  des  danses  dans  son  appar- 
tement, pour  amuser  les  Dames  de  France  et  toute  la 
cour. 

Mars.  Le  roi  ne  découchera  pas  de  Versailles  pen- 


[MARS  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  231 

dant  tout  le  carême.  Il  ira  seulement  faire  quelque 
dîner-souper  dans  ses  maisons  de  plaisance. 

—  On  compte  ici  avoir  le  jubilé  de  cinquante  ans 
avant  Pâques  et  après.  On  dit  qu'il  durera  six  se- 
maines. Il  est  certain  que  le  bref  du  pape  à  ce  sujet 
est  arrivé,  et  qu'il  est  entre  les  mains  d'un  secrétaire 
d'État.  C'était  ordinairement  le  secrétaire  d'État  des 
affaires  étrangères  qui  avait  cette  besogne,  attendu 
que  cela  vient  des  pays  étrangers.  Mais  M.  de  Puisieux 
a  déclaré  qu'il  n'entendait  rien  à  cela,  et  ce  bref  a  été 
remis  à  M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  comme  ayant 
le  clergé  dans  son  département.  11  n'attend  plus  que 
les  ordres  du  roi  pour  lâcher  ce  bref  et  écrire  ,  en 
conséquence,  à  l'archevêque  de  Paris  et  à  tous  les 
évêques  du  royaume. 

—  Tout  le  monde  est  fort  attentif  sur  l'événement  de 
ce  jubilé.  On  dit  que  madame  la  marquise  de  Pompa- 
dour  en  craint  les  suites,  et  l'on  croit  que  le  roi  fera 
son  jubilé.  On  disait  même  qu'on  préparait  un  appar- 
tement à  l'Assomption  '  pour  madame  la  Marquise, 
dont  la  fille  ,  mademoiselle  Alexandrine ,  est  dans  ce 
couvent.  Il  y  a  bien  des  gens  à  la  cour,  non-seulement 
les  gens  d'Église,  mais  femmes  et  hommes,  qui  atten- 
dent cet  événement  pour  faire  culbuter  la  Marquise 
qui,  depuis  un  temps,  se  fait  haïr  de  tous  les  grands 
par  le  grand  crédit  dont  elle  abuse. 

'  Couvent  occupé  par  les  religieuses  de  l'Ordre  de  Saint-Augustin  pri- 
mitivement connues  sous  le  nom  de  Haudriettes  et  ensuite  sous  celui  de 
Filles  de  l'Assomption .  Ce  couvent  était  situé  rue  Saint-Honoré  ,  au  coin 
de  la  rue  Neuve  du  Luxembourg.  Après  la  démolition  de  l'église  de  la 
Madeleine  de  la  Ville-l'Évéque  ,  la  paroisse  fut  transférée  dans  l'église 
de  l'Assomption  qui  est  restée  église  paroissiale  du  I"  arrondissement, 
jusqu'à  la  dédicace  de  la  nouvelle  église  de  la  Madeleine. 


232  JOURNAL  [mars  1751] 

Le  roi  ne  peut  guère  rester  à  Versailles  saos  faire 
son  jubilé.  Le  préjugé  du  public  est  monté  de  façon  à 
respecter  plus  le  jubilé  que  les  Pâques  qui  sont  d'obli- 
gation. S'il  fait  son  jubilé,  il  ne  peut  pas  convenable- 
ment retourner  quinze  jours  après  au  cbâteau  de 
Bellevue.  Une  absence  d'un  mois  sera  dangereuse.  Il 
V  a  des  amis  de  cour  qui,  dès  à  présent,  préparent  au 
roi  une  nouvelle  maîtresse  pour  lier  la  partie  après  le 
jubilé.  Mélancolique  comme  il  est,  il  lui  faut  un  amu- 
sement, car  s'il  craint  tout  à  fait  le  diable  et  qu'il 
prenne  le  parti  de  la  retraite,  ce  ne  sera  pas  amusant 
pour  les  seigneurs.  C'est  donc  cet  événement ,  qui 
n'est  pas  éloigné,  qui  fait  raisonner  le  public  haut 
et  petit. 

—  La  maladie  de  M.  le  garde  des  sceaux  a  fait  dire 
un  bon  mot.  Ordinairement  il  y  a  les  prières  des  qua- 
rante heures,  quand  les  princes  sont  malades.  On  dit 
qu'on  lui  a  dit  les  prières  des  trente-huit  heures^  parce 
que  le  clergé,  à  son  tour,  lui  a  retenu  le  vingtième. 

— ■  Le  parlement  a  obligé  M.  l'archevêque  de  don- 
ner, par  un  mandement,  la  permission  de  manger  des 
œufs  dans  le  carême,  jusqu'au  vendredi  qui  précède  le 
dimanche  de  la  Passion,  à  cause  de  la  cherté  du  mai- 
gre'. Mais,  en  revanche,  pour  indemniser  l'Hôtel-Dieu 
qui  ne  vend  pas  les  œufs,  la  viande  s'y  paye  huit  sous 
et  demi  la  livre  ^;  encore  est-elle  mauvaise.  Voilà 
comme  tout  enchérit  dans  ce  pays-ci. 

'  L'usage  des  œufs,  aussi  bien  que  celui  de  la  viande,  était  défendu 
dans  le  diocèse  de  Paris,  durant  tout  le  carême.  Mais  lorsqu'il  y  avait 
disette  de  viandes  de  carême^  le  parlement  invitait  l'archevêque  à  lever 
cette  défense  ,  soit  pour  les  œufs  soit  pour  la  chair. 

^  Le  débit  des  viandes  de  toute  sorte  était  interdit  aux  bouchers,  etc., 


[mars  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  233 

—  L'affaire  du  clergé  esl,  dit-on,  plus  embrouillée 
qu'elle  n'était.  L'archevêque  de  Paris  est  un  homme 
entêté,  peu  capable  de  l'accommoder,  et  M.  le  cardi- 
nal de  La  Rochefoucault  est  à  Bourges.  On  prétend 
qu'à  cause  de  cette  brouillerie,  nous  n'aurons  peut-être 
point  ici  de  jubilé.  On  croit,  du  moins,  que  si  on  le 
publie ,  ce  ne  sera  que  dans  le  mois  de  juin  ,  parce 
qu'alors  le  roi  sera  parti  pour  Compiègne  qui  est  de 
l'évêché  de  Soissons.  Si  cela  arrive  ainsi,  personne  ne 
sera  la  dupe  de  ce  retardement,  et  madame  la  Mar- 
quise aura  gain  de  cause.  Il  est  à  souhaiter  que  cela 
s'arrange  ainsi,  car  le  Français  a  la  sottise  de  vouloir 
toujours  du  changement,  sans  savoir  pourquoi. 

—  Le  parlement  a  présenté  aussi,  le  1 4  de  ce  mois, 
ses  très-humbles  et  très-respectueuses  remontrances 
au  sujet  de  l'affaire  de  M.  Coffin.  Ces  remontrances 
sont  imprimées  ^  et  se  vendent  au  palais ,  ce  qui  n'est 
pas  ordinaire.  Elles  sont  trop  longues ,  d'un  style 
guindé,  des  répétitions  et  trop  d'affectation  sur  le  pou- 
voir du  parlement,  émané  cependant  du  roi,  pour 
maintenir  la  discipline ,  l'autorité  royale  et  les  droits 
de  la  couronne.  Cette  affaire  a  donné  lieu  à  plusieurs 
écrits  sur  la  liberté  de  la  confession  et  sur  la  suffisance 
de  la  déclaration  faite  par  le  malade ,  qu'il  a  été  con- 
fessé. 

Le  roi  a  reçu,  à  l'ordinaire,  ces  remontrances  pour 

pendant  le  temps  du  carême.  La  vente  en  était  exclusivement  réservée  à 
l'Hôtel-Dieu  qui  ne  pouvait  lui-même  délivrer  de  viande  qu'aux  per- 
sonnes apportant  des  certificats  de  médecins  et  permissions  du  péniten- 
cier de  l'église  de  Paris  ou  du  curé  de  leurs  paroisses.  Une  ordonnance 
du  lieutenant  général  réglait,  en  outre,  le  prix  de  vente. 

'  Remontrances  du  Parlement  de  Paris ,  du  4  mars  \  751  (sur  le  refus 
des  Sacrements  fait  à  M.  Coffin,  etc.),  in-4°,  1 0  pages,  et  iu-12,  39  pages. 


234  JOURNAL  [maus  1751] 

les  faire  examiner  dans  son  conseil.  On  verra  quelle 
sera  sa  réponse.  Le  roi  a  une  grande  aversion  pour  le 
seul  nom  de  janséniste,  et  M.  le  chancelier  de  Lamoi- 
gnon  est  bon  moliniste  et  franc  jésuite. 

—  Pendant  qu'on  s'entretenait  à  Paris  de  l'affaire 
très-sérieuse  de  M.  CofPm,  il  y  avait,  au  Châtelet,  une 
affaire  très-comique ,  dans  laquelle  le  sieur  Pinterel , 
curé  de  Vanvres,  a  donné  un  certificat,  et  dont  les  pe- 
tits mémoires  ont  couru  et  ont  amusé  tout  Paris*. 

Il  s^agissait  de  l'âne  d'un  blanchisseur  de  Vanvres 
qui,  étant  en  chaleur,  attaché  à  la  boutique  d'un  épi- 
cier, porte  Saint-Jacques,  avait  cassé  son  licol  pour 
suivre  une  jolie  ânesse,  sur  laquelle  était  une  jardinière 
du  faubourg  Saint-Marcel ,  et  qui ,  ayant  été  détourné 
dans  ses  caresses  pour  l'ânesse  par  des  coups  de  la- 
dite jardinière ,  avait  pris  la  liberté  de  lui  mordre  le 
bras,  et  l'avait  toujours  suivie  jusqu'à  sa  maison.  Le 
blanchisseur  demandait  son  âne  avec  des  dédomma- 

*  Mémoire  pour  Jacques  Feron,  blanchisseur^  demandeur  et  défendeur, 
contre  Pierre  Le  Clerc,  jardinier-fleuriste ,  demandeur  et  défendeur  ;  signé  : 
SÉGuiER,  avocat  du  roi;  Lalaure,  avocat;  Letourneux  ,  procureur. 
Paris,  1750,  imprimerie  de  Le  Breton,  7  pages  in--4°.  —  Mémoire  pour 
Pierre  Le  Clerc,  jardinier-fleuriste ,  demandeur,  contre  Jacques  Feron,  blan- 
chisseur, défendeur,  signé  :  Leclerc;  Fossoyeux,  rapporteur;  Desporg^s, 
procureur.  Paris,  1751,  imprimerie  de  Le  Breton,  6  pages  \n-i°.  — 
Nouveau  Mémoire  signifié,  pour  Vasne  de  Jacques  Feron,  etc.,  contre  T ânesse 
de  Pierre  Le  Clerc,  etc.,  demanderesse  et  défenderesse  (S.  1.),  12  pages  in-4'', 
avec  une  vignette  en  tête.  —  Lettre  d'une  asnesse  (  à  une  de  ses  amies,  à 
Montargis) ,  servant  de  réponse  au  Mémoire  d'un  asne.  De  Paris,  le  2  jan- 
vier 1751  ,  sans  nom  d'imprimeur,  7  pages  ,  in-4°.  Ces  deux  dernières 
pièces  sont  des  facéties. 

Il  parut  aussi  à  cette  occasion  une  estampe  gravée ,  avec  une  chanson 
au  bas  : 

Connaissez-vous  l'âne  à  Feron  ? 
Jarny  c'est  un  fort  bon  garçon,  elr. 


[mars  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  235 

gements  de  deux  mois  d'absence.  La  jardinière  deman- 
dait des  dommages  et  intérêts  et  pansements ,  et  la 
nourriture  de  l'âne.  Sur  quoi  le  blanchisseur  a  pro- 
duit un  certificat  de  son  curé  de  Vanvres  ,  attestant 
que  son  âne  n'était  point  méchant,  qu'il  n'avait  jamais 
blessé  personne ,  et  que  le  curé  n'avait  point  entendu 
dire  qu'il  eût  fait  de  malice  dans  le  pays. 

Ce  contraste  de  l'affaire  de  ces  deux  curés,  de  Saint- 
Etienne  du  Mont  et  de  Vanvres ,  tous  deux  rehgieux 
de  Sainte-Geneviève  \  a  donné  lieu  à  ces  six  vers  : 

De  deux  curés,  portant  blanches  soutanes*, 

Le  procédé  ne  se  ressemble  en  rien  : 

L'ïin  met  au  nombre  des  profanes 

Le  magistrat  le  plus  homme  de  bien  ; 

L'autre,  dans  son  hameau,  trouve,  jusques  aux  ânes, 

Tous  ses  paroissiens  gens  de  bien. 

—  Samedi,  20,  on  a  jugé  en  la  grand'chambre,  sur 
les  conclusions  de  M.  Joly  de  Fleury,  une  affaire  très- 
grave,  mais  très-désagréable  pour  M.  de  La  Hogue , 
curé  de  Saint-Jean  en  Grève. 

Une  femme  du  peuple  ,  ravaudeuse  ,  nommée  Ma- 
deleine Baulan  de  son  nom  de  famille,  et  mariée  à  un 
nommé  Boron,  étant  au  prône  de  Saint-Jean,  le  29  dé- 
cembre 1748,  a  entendu  ou  cru  entendre  qu'on  y 
publiait  que  M.  le  curé  avait  entre  les  mains  un  dépôt 
de  trente  mille  livres  pour  restituer  à  Madeleine  Bau- 
lan, et  que  ceux  qui  pourraient  la  connaître  eussent  à 
l'avertir  de  se  présenter.  Cette  femme,  après  le  prône, 

'  Les  religieux  de  l'abbaye  de  Sainte-Geneviève  étaient  seigneurs  du 
village  de  Vanvres  et  en  possédaient  la  cure. 

*  Les  Génovéfains  ou  chanoines  réguliers  de  Saint- Augustin ,  portaient 
une  robe  blanche,  avec  un  rochet  de  toile,  et  une  chape  noire. 


236  JOURNAL  [mars  1751] 

conta  son  histoire,  et  fut  entourée  de  monde,  qui  aime 
assez  les  giands  événements.  Elle  alla  sur-le-champ  à 
la  sacristie  demander  au  prêtre,  sous-vicaire,  cjui  avait 
prôné,  à  voirie  billet  publié.  Il  lui  dit  qu'il  Tavait  re- 
mis au  bedeau;  qu'il  fallait  s'adresser  à  M.  le  vicaire 
ou  à  M.  le  curé.  Visite  à  ce  dernier,  qui  répondit  à 
cette  femme  et  à  son  mari,  qu'il  n'avait  aucun  dépôt 
entre  les  mains;  qu'il  ne  savait  ce  que  c'était,  et 
que  cela  n'avait  point  été  publié.  Conférence  chez 
M.  l'archevêque  de  Paris,  entre  les  parties  intéressées 
et  M.  le  curé  de  Saint-Jean,  qui  persiste  à  nier  le  fait 
de  la  publication.  M.  l'archevêque  ne  pouvant  rien  dé- 
cider, leur  dit  qu'ils  avaient  la  voie  de  la  justice. 

Cette  femme  sollicite  le  prêtre  de  lui  donner  un 
certificat  comme  quoi  il  a  publié  ce  fait;  ce  prêtre, 
après  quelques  difficultés,  lui  en  donne  un,  le  3  février 
1749,  par  lequel  il  certifie  qu'il  a  publié  le  29  décem- 
bre, un  billet  dans  lequel  il  était  fait  mention  d'une 
somme  de  trente  ou  trente-cinq  mille  livres  ;  mais  qu'il 
ne  se  souvient  pas  du  nom  de  la  personne,  ni  s'il  s'a- 
gissait d'une  restitution  ou  d'une  aumône.  Sur  ce  cer- 
tificat ,  plainte  rendue  par  celte  femme  au  lieutenant 
criminel ,  sur  laquelle  permission  d'informer  par- 
devant  le  commissaire  de  La  Fosse  et  de  publier  mo- 
nitoires. 

Le  fait  de  cette  femme  était  qu'une  tante  qui  était 
couturière,  qui  avait  amassé  du  bien  et  qui  même  en 
avait  gagné  au  Système,  lui  avait  dit,  étant  très-malade, 
en  1724,  qu'elle  avait  confié  à  un  particulier,  homme 
de  confiance,  dont  elle  avait  caché  le  nom,  une  somme 
de  trente  mille  livres  pour  remettre  à  cette  nièce  après 
sa  mort  ;  que  ce  particulier  avait  jugé  a   propos  de 


[MAR3  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  237 

garder  le  dépôt,  et  qu'enfin,  pressé  par  des  remords, 
après  vingt-quatre  ans,  il  l'avait  déposé  à  M.  le  curé  de 
Saint-Jean  pour  le  rendre  à  la  personne  indiquée. 

Information  de  trente  témoins;  point  de  révélation 
par  les  monitoires  ;  permission  de  faire  une  addition 
d'information.  Appel,  par  le  curé,  de  toute  la  procédure 
avec  demande  de  trois  mille  francs  de  dommages  et 
intérêts. 

Le  fait  du  curé  :  point  de  dépôt  et  point  de  publi- 
cation d'un  prétendu  dépôt  ;  que  ce  jour-là ,  29  dé- 
cembre, on  avait  seulement  publié  un  billet  envoyé 
par  M.  l'archevêque,  pour  recommander  à  la  charité 
des  paroissiens  un  marchand  de  Dijon  qui  avait  fait 
une  perte  considérable  de  soixante  mille  livres,  par  le 
feu.  Du  reste,  qu'une  pareille  accusation  contre  un 
curé  de  Paris,  était  vision,  imposture  et  calomnie. 

Mémoires  respectifs. 

Madeleine  Baulan  demandait  que  la  procédure  et  l'in- 
struction d'une  affaire  aussi  grave  fussent  renvoyées  au 
Châtelet.  Elle  articulait  que  ce  particulier,  premier  dé- 
positaire des  trente  mille  livres,  avait  été  trouver  deux 
marchands  connus ,  pour  leur  demander  avis  sur  la 
manière  de  restituer  cette  somme  à  qui  elle  apparte- 
nait^ et  qu'ils  l'avaient  renvoyé  et  adressé  à  M.  le  curé 
de  Saint-Jean  ,  comme  un  homme  sûr.  Elle  disait,  de 
plus,  savoir  le  nom  des  personnes  qui  avaient  porté 
l'argent  chez  M.  le  curé,  dans  le  temps,  en  1748.  Elle 
prétendait  faire  entendre  ces  personnes  dans  la  nou- 
velle information. 

Par  l'arrêt ,  on  a  reçu  le  curé  de  Saint- Jean  appe- 
lant ;  on  a  déclaré  toute  la  procédure  et  la  permission 
d'informer  nulles  ;  on  a  déchargé  le  curé  de  l'accusa- 


238  ■        JOURNAL  [mars  1751] 

tion  avec  trois  mille  livres  de  dommages  et  intérêts. 
Permis  à  lui  de  faire  imprimer  et  afficher  l'arrêt ,  et 
même  on  a  ordonné  la  suppression  du  mémoire  fait 
contre  le  curé  par  M.  Martin,  jeune,  avocat. 

Une  affaire  aussi  délicate  ,  quoique  la  gagnant ,  fera 
toujours  beaucoup  de  tort  à  M.  de  LaHogue,  qui  était 
autrefois  vicaire  de  Saint-Eustaclie.  Il  avait  cependant 
pour  lui  une  forte  preuve,  le  certificat  d'un  conseil- 
ler au  parlement  et  d'un  substitut  de  M.  le  procureur 
général,  marguillier  d'honneur,  et  d'un  autre  parois- 
sien ,  qui  étaient  au  prône  ,  déclarant  qu'ils  n'avaient 
point  entendu  pubher  ce  dépôt,  ni  de  restitution  d'une 
somme  de  trente  mille  livres. 

D'un  autre  côté ,  quelque  réputation  d'intérêt 
qu'aient  en  général  les  ecclésiastiques ,  il  serait  bien 
dangereux  d'exposer  un  curé  de  Paris  à  une  pareille 
réclamation  sur  l'imposture  de  gens  de  la  lie  du 
peuple.  D'ailleurs ,  il  y  a  eu  ici  de  l'esprit  de  parti , 
non  pas  dans  l'accusation  même ,  mais  dans  la  pour- 
suite. M.  de  La  Hogue  est  protégé  par  M.  l'archevêque 
et  il  est  du  parti  de  la  constitution.  Cette  ravaudeuse 
et  son  mari  n'étaient  point  en  état  de  suivre  une  pareille 
affaire  au  criminel.  Us  ont  trouvé  sûrement  des  secours 
dans  la  bourse  de  quelques  jansénistes ,  qui  auront 
été  intérieurement  et  charitablement  charmés  de  cette 
triste  aventure,  pour  le  curé  de  Saint-Jean. 

—  Les  spectacles  continuent  ordinairement  jusqu'au 
dimanche  de  la  Passion,  qui  sera  le  28,  et  la  foire 
Saint- Germain,  danseurs  de  cordes  et  autres  spectacles 
dans  la  foire,  Opéra  comique  quand  il  y  en  a ,  ont  la 
permission  d'ouvrir  et  de  jouer  pendant  toute  la  se- 
maine de  la  Passion,  jusqu'au  dimanche  des  Rameaux. 


[MARS  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  239 

Celte  année ,  tous  les  spectacles ,  Opéra  ,  Comédie  et 
foire ,  finiront  mercredi ,  24,  veille  de  la  Vierge  *,  à 
cause  du  jubilé  qui  commencera,  dit-on,  vendredi,  26. 
Sur  les  affiches  des  spectacles ,  il  est  bien  dit  que  mer- 
credi sera  la  clôture  ;  mais  par  rapport  au  commence- 
ment et  à  l'ouverture  du  jubilé  ,  il  n'y  a  encore  eu  ni 
publication  au  prône ,  ni  mandement  de  M.  l'arche- 
vêque. 

—  Depuis  un  mois,  au  moins,  il  a  beaucoup  neigé 
dans  ce  pays-ci,  fait  des  vents  très-violents  et  des  pluies 
continuelles.  La  fonte  des  neiges  et  les  grandes  pluies 
ont  fait  déborder  ici  la  rivière  de  Seine.  On  va  en  ba- 
teau dans  la  rue  de  Bièvre  et  jusqu'à  la  fontaine  de  la 
place  Maubert^;  sur  le  quai  des  Augustins,  vis-à-vis  la 
rue  Gît-le-Cœui-,  sur  le  quai  du  Louvre  vis-à-vis  les 
deux  premiers  guichets  ^  Tout  le  chemin  de  Versailles, 
le  Cours  et  les  Champs-Elysées  ,  sont  remplis  d'eau.  Il 
y  a  une  ordonnance  affichée  pour  obliger  ceux  qui 
demeurent  sur  les  Pont-Notre-Dame,  Pont-au-Change, 
Pont-Saint-Michel ,  de  déménager  crainte  que  la  vio- 
lence de  l'eau  n'endommage  les  ponts.  Cependant  il 
est  certain  que  l'eau  est  encore  de  trois  pieds  moins 
haute  qu'en  l'année  1740*.  Tel  est  l'état  de  la  rivière 
le  22  de  ce  mois. 

Les  grandes  eaux  et  les  grands  vents  ont  fait  périr 
plusieurs  bateaux  de  blé,  d'avoine  et  devin.  Des  mar- 
chandises ,  pour  la  consommation  de  Paris,  sont  arré- 

'  La  fête  de  l'Annonciation. 

*  Située  au  milieu  de  la  place  de  ce  nom. 

*  Dans  la  Grève ,  on  entrait  en  bateau  dans  l'hôtel  de  ville  (  Note  de 
Barbier.) 

*  Voirt,  II,  p.  278. 


240  JOURNAL  [mars  1751] 

lées,  ce  qui  est  fort  préjudiciable  au  milieu  du  carême. 
Point  de  poisson  ;  les  légumes ,  par  conséquent ,  ren- 
chéris ;  les  marais  inondés ,  et ,  avec  cela  ,  défense  de 
manger  des  œufs  vendredi  prochain ,  25  de  ce  mois. 
Les  grands  vents  ont  cassé  et  jeté  à  bas  beaucoup  d'ar- 
bres en  plusieurs  endroits. 

—  Les  eaux  ont  commencé  à  se  retirer  le  25  de  ce 
mois. 

—  Il  y  a  eu  bien  de  la  variation  pour  la  fin  des 
spectacles.  Mercredi,  24,  les  comédiens  ont  affiché  la 
clôture  des  théâtres  français  et  italiens.  Le  25,  était  le 
jour  de  la  Vierge ,  qu'il  n'y  en  a  point;  cependant  le 

26  et  le  27,  les  spectacles  ont  joué.  On  dit  que  le  man- 
dement de  M.  l'archevêque  de  Paris  n'était  point  en- 
core imprimé.  Cette  incertitude ,  en  matière  aussi 
grave,  a  paru  ridicule ,  d'autant  qu'on  n'affiche  point 
une  clôture  et  on  ne  recommence  point  les  spectacles 
sans  un  ordre  de  la  pohce.  Enfin,  dimanche,  28,  on 
a  publié,  aux  prônes  de  toutes  les  paroisses ,  le  bref 
de  notre  saint-père  le  pape  et  le  mandement  de 
M.  Tarchevêque  de  Paris  pour  le  jubilé  qui  a  com- 
mencé lundi ,  29,  par  une  messe  du  Saint-Esprit.  Il 
durera  six  mois  à  Paris  et  dans  le  diocèse,  jusqu'au 

27  septembre,  qu'il  sera  clos  par  un  Te  Deiim  à  Notre- 
Dame.  On  sera  obligé  de  faire  pendant  quinze  jours 
consécutifs  ou  interrompus ,  des  stations  dans  quatre 
églises  par  jour,  ce  qui  fera  soixante  stations.  Toutes 
les  églises  feront  cinq  stations  chacune  à  Notre-Dame 
et  à  trois  autres  églises ,  ce  qui  remplira  les  soixante 
stations,  et  les  processions  et  cérémonies  publiques  ne 
dureront  que  deux  mois. 

—  Dès  le  29,  il  y  a  eu  un  grand  concours  de  monde  à 


[MARS  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  241 

Notre-Dame  qui  est  une  station  générale  et  même  sta- 
tion de  nécessité,  chaque  jour  des  quinze  stations  ,  ce 
qui  fait  murmurer  contre  M.  Tarchevèque  pour  les 
gens  de  travail  qui  demeurent  aux  extrémités  et  fau- 
bourgs de  Paris.  Ainsi  il  n'y  a  plus  à  raisonner  sur  le 
jubilé. 

—  Madame  la  comtesse  de  Mailly,  ci-devant  maî- 
tresse du  roi,  a  pensé  mourir  d'une  fluxion  de  poitrine; 
mais  on  la  croit  réchappée.  Comme  elle  est  dans  la 
haute  dévotion,  sous  la  direction  du  père  Renaut,  de 
l'Oratoire,  fameux  prédicateur,  elle  était  regrettée  assez 
généralement,  d'autant  plus  que  c'est  une  bonne 
femme  qui  n'a  jamais  fait  mal  à  personne  dans  le  temps 
de  son  crédit. 

—  Cette  pauvre  comtesse  est  morte  à  quarante  et 
un  ans,  le  30  de  ce  mois.  Le  père  Boyer^,  de  l'Ora- 
toire, ancien  prédicateur,  était  mort  aussi  d'une  fluxion 
de  poitrine  huit  ou  dix  jours  auparavant*,  ce  qui 
avait  d'autant  plus  frappé  madame  de  Mailly,  qu'il 
était,  ainsi  que  le  père  Renaut,  dans  son  intimité.  Après 
les  exercices  de  piété ,  ces  gens-là  ne  se  quittaient 
point,  mangeaient  très-souvent  ensemble  et  faisaient, 
dit-on,  très-bonne  chère,  ce  qui  faisait  même  plai- 
santer quelquefois. 

Madame  de  Mailly  a  été  enterrée,  suivant  ses  der- 
nières volontés,  dans  le  cimetière  des  Innocents,  où 
l'on  enterre  les  pauvres  gens  par  charité.  Elle  voulait 
même  être  enterrée  dans  la  fosse  commune,  mais  on 

'  Ce  père  Boyer  ne  doit  pas  être  confondu  avec  Pierre  Boyer,  égale- 
ment oratorien  ,  auteur  de  la   Fie  d'un  parfait  ecclésiastique  (le  diacre 
Paris)  et  de  divers  écrits  en  faveur  du  jansénisme ,  qui  fut  successivement 
emprisonné  au  mont  Saint-Michel  et  à  Vincennes,  où  il  mourut  en  1755- 
III  16 


242  JOURNAL  [avril  1751] 

lui  en  a  fait  une    particulière.  N'y  a-t-il  pas  un  peu 
d'ostentation  dans  cette  grande  humilité  ? 

ÉPITAPHE  DE  MADAME   DE   MAILLT. 

Détester  l'injustice  aujourd'hui  si  commune  ; 
M  nvers  les  malheureux  partager  sa  fortune  ; 
S  arquer  tous  ses  instants  d'édifiants  dehors  ; 
>-ller  aux  hôpitaux  ensevelir  les  morts. 
«1  oindre  mille  vertus  à  ce  pénible  office  : 
t^  oin  du  monde,  à  Dieu  seul,  s'oflfrir  en  sacrifice, 
^  ui  consacrer  ses  jours  ,  saintement  les  finir, 
i-Hci  gît  cet  objet  d'éternel  souvenir. 

Celte  dame  laisse  sûrement  plus  de  dettes  que  de 
biens.  Son  mobilier  suffira  peut-être  pour  les  payer. 
Le  roi  lui  faisait  vingt-cinq  ou  trente  mille  livres  de 
pension.  On  lui  rend  la  justice  d'avoir  aimé  le  roi 
pour  lui-même,  et  de  n'avoir  jamais  rien  demandé  ni 
songé  à  sa  fortune.  Ce  qui  fait  faire  un  parallèle  avec 
celle  qui  est  aujourd'hui  en  place. 

—  La  moi't  de  madame  de  Mailly  doit  avoir  frappé 
le  roi.  Les  trois  sœurs  de  ce  nom  qui  ont  été  si  bien 
à  sa  cour,  madame  la  duchesse  de  Châteauroux,  ma- 
dame de  Vintimille  et  madame  de  Mailly  sont  toutes 
trois  mortes  jeunes,  puisque  celle-ci  était  l'ainée.  Elle 
laisse  encore  deux  sœurs,  madame  la  duchesse  de  Lau- 
raguais  et  madame  la  marquise  de  Flavacourt,  qui 
n'ont  point  été  de  la  cour  particulière  du  roi  \ 

Avril. — M.  le  chancelier  de  Lamoignon  vient  d'avoir 
deux  déboires  et  petits  chagrins.  Il  en  faut  toujours 
dans  cette  vie. 

'  Si  l'on  en  croit  les  Mémoires  du  temps,  madame  de  Flavacourt  méri- 
terait seule  cette  louange,  et  Barbier  oublie  ce  que  lui-même  avait  dit  de 
madame  de  Lauraguais  (voir  t.  II,  p.  405  et  407). 


[avril  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  243 

La  présentation  de  ses  lettres  de  chancelier  devait 
se  faire  au  parlement  par  M.  de  Reverseaux,  avocat; 
à  la  cour  des  aides  par  M.  Boudet;  au  grand  conseil 
par  M.  du  \  audier,  et  à  la  chambre  des  comptes  par 
M.  Simon.  On  avait  choisi  ce  qu'il  y  a  de  plus  en  cré- 
dit et  en  réputation  dans  les  avocats  plaidants.  Ses 
lettres  ont  déjà  été  enregistrées  au  parlement  et  au 
grand  conseil  ;  le  reste  devait  se  faire  après  les  fêtes 
de  Pâques  ;  M.  Simon  avait  son  discours  tout  prêt  pour 
la  chambre  des  comptes. 

Le  parlement,  attentif  à  ses  droits  de  supériorité,  a 
observé  qu'un  pareil  enregistrement  ou  présentation 
de  lettres  du  chancelier  à  la  chambre  des  comptes, 
dans  une  audience ,  n'était  point  d'usage  ;  que  la 
chambre  des  comptes  n'était  point  une  juridiction 
contentieuse  ;  qu'il  n'y  avait  point  de  chambre  de 
plaidoyer  et  que,  par  conséquent,  les  lettres  ne  de- 
vaient point  être  ainsi  présentées  par  un  avocat  au 
parlement  avec  un  discours  public;  que  cette  nou- 
veauté avait  été  imaginée  par  M.  de  Nicolaï,  premier 
président  de  la  chambre  des  comptes  ,  neveu  de 
M.  de  Lamoignon,  qui  voulait  se  faire  un  droit  d'au- 
dience et  de  chambre  de  plaidoyer  ;  d'autant  que  dans 
la  présentation  des  lettres,  l'avocat  fait  non-seulement 
un  discours,  mais  prend  des  conclusions.  Les  gens  du 
roi  parlent  et  concluent  pareillement,  les  juges  se  lè- 
vent, vont  aux  opinions,  et  prononcent  l'enregistre- 
ment. Ainsi  c'est  un  jugement  à  l'ordinaire. 

Sur  ces  réflexions ,  le  parlement  a  défendu  à 
M.  Simon,  de  présenter  les  lettres  à  la  chambre  des 
comptes.  M.  Simon  a  été  obligé  de  rengainer  son 
compliment,  comme  l'on  dit,  et  de  faire  ses  excuses  à 


244  JOURNAL  [avril  1751] 

M.  le  chancelier.  On  ne  sait  pas  comment  M.  de  La- 
moignon  et  M.  de  Nicolai  feront  à  présent  pour  cette 
cérémonie.  Cela  fait  une  petite  mortification  encore 
plus  réelle  pour  M.  de  Nicolai  qui  est  très-haut,  que 
pour  M.  le  chancelier. 

—  Voici  la  seconde  affaire  :  M.  le  chancelier  avait 
épousé  mademoiselle  Roujault ,  fille  du  maître  des 
requêtes  et  de  mademoiselle  de  Menou,  fille  d'un  an- 
cien fermier  général,  qui  a  apporté  beaucoup  de 
biens  dans  la  maison.  Cette  madame  Roujault  est 
âgée  et  vit  encore. 

M.  Roujault ,  président  de  la  quatrième  chambre 
des  enquêtes  du  parlement,  beau-père  de  M.  le  chan- 
celier ,  est  vieux  garçon  ,  et  tout  ce  bien  retom- 
bera aux  enfants  de  M.  le  chancelier.  M.  le  président 
Roujault  cherche,  depuis  quatre  ans,  à  vendre  sa 
charge  un  prix  raisonnable,  d'autant  qu'elles  sont  di- 
minuées. Elles  rapportent  peu  et  engagent  à  dé- 
pense. 

Le  président  Roujault  a  trouvé  un  acheteur  , 
M.  Frécot  de  Lanty,  conseiller  au  grand  conseil,  à  qui 
il  a  vendu  sa  charge  deux  cent  mille  livres,  dit-on, 
quarante  mille  francs  plus  que  la  dernière  vendue ,  à 
condition  de  l'agrément  et  des  provisions  scellées,  ce 
qui  n'était  pas  difficile  par  M.  le  chancelier.  Cela  a  été 
fait;  mais  quand  il  a  été  question  de  la  réception  au 
parlement,  cela  a  fait  plus  de  difficultés. 

Ce  M.  Frécot  de  Lanty  est  un  homme  d'esprit, 
estimé  dans  le  grand  conseil.  Il  a  hérité  de  cent  mille 
livres  de  rente  du  sieur  Frécot ,  son  père,  qui  était 
agent  de  change  et  secrétaire  du  roi,  mais  qui  a  été 
un  grand  agioteur,  un  usurier  en  très-mauvaise  repu- 


I 


[avril  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  245 

tation,  et  qui,  de  plus,  avait  été  laquais.  M.  le  chancelier 
et  M.  le  président  Roujault,  vendeur,  ont  remué 
leurs  amis  pour  le  faire  recevoir.  On  dit  même  que 
M.  le  premier  président  et  les  présidents  à  mortier, 
s'étaient  laissé  fléchir  par  le  crédit;  mais  tous  les 
conseillers  au  parlement,  principalement  ceux  de  la 
quatrième  chambre  des  enquêtes,  s'y  sont  opposés 
absolument,  et  il  a  été  refusé  en  pleine  assemblée  de 
chambres. 

Une  pareille  aventure  est  capable  de  faire  mourir 
de  chagrin  M.  Frécot  de  Lanty  qui,  de  là,  va  être 
méprisé  au  grand  conseil,  et  c'est  le  prix  d'une  grande 
ambition  et  d'une  grande  imprudence.  Il  devait  se 
contenter  d'être  conseiller  au  grand  conseil,  qui  est 
toujours  une  belle  place  dans  Paris  quand  on  a  plus 
de  cent  mille  livres  de  rente,  et  songer  à  élever  son 
fils  plus  haut,  en  cas  qu'il  en  ait  un  :  mais  les  hommes 
ne  se  rendent  pas  justice. 

Ce  refus  est  encore  un  désagrément  pour  M.  le 
chancelier. 

—  On  dit  que  M.  de  Lamoignon  est  indisposé 
contre  Simon,  sur  le  refus  de  présenter  ses  lettres  à  la 
chambre  des  comptes.  Ce  serait,  en  tous  cas,  sans 
raison,  M.  Simon ,  par  son  état,  ne  pouvant  se  dis- 
penser de  déférer  aux  intentions  du  parlement. 

—  Mardi,  6,  les  lettres  de  M.  le  chancelier  ont  été 
néanmoins  présentées  à  la  chambre  des  comptes  par 
un  jeune  avocat,  et  enregistrées.  C'est  apparemment 
un  jeune  homme  qui  n'a  pas  dessein  de  suivre  la  pro- 
fession au  palais,  ni  de  se  faire  mettre  sur  le  tableau  ; 
qui  songe,  peut-être,  à  une  charge  à  la  chambre  des 
comptes  ou  à  quelque  emploi  par  le  crédit  de  M.  le 


246  JOURNAL  [avril  1751] 

chancelier.  Comment  le  parlement  prendra-t-il  cette 
entreprise  et  cette  nouveauté  *  ? 

—  M.  l'archevêque  a  eu  tort  dinsulter  les  Pari- 
siens, dans  son  mandement,  en  leur  reprochant  «  un 
grand  débordement  de  mœurs  :  »  ce  sont  ses  termes. 
On  n'a  jamais  vu  tant  de  dévotion  que  depuis  l'ouver- 
ture du  jubilé.  Il  y  a  tous  les  jours  à  Notre-Dame,  pour 
les  stations,  un  concours  étonnant  de  carrosses,  des 
princesses,  de  toute  la  cour  et  des  principaux  de  la 
villes,  tant  en  hommes  qu'en  femmes.  Si  l'intérieur 
n'est  pas  bien  sincère,  du  moins  les  dehors  de  la  reli- 
gion sont  remplis  pour  donner  l'exemple  au  peuple. 
Il  semble  qu'il  y  ait  une  affectation  de  tous  les  gens 
de  qualité ,  dans  ce  jubilé ,  par  rapport  à  la  circon- 
stance où  se  trouve  le  maître. 

— •  M.  l'archevêque  de  Paris  a  fait  plus  d'une  étour- 
derie  dans  son  mandement  pour  le  jubilé.  11  ne  dit 
point,  dans  ce  mandement,  qu'il  en  a  conféré  avec 
les  vénérables  doyen  et  chanoines  du  chapitre  de 
Notre-Dame,  et  il  ordonne  que  le  jubilé  soit  annoncé 
le  29  mars,  à  sept  heures  du  matin,  par  le  son  des 
cloches  de  toutes  les  églises  stationales;  qu'il  com- 
mence par  le  Feni  Creator  et  une  messe  solennelle 
dans  l'église  métropolitaine,  et  dans  toutes  les  églises 
stationales. 

M.  l'archevêque  n'entendant  point  sonner  à  Notre- 
Dame  comme  ailleurs,  a  envoyé  chercher  le  maître 
sonneur-  qui,  après  bien  des  respects,  lui  a  répondu 
que  non-seulement  il  n'avait  point  d'ordre  de  son- 
ner, mais  qu'il  avait  ordre  du  chapitre  de  ne  point 

*  Il  y  a  eu  des  protestations.  [Note  de  Barbier.) 


[avril  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  247 

le  faire.  L'archevêque  a  fait  prier  quelqu'un  du  cha- 
pitre de  passer  chez  lui,  et  on  lui  a  dit  et  fait  en- 
tendre que  cVst  le  chapitre  et  non  pas  l'archevêque 
qui  est  maître  des  cloches  et  du  chœur  de  l'église  mé- 
tropolitaine ,  en  sorte  qu'on  ne  sonnerait  pas  et  qu'il 
n'y  aurait  pas  même  de  messe  du  Saint-Esprit.  Pour 
concilier  ces  choses,  on  dit  que  M.  l'archevêque  a  été 
obligé  de  passer  un  acte  en  forme,  par  lequel  il  a  re- 
connu tous  les  droits  du  chapitre,  et  que  c'était  par 
omission  qu'il  n'en  avait  pas  conféré  avec  le  chapitre. 
Après  quoi,  on  a  sonné. 

—  Dans  le  dernier  jubilé  \  il  n'y  a  point  eu  de 
processions,  seulement  de  simples  stations  pendant 
quinze  jours  ou  trois  semaines.  Mais  dans  toutes  les  oc- 
casions où  il  y  a  eu  des  processions  générales,  à  Notre- 
Dame  et  à  Sainte-Geneviève,  comme  pour  la  conva- 
lescence du  roi  ^  ou  pour  les  biens  de  la  terre  ',  il  est 
d'usage,  dans  le  mandement,  d'indiquer  des  jours  à 
chaque  église,  pour  aller  en  procession  j  c'est  ce  que 
M.  l'archevêque  n'a  point  fait  dans  son  mandement, 
quoiqu'il  ait  ordonné  cinq  processions  à  toutes  les 
églises,  pour  faire  quatre  stations  à  chaque  jour,  et  à 
commencer,  chaque  fois  ,  par  visiter  l'église  Notre- 
Dame.  Faute  de  cet  ordre,  les  deux  fêtes  de  Pâques, 
1 2  et  1 3  de  ce  mois,  plusieurs  paroisses  de  Paris  ont 
voulu  se  débarrasser  les  premières  de  ces  processions 


'  Au  mois  d'avril  1729.  Voir  t.  I,  p.  289.  Ce  jubilé  aurait  dû  avoir 
lieu  en  1726,  mais  il  avait  été  relardé  par  le  refus  que  faisait  alors  le 
cardinal  de  Noailles,  archevêque  de  Paris,  d'accepter  la  Constitution. 

*  En  1744. 

"  Comme  cela  avait  eu  lieu  ,  par  exemple ,  eu  1725.  Voir  t.  I,  p.  221 
et  suiv. 


248  JOURNAL  [avril  1751] 

et  faciliter,  dans  les  fêtes,  an  peuple  et  aux  gens  de 
travail,  le  moyen  de  remplir  les  stations.    Au  moyen 
de  ce ,  l'après-midi,  après  l'office,   on   s'est   mis  en 
marche.    Il   a  fallu  que  toutes  commençassent   par 
Notre-Dame,  pour  aller   ensuite  à  Sainte-Geneviève. 
11  y  a  eu  une  confusion  épouvantable  à  Notre-Dame 
et  dans  tous  ces  quartiers-là.  Il  s'y  est  trouvé,  un  des 
deux  jours,  jusqu'à  quinze  processions  de  paroisses  à 
la  fois,  avec  une  suite  de  peuple  étonnante.  Les  unes 
entraient,  les  autres  sortaient;    on  s'étouffait  réelle- 
ment, et  il  y  a  eu  plusieurs  personnes  blessées  dans  le 
chœur  de  Notre-Dame.  A  Sainte-Geneviève,  les  ban- 
nières précédaient  de  fort  loin  le  clergé  de  la  pa- 
roisse. Par  la  multitude  du  peuple   qui  les  suivait, 
elles  se  sont  mêlées  et  confondues;  on  ne  reconnais- 
sait plus  sa  paroisse.  Il  y  a  eu  aussi  des  batteries  et  des 
querelle^  pour  le  pas  et  pour  entrer  dans  les  églises 
pour  les  stations.   Chaque  paroisse  était  escortée  de 
plusieurs  suisses  de  la  garde  du  roi;    Saint-Germain 
l'Auxerrois   en    avait   jusqu'à  quarante   pour  mettre 
l'ordre  dans  la  marche  ;  mais  cela  était  impossible. 
Ce  désordre  était  d'autant  plus  grand  que,  les  deux 
jours,  il  y  a  eu  une  pluie  continuelle  :  on  ne  voyait  en 
l'air  que  des  parapluies.  Cela  était  au  point  qu'au  re- 
tour de  Sainte-Geneviève,  la  bannière  et  une  partie 
de  la  procession  de  Saint-Germain  l'Auxerrois,  ont  fait 
une  station  à  Saint-André  des  Arts,  tandis  que  le  curé 
et  une  partie  des  prêtres  et  des  paroissiens  en  faisaient 
une  à   Saint-Séverin  :  ils  s'étaient  perdus  et  séparés. 
Or,  ce  grand  tumulte  a  beaucoup  fait  crier  dans  Paris 
contre  M.  l'archevêque.  Tous  les  honnêtes  bourgeois 
prenaient  le  parti  de  ne  plus  aller  ù  leurs  processions 


[avril  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  249 

et  de  faire  leurs  stations  séparément.  Mais  on  dit  que 
sur  les  remontrances  qui  ont  été  faites  à  M.  l'arche- 
vêque  à  ce  sujet,  il  y  a  eu,  depuis,  un  airang^ement 
pour  les  jours  de  chaque  procession.  Quoi  qu'il  en 
soit,  c'a  été  un  spectacle  très-divertissant  pour  ceux 
qui  étaient  tranquilles  à  leurs  fenêtres  dans  le  quartier 
de  Notre-Dame,  que  cette  confusion  et  la  multitude 
innombrable  de  peuple;  car  aux  paroisses  de  Saint- 
Etienne  du  Mont,  et  surtout  de  Sainte-Marguerite  du 
faubourg  Saint-Antoine ,  la  marche,  avec  foule  de 
monde,  tenait  une  demi-heure. 

—  Malgré  toutes  ces  bonnes  prières,  il  a  plu  conti- 
nuellement dans  ce  pays-ci,  depuis  près  de  deux  mois. 
On  ne  peut  pas  faire  les  mais*.  Les  marchandises  ont 
peine  à  venir,  d'autant  que  la  rivière  recommence  à 
déborder  comme  auparavant.  11  faut  passer  en  bateau 
au  premier  guichet  du  Louvre,  et  il  ne  s'en  faut  que 
de  deux  pieds  que  l'eau  ne  soit  aussi  haute  et  aussi 
grosse  qu'elle  a  été  il  y  a  quinze  jours  ou  trois  se- 
maines. Cependant  nous  sommes  au  17  avril.  Cela 
serait  bien  honteux  pour  le  jubilé  s'il  fallait,  cette 
année,  découvrir  la  châsse  de  Sainte-Geneviève  pour 
les  biens  de  la  terre. 

—  Les  pluies  continuent  toujours  abondamment 
et  les  processions  du  jubilé  ne  laissent  pas  que  de 
marcher,  en  sorte  que  les  prêtres  et  le  peuple  qui  y 
assiste  en  grand  nombre,  sont  mouillés  jusques  aux 
os,  ce  qui  est  divertissant  à  voir  promener  dans  les 
rues. 

•  Les  menus  grains,  tels  que  les  orges,  les  avoines,  etc.,  que  l'on  sème 
au  mois  cîe  mars,  d'ouest  venu  le  nom  de  marsèche  sous  lequel  l'orge  est 
connue  dans  diverses  parti*  s  de  la  France. 


250  JOURNAL  [avril  1751] 

—  Les  affaires  de  ce  monde  sont  curieuses.  On  ne 
parlait  presque  plus  du  procès  criminel  de  la  demoi- 
selle Mazarelli  avec  le  sieur  Lhomme^,  ancien  échevin, 
qui  s'était,  dit-on,  retiré  à  Bruxelles,  comme  ayant  été 
décrété.  Ce  sieur  Lhomme  s'est  rendu  depuis  quelques 
jours  en  prison,  et  on  a  continué  l'instruction.  Il  se 
trouve  que,  dans  le  récolement^,  deux  témoins  ont 
non-seulement  rétracté  leur  déposition ,  mais  ont 
déclaré  qu'ils  ne  l'avaient  faite  telle  qu'elle  était 
contre  M.  Lhomme ,  que  parce  qu'ils  avaient  été 
gagnés  par  argent  par  la  demoiselle  Mazarelli  ;  sur 
quoi  le  sieur  Lhomme  a  formé  contre  elle,  une  accusa- 
tion en  subornation  de  témoins.  En  conséquence,  le 
sieur  Lhomme  est  sorti  de  prison;  son  décret  a  été 
converti  en  décret  d'ajournement  personnel,  et,  sur 
les  conclusions  du  procureur  du  roi  du  Châtelet,  le 
lieutenant  criminel  seul  a  décrété  de  prise  de  corps  la 
demoiselle  Mazarelli  qui  a  été  arrêtée  ces  jours-ci,  en 
sortant  de  la  Comédie  Italienne,  très-parée  et  très- 
brillante.  Il  y  avait  deux  commissaires,  deux  exempts 
et  plus  de  vingt  archers,  pour  rendre  la  chose  plus 
éclatante.  On  l'a  conduite  d'abord  à  sa  maison  de 
Carrières,  où  on  a  mis  les  scellés,  et  on  l'a  conduite 
ensuite  en  prison,  au  secret. 

Le  public  qui,  généralement,  était  porté  pour  la  de- 
moiselle Mazarelli,  parce  que  l'on  connaît  M.  Lhomme 
pour  un  fou  et  un  suffisant,  ne  sait  plus  que  penser 
de  cette  affaire.  Il  paraît  fort  extraordinaire  que  cette 
fille  ait  corrompu  deux  témoins  et  il  pourrait  être  que 

'  Voir  ci-dessus,  page  177. 

*  Lecture  faite  aux  témoins,  entendus  dans  une  affaire  criminelle  ,  de 
leur  déposition  afin  de  voir  s'ils  y  persistent. 


[mai  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  251 

ce  fût  M.  Lhomme  lui-même,  qui  l'eût  fait.  Quoi 
qu'il  en  soit,  la  demoiselle  Mazarelli  est  à  la  Con- 
ciergerie ,  et  celte  affaire  est  évoquée  à  la  Tournelle  et 
devient  grave.  L'on  dit  même  que  la  demoiselle  Ma- 
zarelli prend  à  partie  le  lieutenant  criminel ,  le 
procureur  du  roi  et  le  procureur  au  Châtelet  de 
M.  Lhomme.  On  craint  qu'il  n'y  ait  eu  malversation 
de  la  part  de  ces  magistrats  qui  ne  sont  pas  absolu- 
ment bien  famés  dans  le  public.  Actuellement  même, 
et  indépendamment  de  cette  affaire-ci,  la  compagnie 
des  conseillers  au  Châtelet  est  en  procès  au  parlement 
contre  le  lieutenant  criminel  et  le  procureur  du  roi 
(M.  Nègre  et  M.  Moreau),  pour  des  prévarications 
dans  l'instruction  des  procès  criminels.  Cela  ne  nuira 
pas  à  mademoiselle  Mazarelli,  qui  a  son  crédit  parti- 
culier; mais  nos  conseillers  travailleront  pour  elle  s'ils 
peuvent  découvrir  quelques  sujets  de  plaintes  contre 
ces  premiers  magistrats. 

Les  deux  témoins  qui  se  sont  rétractés  au  récole- 
ment  n'ont  pas  senti  apparemment  toutes  les  suites  de 
leur  déclaration.  De  quelque  façon  que  cela  tourne, 
ils  se  déclarent  faux  témoins ,  corrompus  par  argent  ; 
ils  devraient  être  punis.  On  trouve  étrange  aussi  que 
sur  cette  déclaration ,  et  sans  autres  preuves,  on  ait 
ainsi  décrété  et  arrêté  la  demoiselle  Mazarelli. 

De  quelque  façon  que  cela  finisse  ,  la  fille  et 
M.  Lhomme  ont  été  mal  conseillés  de  ne  s'être  pas 
accommodés. 

Mai.  —  Lundi ,  3  ,  le  roi  a  fait  la  revue ,  dans  la 
plaine  des  Sablons ,  de  ses  régiments  des  gardes  fran- 
çaises et  suisses ;,  qui  ont  fait,  devant  Sa  Majesté, 
l'exercice  nouveau  à  la  prussienne.  Comme  c'était  le 


252  JOURNAL  [mai  1751] 

premier  beau  jour  depuis  longtemps ,  il  y  avait  un 
grand  monde,  tant  dans  la  plaine  que  dans  le  bois  de 
Boulogne,  le  roi  venant  toujours  à  cette  revue  du 
château  de  la  Muette.  M.  le  Dauphin  et  Mesdames  de 
France  y  étaient  aussi. 

■ —  M.  Orry  de  Fulvy,  intendant  des  finances,  frère 
de  M.  Orry,  dernier  contrôleur  général,  est  mort  âgé 
seulement  de  quarante-huit  ans.  Comme  il  a  fait  tou- 
jours une  très-grande  dépense ,  il  laisse  une  veuve  et 
des  enfants  avec  très-peu  de  bien. 

—  Le  roi  fait ,  le  9  de  ce  mois ,  un  voyage  de 
Marly  avec  toute  la  cour  jusqu'au  23  ;  après  quoi  il 
prendra  ,  dit-on  ,  le  deuil  pour  le  roi  de  Suède  ^  Il  a 
été  auparavant,  cette  semaine,  passer  trois  jours  au 
château  de  Bellevue  oii  il  y  a  eu  comédie  et  ballet  par 
les  dames  et  seigneurs  de  la  cour. 

—  Mademoiselle  Mazarelli  a  été  élargie  le  4  ou  le  5 
de  ce  mois ,  son  décret  converti  en  décret  d'assigné 
pour  être  ouï. 

Cette  affaire  a  été  plaidée  sur  l'appel  de  made- 
moiselle Mazarelli,  en  la  Tournelle,  où  il  y  avait  un 
monde  surprenant ,  le  1 2  de  ce  mois.  Le  parlement 
a  cassé  toute  la  procédure  faite  au  Châtelet.  L'empri- 
sonnement a  été  déclaré  nul.  On  a  ordonné  que  les 
commissaires  lèveraient  les  scellés  dans  les  vingt-quatre 
heures  ;  sinon ,  permis  à  la  demoiselle  Mazarelli  et  à  sa 
mère  de  les  briser.  On  a  enjoint  au  lieutenant  criminel 
d'être  plus  exact  à  observer  les  ordonnances  et  règle- 
ments qui  ordonnent  d'interroger  les  prisonniers  dans 


'  Frédéric ,  roi  de  Suède  ,  landgrave  de  Hesse-Cassel ,  né  le  28  avril 
1676,  était  mort  le  3  avril  précédent. 


[MAI  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  253 

les  vingt-quatre  heures.  On  a  ordonné  que  l'instruction 
sur  la  subornation  de  témoins  se  ferait  à  la  requête  de 
M.  le  procureur  général  et  que  la  procédure  serait  re- 
commencée aux  frais  de  M.  le  lieutenant  criminel. 

Cette  décision  est  désagréable  pour  le  lieutenant  cri- 
minel'. C'est  un  soufflet  dont  les  conseillers  au  Châte- 
let  sont  bien  contents.  Si  cette  affaire  se  poursuit  vive- 
ment à  la  requête  de  M.  le  procureur  général,  comme 
cela  pourra  arriver  parce  que  mademoiselle  Mazarelli  a 
du  crédit^,  cela  pourrait  mal  tourner  pour  M.  Lhomme, 
qui  est  un  étourdi.  Les  deux  témoins  qui  ont  avoué 
avoir  été  subornés,  sont  toujours  en  prison.  Si  on 
allait  les  mettre  à  la  question  ?  Tout  le  monde  est  quasi 
persuadé  que  la  subornation  vient  de  M.  Lbomme^ 

—  Il  parait  certain  que  M.  le  cardinal  de  Tencin  a 
remercié  de  sa  place  de  ministre  d'État  *.  On  n'en  sait 
pas  bien  la  raison.  Les  uns  disent  que  c'est  à  cause  de 
l'affaire  du  clergé  dont  il  était  obligé  de  prendre  le 
parti  dans  le  conseil;  d'autres  disent  qu'il  veut  mettre 

'  Le  lieutenant  criminel  est  malade  depuis  longtemps  et  voudrait  se 
défaire  de  sa  charge.  [Note  de  Barèier.) 

'Claire-Marie  Mazarelli,  née  à  Paris,  en  1731,  que  Bachaumont,  dans 
ses  Mémoires  secrets,  qualifie  de  «  fameuse  courtisane,»  épousa  dans  la  suite 
le  marquis  de  La  Vieuville  de  Saint-Chamond.  Elle  avait  été  pendant 
quelque  temps,  la  maîtresse  de  Moncrif,  et  cette  liaison  lui  ayant  donné 
le  goût  de  la  littérature,  elle  s'essaya  dans  divers  genres  de  compositions. 
On  a  d'elle  :  Portrait  de  lU"'  ***  (le sien),  inséré  dans  le  Mercure  de  France 
du  mois  de  mars  1751  ;  les  Éloges  de  Sullj  et  de  Descartes;  le  conte  de 
Camcdris;  la  comédie  des  semants  sans  le  savoir ,  jouée  au  Théâtre- Fran- 
çais ,  en  1771,  etc.  Madame  de  Saint-Chamond  mourut  à  Paris  vers 
1804. 

'  Barbier  fait  connaître  ,  au  mois  de  juillet  1752  ,  l'issue  définitive  de 
cette  affaire. 

*  Il  se  retira  en  effet  dans  son  archevêché  de  Lyon,  au  mois  de  juillet 
suivant. 


254  JOURNAL  [mai  1751] 

lin  intervalle  entre  la  vie  et  la  mort.  Il  n'a  cependant, 
suivant  Talmanach,  que  soixante  et  onze  ans.  Il  y  a 
toute  apparence  qu'il  a  eu  quelque  désagrément  qui  le 
fait  retirer. 

On  parlait,  pour  le  remplacer  dans  le  conseil  d'État, 
du  maréchal  duc  de  Richelieu  ou  du  maréchal  duc 
de  Belle-Isle.  L'un  et  l'autre  ont  beaucoup  d'esprit, 
mais  le  maréchal  de  Richelieu  a  moins  de  solidité  et 
moins  de  connaissances  et  de  travail  que  le  maré- 
chal de  Belle-lsle,  et  il  faut  quelqu'un  de  prudent  et 
d'un  bon  jugement.  D'autres  disent  que  ce  ne  sera  ni 
l'un  ni  l'autre,  et  qu'on  ne  veut  plus,  dans  le  conseil, 
de  maréchaux  de  France.  On  parlait  de  M.  le  comte 
de  Saint-Florentin,  qui  est  le  plus  ancien  des  secré- 
taires d'État,  et  qui  a,  depuis  longtemps,  la  pension 
de  ministre,  qui  est  de  vingt  mille  livres  par  an.  Ce- 
pendant, comme  un  véritable  conseil  d'État  doit  em- 
brasser toutes  les  parties  du  gouvernement,  il  semble- 
rait qu'il  devrait  y  avoir  des  gens  d'épée  qui  eussent 
été  ambassadeurs  et  généraux  d'armée,  etc. 

On  dit  aussi  que  M.  le  maréchal  de  Noailles,  qui  est 
fort  âgé  et  qui  est  ministre  d'État ,  demande  à  se  reti- 
rer du  conseil,  d'autant  qu'il  a  un  chancre  à  la  bouche 
et  une  mentonnière,  et  qu'il  ne  peut  guère  paraître 
en  cet  état. 

Il  n'y  a  encore  rien  de  décidé  sur  ces  objets. 
—  Le  roi  a  envoyé  deux  édits  à  enregister  au  par- 
lement :  l'un  pour  faire  trente  millions  de  contrats  à 
trois  pour  cent  d'intérêt ,  remboursables  tous  les  ans 
par  voie  de  loterie  sur  les  postes;  l'autre,  pour  créer 
deux  millions  de  rentes  viagères  suivant  les  différents 
âges;  le  tout  pour  employer  à  rembourser  les  four- 


[MAI  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  255 

nisseurs  de  la  dernière  guerre ,  emploi  qui  a  déjà  été 
l'objet  et  le  motif  de  l'établissement  du  -vingtième  *  et 
d'un  emprunt  de  trente  millions  sur  la  caisse  des 
amortissements. 

Le  parlement  s'est  assemblé  pour  examiner  ces  édits. 
Il  a  paru  extroardinaire  qu'après  trois  ans  de  paix  on 
soit  réduit  à  faire  des  emprunts  assez  considérables , 
vu  le  dixième  qui  a  duré  un  an  depuis  la  paix  et  le 
vingtième  qui  y  a  succédé.  Le  tout  sans  aucune  dimi- 
nution des  impôts  qui  sont  considérables  sur  toutes  les 
choses  de  la  vie  et  de  l'entretien.  Tout  le  monde  parle 
des  dépenses  extraordinaires  que  fait  le  roi  qui ,  à  la 
vérité ,  est  pillé  par  tous  les  seigneurs  qui  l'environ- 
nent, surtout  dans  tous  ses  voyages  à  ses  différents 
châteaux,  lesquels  sont  fréquents.  On  dit  qu'actuelle- 
ment on  mange  Tannée  1752  des  revenus  du  roi. 
Toutes  ces  considérations  ont  frappé  le  parlement;  il 
a  été  arrêté  de  faire  au  roi  de  très-humbles  remon- 
trances. 

—  Vendredi,  21 ,  les  députés  du  parlement  ont  été  à 
Marly  pour  porter  les  remontrances.  Le  roi  les  a  reçus 
très-gracieusement  ;  leur  a  dit  qu'il  était  toujours 
charmé  de  voir  son  parlement;  qu'il  écouterait  même 
avec  plaisir  leurs  remontrances,  qu'ils  ne  faisaient  que 
dans  de  bonnes  vues  et  dans  son  intérêt;  mais  qu'il 
était  dans  des  circonstances  qu'ils  ignoraient  où  il  avait 
besoin  de  ce  secours ,  et  qu'il  voulait  que  cela  fût  en- 
registré au  plus  tôt. 

—  Samedi ,  22 ,  on  a  rendu  compte  aux  chambres  de 
la  réponse  du  roi  et  il  a  été  arrêté  qu'on  ferait  d'itéra- 

'  Voir  ci-dessus,  p.  80  et  suiv. 


256  JOURNAL  [mai  1751] 

tives  remontrances.  Ceux  qui  seront  de  ia  seconde  dé- 
putation  ne  seront  pas  si  bien  reçus. 

—  Voici  un  arrêt  du  conseil,  du  21  de  ce  mois,  qui 
supprime  plusieurs  écrits  comme  imprimés  sans  pri- 
vilège ni  permission  ,  ce  qui  est  contraire  aux  ordon- 
nances et  à  la  police  de  la  librairie.  Tous  ces  écrits 
énoncés  et  détaillés  dans  l'arrêt  ^  ont  été  faits  pour  et 
contre  le  clergé,  sans  nom  de  libraire;  il  y  en  a  même 
quelques-uns  nommés  qui  ne  sont  point  de  l'affaire 
du  vingtième.  Dans  le  nombre  de  ces  écrits,  est  un 
Extrait  des  Procès-verbaux  du  Clergé.  Il  y  a  eu  deux 
extraits  imprimés  :  l'un,  Y  Extrait  de  V  assemblée  du 
Clergé  de  1750  ',  dont  on  ne  parle  point  dans  l'arrêt 
du  conseil;  l'autre  ,  dont  il  y  est  parlé,  est  un  extrait 
d'anciens  procès-verbaux ,  imprimés  sans  nom  d'im- 
primeur, qui  sont  du  temps  de  la  Ligue  et  qui  con- 
tiennent ,  entre  autres  ,  une  protestation  du  clergé 
contre  les  impositions  du  22  février  1577.  Cette  pro- 
testation est  si  forte  et  si  odieuse  qu'aucun  historien  ne 
l'a  rapportée.  C'est  ce  qui  a  fort  choqué  le  ministère. 

—  L'arrêté  du  parlement  du  samedi  22 ,  pour  les 
itératives  remontrances,  porte  que  ledit  seigneur  roi 
sera  très-humblement  supplié  de  faire  examiner  dans 
son  conseil ,  s'il  n'y  a  pas  quelques  dépenses  particu- 
lières qu'on  puisse  retrancher  pour  réserver  les  secours 
extraordinaires  qu'il  demande ,  pour  des  temps  où  l'on 
en  aurait  un  besoin  plus  pressant ,  d'autant  plus  que 

'  Arrest  du  conseil  d'Etat  du  roy,  qui  supprime  différents  écrits  imprimés 
sans  privilège  ni  permission,  du  21  mai  1751.  Paris,  de  l'imprimerie 
royale,  1751 ,  3  pages  in-i". — Cet  arrêt  est  aussi  imprimé  daus  le  Mercure 
de  France  du  mois  d'août  1751,  p.  178. 

•  Voir  ci-dessus,  p.  172. 


[mai  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  257 

le  vingtième  paraissait  suffisant  pour  acquitter  les  dettes 
présentes.  Cette  remontrance  a  paru  forte;  on  ne  sait 
comment  elle  sera  reçue. 

—  Voici  comment  les  hommes  se  retrouvent.  C'est 
le  chancelier  qui  reçoit  les  députés  du  parlement,  qui 
souvent  leur  rend  compte  de  la  réponse  du  roi,  et 
qui  en  confère  auparavant  avec  lui.  11  se  trouve  au- 
jourd'hui que  le  chancelier  est  un  peu  brouillé  avec  le 
parlement,  soit  à  cause  de  l'enregistrement  de  ses 
lettres  à  la  chambre  des  comptes,  soit  à  cause  du  refus 
d'admettre  M.  Frécot  de  Lanty  ^ 

Le  roi ,  en  partant  de  Marly,  le  24,  devait  aller  tout 
de  suite  au  château  de  Crecy,  chez  madame  la  Mar- 
quise. Mais  ce  voyage  n'a  pas  lieu ,  soit  à  cause  que  le 
roi  a  été  un  peu  indisposé  à  Marly  pour  quelque  in- 
digestion, pour  quoi  il  a  pris  des  eaux  *,  soit  sur  ce  que 
l'on  dit  que  madame  la  Marquise  avait  été  saignée. 

—  Jeudi,  27,  les  députés  du  parlement  ont  été  à 
Versailles  porter  les  itératives  remontrances.  Le  roi 
leur  a  ditqu'il  comptait  que  les  édits  étaient  enregistrés, 
qu'il  n'avait  point  de  compte  à  rendre  et  qu'il  voulait 
être  obéi.  Le  28,  il  a  été  rendu  compte  aux  chambres 
assemblées  de  cette  réponse.  On  a  délibéré  ,  et  il  v  a 
eu  bien  des  débats.  Il  a  été  arrêté  qu'on  ferait  encore, 
dans  le  jour,  de  troisièmes  représentations  au  roi ,  et 
que  les  chambres  resteraient  assemblées  ;  au  moyen 
de  quoi  le  parlement  n'a  point  été  ,  comme  à  l'ordi- 
naire, tenir  la  séance  au  Châtelet,  pour  les  prisonniers*. 

*  Voir  ci-dessus,  p.  244. 

*  Nom  générique  donné  aux  diverses  préparations  pharmaceutiques 
dont  la  destination  spéciale  est  indiquée  par  des  noms  particuliers. 

'  Le  parlement  allait  cinq  fois  par  an  tenir  séance  au  Châtelet ,  la- 
III  17 


258  JOURNAL  [mai  1751] 

Cette  résistance  du  parlement  paraît  forte.  On  dit 
qu'ils  veulent  des  lettres  de  jussion  ,  ce  qui  donnerait 
un  discrédit  aux  effets,  c'est-à-dire  à  ces  contrats  pour 
trente  millions ,  à  trois  pour  cent ,  et  aux  rentes  via- 
gères, que  Ton  n'acquerrait  peut-être  pas  si  volon- 
tiers. D'autres  disent  qu'on  veut  forcer  le  roi  à  venir 
tenir  un  lit  de  justice,  cérémonie  qu'il  n'aime  pas,  lors 
duquel  lit  de  justice  on  peut  lui  représenter  bien  des 
choses.  Enfin ,  il  y  a  des  gens  qui  prétendent  qu'il  y 
a,  à  la  cour,  un  gros  parti  secret,  tant  contre  madame 
la  Marquise  que  contre  le  contrôleur  général  garde  des 
sceaux,  lequel  excite,  sous  main,  le  parlement  à  tenir 
bon.  Je  crois  que  le  chancelier,  quoique  fort  honnête 
homme,  ne  serait  pas  fâché  que  la  brigue  déplaçât  le 
garde  des  sceaux  pour  avoir  sa  place  et  cinquante 
mille  écus  de  revenu  de  plus  qu'il  n'a,  et  dont  il  aurait 
grand  besoin  pour  se  soutenir  dans  sa  place  de  chan- 
celier. 

—  Le  roi  n'a  voulu ,  dit-on  ,  pour  la  députation  , 
que  deux  présidents  :  le  premier  président  et  un  autre. 
Vendredi ,  le  parlement  a  renvoyé  deux  fois  le  pre- 
mier président  à  Versailles.  Il  n'en  est  revenu  ,  la  se- 
conde fois,  qu'à  onze  heures  du  soir. 

Samedi,  29,  on  a  rendu  compte  aux  chambres 
assemblées  de  ce  qui  avait  été  dit  par  le  roi.  On  a  dé- 
libéré, et  enfin  les  édits  ont  été  enregistrés  :  «  De  l'ex- 
près commandement  du  roi.  »  On  dit  que  l'enregis- 
trement n'a  passé  qu'à  douze  voix.   Mais  il  y  a  un 

voir  :  le  mardi  de  la  semaine  sainte  ,  le  vendredi  avant  la  Pentecôte  ,  la 
veille  de  l'Assomption ,  la  veille  de  Saint-Simon  Saint- Jude  et  l'avant-veille 
de  Noël.  La  Pentecôte  tombant,  en  1 751 ,  le  30  mai,  c'était  le  vendredi  28, 
que  le  parlement  eût  dû  se  transporter  au  Châtelet. 


[mai  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  259 

arrêté  secret  pour  insérer  dans  les  registres  que  le  roi 
sera  très-instamment  supplié  d'examiner  et  de  mettre 
ordre  à  ses  dépenses,  parce  que  l'on  est  persuadé  que 
dans  les  bâtiments  que  le  roi  fait  faire  de  tous  côtés,  où 
l'on  fait  et  défait  sans  cesse,  il  y  a  beaucoup  de  fripon- 
nerie de  la  part  de  ceux  qui  sont  à  la  tête  ;  de  même 
dans  les  dépenses  des  menus  qui  regardent  la  chambre, 
et  dans  celles  des  extraordinaires  pour  les  voyages. 
Le  roi  avait  chargé  M.  le  premier  président  de  venir 
samedi  lui  rendre  compte  de  l'enregistrement.  Le  par- 
lement a  chargé  aussi  le  premier  président  de  porter 
au  roi  l'arrêté  secret,  et  d'insister  vivement  pour  qu'il 
y  eût  attention.  Afin  de  savoir  ce  qu'avait  dit  le  roi, 
les  chambres  sont  restées  assemblées,  et  comme  alors 
il  n'y  a  aucune  fonction  ,  le  roi  avait  permis  ,  malgré 
cela ,  de  tenir  samedi  matin  la  séance  des  prisonniers 
au  Châtelet.  Après  l'enregistrement ,  pendant  que  le 
premier  président  allait  à  Versailles,  un  président  à 
mortier  et  des  conseillers  ont  été  au  Châtelet  tenir  la 
séance. 

—  Ainsi,  après  ces  fêtes,  on  publiera  les  deux  édits, 
et  l'on  pense  qu'il  y  a  déjà ,  chez  les  notaires ,  des 
soumissions  pour  les  deux  millions  de  rentes  viagères. 
C'est  ce  qui  a  fait  dire  au  roi  qu'il  s'étonnait  d'au- 
tant plus  de  la  résistance  du  parlement  qu'il  n'exigeait 
rien  de  ses  sujets,  et  que  ce  qu'il  demandait  était  vo- 
lontaire. 

—  On  a  publié  l'édit  enregistré  le  29  mai'.  L'en- 

•  Edit  du  Roy  portant  création  de  deux  millions  de  livres  de  rentes  via- 
gères sur  l'Hdtel  de  Fille  de  Paris;  et  de  neuf  cens  mille  livres  de  rentes  hé- 
re'dilaires  sur  la  ferme  générale  des  postes ,  donné  à  Marly,  au  mois  de  mai 
1751.  Paris,  de  l'imprimerie  royale,  1751 ,  7  pages  in-4°.  Il  est  dit,  dan* 


260  JOURNAL  [mai  1751] 

registrement  qui  est  au  bas  de  Tédit,  peut  être  regardé 
comme  un  peu  libellé.  C'est  instruire  tout  le  public 
que  le  roi  mange  au  delà  de  ses  revenus,  par  ses  dé- 
penses courantes,  et  que,  pour  les  satisfaire,  il  a  besoin, 
non-seulement  de  continuer  les  impôts  sur  les  en- 
trées, etc.  ,  mais  encore  d'emprunter. 

—  Lundi  ,  31  ,  le  roi  a  fait  la  revue  ,  dans  la 
plaine  de  Montesson  \  entre  Chatou  et  le  Pecq ,  de 
quatre  compagnies  de  gardes  du  corps ,  gendarmes , 
chevau-légers  ,  mousquetaires  et  grenadiers  à  cheval. 
Cette  revue  ne  s'était  pas  faite  depuis  onze  ans,  et  elle 
se  faisait  ordinairement  à  Marly,  au  Trou  d'Enfer^.  La 
reine  et  toutes  les  princesses  ont  assisté  à  cette  revue  , 
et  il  y  a  eu  un  très-grand  concours  de  carrosses  de 
Paris.  Depuis  six  heures  du  matin  jusqu'à  deux  heures, 
le  chemin  de  Neuilly  était  en  files. 

M.  le  prince  de  Soubise  et  M.  le  duc  de  Chaulnes  se 
sont  distingués  par  les  rafraîchissements  qu'ils  ont  fait 

l'enregistrement,  que  :  «le  roi  sera  très-humblement  supplié, dès  ce  jour  et 
en  toutes  occasions  ,  de  vouloir  bien  accorder  un  terme  préfîx  ,  pour  la 
suppression  du  vingtième ,  etc.»  En  conséquence,  le  premier  prési- 
dent se  rendit ,  le  18  juin  suivant,  à  Versailles,  pour  supplier  de  nou- 
veau le  roi  de  retrancher  quelques  dépenses.  Le  discours  de  M.  de 
Maupeou ,  mentionné  dans  la  Dibl'wthique  historique  de  Lelong  et  Fe- 
vret  de  Fontette,  sous  le  n"  33  342  (Ms.),  est  rapporté  par  Barbier  dans 
son  Journal  (t.  V  du  manuscrit,  p.  445  et  suiv.),  ainsi  que  la  réponse  faite 
par  le  chancelier,  au  nom  du  roi,  et  l'arrêté  du  parlement  qui  ordonne 
de  faire  registre  de  ces  deux  discours.  Ces  discours  ne  contenant  aucun 
fait ,  et  ne  reproduisant  que  des  arguments  déjà  connus ,  il  n'a  pas  paru 
utile  de  les  insérer  ici. 

'  Village  situé  à  douze  kilomètres  de  Paris ,  au  nord  de  la  forêt  du 
Vésinet. 

*  Ferme  de  la  commune  de  Noisy-le-Sec ,  située  dans  une  plaine  au 
milieu  de  la  forêt  de  Marly,  à  l'ouest  de  la  route  de  Versailles  à  Saint- 
Germain,  et  qui  était  peu  distante  du  château  de  Marly. 


[juiif  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  261 

préparer  sous  des  tentes  pour  leurs  troupes  de  gen- 
darmes et  de  chevau-légers  ,  lesquels  ont  été  très-bien 
servis. 

Juin.  —  Depuis  quatre  mois,  de  bon  compte,  il 
pleut  dans  ce  pays-ci  presque  tous  les  jours ,  et  il  fait 
un  vent  froid,  de  manière  qu'il  y  a  encore  du  feu  dans 
toutes  les  maisons  d'une  certaine  façon. 

—  M.  de  La  Garde,  payeur  des  rentes,  fds  du 
fermier  général ,  homme  très-riche ,  a  obtenu  du  roi 
d'être  adjoint  à  la  place  de  son  père,  en  faveur  de  son 
mariage  avec  mademoiselle  de  Ligneville*,  lille  d'une 
très-grande  condition  de  Lorraine  ,  nièce  de  la  prin- 
cesse de  Craon,  parente,  dit-on,  de  l'empereur.  Sonpère 
et  sa  mère  sont  en  Lorraine  auprès  du  roi  Stanislas. 
C'est  une  fille  de  trente  ans,  qui  était  ici  dans  un  cou- 
vent et  qui  n'a  aucun  bien.  Ses  père  et  mère  ont  treize 
ou  quatorze  enfants ^  Il  est  dit,  dans  le  contrat  de 
mariage ,  qu'elle  a  apporté  en  dot  l'agrément  de  la 
place  de  fermier  général  pour  M.  de  La  Garde,  son 
mari.  Cela  prouve  combien  cette  place  est  lucrative. 

On  peut  regarder  ce  mariage  comme  une  folie  de 
M.  de  La  Garde  ,  qui  aura  beaucoup  de  bien,  et  qui  se 
serait  bien  passé  de  cette  place,  ou  qui  aurait  pu  l'avoir 
à  la  mort  de  son  père,  comme  bien  d'autres.  Il  épouse 
une  fille  sans  bien,  de  grande  qualité,  qui  pourra  fort 
bien  le  mépriser ,  et  il  aura,  à  sa  charge,  nombre  de 

'  Nicolas  Dédelay  de  La  Garde  épousa  ,  le  3  juin  ,  Elisabeth  de  Ligne- 
ville  dont  la  maison  était  l'une  des  quatre  de  l'ancienne  chevalerie  de 
Lorraine.  M.  de  La  Garde  affectait  une  grande  magnificence;  mais  il 
était  au  fond  d'une  avarice  sordide  qu'il  sut  ,  dit-on  ,  inspirer  également 
à  sa  femme. 

'  M.  et  madame  de  Ligneville  avaient  eu  jusqu'à  viogt^deux  eofantf . 


262  JOURNAL  [jdin  1751] 

beaux-frères  indigents  ,  qui  croiront  l'honorer  beau- 
coup en  lui  demandant  de  l'argent. 

—  Le  second  fils  de  M.  de  La  Garde  ^  est  maître  des 
requêtes  et  a  épousé  une  fille  de  M.  Duval,  homme 
de  fortune  du  Système  et  dans  les  affaires,  dont  il  a  eu 
cent  mille  écus  en  mariage.  Celui-ci  est  plus  convena- 
blement marié. 

—  M.  Helvétius^  fermier  général,  fils  de  M.  Helvé- 
tius ,  premier  médecin  de  la  reine  et  petit-fils  d'un 
fameux  médecin,  a  pensé  autrement.  Il  est  garçon, 
philosophe ,  homme  d'esprit ,  et  a ,  dit-on ,  cinquante 
à  soixante  mille  livres  de  rente.  Il  vient  d'abdiquer 
et  de  se  démettre  de  la  place  de  fermier  général, 
comme  métier  qui  l'ennuyait  apparemment ,  mal- 
gré le  profit.  Cette  démission  fait  entrer  en  place 
M.  Bouret,  à  qui  la  première  place  vacante  était  pro- 
mise, car  à  présent  les  expectatives  de  cette  place  sont 
données  à  trois  ou  quatre  personnes,  et  il  ne  sera  pas 
facile  d'en  avoir  par  la  suite. 

—  M.  Nègre,  lieutenant  criminel ,  a  donné  la  dé- 
mission de  sa  charge.  On  dit  qu'il  en  a  eu  l'ordre, 
tant  pour  l'affaire  de  la  demoiselle  Mazarelli  dont  on 

'  François-Pierre  Dedelay  de  La  Garde  de  Saint- Vrain ,  dont  le  ca- 
ractère généreux  contrastait  tout  à  fait  avec  celui  de  son  frère,  se  maria, 
le  même  jour  que  ce  dernier,  avec  Marie-Marguerite ,  fille  de  Duval  de 
l'Epinois,  secrétaire  du  roi ,  seigneur  de  la  terre  et  du  marquisat  de 
Saint- Vrain.  Sa  femme  étant  morte  quelques  années  après  ,  û  épousa  ,  en 
secondes  noces,  la  fille  du  marquis  de  Fénelon. 

*  Claude-Adrien  Helvétius  ,  né  à  Paris  en  1715,  auteur  du  livre  i3e 
l'Esprit,  et  l'un  des  plus  ardents  défenseurs  de  la  philosophie  du  xviii"  siè- 
cle. Il  épousa,  le  7  août  1731,  Anne-Catherine  de  Ligneville ,  née  en 
1719,  sœur  de  madame  de  La  Garde,  et  nièce  de  madame  de  Graffigny, 
qui,  sous  l'anagramme  du  mot  Nièce,  la  peignit,  dit-on,  dans  le  person- 
nage de  Cénie  du  drame  de  ce  nom. 


[juin  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  263 

ne  dit  rien  de  nouveau,  que  pour  la  mésintelligence 
cil  il  est  avec  les  conseillers  au  Châtelet.  On  dit  ce- 
pendant qu'il  se  retire  avec  une  pension  de  la  cour 
de  six  mille  livres.  Cela  est  assez  mal  employé  :  c'est 
un  homme  fort  riche  par  lui-même,,  pour  un  petit 
particulier  comme  lui,  et  qui  est  fort  honoré  d'avoir 
la  qualité  d'ancien  lieutenant  criminel.  On  dit  que 
cette  charge  sera  à  l'avenir  en  commission,  avec  douze 
mille  livres  d'appointements  ,  pour  tâcher  de  la  faire 
exercer  avec  désintéressement. 

—  M.  le  comte  d'Argenson  est  attentif  à  favoriser  et 
à  élever  l'état  militaire,  et  il  a  grande  raison.  Le  roi 
vient  d'accorder  le  brevet  de  capitaine  de  cavalerie  à 
tous  les  gardes  du  corps ,  gendarmes ,  chevau-légers 
et  mousquetaires  qui  ont  quinze  ans  de  service  dans 
ces  corps,  et  cela  sera  ainsi  dans  la  suite. 

—  On  suit  toujours  l'exécution  de  l'hôtel  de  l'École 
Militaire.  On  a  ouvert  des  carrières  aux  environs  de 
Paris  pour  trouver  de  la  pierre.  Le  terrain  est  désigné 
au  niveau  de  l'hôtel  des  Invalides ,  et  comme  il  faut 
du  temps  pour  une  pareille  entreprise ,  on  disait 
qu'on  commencerait  par  recevoir  des  jeunes  gens, 
tous  fils  de  ceux  qui  ont  été  tués  dans  la  dernière 
guerre,  et  qu'on  les  logerait,  en  attendant,  dans  le 
château  de  Vincennes'. 

—  Le  roi  est  parti  vendredi  matin ,  25  ,  de  la 
Muette,  pour  Compiègne.  On  a  dit  qu'il  avait  passé  et 

'  En  attendant ,  en  effet,  que  les  bâtiments  de  l'École  Militaire  fussent 
en  état  de  recevoir  les  élèves,  on  établit  ceux-ci  provisoirement  au  château 
de  Vincennes.  Ils  s'y  installèrent  au  mois  d'octobre  1753,  au  nombre  de 
quatre-vingts  seulement.  Trois  ans  après,  ils  prirent  possession  de  l'Ecole 
de  Paris ,  au  mois  de  juillet  1756. 


264  JOURNAL  [juin  1751] 

s'était  arrêté  dans  le  château  d'Arnou ville  \  terre  près 
de  Gonesse,  sur  le  grand  chemin  de  Compiègne,  qui 
appartient  à  M.   de  Machault,  contrôleur  général  et 
garde  des  sceaux ,  et  que  le  roi  lui  avait  fait  cette  vi- 
site pour  lui  faire  un  honneur  qui  a  peu  d'exemples, 
d'autant  que  ce  même  jour,  vendredi  matin,  M.  de 
Machault  a  tenu  le  sceau  dans  son  château  d'Àrnou- 
ville.  Or  l'on  dit  que  le  sceau  où  est  le  fauteuil  du  roi- 
ne  peut  se  tenir  qu'à  l'endroit  où  est  le  roi,  du  moins, 
où  il  est  présumé  être ,  comme  il  se  tient  à  Paris  quoi- 
que le  roi  soit  à  Versailles.  Mais  il  n'est  pas  vrai  que  le 
roi  soit  passé  à  Arnouville.  Je  le  sais  d'une  personne 
qui  y  était  ce  jour-là.  11  est  vrai  seulement  que  le  sceau 
s'est  tenu  le  25  dans  ce  château.  M.  le  garde  des  sceaux 
a  demandé  aux  officiers  du  sceau  s'il  leur  était  indif- 
férent de  tenir  le  sceau  à  Arnouville  qui  n'est  qu'à 
quatre  lieues  de  Paris  comme  Versailles  ;  on  se  doute 
bien  qu'ils  ont  consenti.  11  y  a  eu  un  pareil  exemple 
du  temps  du  chancelier  Boucherat^  Cela  était  com- 
mode à  M.  le  garde  des  sceaux  qui  partait  le  lende- 
main pour  Compiègne.  Cela  fait  voir  que  la  remarque 


'  A  seize  kilomètres  de  Paris.  Cette  terre  fut  érigée  en  comté,  en  17S7, 
en  faveur  de  M.  de  Machault.  Louis  XVIII  habita  ce  château  pendant 
les  trois  jours  qui  précédèrent  son  entrée  à  Paris,  au  mois  de  juillet  1815. 

'  Le  grand  sceau  ou  sceau  du  roi,  qui  était  entre  les  mains  du  chancelier 
ou  du  garde  des  sceaux ,  et  dont  on  scellait  les  édits ,  les  provisions  des 
offices,  etc.,  et  tout  ce  qui  se  faisait  au  conseil  d'État ,  portait  l'image  du 
roi,  revêtu  de  ses  habits  royaux.  Le  petit  sceau  était  celui  des  chancelleries 
des  parlements  ;  ces  petits  sceaux  ne  portaient  pas  l'image  du  roi ,  mais 
seulement  les  armes  de  France. 

*  Louis  Boucherai,  né  en  1616,  avait  été  nommé  chancelier  et  garde 
des  sceaux  le  1"  novembre  1685;  il  mourut,  revêtu  de  cette  charge,  le 
2  septembre  1699. 


[JDILLET  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  265 

que  le  sceau  ne  peut  se  tenir  qu'où  le  roi  est ,  n'est 
pas  véritable. 

—  On  parle  fort,  dans  Paris,  d'un  accommodement 
avec  le  clergé  de  France.  D'autres  disent  qu'on  parle 
bien  d'arrangement,  mais  qu'il  n'y  a  encore  rien  de 
décidé.  Il  est  certain  que  M.  le  cardinal  de  La  Roche- 
foucault,  président  de  la  dernière  assemblée  du  clergé, 
est  toujours  dans  son  archevêché  de  Bourges.  Quoi 
qu'il  en  soit,  on  dit  communément  qu'il  y  aura 
une  nouvelle  assemblée  du  clergé  au  mois  de  sep- 
tembre. 

Juillet. — L'on  s'ennuie  mortellement  à  Compiègne, 
et  le  roi  lui-même,  qui  est  assez  disposé  à  s'ennuyer 
partout,  et  qui  n'a  pas  la  facihté  de  se  dissiper  en  chan- 
geant de  lieu  et  de  résidence  comme  il  peut  faire  étant 
à  Versailles.  Il  tient  ses  conseils,  travaille  avec  ses  mi- 
nistres et  chasse  tous  les  jours,  plutôt  pour  aller  que 
pour  s'amuser.  La  comédie  y  est  jouée  par  une  troupe 
de  campagne  qui  est  assez  mauvaise. 

—  On  commence  à  travailler  pour  l'établissement 
de  l'École  Mihtaire.  Comme  les  fonds  se  font  par 
M.  Paris  du  Verney,  cela  s'exécute.  Les  plans  et  les 
marchés  sont  faits.  M.  du  Verney  fournit  lui-même 
aux  entrepreneurs  tous  les  matériaux  et  même  les 
chevaux  pour  les  voitures.  On  a  acheté  le  château  de 
Grenelle  qui  servira  de  bureau  et  d'assemblée  pour  les 
directeurs  et  entrepreneurs.  On  a  fait  des  écuries  très- 
considérables  dans  Vaugirard  pour  les  chevaux  et 
pour  mettre  tous  les  chariots.  Cela  représente  bien 
un  établissement  royal. 

—  La  nouvelle  la  plus  intéressante  de  Paris  ,  main- 
tenant, est  une  querelle  du  parlement  avec  le  con- 


266  JOURNAL  [juillet  1751] 

seil  ;  M.  l'archevêque  de  Paris  en  est  la  cause,  parce 
qu'il  veut  se  rendre  maître  de  l'Hôpital-Général  et  des 
hôpitaux  qui  en  dépendent. 

Cette  affaire  a  commencé  il  y  a  près  de  deux  ans, 
au  sujet  de  la  supérieure  de  l'Hôpital-Général  que 
M.  l'archevêque  a  voulu  ôter  de  place  pour  y  mettre 
une  veuve  qu'il  connaît  et  qui  n'a  jamais  été  de  l'hô- 
pital, appelée  la  dame  Moysan*.  Il  proposa  la  chose 
dans  une  assemblée  générale,  en  disant  beaucoup  de 
louanges  de  la  dame  Moysan.  M.  de  Maupeou,  M.  le 
procureur  général,  les  premiers  présidents  de  la 
chambre  des  comptes  et  de  la  cour  des  aides  et  autres 
magistrats ,  faisant  dix  voix  avec  l'archevêque,  eurent 
la  complaisance  de  donner  dans  son  avis.  L'assemblée 
était  composée  de  vingt-deux  administrateurs.  M.  Guil- 
let  de  Blaru ,  ancien  avocat  au  parlement ,  doué 
d'une  grande  réputation  à  tous  égards,  qui  est  le 
doyen  des  administrateurs  du  second  ordre  %  fut  d'avis 


*  «  Urbine  Robin ,  fille  d'un  marchand  de  vin ,  mariée  en  premières 
noces  à  un  nommé  Mérlel ,  teinturier  ;  en  deuxième  noces  à  Herbert  de 
Moysan,  intéressé  dans  les  mines  de  charbon  de  terre.  En  1743,  elle  prit 
un  petit  appartement  de  deux  ou  trois  pièces  qui  avait  communication 
avec  un  cabaret  nommé  le  Cerceau  d'or,  rue  de  Vaugirard ,  au  bout  des 
murs  du  Luxembourg ,  etc.  »  [Nouvelles  ecclésiastiques). 

*  Lorsque  le  roi  rendit  l'édit  du  mois  d'avril  1 656  ,  portant  établisse- 
ment de  l'Hôpital-Général,  il  nomma  en  même  temps  vingt-six  personnes 
de  différentes  conditions  comme  directeurs  ou  administrateurs  perpétuels 
de  cet  hôpital,  et,  pour  chefs  de  cette  direction,  le  premier  président  du 
parlement  et  le  procureur  général.  Plus  tard,  par  une  déclaration  expresse 
du  29  avril  1673 ,  il  ajouta  à  ces  chefs  de  l'administration  du  temporel, 
l'archevêque  de  Paris  ;  puis,  en  1690,  les  premiers  présidents  de  la  cham- 
bre des  comptes  et  de  la  cour  des  aides,  le  lieutenant  général  de  police  et 
le  prévôt  des  marchands.  11  y  avait  en  outre  de  ces  chefs  et  des  vingt-six 
administrateurs,  un  receveur  et  un  secrétaire. 


[JUILLET  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  267 

contraire  et  prit  la  liberté  de  remontrer  le  danger 
qu'il  y  aurait  dans  le  changement  de  la  supérieure* 
pour  l'administration  de  cette  maison.  Son  avis  fut 
suivi  des  onze  autres  administrateurs  qui  étaient  con- 
seillers de  cours  souveraines,  anciens  avocats,  et  autres 
particuliers.  Cela  faisait  douze  voix  contre  dix.  M.  l'ar- 
clievéque  se  leva  et  dit  que  la  pluralité  des  voix 
ne  faisait  rien;  qu'il  fallait  écrire  ce  qui  avait  été 
arrêté. 

Les  premiers  magistrats  le  souffrirent,  les  autres 
administrateurs  se  retirèrent,  et  surtout  les  avocats  qui 
ne  voulurent  plus  retourner  au  bureau.  Cela  a  fait  de 
la  brouillerie  qui  a  duré  du  temps;  mais  enfin  la  dame 
Moysan  a  été  mise  en  place  de  supérieure,  de  la  main 
de  l'archevêque.  C'est    le   bruit  commun   que  cette 

femme  a  été  m dans  le  faubourg  Saint-Germain, 

et  les  mauvaises  langues  ne  manquent  pas  de  dire 
qu'elle  n'a  pas  tout  à  fait  oublié  son  métier.  Ce  fait 
n'est  pas  vrai,  mais  ce  n'est  pas  ordinairement  une 
vestale  qui  devient  supérieure  de  l'Hôpital-Général. 

Quoi  qu'il  en  soit,  cela  a  causé  du  désordre  dans  la 
maison  de  l'hôpital,  et  l'administration  allait  très-mal. 
Il  a  fallu  que  le  parlement,  qui  a  la  grande  direction, 
en  prît  connaissance.  On  a  nommé  deux  conseillers 
de  grand'chambre ,  M.  de  Montholon  et  M.  Thomé, 
pour  faire  la  visite  de  la  maison  et  se  faire  rendre 
compte.  On  a  trouvé  les  choses  en  assez  mauvais 
ordre.  11  se  trouve  que  l'hôpital,  qui  a  cependant  de 
gros  revenus,  doit  douze  ou  quinze  cent  mille  livres. 
D'autres  disent  trois  millions  cinq  cent  mille  livres.  On 

'  La  sœur  Michel,  qui  était  depuis  trente  ans  dans  l'hôpital. 


268  JOURNAL  [juillet  1751] 

dit  même  qu'il  n'y  avait  de  provision  de  blé  que  pour 
trois  jours,  et  cet  hôpital  est  chargé,  tant  pour  la 
maison  principale  que  pour  celles  qui  en  dépendent  \ 
de  la  nourriture  de  plus  de  douze  mille  personnes. 

Les  commissaires  ayant  rendu  compte  de  leur  vi- 
site au  parlement,  celui-ci  a  rendu  un  arrêt  par  lequel 
il  a  cassé  l'élection  de  la  dame  Moysan  comme  nulle, 
et  ordonné  qu'il  serait  procédé  à  une  nouvelle  élec- 
tion. 

Il  faut  dire  qu'il  y  a  un  certain  nombre  d'ecclésias- 
tiques dans  cette  maison,  à  la  tête  desquels  est  un 
recteur^,  tant  pour  le  service  divin  que  pour  les  sacre- 
ments et  les  instructions  des  pauvres.  Ces  prêtres , 
jusqu'ici,  avaient  été  nommés  et  choisis  par  tous  les 
administrateurs  en  corps.  11  y  a  eu,  tant  contre  la  supé- 
rieure déplacée  que  contie  une  partie  des  prêtres , 
quelque  soupçon  de  jansénisme  de  la  part  de  l'arche- 
vêque, car  il  faut  que  le  jansénisme  entre  toujours 
pour  quelque  chose  dans  les  événements.  Cela  a  fait 
que  l'archevêque  a  voulu  être  maître  de  la  nomina- 
tion et  de  la  déposition  des  prêtres.  Cela  lui  a  servi  de 
prétexte  pour  suivre  cette  affaire  en  cour,  et  il  a  obtenu 
une  déclaration  du  roi,  au  mois  de  mars  dernier,  con- 
tenant dix-huit  articles ,  pour  le  règlement  de  l'admi- 
nistration de  l'Hôpital-Général.   Cette   déclaration  a 

*  L'Hôpital-Général  (voir,  tome  I,  p.  73,  note  2)  se  composait  des 
maisons  de  la  Salpêtrière,  de  la  Pitié,  de  Bicétre,  du  Saint-Esprit  et  de 
Scipion,  auxquelles  avaient  été  joints  la  maison  de  Sainte-Pélagie,  les  deux 
hôpitaux  des  Enfants-Trouvés  (du  faubourg  Saint- Antoine  et  de  la  rue 
Notre-Dame)  et  les  Enfants-Rouges. 

*  L'administration  spirituelle  était  placée  sous  la  diiection  d'un  recteur 
et  de  vingt-deux  prêtres,  répartis  entre  les  diverses  maisons  dont  se  com- 
posait l'Hôpital-Général. 


[JUILLET  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  269 

été  envoyée  au  parlement  pour  l'enregistrement.  Le 
parlement  a  nommé  huit  conseillers  de  grand'- 
cliambre  et  deux  de  chaque  chambre,  pour  examiner 
cette  déclaration  et  les  règlements  qui  y  sont  établis. 
On  y  a  aisément  connu  le  projet  de  supériorité  en  fa- 
veur de  l'archevêque  de  Paris  sur  tous  les  autres  chefs, 
tandis  que,  dans  l'origine ,  le  premier  président  et  le 
procureur  général  étaient  les  chefs  et  les  seuls  direc- 
teurs de  l'administration  temporelle. 

Le  travail  de  MM.  les  commissaires  de  la  cour  a  duré 
du  temps,  et  ils  ont  rapporté  leur  ouvrage  aux  cham- 
bres assemblées  le  20  de  ce  mois.  L'assemblée  a  duré 
depuis  le  matin  jusqu'à  près  de  neuf  heures  du  soir,  et 
la  cour  a  enregistré  ladite  déclaration  aux  charges, 
restrictions  et  modifications  contenues  dans  l'arrêt 
d'enregistrement.  Mais  ces  restrictions  sont  si  consi- 
dérables que  des  dix-huit  articles  il  n'y  en  a  pas  un 
qui  ne  soit  changé  et  rectifié.  On  ne  sait  point  sur  quoi 
cela  tombe,  parce  que  la  déclaration  et  l'arrêt  d'enre- 
gistrement ont  été  imprimés  par  l'imprimeur  du  parle- 
ment, sans  aucun  détail  des  changements.  On  dit 
cependant  que  le  parlement  a  changé  l'article  1 6,  qui 
nomme  douze  directeurs,  et  a  rétabli  tous  les  anciens 
directeurs,  entre  autres  les  anciens  avocats.  Or,  le 
roi  ne  veut  point  des  avocats.  M.  Arrault,  qui  n'a 
point  fait  la  profession  d'avocat,  faisait  toute  l'admi- 
nistration de  l'intérieur.  Il  peut  être  un  peu  janséniste, 
il  a  eu  quelque  démêlé  avec  l'archevêque  et  l'on  croit 
qu'il  a  donné  lieu  à  la  brouillerie. 

La  conduite  du  parlement  n'a  pas  plu  apparemment 
à  la  cour.  Le  lendemain,  mercredi,  il  y  a  eu  un  arrêt 
du  conseil  qui,  sans  avoir  égard  aux  charges,  etc. ,  posées 


•270  JOURNAL  [aoct  1751] 

par  l'arrêt  du  parlement,  ordonne  que  la  déclaration 
sera  exécutée  selon  sa  forme  et  teneur,  et  porte  que, 
en  cas  de  contestation  sur  aucun  desdits  règlements, 
le  roi  s'en  réserve  la  connaissance.  Voilà,  à  ce  que 
l'on  dit,  l'arrêt  du  conseil,  car  il  n'est  point  imprimé 
ou ,  du  moins ,  on  ne  le  trouve  point  entre  les  mains 
des  colporteurs. 

On  dit  que  le  parlement  a  été  outré  de  l'arrêt  du 
conseil,  après  toutes  les  peines  qu'il  s'est  données  pour 
travailler  à  ces  règlements  et  les  rectifier,  et  que,  piqué 
de  la  préférence  que  l'on  donne  ici  à  l'archevêque  de 
Paris,  il  veut  en  avoir  raison. 

Par  la  déclaration  du  roi,  on  a  nommé  pour  les  di- 
recteurs et  administrateurs  électifs ,  sept  de  ceux  qui 
l'étaient  anciennement  et  cinq  nouveaux,  de  tous  les- 
quels il  n'y  a  pas  un  des  anciens  avocats  ,  qui  se  sont 
retirés  dès  1 749,  dans  le  commencement  de  la  dispute. 

Voilà  oii  en  est  cette  affaire ,  qui  fait  bruit. 

Joût,  — -Samedi ,  31  juillet,  il  y  a  eu  une  assemblée 
générale  du  bureau  de  l'Hôpital-Général  chez  M.  l'ar- 
chevêque de  Paris.  Il  n'y  avait  que  les  administrateurs 
nommés  et  indiqués  par  la  déclaration  du  roi.  M.  l'ar- 
chevêque a  proposé  un  bail,  qui  était  à  faire,  d'un 
domaine  de  l'hôpital.  M.  le  premier  président  a  dit 
qu'il  y  avait  quelque  chose  de  plus  pressé  à  délibérer, 
qui  était  de  mettre  sur  le  registre  la  déclaration  du 
roi  du  24  mars  et  l'enregistrement  du  parlement  du 
20  juillet,  avec  les  restrictions  et  modifications  y  con- 
tenues. Sur  quoi,  M.  l'archevêque  a  répondu  que  cela 
ne  se  pouvait  pas,  attendu  que  l'arrêt  du  conseil  qu'il 
avait  à  la  main  ,  ordonnait  l'exécution  de  la  déclara- 
tion sans  avoir  égard  auxdites  restrictions.  M.  le  pre 


[AOUT  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  271 

mier  président  de  Maupeou  s'est  levé,  ainsi  que  M.  le 
procureur  général ,  en  disant  que  cela  étant  ils  n'a- 
vaient plus  rien  à  faire,  et  ils  se  sont  retirés.  M.  l'ar- 
chevêque a  demandé  à  M.  Débonnaire  ,  conseiller  au 
grand  conseil,  si  nonobstant  le  départ  de  ces  messieurs 
ils  ne  pouvaient  pas  toujours  délibérer.  M.  Débonnaire 
a  répondu  qu'il  ne  croyait  pas  que  cela  pût  se  faire  et 
qu'il  se  retirait  aussi.  L'assemblée  a  été  ainsi  rompue  ; 
je  n'ai  pu  savoir  ce  qu'avaient  dit,  à  ce  sujet,  MM.  les 
premiers  présidents  de  la  chambre  des  comptes  et  de 
la  cour  des  aides. 

—  Lundi ,  2  août ,  il  y  a  eu  assemblée  des  chambres 
au  parlement,  au  sujet  de  ce  bureau  tenu  samedi.  On 
a  envoyé  chercher  le  greffier  du  bureau  de  l'Hôpital- 
Général ,  avec  ordre  d'apporter  son  registre.  Il  n'est 
venu  qu'à  midi  et  a  représenté  son  registre,  sur  lequel 
il  n'y  avait  rien  de  nouveau.  On  a  délibéré,  et  il  a  été 
arrêté  qu'il  serait  tenu  une  assemblée  des  administra- 
teurs de  l'Hôpital-Général,  mercredi,  4,  à  la  diligence  de 
M.  le  procureur  général;  que  le  jeudi,  5,  les  cham- 
bres seraient  assemblées  pour  entendre,  par  le  premier 
président ,  le  rapport  de  ce  qui  se  serait  passé  à  ce 
bureau  ^ 

Mardi  matin ,  3 ,  il  est  arrivé  au  palais  un  courrier 
avec  une  lettre  contenant  ordre  à  M.  le  premier  pré- 
sident et  à  M.  le  procureur  général  de  se  rendre  à 
Compiègne.  Sur  cette  lettre,  M.  le  premier  prési- 
dent a  mandé  les  chambres  ;  on  a  délibéré ,  et  à  midi 

'  Il  fut,  en  outre  ,  fait  défense  au  sieur  Reneux,  greffier  du  bureau  de 
l'Hôpital,  d'inscrire  sur  ces  registres  aucunes  délibérations  qui  pourraient 
avoir  été  prises  en  conséquence  de  cette  conTOcatioa  du  31  juillet,  regar- 
dée comme  non  avenue. 


272  JOURNAL  [août  1751] 

et  demi  M.  le  premier  président  et  M.  le  procureur 
général  sont  montés  en  carrosse  à  six  chevaux,  pour 
se  rendre  à  Compiègne. 

—  En  vertu  de  l'arrêté  du  2  août,  M.  le  procureur 
général  a  convoqué  l'assemblée  de  l'Hôpital  et  a  fait 
avertir  tous  les  anciens  administrateurs  ,  avocats  et 
autres.  Le  parlement  même,  en  l'absence  de  M.  le  pre- 
mier président  et  du  procureur  général,  avait  chargé 
deux  des  anciens  de  lui  rendre  compte  de  ce  qui  se 
serait  passé  ;  mais  ceux  qui  s'y  sont  trouvés  n'ont 
voulu  rien  en  faire.  11  y  a  eu  aussi  une  assemblée  con- 
voquée depuis  chez  M.  l'archevêque.  Les  administra- 
teurs, au  nombre  de  dix  ou  douze,  s'y  sont  trouvés  et 
ont  attendu  plus  d'une  heure  dans  la  chambre  destinée 
pour  cela  ;  mais  ni  l'archevêque ,  ni  aucun  des  chefs 
n'ayant  paru,  tous  ces  administrateurs  se  sont  retirés. 

—  M.  le  premier  président  et  M.  le  procureur  gé- 
néral ont  eu  audience  du  roi ,  le  mercredi  4  ,  à  Com- 
piègne. 

Discours  du  roi  : 

((  Je  vous  ai  mandés  pour  vous  dire  que  je  suis  très- 
mécontent  des  arrêts  que  mon  parlement  a  rendus  à 
l'occasion  de  ma  déclaration  du  24  mars  dernier.  Je 
défends  qu'ils  soient  exécutés,  et  je  veux  que  ma  dé- 
claration le  soit  purement  et  simplement.  J'ordonne 
que  l'Hôpital-Général  soit  régi,  à  l'avenir,  et  administré 
par  les  directeurs  que  j'ai  nommés  seulement ,  sans 
que,  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit,  aucuns  autres 
des  anciens  directeurs  puissent  être  appelés  et  admis  à 
cette  administration.  » 

On  dit  que  M.  le  premier  président  a  supplié  le  roi 
de  lui  donner  sa  réponse  par  écrit  pour  en  rendre 


[AOUT  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  273 

compte  à  sa  compagnie  sans  en  changer  les  termes. 
Ils  sont  revenus  sur-le-champ ,  en  poste ,  à  Paris ,  où 
ils  sont  arrivés  à  dix  heures  du  soir. 

—  Le  lendemain  matin  ,  jeudi  5  ,  les  chambres  ont 
été  assemblées  et  on  leur  a  rendu  compte  du  discours 
du  roi,  qui  a  paru  sec  et  absolu;  on  a  délibéré  en 
conséquence. 

Arrêté  du  parlement  du  5  août. 

((  La  cour  a  arrêté  qu'il  sera  fait  au  roi  une  députa- 
tion  en  la  forme  ordinaire*  pour  exprimer  audit  sei- 
gneur roi,  la  douleur  dont  son  parlement  est  pénétré, 
de  voir  que  les  démarches  qu'il  fait  en  toute  occasion 
pour  remplir  ses  devoirs  et  maintenir  les  règles ,  ont 
le  malheur  de  lui  déplaire ,  etc. ,  etc.» 

Cet  arrêté  fait  grand  bruit  dans  Paris ,  parce  qu'il 
touche  une  grande  question  sur  le  fait  des  enregistre- 
ments. On  trouve  mauvais  qu'on  dépouille  le  parle- 
ment d'une  administration  qui  le  regarde  essentielle- 
ment, d'autant  qu'on  ne  pense  pas  avantageusement 
de  l'archevêque ,  non  pas  par  rapport  à  ses  mœurs , 
on  n'en  dit  rien  ;  mais  sur  ses  talents ,  son  esprit 
et  sa  grande  déférence  pour  M.  Boyer,  ancien  évêque 
de  Mirepoix ,  contre  tout  homme  soupçonné  de  jan- 
sénisme. On  doute  cependant  que  le  parlement  réus- 
sisse dans  cette  affaire. 

—  Mais  le  parlement  ne  s'est  pas  ici  bien  conduit, 
et  il  y  a  une  première  faute  du  premier  président  et  du 
procureur  général.  Dans  l'origine,  en  1749',  les 
premiers    magistrats    ont    déféré    par    complaisance 

'  C'est-à-dire  en  grande  députation  composée  de  trente-deux  ou  trente- 
six  personnes  tant  de  la  grand'chambre  que  des  enquêtes. 
*  Voir  un  peu  plus  haut,  p.  266. 

m  18 


274  JOURNAL  [août  1761] 

pour  M.  Parchevêque ,  et  ils  ont  violé  les  règles  en 
laissant  l'archevêque  maître  de  ce  qu'il  avait  entrepris. 
Cela  vient  du  caractère  de  supériorité  des  magistrats 
en  chef,  qui  se  croiraient  déshonorés  de  déférer  à 
l'avis  d'avocats  et  autres  administrateurs  électifs. 

La  seconde  faute  est  dans  l'enregistrement  de  la  dé- 
claration du  24  mars ,  avec  leurs  modifications.  Ils 
devaient  simplement  refuser  d'enregistrer  :  au  lieu  de 
cela  ils  ont  fait  une  nouvelle  déclaration.  L'autorité 
du  parlement  ne  va  pas  jusqu'à  faire  des  lois.  Le 
roi  est  le  seul  législateur  dans  son  royaume.  Cela  est 
embarqué  de  façon  que  cela  forme  affaire  intéres- 
sante, et  pour  l'autorité  du  roi,  et  pour  le  droit  de 
forme  d'enregistrement  et  de  publication  du  par- 
lement. 

—  On  ne  considère  pas  trop,  à  ce  qu'il  paraît,  M.  le 
chancelier  de  Lamoignon ,  car  ceci  a  donné  lieu  à  un 
brocard  qui  court  dans  Paris.  On  dit  que  le  roi  lui  a 
demandé  ce  que  c'était  que  cette  députation  du  par- 
lement dans  la  forme  ordinaire ,  à  quoi  M.  le  chan- 
celier a  répondu  qu'il  y  avait  si  longtemps  qu'il  était 
sorti  du  palais  qu'il  ne  s'en  souvenait  pas,  lui  qui  a  été 
néanmoins  fort  longtemps  avocat  général,  et  plus  de 
six  ans  en  place  de  président  à  mortier  ;  qu'alors  le 
roi  a  repris  :  «  Eh  bien!  je  vais  vous  l'apprendre, 
monsieur  le  chancelier;  je  m'en  ressouviens  mieux  que 
vous.  Il  y  a  tant  de  présidents  etde  conseillers  de  grand'- 
chambre  et  tant  des  enquêtes.  »  Que  cela  soit  vrai  ou 
non  ,  cela  est  toujours  fort  désagréable  pour  M.  de  La- 
moignon. 

—  La  reine  est  revenue  de  Compiègne  lundi ,  9. 
Elle  a  passé  à  Neuilly,  au  lieu  d'entrer  par  la  porte 


UoDT  1751]  DE  E.  J.  F.   BARBIER.  275 

Maillot  dans  le  bois  de  Boulogne,  pourvoir  la  maison* 
que  fait  bâtir  M.  le  comte  d'Argenson ,  ministre  de  la 
guerre,  et  les  beaux  jardins  qu'il  a  faits  d'abord  sur  la 
rivière.  La  reine  a  trouvé  cela  beau.  Elle  l'a  dit  même 
à  Mademoiselle  ',  princesse  du  sang  ,  qui  l'attendait  à 
son  passage  dans  le  bois  de  Boulogne  ,  à  près  de  huit 
heures  du  soir,  et  qui  l'a  fait  arrêter  un  demi-quart 
d'heure  pour  causer  à  sa  portière. 

—  Le  roi  est  revenu  de  Compiègne  mardi ,  1 0,  au 
soir,  à  la  Muette.  H  y  a  passé  le  mercredi,  11,3  chassé 
l'après-midi ,  aux  perdreaux  ,  à  pied  ,  dans  la  plaine 
derrière  la  Muette  et  les  murs  du  bois  de  Boulogne  ,  et 
devait  aller  le  soir,  après  souper,  à  Versailles.  En  sorte 
que  le  parlement  pourra  avoir  de  ses  nouvelles  le  1 2 
ou  le  13. 

— ■  Le  2  de  ce  mois ,  il  y  a  eu  à  Paris,  entre  minuit 
et  une  heure  ,  un  orage  très-considérable  de  plusieurs 
tonnerres,  de  pluie  violente  et  d'un  très-grand  vent. 
Heureusement  que  le  grand  ouragan ,  qui  venait  du 
midi ,  n'a  pas  été  dans  sa  force  sur  Paris ,  où  il  ne  se- 
rait guère  resté  de  cheminées.  Le  grand  vent  a  été 
vraisemblablement  sur  le  bois  de  Boulogne  :  tout  y 
est  jonché  de  branches  d'arbres  rompues  ;  dans  une 


'  Cette  maison,  d'une  architecture  simple  et  élégante,  située  sur  la  rive 
gauche  de  la  Seine,  près  du  pont  de  Neuilly,  et  appelée  autrefois  le  Châ- 
teau ,  est  construite  au  sommet  de  plusieurs  terrasses  d'où  l'on  découvre 
une  vue  magnifique,  et  qui  descendent  en  amphithéâtre  jusqu'à  la  ri- 
vière. M.  Radix  de  Sainte-Foix,  surintendant  des  finances  du  comte  d'Ar- 
tois, en  devint  ensuite  propriétaire,  et  lui  donna  son  nom.  Elle  fait  au- 
jourd'hui partie  du  domaine  de  la  famille  d'Orléans. 

°-  Mademoiselle  de  Charolais.  Elle  continuait  à  porter  le  titre  de  Ma- 
demoiselle malgré  la  naissance  de  Louise,  etc.,  d'Orléans.  Voir  ci-dessus, 
p.   <52. 


276  JOURNAL  [aoct  1751] 

infinité  d'endroits  ,  et  surtout  aux  environs  de  la  porte 
de  Longchamps,  on  ne  trouve  que  des  arbres  fracas- 
sés, brisés  pai'  la  moitié  et  renversés  par  terre.  Il  y  en 
a  même  de  déracinés.  J'en  ai  mesuré  un  de  ces  der- 
niers qui  a  plus  de  six  pieds  de  tour.  On  n'y  a  jamais 
vu  un  pareil  ravage.  Cela  est  si  considérable  que  les 
officiers  des  eaux  et  forêts  y  sont  venus,  le  1 0,  pour 
marquer  tous  les  arbres  cassés  et  renversés. 

—  Pour  revenir  au  parlement,  il  semble^  depuis  un 
temps,  qu'on  cherche  à  l'abaisser,  et  les  autres  cours , 
telles  que  le  grand  conseil,  la  chambre  des  comptes  et 
la  cour  des  aides  en  sont  flattées.  Elles  souffraient  im- 
patiemment cette  supériorité  que  le  parlement  s'attri- 
buait par  la  qualité  de  la  chambre  des  pairs  de  France, 
par  l'appareil  des  lits  de  justice  qui  s'y  tiennent,  et  par 
ce  droit  d'enregistrement  qui  lui  donnait  la  liberté  de 
prendre  part ,  pour  ainsi  dire ,  au  ministère  et  aux 
affaires  d'État,  soit  en  refusant  d'enregistrer,  soit  en 
/aisant  des  remontrances. 

Cet  affailDlissement  se  voit  par  le  prix  des  charges. 
Elles  sont  taxées  à  cent  mille  livres.  Il  fallait,  il  y  a 
cinquante  ans ,  consigner  cent  mille  livres  au  trésor 
royal,  dix  ans  avant,  pour  avoir  une  charge  à  son  tour. 
Il  y  avait  des  anciens  conseillers  de  grand'chambre  qui 
avaient  acheté  leurs  charges  plus  de  cent  cinquante 
mille  livres,  il  y  a  environ  quatre-vingts  ans,  dans  un 
temps  oùl'écu  était  à  trois  livres,  c'est-à-dire  le  marc 
d'argent  à  vingt-sept  livres'.  Aujourd'hui  les  charges 
de  conseillers  au  parlement  sont  à  trente-quatre  mille 

'  Exactement  à  vingt-sept  livres  treize  sols  douze  vingt-troisièmes.  A 
l'époque  où  écrivait  Barbier,  la  valeur  du  marc  d'argent  avait  été  portée 
à  trente  et  une  livres  douze  sols  trois  deniers  trois  onzièmes,  par  un  arrêt 


[AOUT  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  277 

livres,  et  il  y  en  a  plusieurs  à  vendre.  H  en  coûte  huit 
mille  livres  pour  la  réception;  en  sorte  qu'un  père,  qui 
veut  donner  à  un  fils  l'établissement  le  plus  honorable 
pour  un  bourgeois  qui  prend  le  parti  de  la  robe,  le  fait 
pour  quarante-deux  mille  livres,  et  il  trouve  également 
un  bon  mariage. 

.l'étais  surpris  de  cette  médiocrité  de  prix ,  et  qu'il 
restât  des  charges  à  vendre  dans  ce  temps-ci ,  où  l'am- 
bition est  plus  marquée  que  jamais  ;  où  chacun  ne 
songe  qu'à  sortir  de  son  état  et  à  s'élever  ;  où  il  y  a  eu 
nombre  de  fortunes  inconnues  pendant  les  dix  années 
de  la  dernière  guerre,  qui  mettent  des  gens  de  peu  de 
chose  en  état  d'établir  des  enfants  ou  des  neveux. 

On  me  répondit  que  cela  provenait  :  1°  de  ce  que 
le  parlement  a  été  barré  dans  ses  arrêtés  et,  pour  ainsi 
dire ,  un  peu  maltraité  de  la  part  du  ministère  depuis 
longtemps,  tant  dans  les  affaires  du  jansénisme  qu'au- 
tres affaires  publiques  ;  2°  du  dérangement  de  plu- 
sieurs jeunes  conseillers  que  l'on  a  obligés  de  se  dé- 
faire de  leurs  charges  pour  leur  mauvaise  conduite  ; 
3°  de  ce  que  ces  charges  ne  lapportent  rien  et 
demandent  néanmoins  un  état  :  on  n'y  gagne  quel- 
que chose  qu'après  vingt  ans  de  service  dans  les  cham- 
bres et  après  trente  ans,  au  moins,  pour  venir  à  la 
grand^ chambre.  Et  même  que  pour  ce  gain  ,  qui  est 
de  trois  mille  livres  par  an  dans  les  chambres  des  en- 
quêtes et  de  sept  à  huit  mille  livres  à  la  grand'chambreS 

du  conseil  d'Etat  du  20  mars  J  703  ;  elle  est  aujourd'hui  de  cinquante- 
quatre  francs. 

'  Ce  gain  de  trois  mille  livres  aux  enquêtes  était  fort  rare,  si  jamais  il  a 
eu  lieu.  Très-certainement,  quand  j'ai  siégea  la  grand'chambre,  ma  charge 
ue  m'a  jamais  rapporté  huit  mille  livres  (Note   de  Sorbier  d'IncrevilU) 


278  JOURNAL  [août  1751] 

il  faut  beaucoup  travailler  et  avec  peine  ;  4"  de  ce  que 
l'augmentation  du  luxe  et  même  celle  des  dépenses 
ordinaires  de  plus  d'un  grand  tiers  ,  par  la  cherté  de 
tout;,  à  cause  des  droits,  ne  s'accommodent  pas  de  cet 
état  infructueux  ;  ce  qui  fait  que  tous  les  jeunes  gens, 
qui  naturellement  n'aiment  point  le  travail ,  se  jettent 
dans  les  emplois  et  dans  la  finance.  D'autant  que  le 
métier  de  financier,  qui  était  autrefois  méprisé,  devient 
à  présent  un  état  réglé.  Les  places  de  fermier  général 
se  donnent  en  survivance  ,  se  promettent  d'avance , 
pour  les  premières  vacantes  ,  par  des  bons  du  roi ,  de 
manière  que  voilà  plusieurs  fermiers  généraux  qui  ont 
épousé  des  filles  de  grandes  maisons.  Une  fille  de  la 
maison  de  La  Tour  du  Pin',  cette  dernière  de  Lorraine, 
mariée  à  M.  de  La  Garde,  et  autres.  La  robe  tom- 
bera en  discrédit  par  tous  les  avantages  et  préroga- 
tives que  l'on  accorde  à  l'état  militaire. 

Enfin,  la  dernière  charge  de  conseiller  au  Châtelet, 
qui  était  de  trente  mille  livres  il  y  a  vingt  ans ,  et  que 
j'ai  vue  bien  plus  chère  dans  ma  jeunesse,  a  été  vendue 
cinq  mille  livres.  C'est  néanmoins  une  fort  jolie  charge 
pour  des  fils  de  marchands  et  autres  bourgeois  de  cette 
espèce;  la  réception  est  de  sept  mille  livres. 

Voilà  le  changement  dans  les  charges  qui  ne  produi- 
sent rien  ,  car  les  charges  de  la  chambre  des  comptes 
se  soutiennent  bien  et  sont  même  augmentées.  Une 
charge  de  maître  des  comptes  est  de  cent  cinquante 
mille  livres;  celle  d'auditeur  des  comptes,  que  j'ai 
vue  autrefois  à  quarante  mille  livres,  est  de  soixante-dix 

'  Barbier  se  trompe  sans  cloute  ici  et  veut  parler  de  mademoiselle  de 
Ligneville  dont  il  a  rapporté  le "  mariage  précédemment.  Voir  ci-dessus 
page  261. 


I 


[aodt  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  279 

et  quatre-vingt  mille  livres ,  encore  n'y  entre  pas 
qui  veut.  Le  premier  président  Nicolai  est  difficile 
pour  l'agrément,  et  les  fils  de  maîtres  ont  la  préférence. 
La  raison  est  que  ces  charges,  qui  forment  un  éta- 
blissement, rapportent  au  moins  le  denier  de  l'argent. 

Les  charges  de  la  cour  des  aides  se  soutiennent  un 
peu,  quoique  diminuées.  Les  charges  de  président  va- 
lent environ  quatre-vingt  mille  livres  et  rapportent 
trois  mille  cinq  cents  livres  par  an  :  celles  de  conseil- 
lers quarante-cinq  mille  livres  et  rapportent  quatorze 
ou  quinze  cents  livres. 

Les  charges  des  maîtres  des  requêtes,  qui  ne  rappor- 
tent rien,  à  la  vérité ,  mais  qui,  d'un  autre  côté,  sont 
les  charges  à  la  mode  pour  être  en  cour,  approcher 
des  ministres,  avoir  des  bureaux,  des  intendances  de 
provinces,  et  pouvoir  parvenir  aux  grandes  places 
de  conseiller  d'État  et  même  plus  haut,  ne  valent  pas, 
au  plus,  quatre-vingt  mille  livres.  Je  les  ai  vues  à 
cent  vingt ,  cent  quarante  mille  livres. 

Voilà  donc  le  changement ,  en  général,  dans  les 
charges  de  robe.  Mais  je  m'étonne ,  par  rapport  aux 
charges  du  parlement ,  qu'étant  à  si  bas  prix  ,  le  roi 
n'en  ait  pas  supprimé  plusieurs,  dans  chaque  chambre 
des  enquêtes  principalement,  en  les  remboursant  sur 
le  pied  de  la  dernière  vendue,  soit  pour  en  diminuer 
le  nombre,  qui  est  trop  grand,  soit  pour  être  en  état 
d'en  créer  dans  une  guerre  ,  à  une  finance  bien  plus 
haute.  Peut-être  cela  paraît-il  un  trop  petit  objet ,  et 
aime-t-on  mieux  les  laisser  tomber  d'elles-mêmes  , 
ce  qui  en  diminue  le  crédit. 

—  Il  y  a  eu  des  gens  à  Paris  affectionnés  au  parle- 
ment ,  et  en  relation  avec  quelques-uns  de  la  compa- 


280  JOURNAL  [août  1751] 

gnie  ,  qui  ont  fait  imprimer  secrètement  l'arrêt  du 
parlement  du  20  juillet  dernier*  portant  enregistre- 
ment de  la  déclaration  du  24  mars,  avec  toutes  les 
modifications;  et  un  ouvrage  in-4°,  intitulé  :  Précis  des 
motifs  des  modifications  du  parlement  ',  que  j'ai  eu 
bien  de  la  peine  à  avoir.  Messieurs  les  gens  du  roi 
ont  dénoncé  ces  deux  imprimés  à  la  cour,  comme 
étant  sans  noms  d'auteur  et  d'imprimeur,  et  par  con- 
séquent contre  les  ordonnances.  Dans  l'assemblée  du 
vendredi,  13,  ils  ont  été  supprimés  par  un  airét^,  le- 
quel a  été  crié  et  publié  dans  les  rues. 

—  Lundi,  16,  Messieurs  du  parlement  sont  partis 
par  députation,  à  six  heures  du  malin  ,  au  nombre  de 
trente-six  ou  trente-huit,  dont  étaient  le  premier  pré- 
sident ,  tous  les  présidents  à  mortier,  et  des  conseil- 
lers de  grand'chambre,  des  enquêtes  et  requêtes. 

Ayant  été  introduits  à  l'audience,  M.  le  premier  pré- 
sident a  fait  un  discours **  qui,  dit-on,  ennuyait  le  roi. 

Réponse  du  roi  :  «  La  soumission  est  le  premier 
devoir  de  mes  sujets.  C'est  à  mon  parlement  à  donner 
l'exemple  de  cette  loi  fondamentale  de  mon  royaume. 
Lorsque  je  lui  ai  permis  de  me  faire  des  remontrances 

'  Extraits  des  registres  de  parlement  du  20  juillet  1751 .  (S.  1.  ),  -4  pages 
in-i°. 

*  Le  titre  exact  est  :  Précis  des  modifications  contenues  dans  l'arresi  d'en- 
registrement du  20  juillet  ITol.  Déclaration  du  2-4  mars  précédent.  (S.  1.), 
14  pages  in-4°.  Le  sieur  Butard,  libraire,  et  la  dame  Villette,  femme  d'un 
autre  libraire,  soupçonnés  d'avoir  eu  part  à  l'impression  de  ce  P/'ccm, 
furent  conduits  à  la  Bastille. 

*  Arrest  de  la  cour  de  parlement,  portant  suppression  de  deux  imprimés. 
Extrait  des  registres  de  parlement  du  13  août  1751.  Paris,  P.  G.  Simon, 
4  pages  in-i°. 

*  Il  est  imprimé  dans  le  n°  du  13  novembre  1751  des  Nouvelles  ecclé- 
siastiques ,  p.  182. 


[AOTiT  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  281 

sur  les  édits  et  déclarations  que  je  lui  envoie  pour  en- 
registrer, je  ne  lui  ai  point  donné  le  pouvoir  de  les 
anéantir  ou  altérer  sous  prétexte  de  les  modifier.  Je 
ne  refuserai  point  d'écouter  les  représentations  qui  me 
seront  faites,  lorsqu'elles  n'auront  pour  objet  effectif 
que  le  bien  de  mes  sujets,  l'ordre  public  et  l'indépen- 
dance de  ma  couronne.  J'entends  que  ma  déclaration 
du  24  mars  dernier  soit  enregistrée  purement  et  sim- 
plement. J'enverrai,  à  cet  effet ,  mes  ordres  à  mon 
parlement.  » 

Le  parlement  s'est  retiré  fort  mécontent  :  ils  sont 
revenus  le  soir  chez  le  premier  président  ou,  du  moins, 
tous  les  présidents  à  mortier,  pour  en  conférer;  d'au- 
tant qu'il  y  avait  une  grande  fermentation  et  beaucoup 
de  vivacité  dans  tous  les  députés. 

—  Mardi ,  1 7,  le  roi  a  envoyé  au  parlement  l'arrêt 
du  conseil  qui  casse  et  annule  les  modifications ,  avec 
des  lettres  patentes'  portant  jussion  de  procéder  à  l'en- 
registrement pur  et  simple.  Le  parlement  a  nommé 
des  commissaires  pour  examiner  les  lettres  patentes  et 
en  rendre  compte.  C'est  la  forme  ordinaire. 

Mercredi,  on  a  plaidé  une  grande  affaire  à  la  grand'- 
chambre,  pour  une  substitution  de  M.  Croizal ,  dans 
laquelle  M.  d'Ormesson,  avocat  général  ,  a  parlé  jus- 
qu'à midi  et  demi;  en  sorte  que  le  parlement,  qui 
devait  s'assembler  à  onze  heures,  ne  l'a  été  qu'à  trois, 
et  ces  Messieurs  ne  sont  sortis  du  palais  qu'à  plus  de 
huit  heures  du  soir.  Apparemment  qu'il  y  a  eu  de 
grands  débats. 

On  dit  que  M.  de  Nicolaï ,  premier  président  de  la 

'  Elles  sont  imprimées  dans  le  n"  du  13  novembre  17bl  des  A'ok- 
relles   ecclésiastiquet ,  p.  184. 


282  JOURNAL  [août  1751] 

chambre  des  comptes ,  qui  en  veut  au  parlement  sur 
les  droits  de  sa  chambre  %  a  poussé  M.  le  chancelier 
de  Lamoignon ,  son  oncle,  dans  tout  ceci.  L'arche- 
vêque et  les  jésuites,  qui  n'aiment  point  le  parlement 
pour  d'anciennes  raisons,  auront  aussi  poussé  d'un 
autre  côté  ! 

—  Dimanche ,  1 5  ,  le  roi  a  fait  ministres  d'Etat 
M.  le  comte  de  Saint-Florentin ,  secrétaire  d'État ,  et 
M.  Rouillé  ,  secrétaire  d'État  de  la  marine.  La  veille  , 
samedi,  M.  le  comte  de  Saint-Florentin  avait  soupe 
avec  le  roi  et  madame  la  Marquise  sans  qu'on  lui  eut 
parlé  de  rien.  Dimanche  matin,  après  la  messe,  il  alla 
faire  sa  cour  au  roi,  et  lorsqu'il  voulut  s'en  aller,  le  loi 
lui  dit  :  «  Vous  n'avez  que  faire  de  sortir,  parce  que  le 
conseil  d'État  va  se  tenir.  »  Il  n'y  a  point  d'autre  for- 
malité pour  être  ministre  d'État.  Quand  il  fut  question 
de  prendre  place,  le  roi  dit  en  riant  à  M.  d'Argenson  : 
((  Descendez  d'un  rang,  »  parce  que  M.  le  comte  de 
Saint-Florentin,  comme  le  plus  ancien  des  secrétaires 
d'État ,  est  le  premier  après  M.  de  Machault,  qui  est 
ministre  et  qui  l'était  avant  d'être  garde  des  sceaux , 
car  le  chancelier  n'est  pas  du  conseil  d'État. 

Vendredi,  20,  les  chambres  se  sont  assemblées,  au 
sujet  de  la  réponse  du  roi  et  des  lettres  de  jussion  : 

«  A  été  arrêté  qu'il  sera  fait  de  très-humbles  et  très- 
respectueuses  remontrances  au  roi,  etc.  ~  « 

L'on  voit,  par  cet  arrêté,  combien  les  esprits  sont 

'  Au  sujet  de  l'opposition  qu'il  avait  faite  à  la  présentation  des  lettres 
du  chancelier  de  Lamoignon.  Voir  ci-dessus,  p.  243. 

*  Nouvelles  ecclésiastiques,  année  1751,  page  183.  Il  est  dit,  dans  cet  ar- 
rêté, que  «  la  vraie  fidélité  et  la  vraie  obéissance  du  parlement  consistent 
à  ne  jamais  consentir  à  rien  qui  soit  opposé  à  l'ordre  public,  aux  loi», 
aux  maximes  du  royaume,  etc.  » 


[AOUT  1751]  DE  E.  J.  V.  BÀKBIER.  283 

échauffés  ;  le  coup  est  hardi.  Voici  un  refus  formel  d'en- 
registrer malgré  les  ordres  donnés  verbalement  par 
le  roi  et  les  lettres  de  jussion. 

—  Depuis  cet  arrêté,  tout  est  tranquille.  Le  parle- 
ment a  travaillé,  à  son  ordinaire,  aux  affaires  de  palais  ; 
il  y  a  eu  aussi  des  fêtes  du  côté  de  la  cour  '  et  il  ne 
paraît  non  plus  aucun  mouvement,  peut-être  par  po- 
litique pour  laisser  le  cours  aux  affaires  publiques  sur 
une  fin  du  parlement*. 

—  Samedi ,  28 ,  les  chambres  ont  été  assemblées 
pour  lire  les  remontrances.  Dimanche,  29,  les  gens 
du  roi  ont  été  demander  un  jour  au  roi  pour  les  lui 
porter,  et  il  a  indiqué  le  lendemain  ,  lundi ,  pour  les 
recevoir  par  M.  le  premier  président,  M.  le  président 
Mole  et  M.  le  président  Novion  seulement. 

Lundi,  30,  ceux-ci  se  sont  rendus  à  Choisy ,  sur 
les  onze  heures  du  matin  ,  d'autant  que  le  roi  y  est 
sûrement  du  dimanche  au  soir.  Ils  ont  été  reçus  bien 
plus  doucement  qu'on  ne  s'y  attendait.  Le  roi  leur  a 
dit  qu'il  voulait  bien  recevoir  les  remontrances  de  son 
parlement;  qu'il  les  ferait  examiner  dans  son  conseil 
et  qu'il  leur  ferait  savoir  ses  intentions. 

On  dit  que  c'est  pour  dimanche  prochain ,  5  sep- 
tembre. Tout  le  monde  augure  bien  de  cette  réception 
et,  en  général,  on  en  est  fort  aise  :  le  public  n'est  pas 
disposé  pour  l'archevêque.  On  se  flatte  qu'il  y  aura 
une  nouvelle  déclaration  sur  l'Hôpital-Général.  Quel- 

*  Ces  fêtes  se  bornent,  du  20  au  27  août,  à  deux  voyages  que  le  roi  lit 
à  Bellevne,  au  divertissement  de  la  pèche  que  madame  laDauphine  pre- 
nait tous  les  soirs,  et  à  une  chasse  au  daim  faite  par  Mesdames  de  France  , 
dans  les  bois  de  Verrières. 

*  Il  entrait  en  vacances  le  7  septembre.  Voir  tome  I,  p   ol . 


284  JOURNAL  [sept.  1751] 

ques-uns  disent  que  M.  Gilbert,  conseiller  d'État,  que 
le  roi  considère  fort,  avec  raison,  lui  a  parlé  en  parti- 
culier sur  cette  affaire. 

Septembre.  —  Samedi ,  4 ,  le  roi  est  revenu  à  Ver- 
sailles. 11  y  avait  eu  vendredi,  3,  un  conseil  d'Etat 
tenu  à  Choisy  sur  les  dernières  remontrances  du  par- 
lement '  que  l'on  dit  être  bien  faites  et  très-pathétiques. 
On  disait  même  que  le  roi  et  M.  le  Dauphin  en  avaient 
été  touchés. 

—  Les  choses  ne  paraissent  pas  tourner  suivant  le 
préjugé  du  public.  Le  roi  a  envoyé  à  son  parlement 
de  nouvelles  lettres  de  jussion^  pour  enregistrer  la 
susdite  déclaration  du  24  mars  dernier,  purement  et 
simplement,  sauf,  après  ledit  enregistrement,  à  avoir 
égard  aux  représentations  qui  lui  seront  faites,  soit  de 
la  part  de  son  parlement,  soit  par  le  bureau  de  l'Hô- 
pilal-Général.  Aujourd'hui,  6,  le  parlement  a  nommé 
des  commissaires  pbur  examiner  ces  lettres  de  jussion. 
Il  n'y  a  pas  de  temps  à  perdre,  car  le  parlement  vaque 
et  ferme  de  droit  le  7,  à  midi. 

—  Les  lettres  patentes  pour  la  chambre  des  vaca- 
tions ont  été  envoyées  et  enregistrées  à  l'ordinaire. 
C'est  M.  le  président  Mole  qui  tient  cette  chambre  et 
M.  le  président  de  Novion  en  second. 

—  Le  parlement  s'est  assemblé  mardi,  7,  sur  les  onze 
heures,  et  s'est  séparé  à  midi  et  demi,  ils  ont  été  piqués 
de  l'alternative  pour  les  représentations,  et  le  résultat 

'  Elles  sont  imprimées  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  20  novembre 
1751  ,  p. 18b. 

*  Elles  sont  également  imprimées  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques , 
p.  187,  ainsi  que  la  réponse  du  roi  aux  trois  présidents  nommés  ci-dessus  , 
lorsqu'ils  retournèrent  à  Versailles  le  5  septembre. 


[SEPT.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  285 

de  l'assemblée  et  l'arrêté  ont  été  de  remettre  la  délibé- 
ration au  24  novembre,  après  la  rentrée  du  parlement'. 

Il  y  a  des  gens  qui  trouvent  ce  parti  fort ,  après  les 
deux  lettres  de  jussion  et  les  différents  ordres  donnés 
parle  roi  lui-même  pour  être  obéi.  C'est  dire  :  «  Nous 
nous  en  allons ,  on  fera  comme  on  voudra ,  mais  la 
déclaration  en  question  restera  enregistrée  d'ici  à 
deux  mois  comme  nous  l'avons  décidé.  »  On  dit  que 
la  plupart  des  magistrats  sont  partis  dès  le  jour  même 
ou  le  lendemain  pour  leurs  terres.  Cependant,  il  y  avait 
encore  quelques  présidents  à  mortier  à  Versailles ,  le 
8,  jour  de  la  Vierge,  apparemment  pour  employer 
toutes  les  voies  de  conciliation  sans  se  rebuter,  attendu 
que  ce  sont  ces  présidents  qui  ont  le  plus  d'accès  chez 
les  ministres^ 

— •  J'ai  appris  bien  des  particularités  sur  l'affaire  du 
parlement.  11  y  a  longtemps  que  le  roi  est  informé  de 
la  mauvaise  administration  de  l'Hôpital-Général,  et, 
pour  parler  un  peu  vrai,  de  la  prévarication  de  quel- 
ques administrateurs.  M.  l'archevêque  de  Vintimille 
était  trop  vieux  pour  le  charger  de  cette  besogne  ;  mais 

•  Bien  que  la  rentrée  du  parlement  se  fit  le  12  novembre,  lendemain 
de  la  Saint-Martin,  l'ouverture  des  grandes  audiences  n'avait  lieu,  à  la 
grand'chambre,  que  le  premier  lundi  après  la  semaine  franche  de  la 
Saint-Martin  ,  et  les  mercuriales  n'étaient  prononcées  que  le  mercredi 
ou  le  vendredi  suivant.  La  Saint-Martin  tombant  un  jeudi,  en  1751,  la 
semaine  franche  portait  au  jeudi  suivant,  18  ;  par  conséquent,  l'ouverture 
des  grandes  audiences  était  rejetée  au  lundi,  22,  et  les  mercuriales  au 
mercredi,  24. 

*  Les  détails  dans  lesquels  entre  Barbier  touchant  la  lutte  engagée  par 
le  parlement  contre  l'autorité  royale ,  au  sujet  de  l'administration  de 
l'Hôpital-Général ,  concordent  complètement  avec  la  relation  plus  cir- 
constanciée des  mêmes  faits ,  qui  se  trouve  dans  les  Nouvelles  eccle'siasti- 
(fues  des  12  juin,  6,  13  et  20  novembre  1751,  p.  93  et  177-188. 


28G  JOURNAL  [sept.  1751] 

quand  M.  de  Bellefonds  fut  archevêque,  le  roi  lui  re- 
commanda, entre  autres  choses,  de  mettre  ordre  aux 
affaires  de  l'hôpital.  M.  de  Bellefonds  n'ayant  été  que 
deux  mois  en  place ,  le  roi  a  recommandé  la  même 
chose,  et  avec  vivacité,  à  M.  de  Beaumont,  présent 
archevêque.  Celui-ci ,  le  premier  président  Nicolaï  et 
M.  de  Lamoignon,  alors  premier  président  de  la  cour 
des  aides,  firent  entendre  au  roi  et  lui  remontrèrent 
les  difficultés  que  M.  l'archevêque  pourrait  trouver 
en  voulant  faire  des  changements.  Le  roi  lui  dit  qu'il 
pouvait  travailler  avec  assurance,  parce  qu'il  le  secon- 
derait de  toute  son  autorité  royale. 

En  conséquence,  l'archevêque  a  travaillé.  [1  a  eu 
apparemment  des  instructions  secrètes  touchant  l'in- 
térieur de  l'hôpital  et  la  régie  des  administrateurs.  Il  y 
avait  aussi  un  peu  de  jansénisme  mêlé,  c'est  pourquoi 
l'archevêque  a  commencé  par  vouloir  déplacer  la  su- 
périeure. Depuis  cette  affaire,  qui  s'est  passée  en  1749, 
il  a  fait  faire  des  dépouillements  et  des  mémoires  sur 
tous  les  détails. 

11  en  résulte  :  1°que  l'Hôpital-Général  devait  trois 
millions  quatre  ou  cinq  cent  mille  livres  ;  2°  qu'on 
soupçonne  que  V ancien  procureur  général  Joly  de 
Fleury  a  joui  pendant  du  temps  de  soixante  mille  livres 
de  pension  sur  l'hôpital.  Un  fait  certain,  connu  person- 
nellement de  celui  qui  me  l'a  dit,  c'est  que  le  boucher 
fournit  à  présent  l'Hôpital-Général  à  quarante  mille 
livres  moins  par  an  que  par  le  passé.  La  fourniture  du 
fromage  de  Gruyère  coûtait  dix  mille  livres  par  an , 
l'archevêque  l'a  pour  quatre  mille.  11  y  a  une  maison 
qui,  par  ses  différents  locataires,  rapporte  quinze  cents 
livres  de  loyer  :  elle  n'a  jamais  été  employée  dans  les 


[SEPT.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  287 

comptes  que  pour  six  cents  livres.  Sans  d'autres  détails 
sur  toutes  les  dépenses  d'une  pareille  maison,  si  tout 
est  semblable  aux  trois  articles  ci-dessus ,  il  n'est  pas 
douteux  que  l'hôpital  ne  fût  bien  friponne  par  les  admi- 
nistrateurs régisseurs.  J'ai  entendu  dire  qu'un  homme 
eut  de  la  protection  auprès  du  premier  président  de 
Harlay  pour  avoir  une  place  d'administrateur.  M.  de 
Harlay  lui  demanda  s'il  était  venu  dans  son  carrosse. 
L^autre  lui  répondit  humblement  qu'il  n'en  avait  pas 
et  qu'il  n'était  pas  en  état  de  cela  ;  un  carrosse  était 
plus  rare  alors  qu'à  présent.  M.  de  Harlay  lui  ré- 
pondit :  «  Allez  ,  vous  en  aurez  bientôt  un.  »  Comme 
aussi  j'ai  entendu  dire  dans  ma  jeunesse  qu'il  suffisait 
d'être  administrateur  des  hôpitaux  pour  s  enrichir. 

Voilà  ce  qui  a  donné  lieu  à  la  déclaration  du  24 
mars.  Le  loi  a  dans  sa  poche  tous  ces  mémoires  et 
éclaircissements,  preuves  de  la  dissipation. 

Les  administrateurs  du  second  ordre  ont  donné,  des 
fonds  de  l'hôpital,  quarante  mille  livres  aux  Enfants- 
Trouvés,  pour  le  bâtiment  de  leur  hôpital  \  sans  l'avis 
et  le  consentement  des  sept  chefs  de  l'administration. 
On  n'a  pas  voulu  allouer  cette  somme  pour  la  mettre 
sur  leur  compte;  cela  a  fait  grande  dispute. 

Dans  la  déclaration  du  24  mars,  on  exclut  entière- 
ment tous  les  avocats,  parce  qu'on  dit  que,  dans  les  dé- 
libérations, ils  ne  parlaient  jamais  que  par  lois,  maxi- 
mes, ce  qui  ne  finit  rien.  Je  crois  que  c'est  aussi 
comme  soupçonnés  de  jansénisme,  tels  que  MM.  de 
Blaru,  Arrault,  Visinier  et  Merlet.  Quand  il  y  aura  des 

'  L'hôpital  des  Enfants-Trouvés  de  la  rue  Neuve-Notre-Dame,  qui  avait 
été  reconstruit  sur  l'emplacement  de  l'église  de  Sainte-Geneviève  des 
Ardents ,  en  1747. 


288  JOURNAL  [sept.  1751] 

affaires ,  on  aura  recours  à  des  avocats  ,  soit  pour 
consulter,  soit  pour  plaider,  comme  des  particuliers. 
On  n'a  voulu  aussi  que  douze  administrateurs,  quant 
à  présent,  parce  qu'étant  vingt-deux  avec  voix  déli- 
bérative,  les  administrateurs  du  second  ordre  s'assem- 
blant  plus  souvent  et  étant  plus  unis  ,  les  sept  chefs  ne 
pouvaient  jamais  avoir  aucune  part  aux  délibérations, 
étant  quinze  contre  sept. 

Quoiqu'on  parle  fort  mal  de  l'archevêque,  on  m'a  dit 
qu'il  se  réservait  de  ses  revenus  quatre-vingt  mille  livres 
par  an  pour  vivre  en  archevêque  de  Paris,  et  qu'il 
donnait  le  surplus  à  l'Hôpital-Général*. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  roi  étant.si  fort  instruit  de  tous 
ces  faits,  ayant  lui-même  excité  et  provoqué  ce  travail 
et  cette  réforme  de  l'hôpital ,  ceci  est  son  affaire  per- 
sonnelle et  deviendra  grave  au  24  novembre  :  car  tous 
les  conseillers  et  présidents  qui  sont  dans  leurs  terres 
comptent  revenir  exactement,  au  plus  tard  le  23,  pour 
se  trouver  au  palais.  Il  y  a  apparence  que  les  choses 
resteront  tranquilles  et  que  le  roi  ne  dira  rien  d'ici  là; 
mais  ils  seraient  bien  attrapés  si,  au  20  novembre,  on 
leur  ordonnait  à  tous,  par  lettres  de  cachet,  de  rester 
où  ils  sont  pendant  tout  l'hiver,  et  si  l'on  continuait 
la  chambre  des  vacations  pour  faire  les  fonctions  de 
parlement  '. 

—  On  a  fait,  au  mois  de  mai  dernier,  au  parlement, 
un  nouveau  règlement  pour  les  avocats,  savoir  qu'au 

•  D'après  VAlmanach  royal ,  le  revenu  de  rarchevéché  de  Paris  était 
de  cent  quatre-vingt  mille  livres. 

*  La  chambre  des  vacations  ne  durait  que  jusqu'au  27  octobre  ,  veille 
de  Saint-Simon  Saint-Jude.  Depuis  ce  jour-là  jusqu'au  12novembre,  tout 
cessait  au  palais. 


[SEPT.  1751]  •         DE  E.  J.  F.  BARBIER.  289 

lieu  de  deux  années  qu'il  fallait  avoir  fréquenté  le  bar- 
reau pour  être  inscrit  sur  le  tableau,  il  en  faudra  quatre 
à  l'avenir,  avec  des  certificats  de  six  anciens  avocats , 
et  qu'on  n'inscrira  sur  le  tableau  que  ceux  qui  feront 
réellement  la  profession  d'avocat.  On  a  fait  aussi,  en 
même  temps,  un  nouveau  tableau,  sur  lequel  on  a  re- 
tranché plus  de  cent  personnes  qui  étaient  sur  l'an- 
cien, dont  on  a  épluché  la  conduite.  On  a  exclu  les 
gens  qui  font  des  affaires  de  particuliers,  qui  travail- 
lent pour  des  procureurs,  qui  ne  font  point  dignement 
et  avec  honneur  celte  profession.  Cela  a  fait  bien  du 
mouvement  au  palais.  On  a  fait  principalement  cette 
recherche  sur  plusieurs  avocats  au  conseil  qui ,  ayant 
quitté  lors  du  nouveau  règlement  du  conseiP,  s'étaient 
réfugiés  chez  les  avocats  au  parlement  et  avaient  été 
inscrits  sur  le  tableau.  Comme  ce  nouveau  tableau  n'a 
été  imprimé  et  rendu  public  que  sur  la  fin  du  parle- 
ment, cela  a  rassemblé  tous  ceux  qui  ont  connu  leur 
exclusion.  Ils  ont  fait  du  bruit;  ils  ont  fait  opposition 
au  greffe  de  la  cour,  ce  qui  se  verra  apîès  la  Saint- 
Martin.  11  est  certain  qu'on  en  avait  admis   un  trop 
grand  nombre,  ce  qui  avilit  la  profession,  y  ayant 
bien  des  gens  sans  bien  et  sans  emploi ,  et  qui ,  pour 
soutenir  leur  état,  sont  obligés  de  faire  bien  des  choses 
au-dessous  de  la  profession.  Malgré  les  plaintes,  il  yen 
aurait  encore  beaucoup  à  retrancher. 

—  Lundi,  13,  grande  joie  à  Versailles  et  grande 
nouvelle  à  Paris.  Madame  la  Dauphine  est  accouchée 
la  nuit,  entre  une  et  deux  heures  du  matin,  d'un 
prince,  duc  de  Bourgogne  -.  Les  canons  des  Invalides, 

'   Au  mois  de  septembre  1738.  Voir  t.  II,  p.  202. 
Louis-Joseph-Xiivier,  duc  de  Bourgogne,  mort  en  1761. 
m  l't) 


290  JOURNAL  [sept.  1751] 

de  la  Bastille  et  de  la  Ville  ont  annoncé  cette  nouvelle 
sur  les  trois  heures  et  demie  du  matin,  en  réveillant 
bien  du  monde. 

On  ne  s'attendait  pas  si  promptement  à  cet  événe- 
ment. Le  dimanche,  madame  la  Dauphine  avait  pris 
mémeune  légère  médecine  pour  une  petite  indigestion. 
Elle  n'a  eu  aucune  douleur  de  préparation ,  point  de 
mouches,  comme  l'on  dit.  Le  roi  était  allé  souper  à 
Trianon  ,  dans  le  parc  de  Versailles,  avec  ses  fidèles. 
La  reine  avait  soupe  dans  le  château,  chez  madame  la 
duchesse  de  Luynes,  à  son  ordinaire,  et  elle  était  cou- 
chée. Les  princes,  princesses  et  ministres  ,  qui  étaient 
tous  à  Versailles ,  étaient  aussi  couchés  ou  dans  leurs 
appartements,  très-tranquilles. 

Quand  madame  la  Dauphine  a  senti  quelques  dou- 
leurs', qui  n'ont  duré  que  cinq  minutes,  il  n'y  avait, 
dans  son  appartement,  que  M.  le  Dauphin  en  robe  de 
chambre,  madame  la  duchesse  de  Brancas,  sa  première 
dame,  ses  femmes  de  chambre  et  de  veille  et  madame 
Dufour,  nourrice  de  M.  le  Dauphin,  qui  est  sa  première 
femme  de  chambre.  M.  Jarre ,  son  accoucheur,  était 
couché  près  de  l'appartement.  Le  premier  soin  a  été 
de  l'avertir;  mais  cela  n'a  pas  été  long,  madame  la 
Dauphine  est  accouchée  toute  seule.  M.  Jarre  ,  venu 
en  robe  de  chambre  et  en  pantoufles,  est  arrivé  à  temps 
pour  recevoir  l'enfant. 

Ordinairement ,  à  un  pareil  accouchement ,  il  faut 
qu'il  y  ait  les  princes  et  princesses  du  sang ,  le  chan- 
celier et  les  ministres,  et  aussi  les  vidâmes  d'Amiens  et 
de  Chartres,  pour  être  témoins  et  dresser  un  procès- 

•  A  une  heure  et  demie  après  minuit,  et  à  une  heure  tiente-cinq  mi- 
nutes la  besogne  était  f.iite.  [Note  de  Barbier.] 


[sept  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  291 

verbal  ;  mais  ici  il  n'y  avait  personne.  M.  le  Dauphin 
a  eu  la  présence  d'esprit  d'appeler  et  de  faire  entrer 
tous  les  gardes  du  corps,  les  suisses,  et  tout  ce  qui  s'est 
trouvé  là,  pour  être  témoins  et  voir  le  duc  de  Bour- 
gogne. Il  les  a  fait  entrer  en  culottes  seulement. 

En  même  temps,  on  a  dépéché  un  homme  à  Trianon, 
où  le  roi  venait  de  sortir  de  table.  C'était  un  suisse 
qui  à  peine  savait  se  faire  entendre  du  concierge,  qui 
a  demandé  à  parler  au  roi  de  la  part  du  Dauphin,  qu'à 
peine  voulait-on  laisser  entrer,  et  qui  a  annoncé  à  Sa 
Majesté  un  duc  de  Bourgogne.  Cela  a  surpris  toute 
l'assemblée  de  joie  et  d'étonnement.  Le  roi  n'avait  là 
aucun  équipage  ;  il  s'en  est  trouvé  un,  dit-on,  du  prince 
de  Conti,  dans  lequel  le  roi  est  monté.  Des  seigneurs 
ont  monté  derrière,  d'autres  ont  couru  à  pied  au  châ- 
teau. Pendant  ce  temps-là,  on  avait  fait  lever  la  reine  et 
on  avait  averti  princes,  princesses  et  ministres  dans  le 
château  ;  en  sorte  que  dans  la  demi-heure,  tout  le  monde 
a  été  rassemblé  dans  l'appartement  de  la  Dauphine. 

Il  est  toujours  certain  que  le  procès-verbal  sera  signé 
de  tous  les  gardes  du  corps,  suisses,  officiers,  domesti- 
ques qui  sont  entrés  les  piemiers  et  qui  ont  été  les 
vrais  et  seuls  témoins.  La  naissance  du  prince  n'en  est 
pas  moins  solennelle,  et  il  n'y  a  point  ici  de  soupçon 
de  supposition  d'enfant. 

—  A  Paris,  le  toscin  de  la  Ville  et  celui  de  l'horloge 
du  palais,  sur  le  quai  des  Morfondus,  ont  commencé  à 
sonner  dès  le  matin  et  doivent  sonner  pendant  trois 
jours  et  trois  nuits.  Ces  tocsins,  dont  le  son  est  fort 
lugubre,  sonnent  de  même  indifféremment  dans  les 
grands  événements  de  joie  et  de  tristesse  :  à  la  nais- 
sance du  Dauphin  et  des  enfants  de  France;  à  la  mort 


29â  JOURNAL  [sept.  1751] 

des  rois  et  des  reines  ;  dans  le  cas  d'un  incendie  géné- 
ral ou  d'une  sédition. 

On  a  affiché  le  lundi  même  et  le  mardi,  une  ordon- 
nance du  prévôt  des  marchands,  pour  faire  cesser  tout 
travail  sur  les  ports  et  pour  faire  des  illuminations  à 
toutes  les  maisons  de  la  ville. 

Lundi,  il  y  a  eu  un  feu  de  bois  dans  la  place  de  l'hô- 
tel de  ville  avec  quelque  artifice,  et  le  soir  les  maisons 
ont  été  illuminées ,  ainsi  que  l'hôtel  de  ville.  Le  mardi , 
les  commissaires  et  gens  de  police  ont  été  dans  les 
rues  pour  faire  fermer  les  boutiques.  Le  soir,  il  y  a  eu 
paieillement  un  feu  de  fagots  dans  la  place  de  Grève, 
l'hôtel  de  ville  illuminé  et  les  maisons  de  la  ville. 

—  On  avait  préparé  ,  secrètement ,  les  décorations , 
charpentes  et  artifices  pour  tirer  un  feu  à  neuf  piliers. 
M.  le  comte  d'Argenson ,  secrétaire  d'Etat  de  Paris, 
avait  défendu  de  rien  préparer  en  dehors ,  dans  la 
place,  dans  la  crainte  que  ce  ne  fût  une  princesse,  au- 
quel cas  on  n'aurait  rien  fait.  Mais  les  ordres  ont  été 
donnés,  et  l'on  travaille  à  force  dans  la  Grève  pour 
dresser  le  feu.  11  se  tirera  quand  il  sera  prêt,  et  le  jour 
où  l'on  chantera  le  Te  Deiim  à  Notre-Dame. 

Le  lendemain,  à  midi,  M.  le  gouverneur  de  Paris* a 
jeté  de  l'argent  en  pièces  de  vingt-quatre  sous  dans  la 
Grève,  où  il  y  a  eu  quelques  gens  blessés.  On  a  jeté  de 
même  tous  les  trois  jours. 

— 'La  grande  joie  de  Versailles  y  a  occasionné,  lundi, 
un  malheur  :  des  fusées  qu'on  a  tirées  dans  la  grande 
écurie  du  roi,  il  en  est  entré  une,  par  une  lucarne,  dans 
un  grenier  à  foin  ,  qui  a  mis  le  feu.  L'incendie  a  été  si 

'  Le  duc  de  Gèvres. 


[SEPT.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  293 

considérable,  qu'indépendamment  de  la  garde  qui  est 
à  Versailles,  on  a  détaché  de  Paris  dix  hommes  par 
compagnie  du  régiment  des  gardes  pour  y  travailler. 
Le  feu  n'était  pas  encore  éteint  mardi,  mais  on  a  sauvé 
tous  les  chevaux,  qu'on  a  envoyés  dans  les  écuries ,  à 
Paris.  Le  feu,  dans  le  foin,  se  conserve  longtemps,  et 
il  a  été  difficile  de  tirer  tout  ce  foin.  On  ne  pouvait  que 
jeter  beaucoup  d'eau  \ 

— '  Le  mercredi ,  15,  il  y  a  eu  de  même  un  feu  de 
fagots  dans  la  Grève,  auquel  le  gouverneur  de  Paris,  le 
prévôt  des  marchands  et  les  échevins  ont  mis  le  feu 
avec  les  cérémonies  accoutumées.  On  fait  trois  fois  le 
tour  du  feu  et  on  donne  des  flambeaux  au  gouver- 
neur, etc.,  qui  mettent  le  feu.  Comme  le  lieutenant 
général  de  police  a  ordonné  aussi  des  illuminations 
pendant  trois  jours,  on  n'a  pas  compté  lundi,  et  le 
jeudi,  17,  il  y  a  encore  eu  un  feu  de  fagots  dans  la 
Grève,  etc. Tout  le  peuple  s'est  promené  dans  les  rues, 
le  soir,  jusqu'à  une  heure  et  plus,  pour  voir  les  diffé- 
rentes illuminations  aux  hôtels  et  maisons  des  gouver- 
neur de  Paris,  prévôt  des  marchands,  échevins  et 
seigneurs.  Tous  les  jours  il  y  a  eu  aussi  un  dîner  à 
l'hôtel  de  ville.  Jeudi,  M.  le  comte  d'Argenson  et  M.  le 
maréchal  de  Richelieu  y  dînèrent  :  ils  n'étaient  que 
vingt  à  cette  table;  mais  il  y  a,  après  cela,  les  tables  de 
tous  les  officiers  de  Ville. 

Dans  la  semaine,  l'Opéra  et  les  comédies  ont  repré- 
senté gratis  pour  le  peuple  de  Paris. 

—  Le  premier  témoin  que  M.  le  Dauphin  a  pu  faire 
entrer   était  le  garde  du  corps  qui  était  en  sentinelle 

'  Le  dommage  n'est  pas  si  considérable  qu'où  l'a  dit  à  Paris. 

[Note  d»  Barbier.) 


294  JOURNAL  [skpt.  l?5ij 

et  qui  a  eu  peine  à  quitter  son  poste;  mais  M.  le  Dau- 
phin a  pris  la  chose  sur  son  compte.  Le  second  témoin 
a  été  un  porteur  de  chaise  de  madame  de  Lauraguais, 
qui  était  dans  l'antichambre;  ils  sont  entrés  les  pre- 
miers. Le  garde  du  corps  a  eu,  dit-on,  dix  mille  Uvres 
et  une  première  compagnie  vacante,  à  son  choix  :  cela 
fait  une  bonne  fortune.  On  dit  même  que  ce  garde  ne 
devait  pas  être  à  ce  poste  et  que  son  camarade  l'avait 
prié  de  s'y  mettre  pour  un  moment.  Cela  serait  bien 
triste  pour  celui  qui  aurait  été  obligé  de  quitter  pour 
quelque  besoin.  Voilà  l'étoile  des  hommes!...  Le  por- 
teur de  chaise  a  eu  six  cents  livres  de  pension. 

—  Il  est  venu  trois  courriers  à  l'hôtel  de  ville  , 
comme  cela  se  fait  ordinairement,  et  qui  sont  arrivés 
presqu'en  même  temps.  Le  premier  est  un  page  de 
madame  la  Dauphine ,  qui  a  apporté  la  nouvelle  de  la 
douleur  qui  prend  pour  l'accouchement.  Il  a  eu  une 
belle  tabatière  d'or.  Le  second  est  un  gentilhomme  de 
M.  le  duc  de  Gèvres ,  qui  apporte  la  nouvelle  de  la 
couche;  c'est  M.  de  Fienne.  Il  a  eu  une  tabatière  et 
une  pension  de  quinze  cents  livres  :  cela  est  bon.  Le  troi- 
sième est  M.  le  chevalier  de  Sommery,  enseigne  des 
gardes  du  corps ,  qui  vient  à  la  Ville  de  la  part  du  roi  : 
il  a  eu  une  belle  tabatière  d'or  garnie  de  diamants. 

—  Dimanche ,  19,  il  y  a  eu  un  grand  Te  Deum  en 
musique,  avec  timbales,  trompettes  et  violons,  à  Notre- 
Dame,  où  le  roi,  la  reine,  M.  le  Dauphin,  les  cinq  clames 
de  France,  tous  les  princes  et  princesses  du  sang,  tous 
les  ministres,  gentilshommes  de  la  chambre,  seigneurs, 
et  toutes  les  dames  de  la  suite  de  la  reine  et  de  Mes- 
dames sont  venus.  Il  est  rare  que  l'on  puisse  voir  une 
plus  belle  assemblée.  Il  y  avait  plus  de  vingt  évéques, 


[SEPT.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  295 

à  qui  on  a  permis  apparemment  de  venir,  car  il  y  en 
avait  peu  à  Paris,  et  M.  le  cardinal  de  Soubise,  comme 
grand  aumônier.  De  plus,  la  Ville,  les  trois  cours  sou- 
veraines ,  etc.  Quoique  le  parlement  n'ait  à  présent 
que  la  chambre  de  vacations,  le  premier  président, 
tous  les  présidents  à  mortier  et  grand  nombre  de  con- 
seillers y  étaient.  M.  le  premier  président  avait  écrit 
à  tous  les  conseillers  qui  n'étaient  qu'à  dix  lieues  de 
Paris,  pour  les  inviter  à  venir.  Je  ne  sais  comment  tout 
ce  monde  pouvait  tenir  dans  le  chœur  de  Notre-Dame. 

Le  rendez-vous  de  la  cour  était  à  l'Étoile,  au-dessus 
des  Champs-Elysées  ,  pour  changer  de  relais,  monter 
dans  de  beaux  carrosses  et  marcher  tous  ensemble. 
Le  roi  est  venu  par  les  Champs-Elysées ,  le  quai  des 
Tuileries  et  du  Louvre,  le  Pont-Neuf,  le  quai  des  Or- 
fèvres et  le  Marché-Neuf.  On  a  trouvé  extraordinaire 
qu'il  ne  soit  point  entré  par  la  rue  Sainl-Honoré,  pour 
se  montrer  mieux  à  la  ville  de  Paris,  quoique  sa  route 
ait  été  garnie  d'une  grande  affluence  de  peuple. 

Le  roi  était  précédé  des  deux  compagnies  des  mous- 
quetaires, des  chevau-légers  et  gendarmes ,  avec  tous 
les  carrosses  de  la  cour  et  les  gardes  du  corps.  Il  y 
avait  dix-huit  carrosses  du  roi,  dont  la  plupart  à  huit 
chevaux.  Le  roi  avait  dans  son  carrosse  M.  le  Dauphin 
et  des  princes  du  sang,  et  la  reine  était  avec  Mesdames 
de  France.  Il  y  avait,  outre  cela,  devant  le  roi,  des  of- 
ficiers du  Vol  et  autres  qui  accompagnent  le  roi.  Cela 
faisait  une  très-belle  marche  ,  aussi  récréative  à  voir 
que  son  arrivée  dans  Notre-Dame  où  j'étais. 

Dans  le  chemin,  deux  officiers  des  gardes  du  corps 
qui  sont  à  la  portière  du  carrosse  du  roi,  ont  jeté  de  l'ar- 
gent au  peuple,  en  écus  de  six  livres  et  de  trois  livres, 


296  JOURNAL  [sept.  1751] 

pièces  de  vingt-quatre  et  de  douze  sous,  et  même,  par- 
fois, de  demi-louis  en  pièces  d'or,  mêlées  avec  de  l'ar- 
gent. Cela  a  fait  bien  du  tumulte,  à  l'ordinaire,  pour 
ramasser  l'argent  ;  mais,  du  reste,  le  peuple  n'a  point 
crié  Vive  le  roi.  Les  oiïicirrs  même  étaient  obligés  de 
dire  au  peuple  de  crier  :  on  les  a  entendus.  Le  peuple, 
en  général ,  n'est  pas  content  de  ce  que  l'on  n'ôte  au- 
cun impôt,  d'autant  plus,  d'ailleurs,  que  le  pain  s'est 
trouvé  augmenter  ces  jours-ci.  Cela  ne  vient  pas,  néan- 
moins, de  la  faute  du  ministère,  car  il  n'y  a  point  de 
droits  sur  les  blés,  et  même  il  y  a  grande  police  à  Paris 
pour  que  le  pain  ne  soit  point  augmenté,  dans  les  temps 
de  moisson,  à  proportion  des  environs  de  Paris.  Le  jour 
de  Saint-Louis  le  pain  était  à  quatre  sous  la  livre  à 
Montlhéry,  et  il  n'est  pas  à  beaucoup  près  si  cher  à 
Paris  :  le  pain  blanc  à  trois  sous ,  le  pain  mollet  à 
quatre  sous. 

Le  roi  et  toute  la  famille  royale  sont  arrivés  à  quatre 
heures  et  demie  à  Notre-Dame.  L'archevêque  avec  son 
clergé,  c'est-à-dire  les  chanoines,  est  venu  le  recevoir 
à  la  porte  de  l'église,  à  l'ordinaire,  et  ils  ont  marché  en- 
semble pour  gagner  le  chœur,  le  roi  précédé  de  tous 
les  princes  du  sang.  Le  roi  marche  sur  une  même  ligne 
avec  l'archevêque,  en  mitre  et  crosse,  qui  lui  donne  la 
droite.  Après  le  roi ,  tous  les  seigneurs  qui  l'accompa- 
gnent; ensuite  la  reine  et  les  cinq  dames  de  France, 
l'une  après  l'autre  avec  leurs  écuyers,  les  princesses 
du  sang  et  toutes  les  dames  de  la  cour. 

Le  roi  avait  un  air  triste  et  sérieux  :  tout  le  monde 
s'en  est  aperçu.  11  n'aime  pas  les  grandes  cérémonies. 
Peut-être  n'était-il  pas  content  de  son  peuple,  quoique 
l'affluence  fût  très-grande  partout ,  comme  à  Notre- 


\ 


[SEPT.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  297 

Dame,  qui  était  plein  de  monde.  Quand  le  roi  descend 
de  carrosse,  à  la  porte  de  Notre-Dame,  il  y  a  des  oise- 
liers qui  liÀchent  une  grande  quantité  d'oiseaux.  Tout 
le  parvis  en  était  rempli  :  il  en  est  même  entré  dans 
l'église.  Je  ne  sais  à  propos  de  quoi  cet  usage'.     • 

Le  Te  Deiim  était  fort  beau  et  il  était  six  heures 
sonnées  quand  le  roi  est  sorti  après  avoir  fait  sa  prière 
à  l'autel  de  la  Vierge  ,  ainsi  que  la  reine  et  toutes  les 
princesses  ,  lesquelles ,  au  surplus  ,  étaient  très-parées 
et  chargées  de  pierreries.  Le  roi  et  toute  la  cour  s'en 
sont  retournés  parle  même  cheaiin  à  la  Muette,  où  il 
devait  y  avoir  un  grand  souper  et  deux  tables  de  qua- 
rante couverts  chacune. 

Le  soir  il  y  a  eu  un  fort  beau  feu  d'artifice  dans  la 
place  de  Grève  et  grande  illumination  à  l'hôtel  de  ville. 
Les  rues  étaient  aussi  illuminées  d'ordonnance  de 
police  ,  mais  assez  simplement  '. 

—  Ces  fêtes  ne  devaient  être  que  les  préliminaires 
des  réjouissances,  car  il  n'y  a  eu  ni  vin  distribué  dans 
les  carrefours ,  ni  échafauds  de  musique ,  comme  cela 
se  fait  ordinairement.  L'on  comptait  que  dans  six  se- 

'  Voir  t.  I,  p.  281.  Dans  les  lettres  par  lesquelles  Charles  VI  confirme 
les  oiseleurs  dans  le  privilège  d'exercer  leur  commerce  sur  le  Grand-Pont 
(le  Pont  au  Change) ,  il  est  dit  que  c'est  en  considération  de  l'ohligation 
qui  leur  est  imposée  de  «  bailler  et  délivrer  quatre  cents  oiseaux  ,  »  lors 
des  sacres  des  rois  de  France  ,  et  quand  les  reines  font  leur  première  en- 
trée à  Paris.  Jaillot  Ç  Recherc/ies  sur  Paris ,  quartier  de  la  Cité,  p.  il  A) 
porte  ce  nombre  à  deux  cents  douzaines. 

*  Le  Mercure  de  France  du  mois  de  novembre  1751,  p.  170  et  suiv., 
contient  une  description  plus  détaillée  de  ces  réjouissances.  Il  parut  aussi, 
en  janvier  1752  ,  un  second  volume  du  Mercure,  composé  uniquement 
de  pièces  de  vers  et  de  prose  ayant  pour  objet  la  naissance  du  duc  de 
Bourgogne ,  et  de  relations  des  fêtes  qui  furent  données  à  l'occasion 
de  cet  événement,  tant  en  France  qu'à  l'étranger. 


298  JOURNAL  [sept.  1751] 

maines,  après  le  rétablissement  de  madame  la  Dau- 
phine ,  il  y  aurait  des  fêtes  magnifiques  ;  mais  cela 
a  été  changé.  On  dit  qu'il  a  été  présenté  au  roi,  par 
le  prévôt  des  marchands,  plusieurs  plans  de  réjouis- 
sances qui  n'ont  pas  été  de  son  goût ,  et  qu'il  a  pré- 
féré quelque  chose  de  plus  solide  et  de  plus  utile.  Pour 
cet  effet,  le  roi  s'est  fait  repiésenter  la  dépense  que  des 
fêtes  coûteraient,  qui  se  montait  à  une  somme  de  quatre 
cent  mille  livres.  Il  a  mieux  aimé  qu'on  employât  cette 
somme  à  marier  six  cents  filles  dans  Paris,  à  raison  de 
cinq  cents  livres  chacune ,  à  qui  l'on  doit  donner, 
dit-on,  une  médaille  d'or  où  seront,  d'un  côté,  les  armes 
de  la  ville,  et,  de  l'autre,  la  figure  du  roi,  et  un  louis 
de  plus  à  chacune,  pour  un  petit  repas. 

Les  curés  de  Paris  sont  chargés  de  choisir  dans 
leurs  paroisses  de  pauvres  filles  et  des  garçons  qui 
sachent  gagner  leur  vie,  et  l'on  doit,  dit-on,  les 
marier  tous  dans  chaque  paroisse,  à  une  même  messe. 
Ce  n'est  pas  tout.  On  doit  observer  la  même  chose 
dans  toutes  les  villes  du  royaume,  pour  employer  la 
dépense  qu'on  y  ferait  en  réjouissances,  à  propoition, 
à  marier  des  filles  ;  les  intendants  sont  chargés  de  l'exé- 
cution. 

On  ne  sait  qui  a  donné,  au  roi,  ce  projet  qui, 
dans  le  fond,  contribuera  à  donner  des  sujets  à  l'Étal; 
au  lieu  que  des  fêtes  ne  durent  qu'un  jour  et  causent 
souvent  bien  des  désordres.  Mais  ce  projet  ne  doit  pas 
trop  plaire  au  prévôt  des  marchands,  qui  a  un  bénéfice 
certain  sur  toutes  les  dépenses  extraordinaires  que  l'on 
fait  à  l'hôtel  de  ville  en  pareille  occasion.  Le  projet  est 
au  surplus  très-réel;  il  a  été  annoncé  samedi,  1  8,  dans 
la  Gazette  de  France  et  publié  dimanche,  1 9,  au  prône, 


[sept.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  299 

dans  les  paroisses  de  Paris.  11  ne  s'agit  plus  que  de 
voir  comment  cela  sera  exécuté. 

—  M.  le  marquis  de  Puisieux ,  lieutenant  général , 
cordon  bleu  et  ministre  des  affaiies  étrangères^,  deman- 
dait au  roi,  depuis  longtemps,  la  permission  de  se  re- 
tirer à  cause  de  ses  infirmités.  Le  roi  la  lui  a  enfin  accor- 
dée,àla  charge  néanmoinsd'assister  toujours  au  conseil; 
il  lui  a  donné,  en  conséquence,  à  Versailles,  l'apparte- 
ment qu'avait  le  cardinal  de  Tencin.  Son  éloge  est  au 
long  dans  la  Gazette  de  France. 

—  Le  roi  a  nommé  à  la  place  de  secrétaire  d'Etat 
des  affaires  étrangères  M.  Barberie  de  Sainl-Contest , 
qui  a  été  intendant  de  Bourgogne  et  qui  est  à  présent 
ambassadeur  du  roi  auprès  des  États-Généraux'. 

—  Le  lundi,  20,  les  gardes  du  corps  ont  donné  un 
très-beau  bal  à  Versailles,  dans  la  grande  salle  des  gar- 
des de  l'appartement  de  la  reine.  11  a  été  bal  paré  depuis 
sept  heures  du  soir  jusqu'à  onze,  et  ensuite  bal  masqué 
jusqu'à  sept  heures  du  matin.  Le  roi,  la  reine  même, 
M.  le  Dauphin ,  Mesdames  de  France  et  toutes  les 
dames  et  seigneurs  de  la  cour  y  sont  venus;  il  y  avait 
peu  de  dames  de  Paris.  Il  y  avait  aussi  de  grands  ra- 
fraîchissements. Les  gardes  du  corps  en  ont  fait  les 
honneurs  au  mieux  ;  on  en  a  fait  l'éloge  dans  la  Ga- 
zette. 

—  M.  le  comte  d'Argenson ,  ministre  et  secrétaire 
d'État  de  la  guerre  et  de  Paris ,  est  père  temporel  des 
Capucins    comme   était   M.  d'Argenson  %  garde  des 

•  La  république  des  Provinces-Unies. 

'  L'église  des  Capucins  du  Marais  n'ayant  été  achevée  que  par  la  pro- 
tection de  M.  d'Argenson,  alors  lieutenant  général  de  police,  ce  fut  sans 
doute  la  reconnaissance  qui  porta  les  Capucins  à  décerner  le  titre  de  père 


300  JOURNAL  [sept.  1751] 

sceaux ,  son  père.  En  cette  qualité ,  il  donne  tous  les 
ans  un  grand  souper,  le  jour  de  Saint-François  \  dans 
la  maison  des  Capucins  de  la  rue  Saint-Honoré.  Cette 
année,  à  cause  de  la  naissance  de  M.  le  duc  de  Bour- 
gogne, il  a  changé  le  jour  et  a  donné  une  très-grande 
fête  lundi,  27.  11  y  avait  un  Te  Deiim  magnifique  à 
grand  chœur,  avec  cent  vingt  musiciens.  L'église  des 
Capucins  était  ornée  avec  des  tapis  du  garde-meuble  du 
roi.  L'illumination  de  l'église  était  superbe  :  plus  de 
trente  lustres  et  plus  de  soixante  girandoles,  ce  qui  pou- 
vait employer  six  cents  livres  de  bougie.  M.  le  comte 
d'Argenson  en  faisait  les  honneurs  et  il  a  eu  grand 
monde:  plus  de  douze  cordons  bleus.  Le  président  Mole, 
qui  tient  la  chambre  des  vacations  ;  M.  Joly  deFleury, 
procureur  général  ;  l'intendant  de  Paris  ;  le  lieutenant 
général  de  police  ;  le  prévôt  des  marchands  et  plusieurs 
seigneurs,  conseillers  d'État  et  maîtres  des  requêtes; 
M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  ministre  d'État;  les 
deux  autres  étaient  indisposés.  Ensuite  un  grand  sou- 
per dans  le  réfectoire  des  Capucins,  qui  était  bien  illu- 
miné. Deux  tables,  l'une  de  trente-neuf  couverts,  où 
étaient  les  seigneurs  ;  une  autre  de  vingt-huit,  où  étaient 
les  conseillers  d  État,  prévôt  des  maichands,  lieutenant 
de  police  et  autres  gens  de  robe.  J'ai  été  étonné  de 
cette  distinction  et  séparation.  Tous  les  Capucins  ont 
été  bien  régalés  et  ont  eu  chacun  une  bouteille  de  vin 

temporel  ù  leur  bienfaiteur.  Il  paraît ,  au  reste  ,  que  ce  titre  s'accordait 
assez  facilement,  puisque  Voltaire  lui-même  en  fut  gratifié  en  1770,  à 
l'occasion  d'une  faveur  qu'il  avait  obtenue  du  duc  de  Choiseul  pour  les 
Capucins  deson  pays.  Voir  la  Correspondance  de  Voltaire,  année  1770. 

'  Saint  François  d'Assise ,  dont  la  fête  se  célèbre  le  4  octobre.  Les  Ca- 
pucins étaient  des  religieux  de  l'Ordre  de  Saint-François  de  la  plus  étroite 
observance,  réformés  des  Frères  Mineurs  dits  communément  Cordeliers. 


[ocT.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  301 

de  Bourgogne,  une  demi-bouteille  de  vin  de  Cham- 
pagne et  un  verre  de  vin  d'Espagne.  On  compte  que 
cette  fête,  qui  lui  fera  grand  honneur  auprès  du  roi , 
peut  coûter  à  M.  d'Argenson  huit  ou  dix  mille  hvres. 

—  Mercredi,  29,  il  y  a  eu  un  Te  Deiim  chanté  dans 
les  paroisses  et  toutes  les  églises  stationnâtes  pour  la  fin 
du  grand  jubilé. 

Octobre.  —  Au  commencement  de  ce  mois,  le  roi  a 
fait  un  voyage  de  trois  jours  à  son  château  de  Choisy. 
Il  a  été ,  depuis ,  au  château  de  Crécy  de  madame  la 
Marquise.  On  y  avait  préparé  un  grand  feu  d'artifice 
en  réjouissance  de  la  naissance  de  M.  le  duc  de  Bour- 
gogne, ainsi  qu'il  y  en  avait  eu  un  déjà  au  château  de 
Bellevue.  Mais  la  fête  a  été  interrompue  par  la  nouvelle 
de  la  mort  de  M.  Le  Normant,  père  de  M.  Le  Normant 
d'Etiolés  et  beau-père  de  madame  la  Marquise.  Étant 
chez  elle,  il  ne  convenait  pas  de  tirer  un  feu  d'artifice. 
Il  s'agit  de  savoir  si  elle  portera  le  deuil,  parce  qu'elle 
n'est  point  avec  son  mari,  qu'elle  n'en  porte  plus  le 
nom  et  que  c'est  madame  la  marquise  de  Pompadour  *. 

—  Le  roi  a  eu  une  petite  attaque  et  indisposition  de 
goutte  ou  de  rhumatisme  à  Crécy,  ce  qui  l'empêchait 
de  marcher.  Mais  l'envie  de  chasser  est  si  forte,  que  le 
roi  s'est  fait  mener  dans  les  champs  ,  dans  son  fauteuil 
roulant,  et  qu'il  a  tué  deux  cents  pièces  de  gibier. 

— ■  Lundi,  T,  la  reine  est  venue  à  Paris ,  aux  Car- 
mélites de  la  rue  de  Grenelle,  faubourg  Saint-Germain, 
donner  le  voile  à  madame  la  marquise  de  Rupelmonde^, 

'  Madame  la  Marquise  a  pris  et  porté  le  deuil  comme  toute  autre  per- 
sonne pour  un  beau-père.  [Note  postérieure  de  Barbier.] 

*  Marie-Chrétienne-Cliristine  de  Gramont ,  fille  du  colonel  du  régi- 
ment des  gardes  françaises,  née  le  15  avril  1721,  mariée  le  21  avril  1733 


302  JOURNAL  [oct.  1751] 

veuve,  qui  est  Gramont  en  son  nom  et  qui  était  dame 
du  palais  de  la  reine.  Elle  n'a  que  trente-trois  ans  et 
est  belle  femme. 

La  reine  est  arrivée  l'après-midi,  à  trois  heures,  par 
la  plaine  de  Grenelle.  Elle  avait,  dans  son  carrosse, 
M.  le  Dauphin  et  quatre  de  mesdames  ses  filles,  et  un 
très-grand  cortège  de  carrosses  à  huit  et  à  six  chevaux. 
M.  le  duc  de  Gèvres  et  tout  le  corps  de  Ville  ont  été 
l'attendre  et  la  recevoir  à  la  barrière  de  Sèvres,  en 
grande  cérémonie.  M,  le  duc  de  Gèvres  avait  un  grand 
cortège  de  carrosses,  à  son  ordinaire.  M.  de  Bernage, 
prévôt  des  marchands,  a  fait  à  la  reine  un  compliment 
d'un  quart  d'heure  à  la  portière  de  son  carrosse,  qu'il 
pleuvait  à  verse,  et  toute  la  Ville  présente,  nu-tête  et 
sans  parapluies. 

—  M-  le  comte  d'Argenson  a  eu  le  crédit  d'obtenir 
pour  M.  le  marquis  de  Paulmy,  son  neveu  ,  ambassa- 
deur en  Suisse,  la  survivance  de  sa  charge  de  secré- 
taire d'État  au  département  de  la  guerre.  M.  de  Paulmy 
est  fils  du  marquis  de  Paulmy  d'Argenson ,  ci-devant 
secrétaire  d'État  des  affaires  étrangères  ,  qui  est  l'aîné 
de  la  maison. 

M.  le  comte  d'Argenson  a  tout  crédit  auprès  du  roi. 
M.  de  Paulmy,  son  neveu,  a  beaucoup  d'esprit,  mais  il 
n'a  jamais  été  intendant  de  province  :  il  est  simple- 
ment maître  des  requêtes.  A  la  vérité  ,  M.  le  comte 
d'Argenson  n'avait  été  intendant  que  de  Tours,  où  l'on 
n'apprend  pas  la  guerre.  Son  neveu  sera  plus  avancé 
que  lui,  car  il  va  l'apprendre  sous  son  oncle.  Il  est  re- 

à  Yves-Marie  de  Recourt  de  Lens  et  de  Lucques,  comte  de  Rupelmonde, 
tué  le  15  avril  1745  au  combat  de  Paffenhoffen.  Elle  était  devenue  dame 
du  palais  par  la  démission  de  sa  belle-mère,  en  1741 . 


[OCT.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  303: 

venu  de  Suisse ,  le  2  de  ce  mois ,  et  a  remercié  le  roi 
le  3.  M.  d'Argenson  lui  a  déjà  donné  et  distribué  des 
départements  sur  lesquels  les  premiers  commis  travail- 
lent avec  lui.  Il  l'enverra,  sans  doute,  faire  des  tour- 
nées dans  les  villes  frontières,  ou  il  y  a  de  grosses  gar- 
nisons ,  pour  apprendre  son  métier  et  connaître  les 
troupes. 

Le  dessein  de  M.  le  comte  d'Argenson  est  apparem- 
ment de  se  faire  duc  et  pair,  ou  bien  son  fils,  le  mar- 
quis de  Voyer,  qui  est  maréchal  de  camp.  Au  surplus, 
ils  sont  d'assez  bonne  maison  pour  cela. 

—  Le  prince  d'Orange  et  de  Nassau,  slathouder  de 
la  république  de  Hollande,  est  mort  dans  le  mois  d'oc- 
tobre*, à  l'âge  de  quarante-un  ans.  On  n'a  point  porté 
de  deuil  pour  lui.  Sa  mort  a  cependant  été  annoncée 
dans  la  Gazette  de  France,  avec  la  qualité  de  sta- 
thouder. 

—  Les  Te  Deum  que  toutes  les  académies,  tous 
les  corps  des  marchands  et  des  communautés  de  Paris 
ont  fait  chanter  pour  la  naissance  de  M.  le  duc  de 
Bourgogne,  n'ont  pas  discontinué  pendant  un  temps 
considérable.  L'Université  de  Paris,  pour  faire  une  pe- 
tite promenade,  a  été  chanter  son  Te  Deum  dans  l'é- 
glise des  Invalides.  M.  de  Beaumont ,  archevêque  de 
Paris,  y  a  célébré  la  grand'messe.  Cela  a  fait  une  pro- 
cession solennelle  depuis  les  Matliurins,  où  l'Université 
s'assemble,  jusqu'aux  Invalides;  et,  comme  l'esprit 
janséniste  règne  toujours  dans  Paris,  on  a  saisi  cette 

*  Guillaume-Charles-Henri  Frison  de  Nassau-Dietz,  né  le  1  "  septembre 
1711,  mourut  le  22  octobre.  Il  avait  été  revêtu  du  stathoudérat  en  1747, 
et ,  peu  de  temps  après  ,  cette  dignité  avait  été  déclarée  héréditaire  dao» 
sa  famille. 


304  JOURNAL  [oct.  1751] 

occasion  pour  faire  des  vers  sur  notre  pauvre  Uni- 
versité : 

Vigoureuse,  autrefois,  et  pleine  de  santé, 

Fille  aînée  de  nos  rois,  dame  Université 

Livrait  mille  combats,  emportait  mille  palmes  , 

S'attirait  mille  cœurs  par  l'éclat  de  ses  charmes; 

La  risée,  aujourd'hui,  de  ses  fiers  ennemis, 

Le  mépris  et  l'horrenr  de  ses  plus  cliers  amis  , 

Par  Ventadour',  hélas!  par  la  bulle  vaincue, 

Perdue  ,  estropiée  ,  honnie  et  confondue  , 

Aux  Invalides  veut  se  faire  recevoir, 

Pour  y  cacher  sa  honte  avec  son  désespoir; 

Mais  comme  tous  les  maux  ne  sont  pas  guérissables , 

Elle  eût  aussi  bien  fait  d'aller  aux  Incurables. 

—  Madame  la  Dauphine  ,  qui  aime  fort  Fontaine- 
bleau, y  est  avec  M.  le  Dauphin,  du  25  de  ce  mois  '. 
Elle  n'est  point  venue  auparavant,  comme  on  le  croyait, 
à  Notre-Dame ,  parce  qu'il  n'y  a  point  ici  assez  de 
gardes  du  corps  pour  venir  à  Paris  avec  un  certain 
cortège.  Elle  y  viendra,  dit-on,  après  le  retour  de 
Fontainebleau ,  apparemment  avec  les  dames  de  France 
qui  l'accompagneront. 

—  Tout  le  public  raisonne  fort,  dans  Paris,  un  peu 
à  voix  basse,  d'un  événement,  aussi  triste  qu'extraor- 
dinaire, arrivé  à  Versailles  un  peu  avant  le  voyage 
de  Fontainebleau,  dans  l'appartement  du  jeune  duc 
de  Bourgogne,  dans  le  berceau  duquel  on  a  mis  un 
paquet  de  papiers,  tandis  qu'on  remuait  le  jeune 
prince.  Le  lit  ou  berceau  est  entre  un  lit  de  madame 
de  Tallard,  gouvernante,  et  celui  de  la  sous-gouver- 

*  L'abbé  de  Ventadour,  élu  recteur  eu  i  739,  et  qui  fît  révoquer  l'appel 
de  la  constitution  Unigenitus.  Voir  t.  II,  p.  2;21  et  230. 

*  Le  roi  était  à  Fontainebleau  depuis  le  12. 


iocT.  1751]  DE  E.  i.  F.  BARBIER.  305 

liante,  le  tout  entouré  d'un  paravent.  Le  roi  était  lui- 
même  dans  la  chambre  avec  sept  ou  huit  personnes 
seulement  qui  l'avaient  suivi,  comme  le  maréchal  de 
Noaillesjle  duc  d'Âyen  et  autres. 

Madame  Sauvé,  première  femme  de  chambre  du 
jeune  duc  de  Bourgogne,  avertit  madame  la  duchesse 
de  Tallard,  qui  était  dans  la  chambre,  qu'il  ne  fallait  pas 
remettre  le  prince  dans  son  berceau,  parce  qu'elle  avait 
vu  une  main  y  jeter  quelque  chose.  On  dit  que  madame 
de  Tallard  la  reprit  de  ce  qu'elle  n'avait  pas  averti 
sur-le-champ  pour  faire  fermer  la  porte,  et  qu'elle 
s'excusa  sur  ce  qu'elle  avait  eu  peur  que  cela  ne  fît 
trop  de  bruit  ;  que  madame  de  Tallard  prit  apparem- 
ment le  paquet  et  le  porta  au  roi  ;  que  le  roi  fit  venir 
sur-le-champ  M.  le  comte  de  Saint-Florentin,  qui  ayant 
la  maison  du  roi  est  le  ministre  pour  tout  ce  qui  se 
passe  dans  le  château,  pour  ouvrir  le  paquet. 

Personne  ne  sait  et  ne  peut  savoir,  à  dire  vrai,  les 
particularités  de  cette  affaire,  qui  s'est  passée  entre  le 
roi  et  le  ministre  ;  mais  on  a  dit,  dans  Paris,  qu'il  y  avait 
trois  paquets,  un  de  poudre  à  canon,  un  de  poudre  à 
poudrer  et  un  autre  de  poudre  de  bois,  et  des  vers 
très-forts  contre  le  roi  et  le  gouvernement'.  On  dit, 
en  cour,  qu'il  n'y  avait  point  de  vers,  mais  cela 
n'est  pas  plus  sûr.  Comme  on  s'est  tourmenté  inutile- 
ment l'imagination  pour  expliquer  le  sens  de  ces  trois 
paquets,  le  public  a  conclu  tout  de  suite  qu'on  en 
voulait  à  la  vie  du  jeune  prince  ;  mais  cela  n'est  pas 
vraisemblable,  non-seulement  parce  qu'il  n'y  a  per- 
sonne assez  méchant  pour  un  pareil   attentat,   mais 

'  On  dit  que  le  roi  a  souvent  trouvé  de  pareils  papiers  critiques  dans 
son  cabinet.  [Note  de  Barbier.^ 

III  20 


306  JOURNAL  [ocr.  1751] 

parce  que,  s'il  y  avait  le  moindre  sujet  de  soupçon,  ii 
ne  serait  pas  naturel  que  toute  la  cour,  surtout 
M.  le  Dauphin  et  madame  la  Dauphine,  fussent  partis 
aussi  tranquillement  pour  Fontainebleau,  et  qu'on  eût 
laissé  le  jeune  prince  seul  dans  Versailles  avec  une 
simple  garde  de  cinquante  hommes,  madame  de  Tal- 
lard  et  les  femmes  qui  sont  auprès  de  lui. 

La  grande  difficulté  est  de  savoir  qui  a  été  assez 
hardi  pour  mettre  un  paquet  dans  ce  berceau.  Peut- 
être  est-ce  quelqu'un  de  si  haut  que  madame  Sauvé 
n'a  pas  osé  faire  éclat  sur-le-champ,  ni  même  le  dé- 
clarer à  madame  de  Tallard,  et  qu'elle  se  sera  con- 
tentée de  dire  qu'elle  s'était  aperçue  du  fait  sans  avoir 
distingué  la  personne;  elle  ne  dit  même  pas  si  c'est 
un  bras  d'homme  ou  de  femme. 

Quoi  qu'il  en  soit, ce  qui  est  certain,  c'est  que  ma- 
dame Sauvé,  le  jour  même  ou  le  lendemain,  a  été 
condjiite  de  Versailles  à  la  Bastille,  et  que  sa  femme 
de  chambre  '  a  été  conduite  au  For-l'Evêque  et  mise 
au  secret.  Ces  femmes  ont  été  sans  doute  interrogées  ; 
mais  on  n'en  sait  et  n'en  saura  pas  sitôt  davantage 
dans  le  public. 

A  l'égard  de  madame  Sauvé,  cela  a  fait  dire  son  his- 
toire :  c'était  une  marchande  de  poisson  ^,  à  Paris, 
riche,  jolie,  bien  faite  et  de  beaucoup  d'esprit,  qui  était, 

•  Marie-Charlotte  Anquely,  femme  Mézières.  Barbier  est  dans  l'erreur 
en  disant  qu'elle  fut  mise  au  For-l'Evèque,  ou,  du  moins,  elle  y  resta  alors 
peu  de  temps  ,  car  elle  figure  au  nombre  des  prisonniers  de  la  Bastille. 
Comme  elle  était  enceinte  au  moment  de  son  arrestation  ,  on  lui  permit 
de  sortir  de  prison  pour  aller  faire  ses  couches  chez  une  sage-femme , 
puis  elle  fut  ramenée  à  la  Bastille. 

'  Son  mari  fait  encore  le  commerce  de  poisson  :  il  achète  des  étangs. 
(  Note  de  Barbier.  ) 


[ocT.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBîER.  307 

dit-on,  fort  aimée  de  M.  le  comte  d'Argenson,  qui  avait 
une  bonne  maison  où  elle  donnait  à  souper,  non-seu- 
lement à  M.  le  comte  d'Argenson,  mais  à  des  seigneurs, 
et  qui  s'était  un  peu  dérangée  à  ce  train-là.  C'est  une 
femme  qui  a  eu  plusieurs  intrigues.  Pour  raccommoder 
un  peu  ses  affaires,  elle  avait  eu  d'abord  une  place 
auprès  de  Madame,  fille  de  la  première  Dauphine,  et 
ensuite  celle-ci  auprès  de  M.  le  duc  de  Bourgogne, 
le  tout  par  le  crédit  de  M.  le  comte  d'Argenson.  Cette 
madame  Sauvé  a  une  fille  extrêmement  jolie  qui  est 
mariée  à  un  M.  Dubois,  premier  secrétaire  de  M.  le 
comte  d'Argenson,  dont  la  protection  est  connue  pour 
toute  la  famille. 

Il  est  presque  indubitable  que  madame  Sauvé  est 
très-innocente  et  qu'on  ne  peut  pas  la  soupçonner 
d'avoir  mis  elle-même  aucun  paquet  dans  le  berceau, 
quoiqu'on  dise,  en  cour,  qu'elle  a  voulu,  par  cette  ma- 
nœuvre, se  faire  un  mérite  de  son  zèle  et  de  son  at- 
tention. Cependant  la  voilà  perdue.  On  dit  que  M.  Du- 
bois, son  gendre,  sa  fille,  et  une  nièce  qu'elle  avait  aussi 
placée  en  cour,  ont  eu ,  en  même  temps,  ordre  de  quit- 
ter Versailles. 

On  n'en  sait  rien  de  plus  actuellement;  mais  cette 
histoire,  qu'on  a  voulu  cacher  dans  les  commence- 
ments, s'est  répandue  dans  Paris  de  façon  qu'elle  est 
absolument  publique  et  donne  lieu  à  bien  des  discours  \ 

—  Ce  qui  fait  encore  plus  murmurer,  c'est  que  de- 

'  Madame  Sauvé,  entrée  à  la  Bastille  le  1 7  octobre  1 751 ,  ne  recouvra 
sa  liberté  que  le  6  mars  1757,  et  avec  la  condition  de  s'éloigner  de  Paris 
et  de  se  retirer  en  province.  On  peut  lire  des  détails  plus  circonstanciés 
sur  cette  aventure  dans  les  Mémoires  lùstoriques  et  authentiques  sur  la  Bas- 
tille, t.  Il,  p.  323etsuiv. 


308  JOURNAL  [mv.  1751] 

puis  un  mois  le  pain  augmente  tous  les  jours  de  mar- 
ché, même  dans  Paris.  Le  pain  mollet  vaut  quatre  sous 
la  livre  et  le  pain  ordinaire  trois  sous  etunliard.  Cela 
indispose  d'autant  plus  le  peuple  et  tout  le  monde, 
que  la  récolte  de  cette  année  n'a  pas  été  absolument 
mauvaise  ,  et  que  l'on  sait  que  ^  par  la  récolte  précé- 
dente, il  doit  y  avoir  dans  le  royaume  du  blé  pour  plus 
de  deux  ans.  On  ne  sait  à  quoi  attribuer  cette  mau- 
vaise administration.  Cela  fait  dire,  au  peuple  même, 
qu'il  y  avait  du  blé  ancien  et  de  provision  dans  les 
magasins  publics ,  que  le  ministère  a  fait  enchérir  le 
blé,  par  la  police  sur  les  marchés,  pour  vendre  ce  blé  ; 
après  quoi  on  le  laissera  diminuer  pour  remplir  les 
greniers.  Cela  est  d'autant  plus  triste  que  la  cherté  du 
blé  fait  augmenter  foin ,  paille ,  avoine  et  toutes  sortes 
de  marchandises. 

Novembre.  —  La  cérémonie  des  six  cents  mariages 
que  le  corps  de  Ville  de  Paris  fait  faire  pour  la  nais- 
sance de  M.  le  duc  de  Bourgogne,  est  remise  au  9  de 
ce  mois.  Les  curés  de  Paris,  qui  sont  chargés  de 
l'exécution,  ont  eu  de  la  peine  à  trouver  des  garçons 
natifs  de  Paris  et  ayant  quelque  métier.  D'ailleurs ,  il 
a  fallu  que  la  ville  eût  de  l'argent  comptant. 

La  Ville  a  d'abord  envoyé  à  chaque  curé,  suivant  le 
nombre  de  mariages  accordés  à  la  paroisse ,  du  drap 
pour  les  habits  des  garçons,  et  des  étoffes  rayées  soie, 
fil  ou  coton ,  pour  les  robes  des  filles.  Le  tout  de  dif- 
férentes couleurs,  afin  d'éviter  un  uniforme  d'habille- 
ment reconnaissabîe  dans  les  rues. 

La  yille  a  ensuite  délivré  aux  curés,  en  argent,  une 
somme  de  trois  cent  soixante-neuf  livres  pour  chaque 
mariage ,  pour  le  surplus  des  cinq  cents  livres ,  dont 


[nov.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  309 

il  y  a  soixante-neuf  livres  pour  les  frais  de  mariage, 
savoir  :  vingt-quatre  livres  pour  le  repas  de  chaque 
mariage,  à  raison  de  quatre  livres  par  tête,  sur  le  pied 
de  six  personnes ,  le  gaiçon ,  la  fille  et  deux  personnes 
de  chaque  côté;  pour  des  carrosses;  la  façon  des 
habits  aux  tailleurs  et  couturières;  les  souliers ,  les 
bas,  chapeaux,  gants  et  bouquets.  Le  linge,  chemises, 
garnitures,  manchettes,  avait  aussi  été  fourni  par  la 
Ville.  Ce  sont  les  curés  qui  se  sont  chargés  de  ces  petits 
détails;  d'avoir  une  salle  pour  rassembler  leurs  noces , 
de  commander  le  repas,  et  de  tout  le  reste. 

—  Lundi ,  8 ,  les  fiançailles  se  sont  faites  dans 
chaque  paroisse  dont  toutes  les  cloches  ont  sonné. 

—  Mardi,  9,  jour  destiné  pour  cette  cérémonie  nou- 
velle et  authentique ,  le  canon  de  la  ville  a  tiré  à  six 
heures  du  matin.  Dans  la  matinée,  on  a  procédé  à  la 
célébration  des  mariages  dans  chaque  paroisse,  et 
chaque  curé  a  fait  de  son  mieux. 

Il  y  avait  soixante-six  mariages  à  Saint- Sulpice , 
cinquante  à  Saint-Paul ,  autant  à  Saint-Euslache  ; 
ainsi  à  proportion  de  la  grandeur  des  paroisses;  douze 
à  Saint-Séverin  ,  douze  à  Saint-Benoît.  Tous  ces  ma- 
riages ont  été  célébrés  à  la  même  messe.  Les  mariés, 
qui  étaient  tous  jeunes  gens ,  étaient  rangés  deux  à 
deux  (.'ans  le  chœur  des  églises.  Les  curés  ont  dit  la 
messe  et  ont  fait  un  discours  arrangé,  parce  que  les 
églises  étaient  remplies  de  monde  que  la  curiosité  y 
avait  amené.  Les  mariés  avançaient  deux  à  deux  à 
l'autel,  pour  la  cérémonie  du  mariage.  Dans  les  grandes 
paroisses,  comme  à  Saint-Sulpice,  plusieurs  prêtres 
étaient  employés  à  interroger  les  mariés ,  parce  que 
cela  aurait  été  trop  long.  Dans  certaines  paroisses,  il 


310  JOURNAL  [^ov.  1751] 

n'y  avait  qu'un  poêle  sur  le  premier  rang  pour  tous  : 
dans  d'autres,  il  y  avait  douze  poêles,  comme  à  Saint- 
Benoît,  où  j'ai  vu  la  cérémonie. 

Il  y  avait  à  chaque  paroisse  un  député  du  corps  de 
Ville ,  échevin ,  ancien  échevin  ,  conseiller  ou  quarti- 
nier  de  Ville,  qui  avait  la  première  place  dans  le  chœur, 
dans  les  hautes  stalles ,  avec  un  tapis  et  un  carreau  de 
velours  devant  lui ,  et  deux  archers  de  Ville. 

Saint-Roch  a  été  le  plus  honoré  :  M.  le  duc  de 
Gèvres ,  gouverneur  de  Paris,  qui  est  de  cette  paroisse, 
y  a  été  en  grand  cortège  et  a  assisté  h  la  messe  et  à  la 
célébration;  il  avait  un  fauteuil  dans  le  chœur  et  ses 
gentilshommes  sur  des  banquettes.  Le  prévôt  des  mar- 
chands aura  été  de  même  à  sa  paroisse. 

A  Saint-Paul,  à  Saint-Roch,  à  Saint-Sulpice,  il  y 
avait  non-seulement  des  carrosses  de  remise ,  mais 
plusieurs  carrosses  bourgeois  que  les  curés  avaient  de- 
mandés pour  conduire  les  mariés  au  lieu  du  lepas , 
après  les  messes  qui  ont  fini  tard. 

Les  curés  ,  en  général,  avaient  retenu  des  salles  chez 
des  traiteurs.  A  Saint-Roch,  ils  en  avaient  à  l'hôtel  des 
Ambassadeurs  ^  D'autres  ont  eu  aussi  des  salles  d'em- 
prunt. Le  curé  de  Saint-Benoit^,  qui  est  fort  entendu 
pour  tous  les  détails  ,  avait  loué  un  jeu  de  paume  dans 


'  L'hôtel  de  Pontchartraiu,  situé  rue  Neuve-des-Petits-Champs,  et  sur 
l'emplacement  duquel  a  été  ouvert ,  en  1825  ,  le  passage  Choiseul.  Cet 
hôtel,  construit  pour  Hugues  de  Lyonne ,  secrétaire  d'Etat ,  après  avoir 
appartenu  à  Louis-Phclippeaux  de  Pontchartrain,  clianceUer  de  France  , 
avait  été  acheté  par  le  roi  pour  y  loger  les  ambassadeurs  extraordinaires, 
lorsque  le  duc  de  Nivernais  devint  propriétaire  de  celui  qui  leur  était  af- 
fecté, rue  de  Tournon.  Voir  la  note  1,  t.  II,  p.  313. 

'  Il  se  nommait  Jean  Brûlé. 


[nov.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIEH.  311 

la  rue  Hyacinthe',  qu'il  avait  fait  tapisser  et  orner  de 
lustres,  et  qui  était  tout  rempli  de  femmes  et  d'hommes 
pour  voir  la  fête.  Le  curé  de  Saint-Benoit  et  ses  clercs 
étaient  debout ,  coupaient  les  viandes  et  servaient  les 
mariés.  Toutes  ces  noces  ont  été  assez  bien  servies; 
ils  étaient  servis  par  six  ,  avec  deux  entrées  ,  du  rôti, 
tourtes  pour  l'entremets,  du  dessert,  du  vin  de  liqueur 
et  du  café.  Chaque  curé  ,  pour  faire  bien  les  choses, 
y  aura  mis  un  peu  du  sien. 

Les  députés  de  la  Ville  à  chaque  paroisse,  n'ont 
point  signé  sur  l'acte  de  célébration.  On  a  fait  atten- 
tion qu'il  ne  fallait  point  laisser  de  vestiges,  dans  ces 
actes  ,  que  ces  mariages  avaient  été  faits  par  espèce  de 
charité. 

A  six  heures ,  plus  ou  moins  ,  cela  a  fini ,  et  les  ma- 
riés ont  été  reconduits  chacun  chez  eux.  Chaque  curé 
a  assisté  au  repas  des  mariés ,  du  moins  pour  être  pré- 
sent sans  être  à  table,  avec  quelques-uns  de  leurs 
prêtres,  pour  maintenir  le  bon  ordre.  Il  est  certain 
que  tout  cela  s'est  passé  avec  beaucoup  de  décence  et 
beaucoup  de  dignité. 

Après  toutes  les  messes  ,  le  gouverneur  de  Paris,  le 
prévôt  des  marchands  et  tous  les  députés  de  la  Ville, 
sont  retournés  à  l'hôtel  de  ville ,  où  il  y  a  eu  un  dî- 
ner magnifique,  qui  a  commencé  à  trois  heures  et  fini 
à  six.  Ils  étaient  soixante  personnes  ^  On  y  a  bu  à  la 

*  La  rue  Saint-Hyaciiilhe  Saint-Michel. 

^  Paris  était  divisé  en  cinquante-trois  paroisses ,  en  y  comprenant  les 
lieux  exceptés  de  l'ordinaire,  c'est-à-dire  qui  n'étaient  pas  sous  la  juridic- 
tion de  l'archevêque.  Il  y  avait ,  en  outre  ,  treize  églises  où  se  faisaient 
les  fonctions  curiales  ,  telles  que  l'église  de  l'abbaye  Saint-Antoine  pour 
les  habitants  et  domestiques  de  l'enclos,  celle  de  l'abbaye  Saint-Victor,  etc. 


312  JOURNAL  [nov.  1751] 

santé  de  M.  ie  duc  de  Bourgogne,  de  M.  et  de  madame 
la  Dauphine,  de  la  reine,  et,  pour  la  dernière  santé,  à 
celle  du  roi,  pour  laquelle  tout  le  monde  s'est  levé. 

Après  ce  dîner^  tout  ie  corps  de  Ville  est  descendu 
à  Saint-Jean,  paroisse  de  l'hôtel  de  ville,  qui  était  orné 
magnifiquement,  tapissé  en  damas  cramoisi  avec 
des  galons  d'or,  et  plus  de  soixante  lustres  ou  giran- 
doles; pour  terminer  cette  grande  fête,  on  y  a  chanté 
un  grand  Te  Deiim  en  musique,  qui  n'a  fini  qu'à  plus 
de  huit  heures  du  soir. 

Les  mariés,  qui  avaient  été  un  peu  honteux  et  gê- 
nés dans  toutes  ces  cérémonies  ,  auront  été  plus 
libres,  le  soir  et  le  lendemain,  pour  danser  entre  eux. 

Les  curés  de  Paris,  qui  sont  chargés  de  la  somme 
de  trois  cents  livres  qui  revient  à  chaque  mariage ,  ne 
l'ont  point  donnée  au  mari  qui  aurait  pu  la  dissiper, 
11  est  réservé  à  leur  prudence  de  l'employer  en  tout 
ou  partie,  soit  en  meubles,  pour  ceux  qui  n'en  ont 
point,  soit  en  outils ,  marchandises ,  pour  partie  de 
maîtrises,  et  à  choses  nécessaires  et  utiles  pour  l'éta- 
blissement des  mariés. 

Cela  a  fait,  le  jour  et  le  lendemain,  la  conversation  de 
tout  Paris  comme  nouveauté,  et  il  n'en  est  plus  ques- 
tion, en  attendant  autre  nouvelle. 

—  Le  roi  et  la  cour  sont  revenus  de  Fontainebleau 
à  Clîoisy,  le  1 7  de  ce  mois.  Il  y  a  eu  de  grands  plaisirs 
à  Fontainebleau,  comédie  française  et  italienne,  où  le 
roi  a  souvent  assisté  ;  des  ballets  où  il  y  avait  des  dan- 
seurs de  l'Opéra;  des  soupers  dans  les  petits  appar- 
tements ,  et  beaucoup  de  grandes  chasses  dans  la 
journée. 

—  Il  y  a  eu  une  scène,  de  la  |)art  de  M.  le  duc  de 


[Nov.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  313 

Chartres.  Depuis  longtemps,  milord  Melfort  ^  était  de 
la  cour  de  madame  la  duchesse  de  Chartres,  sans  que 
M.  le  duc  de  Chartres  en  fût  autrement  inquiet  ;  mais 
à  une  comédie,  à  Fontainebleau,  milord  Melfort  était 
entré  le  premier  dans  la  loge  de  madame  la  duchesse 
de  Chartres.  Lorsque  la  princesse  arriva,  milord  Mel- 
fort, qui  était  assis  et  répandu  sur  les  bancs,  ne  se  leva 
pas  et  parla  quelque  temps  à  la  princesse  qui  était  de- 
iDout.  M.  le  duc  de  Chartres ,  qui  était  dans  une  loge 
vis-à-vis,  avec  madame  la  princesse  de  Conti,  mère 
de  son  épouse ,  fut  scandalisé  de  cet  air  de  liberté  et 
du  manque  de  respect  en  public,  dans  un  spectacle. 
11  appela  tout  haut  milord  Melfort,  qui  alla  lui  parler, 
et  il  lui  dit  qu'il  lui  défendait  de  mettre  les  pieds  chez 
lui,  et  de  se  trouver  où  serait  madame  la  duchesse. 
Au  sortir  de  la  comédie ,  il  rendit  compte  au  roi  de 
ce  qu'il  venait  de  faire.  Le  prince  a  agi  comme  il  le 
devait. 

—  Le  20  de  ce  mois,  M.  le  Dauphin  et  madame  la 
Dauphine  sont  venus  entendre  la  messe  à  Notre-Dame, 
pour  remercier  Dieu  de  la  naissance  de  M  le  duc  de 
Bourgogne.  Le  roi  avait  nommé  plusieurs  dames  pour 
accompagner  madame  la  Dauphine ,  en  sorte  qu'ils 

"  Lcuis-Hector,  comte  de  Drumond  Melfort,  né  en  i  726  ,  issu  d'une 
très-ancienne  famille  d'Angleterre ,  et  dont  le  grand-père,  partageant  la 
mauvaise  fortune  de  Jacques  II ,  était  venu  s'établir  en  France  à  la  suite 
de  ce  monarque.  Le  comte  de  Melfort,  fort  bel  homme,  et  qui  avait  eu  de 
nombreux  succès  à  la  cour,  avait  servi  avec  distinction  sous  le  maréchal 
de  Saxe.  Il  était,  en  1731,  colonel  du  régiment  Royal-Écossais,  et  de- 
vint plus  tard  lieutenant  général ,  commandeur  de  Saint-Louis ,  etc.  II 
:i  publié  plusieurs  ouvrages  d'art  militaire  estimés  ,  et  entre  autres  : 
Traité  sur  la  camlerie ,  Paris,  1776  ,  grand  in-folio,  avec  un  volume  de 
planches  formant  atlas. 


314  JOURNAL  [nov.  17Mj 

avaient  un  cortège  de  huit  carrosses  à  huit  et  six  che- 
vaux. 11  y  avait,  clans  le  parvis,  un  détachement  des 
gardes  françaises  et  suisses.  L'archevêque  et  le  clergé 
sont  venus  les  recevoir  à  la  porte,  avec  un  compli- 
ment, et  les  ont  conduits  dans  le  chœur,  où  ils  ont  en- 
tendu une  messe  basse  sans  musique,  et  ont  fait  en- 
suite leur  prière  devant  la  chapelle  de  la  Vierge.  Ils 
sont  venus  de  Choisy  par  la  porte  Saint-Bernard ,  le 
quai  de  la  Tournelle,  la  Grève  et  le  Pont-Notre-Dame, 
soit  pour  traverser  plus  dans  la  ville,  soit  pour  ne  pas 
passer  sous  le  Pelit-Châtelet,  d'où  il  aurait  fallu  déli- 
vrer des  prisonniers  \  Après  la  messe,  ils  sont  retour- 
nés de  suite  diner  à  Versailles.  Il  y  avait  en  tout,  dans 
la  marche,  des  inspecteurs  de  police,  du  guet  à  che- 
val, des  pages,  plusieurs  officiers  à  cheval,  et  peut- 
être  une  vingtaine  de  gardes  du  loi.  La  Ville  n'a  fait 
aucune  cérémonie. 

Le  peuple  était  fort  tranquille  ;  peu  de  monde  dans 
le  parvis,  et  on  n'a  point  crié  :  Fii'e  le  roil  ni  i^ive  le 
dauphin  !  Le  peuple  n'est  pas  content  de  la  cherté  du 
pain  et  des  impôts.  Tout  le  public  a  bien  remarqué  ce 
silence  populaire. 

—  Dimanche,  21,  M.  le  comte  d'Argenson  s'est 
rendu  le  matin  chez  le  premier  président  avec  quatre 
lettres  de  cachet.  Une  nommément  pour  M.  le  premier 
président,  deux  en  blanc  pour  deux  présidents  à  mor- 

'  Voir  t.  II,  p.  502.  Les  prisonniers  pour  dettes  détenus  au  Petit-Châ- 
telet,  avaient  cependant  fait  illuminer  tout  le  couronnement  du  bâtiment 
pendant  quatre  jours  de  suite,  lors  de  la  naissance  du  duc  de  Bourgogne, 
et  ils  avaient  placé  un  orcliestre  nombreux  sur  la  plate-forme  le  jour  où 
le  roi  était  venu  à  Notre-Dame  i'  Mercure  de  France,  janvier  \  752,  IP  vol. , 
p.  HO). 


[nov.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBiKn.  315 

lier,  pour  en  remplir  les  noms  de  ceux  qui  seraient  à 
Paris,  et  la  quatrième  pour  un  greffier  de  la  grand- 
chambre.  Ces  lettres  ont  été  remplies  de  MM.  les  pré- 
sidents Le  Peletier  de  Rosanbo  et  de  Maupeou  ,  le 
fils,  et  de  M.  Ysabeau ,  greffier  de  la  grand'chambre. 
Elles  portaient  l'ordre  du  roi  de  se  rendre  dans  le 
jour  à  Versailles,  pour  recevoir  les  intentions  du  roi 
et  pour  lui  porter  le  registre  des  délibérations  et  ar- 
rêtés du  parlement.  Cela  a  été  exécuté. 

Le  roi  a  dit  à  ces  messieurs  qu'il  les  avait  mandés 
pour  leur  dire  qu'il  faisait  défense  à  son  parlement  de 
faire  aucune  délibération  au  sujet  de  la  déclaration 
du  24  mars  touchant  l'Hôpital-Général  ;  qu'il  évoquait 
à  lui  cette  affaire ,  et  s'en  réservait  la  connaissance  par 
un  arrêt  du  conseil  dont  M.  le  chancelier  a  fait  lecture 
à  MM.  les  présidents. 

Le  roi  a  demandé  ensuite  le  registre  des  délibéra- 
lions  et  arrêtés  que  le  greffier  a  donné  à  M.  le  premier 
président,  lequel  les  a  remis  entre  les  mains  du  roi. 
Les  délibérations  sur  l'affaire  de  la  déclaration  du 
24  mars  n'étaient  encore  que  sur  des  feuilles  volantes, 
en  cahier,  et  non  dans  un  registre  relié.  Le  roi  les  a 
prises,  les  a  regardées  dessus  et  dessous,  les  a  chiffonnées 
un  peu  et  les  a  mises  dans  sa  poche.  Il  a  ensuite  donné 
un  papier  à  M.  le  premier  président ,  contenant  sa  dé- 
fense à  son  parlement  de  s'assembler  et  délibérer  au 
sujet  de  l'afTaire  de  F  Hôpital-Général,  et  de  faire  au- 
cunes remontrances.  Il  a  ainsi  renvoyé  les  présidents 
et  le  greffier. 

Par  cette  opération  le  roi  s'est  évité  la  peine  d'un 
lit  de  justice.  Il  a  entre  les  mains ,  et  en  sa  possession , 
les  originaux  de  l'enregistrement  du  20  juillet  et  de 


316  JOURNAL  [nov.  1751] 

tout  ce  qui  a  été  fait  depuis.  De  cette   manière  c'est 
une  affaire  toute  nouvelle. 

—  Il  y  a  trois  registres  au  parlement  :  celui  des  arrêts  ; 
un  des  ordonnances,  édits,  déclarations,  lettres  pa- 
tentes enregistrées  ;  et  un  des  délibérations  et  arrêtés  de 
la  compagnie,  qu'on  appelle  du  conseil  secret.  Ces  deux 
derniers  registres  ont  été  depuis  longtemps  en  simples 
cahiers.  M.  Joly  de  Fleury,  père,  procureur  général, 
s'est  déterminé  à  les  faire  transcrire  sur  des  registres 
en  parchemin  et  a  obtenu  une  certaine  somme  par  an 
pour  les  frais  des  copistes.  Comme  cela  est  fort  long, 
on  n'en  est  pas  encore  aux  années  1 738  et  1 741  de  ces 
deux  registres.  C'est  la  raison  pour  laquelle  on  a  porté 
au  roi  les  minutes  et  originaux  en  feuilles  volantes. 

—  Lundi,  22,  la  grand'chambre  a  tenu,  à  l'ordi- 
naire, pour  les  compliments  et  les  discours  qui  se  font 
aux  avocats,  à  la  rentrée,  tant  par  le  premier  président 
que  par  les  gens  du  roi.  C'est  M.  Le  Bret ,  avocat 
général ,  qui  a  fait  le  discours  %  et  il  n'a  point  été  ques- 
tion d'autre  chose. 

—  Mercredi,  24,  M.  le  premier  président  a  tenu  le 
matin  la  petite  audience  jusqu'à  neuf  heures,  à  l'ordi- 
naire ,  et  s'en  est  retourné  à  la  buvette.  Pendant  ce 
temps-là,  messieurs  du  parlement  sont  arrivés  dans  le 
cabinet  de  la  quatrième  chambre  des  enquêtes,  qui 
rend  dans  la  grand'chambre  ,  où  ils  sont  même  restés 
du  temps  sans  vouloir  se  mettre  en  place  pour  en- 
tendre les  mercuriales.  M.  le  premier  président  les 
ayant  fait  avertir,  ils  sont  entrés  en  grand  nombre; 
on  dit  cent  quatre-vingts. 

'   Il  avait  pris  pour  sujet  :  Sur  la  gloire  propre  au  barreau. 


[Nov.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  317 

M.  d'Ormesson  ,  premier  avocat  général ,  a  fait  le 
discours  des  mercuriales^  à  l'ordinaire,  après  quoi 
M.  le  premier  président  a  pris  la  parole.  Il  a  rendu 
compte  à  la  compagnie  des  lettres  de  cachet  du  di- 
manche 21 ,  et  de  ce  qui  s'était  passé  à  Versailles  lors 
de  la  remise  des  minutes  des  arrêtés  et  délibérations. 
Puis  il  a  lu  le  petit  bulletin  qui  contenait  la  défense 
faite  au  parlement  de  délibérer  et  de  faire  aucunes  re- 
présentations au  sujet  de  cette  affaire. 

M.  le  premier  président  a  ensuite  demandé  l'avis  de 
M.  Pinon ,  qui  était  le  doyen  des  conseillers  lais ,  lequel 
a  dit  en  peu  de  mots  :  «  Monsieur,  puisque  le  roi  nous 
défend  de  délibérer,  et  qu'il  nous  interdit  par  là  nos 
fonctions,  la  compagnie  vous  déclare  qu'elle  ne  peut 
ni  n'entend"  continuer  aucun  service.  >>  Toute  la  com- 
pagnie a  approuvé  et  applaudi  par  gestes  cet  avis.  Sur 
quoi  M.  le  premier  président  a  dit  que  son  silence 
exprimait  assez  l'excès  de  sa  douleur,  et  qu'ils  allaient 
faire  un  grand  tort  au  public.  Tout  le  monde  s'est  levé 
et  s'est  séparé. 

Cette  triste  nouvelle  s'est  répandue  sur-le-champ 
dans  Paris.  Les  avocats  qui  étaient  à  l'audience  du 
Chàtelet  se  sont  retirés ,  et  tous  les  autres  cessent  leurs 
fonctions. 

En  sorte  que  depuis  hier,  midi,  il  n'y  a  plus  de 
parlement  à  Paris.  Cette  misérable  affaire  devient  très- 
grave  et  très-intéressante  pour  le  public. 

—  On  dit  que  c'est  M.  le  comie  de  Saint-Séverin 

'  Il  parla  contre  le  défaut  des  personnes  qui  ne  veulent  pas'' être  ce 
qu  elles  sont ,  et  qui  veulent  paraître  ce  qu'elles  ne  sont  pas. 

*  Bien  des  gens  ont  trouvé  cette  expression  n'entend  un  peu  trop  forte 
dans  une  réponse  dont  le  roi  doit  être  instruit.  [Note  de  Barbier.) 


318  JOURNAL  [nov.  1751] 

d'Aragon  qui  a  déterminé  le  roi,  dans  le  conseil  d'Etat, 
à  faire  le  coup  d'autorité  du  dimanche  21  de  ce  mois, 
et  que  M.  le  contrôleur  général  et  garde  des  sceaux 
n'était  point  de  cet  avis.  Ceci  va  tomber  aussi  sur  M.  le 
chancelier  de  Lamoignon  et  sur  M.  de  Beaumont, 
archevêque  de  Paris.  Mais  enfin  voici  les  grands  coups 
portés.  Plus  de  tribunaux  dans  Paris ,  d'arrêts  de  dé- 
fense ;  plus  de  Tournelle  criminelle.  Cela  cause  un 
grand  désordre. 

—  Depuis  mercredi,  24,  les  gens  du  roi  vont  tous  les 
jours  en  robe  au  parquet ,  passer  une  heure  de  temps 
pour  la  forme,  car  il  n'y  a  qu'eux  en  robe  dans  le  palais. 
Il  n'y  a  point  d'audience  à  la  cour  des  aides,  ni  au  grand 
conseil,  ni  au  Châtelet,  du  moins  pour  les  avocats;  il 
n'v  en  a  aucun.  Tous  les  cabinets  sont  fermés  pour  les 
consultations,  conseils  des  princes  et  des  grands  sei- 
gneurs, arbitrages,  et  même  pour  les  commissions  du 
conseil  données  à  des  avocats.  Les  procureurs  mêmes 
veulent  se  dispenser  de  leurs  fonctions. 

—  On  dit  que  M.  le  comte  de  Saint-Séverin  ,  sur  le 
dernier  parti  du  parlement,  était  d'avis  d'en  faire  pendre 
deux  ou  trois  des  plus  mutins  ;  mais  que  le  roi ,  qui 
est  extrêmement  bon ,  avait  toujours  été  d'avis  pour  la 
douceur. 

—  MM.  les  gens  du  roi  ont  été  jeudi  à  l'audience  de 
M.  le  comte  d'Argenson,  où  ils  ont  été  une  hernie  et 
plus  enfermés  avec  lui.  Mais  à  quoi  aboutissent  ces 
conversations  ? 

Samedi,  27,  on  a  crié  dans  Paris,  sur  les  six  heures 
du  soir,  un  arrêt  du  conseil  d'État  tenu  pour  les 
finances,  daté  du  25,  lendemain  de  la  cessation  du 
parlement,  par  lequel  le  roi,  pour  soulager  les  habi- 


[Nov.  1751]  DE  E.  J.  V.  BARBIER.  319 

tants  de  sa  bonne  ville  de  Paris  de  l'augmentation  sur- 
venue sur  le  prix  du  pain  ,  ordonne  qu'à  commencer 
du  i"  décembre ,  il  sera  sursis  à  la  levée  et  perception 
des  droits  rétablis  en  1 743,  et  des  quatre  sous  pour  livre 
d'iceux  droits,  ordonnés  par  l'édit  de  septembre  1 7U7\ 
sur  les  denrées  les  plus  ordinaiies,  savoii-  sur  les  œufs, 
beurre,  fromages,  veaux,  volaille,  gibier,  cochons  de 
lait ,  agneaux ,  chevreaux  et  porcs  ;  sur  la  saline , 
charbon  de  bois  et  bois  à  brûler,  jusqu'à  ce  qu'il  en 
soit  autrement  ordonné. 

Cette  diminution  fait  un  objet  sur  la  dépense ,  car  en 
1742,  la  voie  de  bois  neuf  n'était  qu'à  dix-sept  livres 
quatre  sous  trois  deniers  ;  le  bois  flotté  à  quinze  livres 
quinze  sous  neuf  deniers  ;  et  la  voie  de  charbon  à  quatre 
livres  six  sous.  En  1744,  à  cause  des  droits  rétablis,  le 
bois  neuf  était  à  dix-neuf  livres  seize  sous  ;  le  bois  flotté 
à  dix-huit  livres  quinze  sous  ;  et  le  charbon  à  cinq  livres. 
En  1 748 ,  à  cause  des  quatre  sous  pour  livre ,  le  bois 
neuf  a  été  à  vingt  livres  dix  sous;  le  bois  flotté  à  dix- 
neuf  livres  deux  sous  ,  et  le  charbon  à  cinq  livres  sept 
sous  six  deniers;  c'est  le  prix  qui  a  duré  jusqu'à  présent. 
Au  moyen  de  cet  arrêt  du  conseil,  ces  marchandises  re- 
tomberont dès  le  1"  décembre,  qui  est  dans  quatre 
jours,  au  prix  qui  avait  lieu  en  1 742.  Les  marchands  de 
bois  ne  vendront  pas  beaucoup  d'ici  à  ce  temps-là  ; 
mais  aussi  cela  fera  débiter  après  tous  les  chantiers. 

Cet  arrêt  du  conseil ,  survenu  tout  à  coup ,  fait  bien 
raisonner  le  public;  l'on  voit  bien  qi;e  l'objet  est  d'a- 
paiser et  de  tranquilliser  le  petit  peuple  qui  pourrait 
être  seul  à  craindre ,  d'autant  plus  qu'il  ignore  le  vé- 

'  Voir  ci-dessus,  p.  20. 


320  JOURNAL  [nov.  1751] 

ritable  sujet  de  la  querelle  du  parlement ,  et  qu'il 
s'imagine  que  ce  dernier  n'est  tourmenté  par  le  minis- 
tère que  parce  qu'il  a  voulu  prendre  et  soutenir  les 
intérêts  du  peuple;  tandis  que,  dans  le  vrai,  ce  n'est 
qu'une  affaire  purement  personnelle  et  une  jalousie  de 
ce  que  la  déclaration  du  24  mars  semble  donner  plus 
d'autorité  à  l'archevêque  de  Paris  pour  l'administration 
de  r Hôpital-Général.  Mais  le  peuple  n'en  sait  pas 
davantage. 

—  Dimanche ,  28 ,  plusieure  mousquetaires  ont  été 
commandés  pour  porter  des  lettres  de  cachet  à  chacun 
des  présidents  et  conseillers  au  parlement.  Ils  y  ont 
été  entre  sept  et  huit  heures  du  matin  ,  en  fiacre ,  et  en 
habits  ordinaires.  Ils  ont  présenté  ces  lettres  eux- 
mêmes  à  tous  ceux  qu'ils  ont  trouvés  chez  eux.  C'étaient 
peut-être  des  officiers  pour  le  premier  président  et 
autres  présidents. 

Ces  lettres  à  chacun  en  particulier  portaient  : 
«  Mons.  *  ii/i  tely  je  vous  ordonne  de  vous  rendre 
lundi,  29  novembre,  à  mon  parlement,  dans  la  cham- 
bre où  vous  êtes  ordinairement  de  service,  pour  y  re- 
prendre vos  fonctions  ordinaires,  sous  peine  de  dés- 
obéissance. Je  prie  Dieu,  mons.  un  tel,  qu'il  vous  ait 
en  sa  sainte  et  digne  garde.  ^  » 

Aux  termes  de  cet  ordre ,  la  défense  de  s'assembler 
et  de  délibérer  sur  l'affaire  en  question  subsistait , 
puisqu'il  était  question  de  se  rendre  chacun  dans  sa 
chambre  pour  faire  le  service  ordinaire. 

—  La  lettre  de  cachet  aux  conseillers  de  grand'- 

'   Monsieur  n'était  pas  tout  au  long.  I^Noie  de  Barbier.) 
-  Cette  rédaction  offre  quelques  légères  variantes  avec  celle  que  l'on 
trouve  clans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  \(i  janvier  1752,  p.  10. 


[Nov.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  321 

chambre  portait  seulement  :  «  Je  vous  ordonne  de  ren- 
trer dans  mon  parlement  et  d'y  reprendre  vos  fonc- 
tions ordinaires,  »  ce  qui  est  fait  en  règle,  parce  que  de 
droit,  et  suivant  l'origine  du  parlement  et  l'établisse- 
ment de  Philippe  de  Valois,  en  1344,  la  première 
chambre,  que  nous  appelons  grand'chambre,  et  que 
l'on  a  aussi  nommée  chambre  du  plaidoyer,  avait  seule 
le  nom  de  parlement.  La  chambre  des  enquêtes  était 
la  chambre  des  procès. 

— -  Lundi,  29,  tous  les  officiers  du  parlement  ont 
satisfait  en  partie  à  l'ordre  donné.  Ils  se  sont  rendus, 
sur  les  huit  heures,  au  palais ,  chacun  dans  leur  cham- 
bre, mais  ils  ont  passé  une  heure  et  demie  à  causer  et 
se  promener  seulement,  sans  se  mettre  en  place,  sans 
ouvrir  d'audience,  ni  même  les  greffes  pour  les  expé- 
ditions, après  quoi  ils  sont  sortis  du  palais,  sur  les  dix 
heures. 

A  la  grand'chambre,  il  y  avait  la  première  cause  du 
rôle.  Il  était  facile  à  M.  le  premier  président  de  faire 
avertir  les  deux  avocats  pour  entamer  seulement  la 
cause,  comme  d'ouvrir  l'audience  aux  requêtes  du 
palais  :  mais  le  parti  était  pris  de  ne  rien  faire.  Le  par- 
lement aurait  même  trouvé  très-mauvais  qu'il  y  eut 
un  avocat  ou  un  procureur  en  robe.  Les  procureurs 
ne  vont  point,  et  n'ont  point  encore  osé  aller  jusqu'ici, 
en  robe,  ni  à  la  cour  des  aides,  ni  aux  eaux  et  forêts, 
quoique  la  cour  des  aides  entre  tous  les  jours,  à  l'ordi- 
naire, mais  sans  audience. 

Cette  désobéissance  paraît  portée  au  dernier  point 
de  la  part  du  parlement.  Ils  prétendent  que  le  droit 
de  s'assembler  et  de  délibérer  est  une  de  leurs  fonc- 
tions principales ,  qui  leur  appartient  par  leur  institu- 
III  21 


322  JOURNAL  [\ov.  1751] 

lion,  et  qu'ils  ont  de  droit.  Quoique  la  défense  du  roi 
du  21  ne  soit  pas  générale  ;,  mais  limitée  seulement  au 
sujet  de  l'affaire  de  l'Hôpital,  ils  prétendent  qu'en  pas- 
sant au  roi  le  pouvoir  de  leur  interdire,  en  cette  occa- 
sion, le  droit  d'assemblée  et  de  délibération,  ce  serait, 
de  leur  part ,  un  abandonnement  de  leur  droit  et  un 
prétexte  au  souverain  pour  leur  faire  la  même  défense 
en  toute  autre  occasion.  On  dit  aussi,  par  cette  raison, 
qu'ils  demandent  que  le  roi  leur  envoie  des  lettres 
patentes  pour  les  obliger  à  reprendre  leur  service, 
parce  qu'ils  ne  reconnaissent  point  les  lettres  de  cachet. 
Par  ce  moyen ,  s'ils  obligeaient  le  roi  à  leur  envoyer 
des  lettres  patentes,  il  faudrait,  de  nécessité,  s'assem- 
bler pour  les  examiner  et  les  enregistrer.  Ce  ne  serait 
plus  au  sujet  de  l'affaire  de  l'Hôpital ,  mais  ils  conser- 
veraient le  droit  de  s'assembler  et  de  délibérer.  Rien 
n'est  plus  extraordinaire  que  ces  prétentions,  conven- 
tions et  propositions  de  la  part  de  sujets  et  de  gens 
commis  uniquement  pour  rendre  la  justice  au  peuple, 
au  nom  du  roi. 

■ —  Il  faut  considérer  qu'indépendamment  du  parti 
janséniste  qui  a  pu  faire  entamer  cette  affaire,  ceux 
qui  ne  sont  point  jansénistes,  comme  tous  les  jeunes 
gens  et  beaucoup  d'autres,  ont  été  aisément  en- 
traînés à  soutenir  ces  droits ,  parce  que  le  parle- 
ment défend  ici  son  bien.  Leurs  charges ,  qui  sont 
au-dessous  de  quarante  mille  livres,  diminueraient 
bien  davantage,  ce  qui  ferait  une  perte  dans  leur 
fortune. 

Au  surplus,  cette  affaire  est  tellement  un  effet  du 
parti  janséniste  et  de  la  haine  qu'il  a  contre  l'arche- 
vêque de  Paris,  qu'on  a  fait  des  vers  affreux  contre  lui, 


[DEC.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  323 

avant  la  rentrée  du  mercredi  24 ,  adressés  au  par- 
lement'. 

Décembre.  —  Mercredi,  1"',  messieurs  du  parlement 
sont  venus,  comme  lundi,  au  palais,  chacun  dans  leur 
chambre,  et  il  n'y  a  eu  ni  audiences,  ni  greffes,  etc. 
On  craignait,  dans  Paris,  quelque  coup  d'éclat  de  la 
part  de  la  cour,  soit  par  l'exil ,  soit  par  la  cassation  du 
parlement.  Les  gens  désintéressés  trouvaient  même 
que  le  roi  était  trop  doux  de  laisser  les  choses  si  long- 
temps dans  cet  état.  Cependant  le  ministère  a  pris  le 
parti  le  plus  prudent,  eu  égard  à  l'intérêt  des  sujets  et 
à  l'expédition  des  affaires.  D'autant  plus  que,  dans  un 
parti  violent,  il  n'aurait  pas  été  facile  au  roi  de  donner 
des  juges  à  ses  sujets.  Aucun  avocat  n'aurait  voulu  ac- 
cepter de  commission ,  et  il  faut  convenir  que  ce  sont 
ceux  qui  auraient  été  les  plus  propres  à  expédier  les 
affaires. 

Le  roi  donc ,  pour  s'accommoder  à  la  délicatesse  du 
parlement ,  leur  a  envoyé  des  lettres  patentes  ^,  datées 
du  lundi ,  29  novembre ,  pour  les  obliger  à  reprendre 
leurs  fonctions.  Mais  il  est  certain  que  ces  lettres 
patentes ,  qui  sont  devenues  publiques ,  sont  plus  hu- 
miliantes pour  messieurs  du  parlement  que  les  lettres 
closes  de  cachet  qu'il  avait  envoyées  à  chacun. 


'  Suivent  quelques  vers  qui  n'offrent  qu'un  très-médiocre  intérêt ,  et 
qui  se  terminent  ainsi  : 

Couvrez 

D'une  étemelle  ignominie 
La  Moysan  et  son  souteneur. 

*  Les  Nouvelles  ecclésiastiques  font  remarquer  que  ces  lettres  patentes 
sont  précisément  les  mêmes  que  celles  qui  furent  données,  en  pareille  cir- 
constance, au  mois  de  mai  1732.  Voir  t.  I,  p.  421. 


324  JOURNAL  [déc.  1751] 

1°  Ces  lettres  sont  adressées  «  à  nos  amés  et  féaux, 
conseillers,  les  gens  tenant  notre  cour  de  parlement, 
a  Paris  ;  »  le  roi  ne  dit  pas  simplement  à  notre  parle- 
ment, mais  à  Paris,  comme  il  aurait  dit  à  Rouen,  à 
Bordeaux ,  etc. 

2°  Elles  sont  sèches,  et  font  entendre  que  les  charges 
du  parlement  ne  sont  proprement  que  des  commis- 
sions du  roi ,  comme  cela  était  dans  l'origine  et  pen- 
dant bien  du  temps,  pour  rendre  la  justice  au  nom  et 
à  la  décharge  du  roi.  Cela  est  bien  différent  des  remon- 
trances par  lesquelles  le  parlement  semblait  devoir  être 
regardé  comme  une  seconde  puissance  établie,  par  la 
loi  du  royaume ,  entre  le  roi  et  ses  sujets. 

—  Mercredi ,  l*"^,  les  chambres  ont  député  des  com- 
missaires pour  examiner  ces  lettres  patentes.  Le  parle- 
ment était  encore  au  palais  à  huit  heures  du  soir. 
Jeudi ,  2,  toutes  les  chambres  se  sont  assemblées  en  la 
grand'chambre,  jusqu'à  deux  heures  après  midi,  et  ils 
ont  rendu  arrêt*.  Par  cet  arrêté,  et  par  l'eniegistrement 
des  lettres  patentes,  le  parlementa  eu  grande  atten- 
tion de  se  conserver  le  droit  de  délibérer  quand  il  le 
jugera  à  propos  ;  mais  l'on  voit  quel  est  le  fruit  et  le 
succès  de  toutes  ces  délibérations.  Ces  lettres  patentes 
rabaissent  fortement  les  prétentions  du  parlement,  et 
l'on  peut  dire  qu'à  chaque  occasion  de  querelle,  il  perd 
beaucoup  de  son  crédit  et  de  son  lustre.  Le  parti  jan- 
séniste, qui  presque  toujours  a  été  la  cause  de  ces 
sortes  de  décisions ,  aura  fait  bien  du  tort  à  celte  com- 
pagnie. 


'  Cet  arrêté  est  imprimé  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  16  janvier 
1752,  p.  11. 


[DEC.  1751]  DE  E.  J.  F.   I'.AHB1ER.  325 

—  Pendant  loutes  ces  aflfaires,  le  roi  a  toujours  fait 
ses  petits  voyages  de  Bellevue  et  de  la  Muette.  Il  faut 
convenir  qu'en  cour  ils  regardent  tous  ces  mouvements 
du  parlement  comme  des  jeux  et  des  minuties,  et  l'on 
est  convenu  aussi,  dans  le  public,  que  la  conduite  du 
parlement,  dans  cette  affaire,  avait  été  une  vraie cacade. 
Pour  soutenir  son  projet,  il  fallait  qu'il  refusât  les  lettres 
patentes,  dans  lesquelles  le  roi  ne  dit  pas  un  seul  mot 
de  leur  prétendu  droit  de  délibérer  sur  les  affaires  pu- 
]3liques. 

—  Jeudi ,  2 ,  le  parlement  a  fait  avertir  les  avocats 
et  procureurs ,  et  le  vendredi  les  affaires  ont  été  comme 
à  l'ordinaire. 

—  Lundi  soir,  6,  il  y  a  eu  une  révolte  et  sédition 
dans  les  prisons  du  For-l'Évêque  ,  où  il  y  avait  beau- 
coup de  prisonniers.  Ceux-ci  se  sont  rendus  maîtres, 
apparemment,  des  geôliers  et  des  clefs.  Ils  avaient  déjà 
ouvert  deux  portes  et  guichets ,  il  ne  leur  en  restait 
plus  qu'un  pour  pouvoir  sortir.  On  a  crié  au  secours, 
on  a  été  chercher  des  commissaires  et  la  garde,  et 
comme  on  ne  pouvait  pas  aisément  les  contenir,  on  a 
été  obligé  de  tirer  sur  ceux  qui  voulaient  forcer.  Il  y 
a  eu  deux  femmes  tuées  et  quatre  hommes  très-dan- 
gereusement blessés.  Ce  spectacle  affreux  a  fait  ren- 
trer les  autres.  Cela  est  triste,  mais  apparemment  qu'on 
n'a  pas  pu  faire  mieux.  Il  y  a  peu  de  criminels  dans 
cette  prison  ,  ce  sont  des  gens  pour  dettes.  On  dit  que 
le  sujet  de  la  révolte  a  été  pour  le  pain  qu'on  leur  don- 
nait mauvais  et  en  moindre  quantité.  Le  pain  des  pri- 
sons s'adjuge  au  rabais  à  des  boulangers ,  à  tant  la  livre 
et  tant  par  prisonniers.  Comme  le  pain  est  Irès-ren- 
chéri,  les  boulangers  qui  font  cette  fourniture  perdent 


326  JOURNAL  [déc.  1751] 

beaucoup,  et  il  peut  se  faire  qu'ils  aient  donné  de 
mauvais  blé. 

—  Dimanche,  12,  le  parlement  a  été  en  grande 
députation  à  Versailles  \  Ils  étaient  quarante-deux ,  y 
compris  le  parquet  des  gens  du  roi ,  procureur  géné- 
ral et  trois  avocats  généraux.  M.  de  Maupeou,  pre- 
mier président,  a  fait  un  discours  relatif  à  l'arrêté  du  2. 
La  réponse  du  roi  a  été  courte  et  sèche  \  Il  n'a  point 
été  question  de  rendre  les  minutes  du  parlement,  ni 
de  révoquer  l'arrêt  d'évocation  de  l'affaire  de  l'Hôpital- 
Général  ;  les  choses  sont  restées  dans  le  même  état  où 
elles  étaient ,  et  le  parlement  a  été  obligé  de  s'en  con- 
tenter. 

Au  sortir  de  l'audience,  qui  a  été  après  la  messe  du 
roi,  M.  le  chancelier  de  Lamoignon  a  donné  un  dîner 
magnifique  à  toute  la  députation  du  parlement  ;  mais, 
comme  le  chancelier  n'est  pas  aimé,  on  dit  que  cela 
s'est  fait  de  mauvaise  grâce  ;  qu'il  avait  dit,  quelques 
jours  auparavant,  à  M.  le  premier  président  qu'il  lui 
ferait  l'honneur  de  venir  dîner  chez  lui  avec  tels  pré- 
sidents et  conseillers;  que  d'autres  iraient  chez  M.  le 
garde  des  sceaux  et  chez  M.  le  comte  d'Argenson,  parce 
qu'on  travaillait  à  la  chancellerie  et  qu'il  n'avait  pas  de 
pièce  assez  grande  pour  ce  dîner  ;  que  M.  le  premier 
président  lui  avait  répondu  qu'il  était  trop  uni  avec  sa 
compagnie  pour  s'en  séparer,  et  qu'après  l'audience 
ils  reviendraient  à  Paris  dîner  chez  lui,  au  palais.  Sur 

'  Conformément  à  l'arrêté  du  2  décembre ,  pour  informer  le  roi  que 
le  parlement  reprenait  ses  fonctions. 

*Le  discours  du  premier  président  et  la  réponse  du  roi  sont  imprimés, 
l'un  et  l'autre,  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  16  janvier  1752,  pli 
^U2. 


[DEC.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  327 

quoi  M.    le  cliancelier  s'esl  arrangé  pour   faire  deux 
tables. 

En  tout  cas,  un  dîner  comme  celui-là  aura  coûté 
beaucoup ,  et  tout  cela  ne  servira  qu'à  ruiner  plus  tôt 
M.  de  Lamoignon. 

—  Lundi ,  13  ,  le  parlement  a  été  assemblé,  on  leur 
a  rendu  compte  de  la  réponse  du  roi,  chacun  est  re- 
tourné dans  sa  chambre,  et  il  n'est  plus  question  de  rien. 
Cela  fait  bien  voir  la  petitesse  de  tous  ces  mouvements 
du  parlement. 

—  On  avait  dit,  au  retour  de  Fontainebleau,  qu'il 
n'y  aurait  aucune  fête  à  Versailles  pour  la  naissance  de 
M.  le  duc  de  Bourgogne,  pour  éviter  les  dépenses;  mais 
cela  est  changé.  On  a  travaillé,  depuis  le  commence- 
ment de  ce  mois,  à  un  feu  d'artifice  qui  sera  magni- 
fique, et  au  plus  grand.  Le  corps  de  ce  feu  est  construit 
dans  le  parterre ,  sur  le  bassin  de  Latone ,  vis-à-vis  la 
grande  galerie.  La  charpente  est  considérable;  les  déco- 
rations sont  belles.  Le  corps  du  feu  tient  en  façade  toute 
la  longueur  de  la  galerie  et  des  deux  salons  du  bout , 
dont  le  tout  a  vingt-trois  croisées  de  face.  Le  corps  de 
l'édifice  du  feu  est  dans  la  forme  de  la  place  des  Quatre- 
Nations  :  un  gros  pavillon  au  milieu ,  deux  côtés  plus 
bas,  en  rond,  qui  sont  terminés  par  deux  pavillons  car- 
rés. Ce  feu  doit  se  tirer  le  22.  11  doit  y  avoir,  aupara- 
vant, deux  ou  trois  jours  d'appartement*  et  jeu  dans  la 
grande  galerie,  et  ensuite  grand  concert. 

*  «  On  a  dit,  dans  les  dernières  années,  qu'il  y  avait  appartement  chez 
le  roi  :  c'est  une  expression  inventée  pour  expliquer, en  peu  de  mots, une 
fête  ou  une  réjouissance  que  le  roi  donne,  à  toute  la  cour,  dans  ses  appar- 
tements superbement  meuLlés  et  éclairés,  avec  musique,  Lai,  etc.  »  Dic- 
tionnaire de  Trévoux. 


328  JOURNAL  [déc.  1751] 

Le  roi  a  fait  entendre  à  tous  les  seigneuis  et  dames 
de  la  cour  qu'il  fallait  avoir  des  habits  magnifiques , 
et  qu'on  ne  j)araîtrait  point  en  habit  de  velours  noir 
simplement.  En  conséquence,  toute  la  cour  fait  une 
très-grande  dépense.  Il  y  a  toujours  ainsi  quelque  oc- 
casion pour  incommoder  les  gens  de  cour.  M.  le  duc 
de  Chartres  et  M.  le  duc  de  Penthièvre  ont  les  plus 
riches  habits ,  dont  les  boutonnières  sont  brodées  en 
diamant.  Les  autres  sont  en  étoffes  d'or  de  grand  prix 
ou  en  velours  de  toute  couleur,  brodés  d'or,  ou  garnis 
de  point  d'Espagne  d'or. 

Les  dames  de  cour  sont  habillées  à  proportion  avec 
des  étoffes  superbes.  Madame  la  Dauphine  et  Mes- 
dames de  France  ont  des  étoffes  à  plus  de  deux  cents 
livres  l'aune.  Toutes  les  femmes  seront  pleines  de  dia- 
mants ;  on  en  loue  ou  on  en  emprunte.  Il  n'y  a  d'invi- 
tées, pour  entrer  dans  les  appartements,  que  les  femmes 
qui  ont  été  présentées  au  roi  lors  de  leur  mariage. 

—  Dimanche,  1 9 ,  il  y  a  eu  le  premier  jour  d'appar- 
tement dans  la  grande  galerie,  et  le  feu  d'artifice  était 
illuminé  en  dedans,  en  transparents.  On  dit  que  cela 
était  d'une  grande  beauté. 

La  galerie  formait  un  coup  d'œil  surprenant,  H  y  a, 
tout  du  long ,  trois  rangées  de  lustres  qui  font  vingt- 
quatre  lustres ,  des  girandoles  sur  des  guéridons 
dorés,  des  deux  côtés,  deux  à  chaque  trumeau  de 
croisée  ou  glace  ;  et,  des  deux  côtés  des  grandes 
portes,  de  grandes  torchères  qui  sont  de  grandes  gi- 
randoles de  cristal  qui  prennent  du  bas  et  qui  portent 
trente-deux  bougies  dans  la  longueur.  Elles  sont  faites 
d'un  grand  goût.  Il  y  avait  pareillement  de  ces  grandes 
torchères  des  deux  côtés  des  trumeaux  où  sont  les 


I 


[DEC.  1751]  DE  E.  J.  F.  BAKBIER.  329 

figures.  Tout  cela  allumé  devait  faire  un  grand  effet 
pour  les  habits  et  les  diamants  de  la  cour  qui  remplis- 
sait cette  galerie.  Le  suiplus  des  appartements,  jusqu'à 
la  chapelle,  était  aussi  garni  de  lustres  et  de  giran- 
doles. 

Après  le  jeu,  sur  les  dix  heures ,  le  roi  et  la  famille 
royale  ont  été  au  grand  couvert.  Après  le  souper,  le 
roi  n'est  point  revenu  dans  la  galerie ,  oii  l'on  a  laissé 
entrer  tous  les  gens  comme  il  faut  qui  étaient  venus  à 
Versailles  par  curiosité. 

Lundi,  20,  le  roi  est  allé  passer  trois  jours  à  Trianon. 
Le  feu  n'est  point  pour  le  22  ;  il  est  remis  au  30  ou  31 
de  ce  mois,  ce  qui  a  dérangé  bien  des  gens  qui  étaient 
allés  à  Versailles  exprès.  On  ne  sait  pas  trop  la  cause 
de  celte  remise.  Les  uns  disent  que  les  artificiers  n'é- 
taient pas  prêts;  les  autres,  qu'on  attend  les  frères  de 
madame  la  Dauphine,  et  qu'il  y  a  même  des  projets  de 
mariage  pour  quelques-unes  de  nos  dames  de  France. 
Mais  il  n'est  rien  de  cela;  on  n'attend  aucun  prince. 

—  Mercredi ,  29,  le  prince  Charles  de  Lorraine , 
grand  écuyer  de  France,  est  mort  âgé  de  soixanîe-cinq 
ou  soixante-six  ans.  Le  curé  et  M.  l'archevêque  vou- 
laient l'engager  à  voir  madame  la  princesse  d'Arma- 
gnac, sa  femme ,  fille  de  M.  le  maréchal  de  Noailles, 
avec  qui  il  n'a  pas  vécu^;  mais  il  s'est  contenté  de 
lui  écrire  une  lettre  pour  se  pardonner  réciproque- 
ment tout  le  passé,  et  cela  a  été  trouvé  suffisant.  M.  le 
comte  de  Brionne,filsdu  prince  de  Lambesc,  son  petit- 
neveu  ,  est  entré  en  exercice  de  la  charge  de  grand 
écuyer. 

'  Voir  t.  1,  p.  76. 


330  JOURNAL  [déc.  1751] 

—  Jeudi,  30,  le  roi  et  la  reine  ont  tenu  appartement 
dans  la  grande  galerie  de  Versailles,  qui  était  extraor- 
dinairement  illuminée  et  où  les  femmes  et  seigneurs  de 
la  cour  étaient  d'une  grande  magnificence.  A  six  heures 
un  quart,  on  a  tiré  le  feu  d'artifice.  Il  y  avait  des  arti- 
ficiers français,  saxons  et  italiens,  qui  avaient  chacun 
différentes  parties  d'artifice  comme  brillants,  nappes 
de  feu  et  autres  effets  :  le  tout  ensemble  n'a  pas  été 
bien  exécuté.  Il  y  avait  pour  soixante-dix  mille  livres 
d'artifice.  A  dix  heures  ,  on  a  tiré  cinq  bombes,  que 
l'on  avait  placées  par  delà  la  pièce  d'eau  des  Suisses, 
dont  on  attendait  un  grand  effet.  Il  y  avait  une  bombe 
de  carton  considérable  par  sa  grosseur  et  pleine  d'ar- 
tifices de  toute  espèce.  Tout  cela  a  manqué  à  moitié. 
Après  quoi  le  roi  a  soupe  dans  l'appartement  de  la 
reine  avec  la  famille  royale  \ 

—  11  a  paru,  le  22  de  ce  mois,  un  arrêt  du  conseil 
du  mois  de  novembre,  portant  règlement  pour  la  per- 
ception de  l'impôt  sur  les  cartes  établi  au  commence- 
ment de  cette  année  et  appliqué  à  l'établissement  de 
l'École  Militaire ,  le  tout  pour  empêcher  les  fraudes 
qui  se  font  journellement  par  des  gens  qui  vendent 
dans  les  maisons  bourgeoises  des  cartes  recoupées  et 
raccommodées,  à  douze  sous  le  sixain  qui  en  coûte 
trente-cinq  et  quarante  aux  bureaux.  Cet  arrêt  est  ri- 
goureux ;  il  prononce  des  amendes  de  mille  à  trois  mille 
livres  et  des  peines  de  carcan  et  de  galères  pour  les 
contraventions,  et  permet  des  visites  des  commis  dans 
les  maisons.  Quoique  cette  loi  ne  soit  point  enregistrée 
au  parlement^  elle  n'est  pas  moins  générale  par  tout  le 

*  On  trouve  une  Description  plus  détaillée  de  ces  fêtes  daus  le  Mercure 
de  France  du  mois  de  mars  1752,  p,  207. 


[DEC.  1751]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  331 

royaume.  Il  n'y  aurait  pas  de  sûreté  de  se  mellre  dans 
le  cas  de  la  loi,  ce  qui  fait  voir  que  la  prétendue  au- 
torité du  parlement  est  un  peu  idéale. 

—  Une  affaire  criminelle  a  fini  cette  année.  La 
femme  d'un  huissier  au  grand  conseil ,  liée  de  galan- 
terie avec  une  jeune  fille  ouvrière,  un  gendarme  et  un 
clerc  de  procureur,  ont  voulu  éloigner  le  mari,  qui  les 
incommodait  apparemment.  On  s'est  servi  d'un  exploit 
signé  de  lui,  dont  on  a  gratté  l'écriture  pour  y  substi- 
tuer un  engagement  pour  les  îles,  et  l'on  a  mis  celui-ci 
entre  les  mains  d'un  racoleur  qui  engage  les  hommes. 
Le  racoleur  a  arrêté  Pinçon  chez  lui,  comme  par  ordre 
du  roi,  l'a  mis  dans  un  four*  et  l'a  fait  partir  avec  six 
autres.  Pinçon  a  trouvé  le  moyen  d'écrire  à  ses  con- 
frères, huissiers  du  grand  conseil,  et  à  M.  d'Évry^,  maî- 
tre des  requêtes,  dont  il  était  secrétaire.  Il  y  a  eu  un 
ordre  du  ministre  d'arrêter  Pinçon  à  Orléans,  et  il  est 
venu  à  Paris  où  il  a  rendu  sa  plainte.  Cela  a  fait  le 
sujet  d'une  affaire  criminelle,  sans  qu'il  eût  accusé  sa 
femme,  pour  ne  pas  la  perdre.  Il  y  a  eu  des  Mémoi- 
res :  celui  de  la  femme  Pinçon  ,  fait  par  un  jeune 
avocat,  était  une  déclamation  contre  le  mari,  sur  sa 
conduite  passée ,  en  nommant  même  les  personnes 
avec  qui  il  avait  eu  intrigue,  ce  qui  a  indisposé  le  pu- 
blic. Cet  avocat  a  même  eu  l'imprudence  de  détermi- 
ner la  femme  Pinçon  à  appeler  de  la  sentence  du  lieu- 
tenant général  de  police  qui  était  très-douce  pour  un 
fait  aussi  grave.  Cela  a  donné  lieu  au  procureur  géné- 
ral d'en  appeler  à  minima^  et  la  suite  a  été  un  arrêt  du 
30  décembre  qui  a  été  exécuté  très-publiquement.  La 

'   Lieux  où  l'on  cachait  ceux  que  l'on  enrôlait  par  force. 
*  Brunet  d'Évry,  maître  des  requêtes  honoraire. 


332  JOURNAL  [janv.  1752} 

femme  Pinçon  et  la  demoiselle  Trumeau  ont  été 
fouettées,  manjuées  d'un  fer  et  bannies  à  perpétuité, 
ce  qui  est  fort  triste,  et  pour  Pinçon,  qui  sera  obligé  de 
se  déftûre  de  sa  charge,  et  pour  ses  enfants.  Tout  cela 
est  la  suite  de  la  débauche  et  du  libertinage. 
—  Ainsi  finit  l'année  1751  \ 


ANNÉE   1752. 

Jani^ier.  —  L'affaire  du  clergé  est  accommodée, 
non  pas  à  la  satisfaction  du  public ,  car  le  clergé  a  eu 
le  dessus,  et  l'autorité  du  roi,  aussi  bien  que  les  droits 
réels  de  l'Etat,  en  souffriront.  Il  faut  convenir  que  la 
gent  ecclésiastique  a  les  bras  longs  et  même  qu'elle 
est  à  craindre.  Cette  crainte  peut  bien  être  la  cause  de 
l'accommodement.  M.  de  Machault  doit  être  bien  fâché 
de  ce  que  son  projet  n'a  pas  été  soutenu  vivement. 
Il  y  a  eu  un  arrêt  du  conseil  d'État,  le  23  décembre  de 
l'année  dernière,  qui  n'a  point  été  rendu  public.  On 
n'en  voit  aucun  imprimé.  Il  a  seulement  été  envoyé  à 
tous  les  évêques  par  M.  le  comte  de  Saint-Florentin, 
secrétaire  d'État,  qui  a  le  clergé  dans  son  département, 
et  les  évêques  lui  en  ont  accusé  réception.  On  a  ce- 
pendant eu  cet  arrêt  du  conseil  par  des  copies-. 

•  Barbier  reproduit  ici ,  presque  littéralement ,  l'observation  relative  à 
M.  de  Maurepas,  etc.,  qui  termine  l'année  1749.  Voir  ci-dessus, 
p.  112. 

^  Cet  arrêt,  par  lequel  le  roi  sursoit  à  la  levée  de  l'imposition  annuelle 
d'un  million  cinq  cent  mille  livres  demandée  au  clergé  (voir  ci-dessus , 
p.  169),  a  été  imprimé  sous  le  titre  de  :  Arrest  du  conseil  d'Elat  du  Roy, 
qui  prescrit  la  manière  dont  il  sera  procédé  à  un  nouveau  Déparlement  général 


[tanv.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  333 

—  Il  y  a  ,  dans  le  pul3lic,  une  autre  histoire  sur  le 
tapis.  Il  a  été  soutenu  une  thèse  en  Sorbonne  ,  dans  le 
mois  de  décembre  dernier*,  par  un  bachelier  nommé 
l'abbé  de  Prades%  qui  est,  dit-on ,  un  garçon  de  beau- 
coup d'esprit  et  de  beaucoup  d'érudition.  Cette  thèse 
est  très-longue,  d'une  impression  très-tine  et  d'un  latin 
parfait.  Elle  a  été  visée  et  reçue  par  le  syndic^  de 
Sorbonne,  approuvée  par  plusieurs  docteurs  et  sou- 
tenue en  pleine  Sorbonne  pendant  douze  heures.  Mais 
soit  par  pique  contre  le  syndic  ou  autrement ,  quelques- 
uns  de  la  Sorbonne  se  sont  avisés  d'examiner  de  plus 
près  cette  thèse  et  de  faire  remarquer  qu'elle  était  per- 
nicieuse, dangereuse,  et  qu'elle  contenait  plusieurs 
propositions  qui  tendaient  au  déisme.  M.  le  procureur 
général  du  parlement  a  envoyé  chercher  le  syndic; 
cela  s'est  répandu ,  et  a  fait  du  bruit  dans  Paris.  On 
dit  communément  que  ce  n'est  pas  l'ouvrage  de  l'abbé 
dePrades,  mais  du  sieur  Diderot,  qui  a  été,  il  y  a  quel- 
que temps,  enfermé  à  Vincennes'  pour  quelque  livre 
un  peu  hardi  sur  la  morale,  et  qui  est  l'éditeur  du 
fameux  dictionnaire  de  V Encyclopédie  ^,  dont  il  n'a  paru 

des  impositions  du  clergé  de  France,  etc.,  7  pages  petit  in-S"  (S.  1.  ni  date). 
Barbier  en  a  joint  à  son  Journal  un  exemplaire  qu'il  dit  s'être  procuré  en 
secret. 

'  Barbier  commet  ici  une  erreur.  La  thèse  de  l'abbé  de  Prades  avait 
été  soutenue  le  18  novembre. 

*  Jean-Martin  de  Prades,  né  à  Castel-Sarrasin,  vers  1720,  mort  archi- 
diacre de  Glogau,  en  1782. 

'  Le  sieur  Dugard ,  chanoine  de  Notre-Dame,  «  espèce  d'imbécile, 
disent  les  Nouvelles  ecclésiastiques,  reconnu  assez  universellement  pour 
avoir  ce  qu'on  appelle  le  cerveau  timbré.  » 

*  Voir  ci-dessus,  p.  89. 

'^  Encyclopédie ,  ou  Dictionnaire  raisonné  des  sciences,  des  arts  et  des 
métiers,  par  une  société  de  gens  de  lettres ,  mis  en  ordre  par  Dideror,  etc. 


334  JOURNAL  [janv.  1752] 

encore  que  le  premier  tome ,  ce  qui  fait  craindre  qu'on 
ne  l'examine  plus  scrupuleusement  sur  les  choses  qui 
peuvent  regarder  la  religion. 

— Voici  une  des  propositions  de  cette  thèse  qui  a  le 
plus  couru  dans  Paris  et  le  plus  effrayé  ceux  qui  sont 
instruits  de  leur  catéchisme. 

K  Ergo  omnes  morborum  curationes  a  Christo 
«  peractae ,  si  seorsim  sumuntur  a  prophetiis ,  qua  in 
«  eas  aliquid  divini  refundunt,  sequivoca  sunt  mira- 
«  cula,  utpote  illarum  habent  vultum  et  habitum  in 
{(  aliquibus  curationes  ab  Esculapio  factae.  » 

C'est  cette  comparaison  des  guérisons  faites  par 
Jésus-Christ  avec  celles  d'Esculape  qui  a  fait  crier 
non-seulement  à  l'hérésie ,  mais  à  l'athéisme.  Il  faut 
avouer  que  de  pareilles  propositions  sont  trop  fines  et 
trop  délicates,  et  qu'en  bonne  police  on  ne  devrait 
point  admettre  ces  disputes  de  l'école  fondées  sur  des 
distinctions  et  des  interprétations  des  Écritures. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  y  a  eu  des  examinateurs  nom- 
més en  Sorbonne,  et  cette  thèse  devait  être  jugée  sa- 
medi, 15;  mais  elle  ne  l'a  pas  encore  été,  et  les  avis 
sont  très-partages.  On  ne  parle  pas  moins  que  de 
chasser  l'abbé  de  Prades  de  licence  et  de  Sorbonne  ;  il 
demande  à  être  entendu  pour  se  justifier,  et  on  dit 
qu'on  le  lui  refuse;  quelques  docteurs  trouvent  cela  in- 
juste. On  dit  même  qu'il  y  a  à  présent,  en  Sorbonne, 
peu  de  docteurs  assez  habiles  pour  décider  de  la  doc- 
trine de  tout  le  contenu  de  cette  thèse. 

—  Il  y  a  eu  grande  assemblée ,  à  la  fin  de  l'année  der- 


Paris,  1751-1772,  28  vol.  in-4°,  suivis,  plus  tard,  d'un  supplément  en 
b  volumes. 


[JÀNV.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  335 

nière ,  des  directeurs  et  intéressés  à  la  Compagnie  des 
Indes ,  et ,  par  délibération  homologuée  par  arrêt  du 
conseil  de  ce  mois  de  janvier,  la  Compagnie  des  Indes 
emprunte  dix-huit  millions,  à  constitution  de  rente  au 
denier  vingt,  pour  rembourser  douze  millions  de  billets 
sur  la  caisse;  mais  on  dit  que  le  roi  a  besoin  d'argent 
et  qu'il  se  sert  du  nom  de  la  Compagnie  des  Indes  pour 
faire  ressource ,  ce  qui  fait  crier  contre  les  dépenses  du 
roi  ou  plutôt  contre  les  pilleries  qui  se  commettent 
dans  tous  ses  petits  voyages.  Ceux-ci  se  renouvellent 
continuellement,  c'est-à-dire  presque  trois  fois  la  se- 
maine ,  tantôt  à  Bellevue ,  à  Crécy  et  à  Trianon ,  tantôt 
à  Choisy  et  à  la  Muette;  et,  quoique  le  roi  ne  soit  pas 
à  Versailles ,  on  dit  que  la  dépense  de  sa  table  y  est 
toujours  comptée  sur  le  même  pied  que  s'il  y  était , 
tandis  qu'il  lui  en  coûte  plus  du  triple  dans  ses  extra- 
ordinaires de  voyage,  ce  qui  devient  un  objet  consi- 
dérable. 

—  Le  roi  a  déclaré  à  M.  le  chancelier  de  Lamoignon 
qu'il  entendait  qu'on  exécutât  les  ordonnances  et  qu'on 
ne  donnât  plus  de  dispense  d'âge  pour  les  charges  du 
parlement  de  Paris  ,  en  sorte  qu'il  faut  avoir  à  présent 
vingt-cinq  ans  pour  être  reçu  conseiller  au  parlement. 
Cette  défense  ne  regarde  ni  les  autres  cours  souve- 
raines de  Paris,  ni  les  autres  parlements  du  royaume. 
Le  premier  exemple  de  la  défense  est  tombé  sur  le  fils 
de  M.  Thomé,  conseiller  de  grand'chambre ,  qui  est 
un  homme  de  mérite.  Quoique  fondée  en  règle,  cette 
défense  parait  être  une  petite  punition  pour  messieurs 
du  parlement.  îl  n'est  pas  possible  que  cela  ne  fasse 
pas  diminuer  leurs  charges,  qui  sont  déjà  à  un  prix 
médiocre  de  trente-quatre  à  trente-cinq  mille  livres. 


336  JOURNAL  [janv.  1752] 

On  était  reçu  conseiller  au  parlement,  avec  dispense,  à 
vingt  et  vingt  et  un  ans;  à  vingt-cinq,  président  ou 
maître  des  requêtes;  il  en  faudra  trente  pour  être  pré- 
sident. (]eux  qui  voudront  passer  au  conseil  aimeront 
mieux  avoir  des  dispenses  pour  avoir  une  place  de  con- 
seillei-  au  grand  conseil  ou  à  la  cour  des  aides ,  que 
d'attendre  cinq  ans,  après  être  sortis  du  droit ,  à  fré- 
quenter le  barreau  comme  avocat.  Ce  n'est  plus  là  la 
conduite  de  ce  temps-ci  ;  des  jeunes  gens  aussi  pren- 
dront le  parti  des  armes. 

—  La  Sorbonne,  après  s'être  assemblée  plusieurs 
fois,  a  condamné  le  sieur  abbé  de  Prades\  c'est-à-dire 
qu'elle  l'a  exclu  et  rayé  delà  licence.  L'abbé  de  Prades 
est  prêtre:  voilà  un  bomme  décbu  de  son  état.  Il  y 
avait  eu  plusieurs  voix  pour  l'entendre  dans  sa  justi- 
fication, avant  de  le  condamner  sur  les  différentes  pro- 
positions trop  bardies  qu'on  lui  reproche  dans  sa 
thèse  ;  mais  le  plus  grand  nombre  l'a  emporté. 

Dans  ces  assemblées  de  Sorbonne ,  les  Jacobins  et 
autres  religieux,  les  Cordeliers  surtout,  ont  été  très- 
décbaînés  contre  lui.  Il  y  a,  en  ceci,  de  la  querelle 
personnelle.  On  disait, dans  Paris,  que  l'abbé  de  Prades 
était  chargé  de  la  matière  de  théologie  dans  le  grand 
dictionnaire  de  XEiicjclopcdie ,  ce  qui  n'est  point 
vrai  :  c'est  M.  Mallet,  docteur  de  la  maison  de  Na- 
varre, et  l'abbé  Yvon ,  autre  bel  esprit,  est  chargé, 
dans  cet  ouvrage,  de  la  métaphysique.  Mais  comme 
l'abbé  de  Prades  est  fort  lié  avec  l'abbé  Yvon  et  M.  Di- 
derot, éditeur  de  V Encyclopédie,  lequel  est  soupçonné 
de  déisme ,  on  a  fait  entendre  qu'on  n'avait  mis  des 

'  Le  23  janvier. 


[JA.NV.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  337 

propositions  captieuses  et  hardies  sur  la  religion ,  dans 
la  thèse  de  l'abbé  de  Prades,  que  de  concert,  pour 
être  autorisé,  sur  la  foi  d'une  thèse  soutenue  et  reçue 
en  pleine  Sorbonne,  à  répandre  de  pareilles  opinions 
dans  ce  grand  Dictionnaire. 

Or,  dans  le  discours  préliminaire  du  Dictionnaire  , 
les  éditeurs  se  sont  un  peu  égavés  sur  le  compte  de 
Scot*,  qui  a  été  un  grand  docteur  de  l'Ordre  de  Saint- 
François.  C'est  ce  qui  a  animé  les  Cordeliers,  qui  ont 
aussi  voulu  intéresser  les  Jésuites  dans  leur  parti, 
comme  il  paraît  par  une  petite  brochure M'un  prétendu 
Cordelier,  qui  répond  à  ce  qui  a  été  dit  contre  le  doc- 
teur Scot,  avec  une  petite  estampe  d'un  Cordelier  qui 
donne  le  fouet  à  M.  Diderot. 

—  En  perdant  ainsi  l'abbé  de  Prades,  et  en  faisant 
passer  sa  thèse  pour  impie,  le  dessein  de  la  cabale  était 
de  faire  tomber  l'entreprise  du  dictionnaire  de  VEn- 
cjclopédie.  On  croyait  même  que  le  second  volume 
serait  arrêté  ;  cependant  il  a  été  délivré  le  22  ou  le 
23  de  ce  mois.  Ce  qu'il  y  a  de  singulier,  c'est  qu'au 
mot  certitude  l'éditeur  rapporte  le  discours  prélimi- 
naire d'un  ouvrage  que  fait  l'abbé  de  Prades  pour  les 
preuves  de  la  religion  chrétienne^,  dans  lequel  il  ré- 
pond aux  objections  des  pyrrhoniens,  des  spinosistes 
et  autres  auteurs  contre  la  religion,  et  il  le  fait  d'une 
manière  plus  forte  et  d'un  style  bien  plus  élégant  qu'on 

'  John  Dr.ns  Scot ,  né  vers  l'année  \  270 ,  chef  d'une  grande  école  de 
philosophie  qui  lutta  avec  heaucoup  d'éclat  contre  celle  de  saint  Thomas 
d'Aquin. 

*  Réflexions  d'un  Franciscain  ai'ec  une  lettre  préliminaire  adressées  à  Mon- 
sieur***^ auteur  en  partie  du  Dictionnaire  Encyclopédique  (s.  1.),  1 752,  in-12. 
V  raiaemblablement  le  Traité  sur  la  Vérité  de  la  religion ,  ouvrage  de 
i'abhé  de  Prades  resté  inédit. 

!iî  22 


338  JOURNAL  [fév.  1752] 

ne  l'a  encore  liait.  En  sorte  que  ce  même  homme 
qui  se  trouve  chassé  de  la  Sorbonne  pour  sa  doctrine, 
est,  par  l'événement,  un  des  plus  forts  défenseurs 
de  la  religion.  Cela  fera  un  contraste  singulier  dans 
le  public,  qui  s'empressera  de  lire  cette  dissertation. 

Il  sera  curieux  de  voir  de  quelle  manière  ceci  sera 
traité  et  reçu  par  le  gazetier  des  Nouvelles  ecclésias- 
tiques, qui  n'aime  ni  la  Sorbonne ,  ni  les  Cordeliers ,  ni 
les  Jésuites  ou  autres  molinistes'. 

—  La  thèse  de  Tabbé  de  Prades  avait  déjà  été  con- 
damnée en  Sorbonne,  mais  elle  Fa  été  plus  authen- 
tiquement  par  une  censure  en  forme  du  2T  janvier, 
laquelle  a  été  imprimée  et  publique. 

Février.  —  Les  ennemis  de  X Encyclopédie  ne  s'en 
sont  pas  tenus  là.  On  a  fait  parler  M.  l'archevêque  de 
Paris,  qui  a  donné  un  mandement,  le  31  janvier,  lequel 
se  vend  et  distribue  dans  Paris.  Par  ce  mandement , 
l'archevêque  condamne  la  thèse  en  général,  avec  les 
qualifications  les  plus  fortes,  et  prononce  une  inter- 
diction contre  le  sieur  de  Prades.  Il  détaille  les  prin- 
cipales propositions  qui  peuvent  blesser  la  religion , 
jusqu'à  entrer  dans  une  comparaison  des  miracles  faits 
par  le  dieu  Esculape  avec  ceux  de  Jésus-Christ.  Cer- 
tainement, le  dieu  Esculape  ne  devait  pas  s'attendre  à 
l'honneur  de  se  voir  analysé  un  jour  dans  un  mande- 


'  Les  Nouvelles  ecclésiastiques  considèrent  la  thèse  impie  de  l'abbé  de 
Prades  «  comme  l'effet  d'une  conspiration  de  prétendus  esprits  forts,  pro- 
fitant de  l'ignorance  reconnue  de  la  faculté  de  théologie  pour  glisser  dans 
celle-ci  leurs  monstrueuses  erreurs,  »  et  attribuent  l'attitude  prise  par  la 
Sorbonne,  à  la  crainte  de  voir  le  parlement  prendre  lui-même  l'initiative 
des  poursuites.  Quinze  pages  des  Nouvelles  de  i  To2  (de  la  pa^*;  ^^  à  la 
page  47)  sont  consacrées  aux  détails  de  cette  affaire. 


[FÉv.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  339 

ment  de  l'archevêque  de  Paris.  On  y  parle  des  bro- 
chures qui  se  répandent ,  et  même  de  gros  volumes  , 
ce  qui  s'applique  à  notre  dictionnaiie  encyclopédique  ; 
on  y  dit  que  l'abbé  de  Prades  est  élève  de  philosophes 
matérialistes,  ce  qui  tombe  sur  le  sieur  Diderot,  etc. 
Mais  quoi  qu'il  en  soit  de  la  jalousie  des  Jésuites  et 
autres  pour  faire  tomber  ce  Dictionnaire  et  en  arrêter 
l'impression,  le  mandement  de  M.  l'archevêque  paraît 
très-indécent  et  très-déplacé,  quoique  bien  écrit, 
parce  qu'en  fait  de  matières  délicates  sur  la  religion  il 
ne  faut  pas  se  mettre  si  fort  à  découvert.  La  thèse  de 
l'abbé  de  Prades  est,  dans  le  vrai,  hasardée  et  trop 
hardie  ;  mais  elle  a  été  condamnée  en  Sorbonne,  ainsi 
que  son  auteur  :  il  en  fallait  rester  là.  Cela  n'était 
connu,  dans  Paris,  que  d'une  certaine  sorte  de  gens  ; 
ce  livre  ài^ Encyclopédie  est  encore  un  livre  rare,  cher, 
abstrait,  qui  ne  pourra  être  lu  que  des  gens  d'esprit  et 
amateurs  de  science ,  et  le  nombre  en  est  petit.  A  quoi 
bon  un  mandement  d'un  archevêque,  qui  donne  de 
la  curiosité  à  tous  les  fidèles  et  qui  les  instruit  des 
raisonnements  que  peuvent  faire  les  philosophes  sur 
la  religion ,  tandis  qu'il  ne  faut  à  ce  nombre  de  fidèles 
que  leur  catéchisme,  parce  qu'ils  n'ont  ni  le  temps  ni 
l'esprit  de  lire  autre  chose  :  cela  est  imprudent.  Ce- 
pendant Tanimosité  des  Jésuites,  qui  ont  suscité  tout 
cet  orage,  est  au  point  que  ce  mandement  se  crie 
dans  Paris  avec  vivacité,  se  donne  à  bon  marché, 
et  que  les  gens  des  boutiques  mêmes  en  achètent, 
ce  qui  peut  faire  plus  de  tort  que  de  JDien  à  la  re- 
ligion. 

—  Il  y  a  eu  des  mariages  de  conséquence  dont  le 
bien  a  été  le  principe.  M.  le  vicomte  de  Rohan-Chabot 


Mk 


340  JOURNAL  [fév.  1752] 

a  épousé  mademoiselle  de  Vervins',  lille  d'un  con- 
seiller au  parlement,  lequel  était  fils  de  M.  Bon- 
nevie,  fermier  général.  M.  Bonnevie  de  Yervins  avait 
épousé  la  fille  de  M.  Moreau  de  Nassigny,  président 
des  requêtes  du  palais,  lequel  est  fils  d'un  marchand 
de  drap,  rue  Saint-Denis.  Il  a  eu  un  fils,  maître  des 
requêtes  et  intendant  de  province,  qu'on  nomme  Mo- 
reau de  Beaumont,  lequel  a  épousé  une  fille  de  M.  de 
La  Reynière,  fermier  général. 

—  M.  Parât  de  Mongeron  ,  receveur  général  des 
finances,  d'une  très-basse  origine,  vient  de  marier  sa 
fille  à  M.  le  chevalier  de  Breteuil ,  officier  de  gen- 
darmerie. 

—  Le  31  de  ce  mois,  M.  le  prince  de  Rohan-Sou- 
bise^  a  été  reçu  duc  et  pair  au  parlement.  Il  y  avait 
une  vingtaine  de  ducs  et  pairs  auxquels  il  a  donné  un 
grand  dîner,  ainsi  qu'à  tous  les  présidents  et  conseil- 
lers de  grand'chambre.  Il  y  avait  deux  tables  de  cin- 
quante couverts.  Les  autres  ducs  ne  donnent  pas 
ordinairement  ce  repas.  C'est  un  prince  qui  est  magni- 
fique en  tout. 

—  Le  V  de  ce  mois,  on  a  enregistré,  au  grand 
conseil,  des  lettres  patentes  qui  attribuent  à  cette  juri- 
diction toutes  les  affaires  concernant  l'administra- 
tion de  l'Hôpital-Général  ;  ainsi  voilà  le  parlement 
entièrement  dépouillé  de  ce  qui  regarde  cet  établis- 
sement. 

'  Louis-François,  appelé  d'abord  le  vicomte  de  Rolian,  puis  le  vicomte 
de  Chabot ,  né  en  1726,  épousa,  le  1"  février  1752,  Marie-Jeanne- 
Olvmpe  Bonnevie.  Il  mourut  de  la  petite  vérole  en  1758. 

''■  Le  duché-pairie  de  Rohan-Chabot  avait  été  érigé  par  lettres  du  >nois 
d'octobre  1714. 


[FÉv.  1752]  DE  E.  J.  F.  BAHBIEU  341 

—  On  saisil  toutes  les  occasions  de  mortifier  le  par- 
lement. Il  y  avait,  par  hasard,  à  la  troisième  chambre 
des  enquêtes,  un  procès  de  petit  criminel,  c'est-à-dire 
où,  en  première  instance,  il  n'y  a  point  eu  de  peine 
afïlictive.  Messieurs  de  la  troisième  ont  trouvé  que,  dans 
l'instruction  de  ce  procès,  M.  Nègre,  Heutenant  ca'i- 
minel ,  avait  prévariqué  en  quelque  chose.  Ce  lieute- 
nant criminel ,  qui  ne  fait  plus  à  présent  de  fonctions , 
est  assez  méprisé.  On  l'a  décrété  d'un  assigné  pour 
être  oui.  Il  n'a  point  satisfait  au  décret,  qui  a  été  con- 
verti en  décret  d'ajournement  personnel,  ensuite  en 
décret  de  prise  de  corps,  et  la  chambre  a  envoyé,  de 
fait,  chez  lui  pour  l'arrêter.  Il  s'était  caché  :  sa  femme 
même  a  répondu  un  peu  fièrement.  Cette  affaire  a  fait 
du  bruit.  M.  Nègre  a  toujours  quelques  amis;  sans 
doute  le  procureur  du  roi,  M.  Moreau',  qui  est  fort 
ami  du  chancelier  de  Lamoignon.  On  a  trouvé  que  la 
troisième  chambre  des  enquêtes  n'était  pas  bien  en 
règle,  parce  que  la  plainte  qu'on  pouvait  faire  contre  le 
lieutenant  criminel  était  étrangère  à  l'affaire  du  petit 
criminel  qui  y  était  portée,  et  qu'instruire  contre  ce  ma- 
gistrat, dépendait  de  la  Tournelle  criminelle.  Bref,  par 
un  arrêt  du  conseil,  on  a  cassé  toute  la  procédure,  et 
le  roi  a  évoqué  à  lui  l'affaire  du  lieutenant  criminel. 

—  Vendredi,  4,  M.  le  duc  d'Orléans,  premier  prince 
du  sang,  âgé  de  quarante-six  ans  seulement,  est  mort 
dans  l'abbaye  de  Sainte-Geneviève  où  il  s'était  retiré 
depuis  la  mort  de  la  duchesse  d'Orléans,  sa  femme  ^  Il 

'   Procureur  du  roi  au  Châtelet. 

''■  Morte  en  1726  (voir,  t.  I,  p.  2i4).  Louis  d'Orléans  avait  pris  un 
appartement  dans  l'abbaye  de  Sainte-Geneviève,  en  1730;  mais  il  ne  s'y 
était  fixé  définitivement  qu'en  1742. 


342  JOURNAL  [fév.  1752] 

était  mal,  depuis  quelques  mois,  et  sa  maladie  venait 
d'un  sang  appauvri  par  les  austérités  et  par  le  travail, 
puisqu'il  faisait  des  traductions  des  livres  saints  hé- 
breux \  C'était  un  bon  prince,  d'un  génie  médiocre,  qui 
faisait  bien  des  aumônes  et  beaucoup  de  pensions.  On 
ne  sait  point  encore  les  détails  de  son  testament.  Les 
pères  de  Sainte-Geneviève  ne  sont  pas  trop  fâchés  de 
cette  mort.  Il  les  gênait,  exigeant  trop  de  régularité 
pour  leurs  novices.  Ce  prince  laisse  pour  héritier  de  ses 
biens  et  de  son  apanage,  M.  le  duc  de  Chartres,  qui 
s'est  très-bien  comporté,  surtout  dans  les  derniers 
temps  de  la  maladie.  Tous  les  princes  et  princesses  du 
sang  ont  assisté  à  la  cérémonie  des  sacrements,  et  il  a 
donné  sa  bénédiction  au  duc  de  Montpensier  et  à  Ma- 
demoiselle, ses  petits-enfants.  On  dit  qu'il  jouissait  de 
trois  millions  six  cent  mille  livres  de  revenu,  ce  qui 
est  très-considérable.  Il  y  a  bien  des  gens  pension- 
naires qui  perdent  à  la  mort  de  ce  prince,  qui  a  fini 
cette  vie  avec  toute  la  piété  et  la  tranquillité  d'un 
homme  qu'on  pourra  un  jour  canoniser. 

—  M.  le  duc  d'Orléans  avait  demandé,  dit-on,  à 
être  enterré  dans  le  cimetière  de  Saint-Etienne  du 
Mont;  mais  le  roi  a  voulu  qu'il  le  fut  dans  l'abbaye 
du  Val-de-Grâce  où  a  été  enterrée  madame  la  du- 
chesse d'Orléans,  sa  femme  ^ 

—  Il  est  d'usage  que  le  roi  envoie  un  prince  du 


•  Indépendamment  de  ses  travaux  sur  l'Écriture  sainte,  qui  consistent 
dans  des  Traductions  littérales,  des  Pa?'aphrases  et  des  Commentaires  sur  une 
partie  de  l'Ancien  Testament,  le  duc  d'Orléans  a  laissé  plusieurs  Traités 
et  Dissertations  sur  divers  sujets.  Aucun  de  ces  ouvrages  n'a  été  imprimé. 

*  Le  duc  d'Orléans  avait  aussi  exprimé  le  désir  que  son  corps  fût  livre  à 
l'école  royale  de  chirurgie  poiu"  servir  à  l'instruction  des  élèves. 


[fév.  1752]  Dli:  E.  J.  V.  BARBIEK  343 

sang  jeter  de  l'eau  bénite  de  sa  part,  après  quoi  toutes 
les  cours  souveraines  vont  faire  la  même  cérémonie, 
et  il  y  a  des  hérauts  d'armes  autour  du  lit  de  parade  ; 
mais  cela  ne  s'est  pas  fait.  Je  ne  sais  si  c'est  à  cause 
qu'il  était  dans  une  maison  religieuse  ou  parce  qu'il  a 
voulu  que  les  choses  se  fissent  avec  simplicité.  Les 
religieux  mendiants  ont  été  jeter  de  l'eau  bénite  comme 
il  est  d'usage. 

Le  convoi  s'est  fait  mardi,  8,  sur  les  sept  heures  du 
soir.  On  a  porté  le  piince  au  Val-de-Grâce,  sans  trop 
de  pompe,  dans  un  carrosse. 

—  M.  le  duc  de  Cliartres  est  donc  premier  prince 
du  sang  et  s'appelle  M.  le  duc  d'Orléans,  et  M.  le  duc 
de  Montpensier  s'appelle  M.  le  duc  de  Chartres.  On 
croyait  que  cela  faisait  quelques  difficultés ,  je  ne  sais 
pas  pourquoi;  mais  le  prince  ayant  été  saluer  le  roi 
après  la  mort  de  son  père,  le  roi,  lorsqu'il  sortit,  dit 
à  un  officier  des  gardes  du  corps  de  faire  prendre  les 
armes  pour  M.  le  duc  d'Orléans,  ce  qui  ne  voulait 
dire  autre  chose  que  de  prendre  les  armes  pour  lui 
comme  étant  devenu  le  premier  prince  du  sang,  et  ce 
qui  est  apparemment  un  droit  qui  n'appartient  pas 
aux  autres  princes  du  sang. 

—  M.  le  duc  d'Orléans  d'aujourd'hui  conserve  toute 
la  maison  qu'avait  M.  son  père,  laquelle  est  plus  grande 
que  celle  que  doit  avoir  un  premier  prince  du  sang, 
suivant  l'état  qui  en  est  à  la  chambre  des  comptes  et 
à  la  cour  des  aides,  parce  que,  à  la  mort  de  M.  le 
régent  qui  avait  eu,  par  grâce,  le  titre  d'altesse  royale  * 

'  Il  avait  été  admis,  en  principe,  que  le  titre  d''^ltesse  Royale  n'apparte- 
nait qu'aux  princes  issus  en  ligne  droite  du  souverain  régnant ,  et  que 
les  autres  seraient  seulement  appelés  ^4 liesses  Sérénissimes .  Cependant,  lors 


344  JOURNAL  [fév.  1752] 

et  une  maison  en  conséquence,  M.  le  duc  d'Orléans, 
son  fils,  qui  était  fort  haut,  avait  demandé  à  conserver 
le  titre  d'rdtesse  royale,  ce  qu'on  ne  jugea  pas  à  propos 
de  lui  accorder  ;  mais,  pour  le  consoler  de  ce  refus, 
on  lui  laissa  tous  les  mêmes  officiers  qu'avait  M.  le 
régent.  C'est  cette  même  maison  que  le  roi  conserve 
aujourd'hui  à  M.  le  duc  d'Orléans,  ce  qui  est  d'autant 
plus  une  gi'âce  que  c'est  le  roi  qui  paye  tous  les  pre- 
miers officiers  et  dames  des  princes  et  princesses  du 
sang.  Ce  prince  a  toujours  bien  fait  sa  cour  et  est  fort 
bien  auprès  du  roi. 

—  Lundi,  7,  M.  de  Lamoignon  de  Malesherbes, 
premier  président  de  la  cour  des  aides,  qui  a  la  direc- 
tion de  la  librairie,  a  airété  le  dictionnaire  de  VEncf- 
clopédie,  en  sorte  qu'on  ne  délivre  plus  le  second 
tome  aux  souscripteurs  :  j!ai  pris  les  devants.  M.  de 
Malesherbes,  qui  est  un  homme  d'esprit  et  de  lettres, 
aura  donné  cet  ordre  aux  libraires  avec  regret.  11 
voulait  même  faire  saisir  l'ouvrage  ;  mais  les  syndics 
de  la  librairie  n'ont  pas  voulu  se  charger  de  cette 
commission.  Tout  cet  orage  contre  ce  beau  Diction- 
naire est  venu  par  le  canal  des  Jésuites  et  par  l'ordre 
de  M.  de  Mirepoix,  qui  a  un  grand  crédit  ecclésias- 
tique sur  l'esprit  du  roi.  On  croit  cependant  qu'on 
continuera  l'impression  de  ce  Dictionnaire,  qui  n'est 
encore  qu'à  la  lettre  C  ,  mais  avec  beaucoup  plus  de 
circonspection  de  la  part  des  censeurs.  Son  plus  grand 
péché  est  quelque  trait  piquant  contre  les  Jésuites  et 
contre  la  moinaille. 

de  l'avéïifuient  de  Charles  X  au  trône,  en  1824,  ce  monarque  accorda 
le  titre  à^ Altesse  Ro)  aie  au  duc  d'Orléans  et  à  ses  enfants ,  ainsi  qu'au 
duc  de  Bourbon. 


[fév.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  345 

—  Autre  plus  grande  affliction ,  à  Versailles.  Ma- 
dame Henriette,  princesse  ainée  de  France,  est  tombée 
malade  il  y  a  quatre  ou  cinq  jours.  On  disait  d'abord, 
dans  Paris,  que  c'était  la  petite  vérole  ;  mais,  dans  le 
vrai,  c'est  une  humeur  de  gale  qu'elle  avait  de  nais- 
sance, qu'on  a  peut-être  voulu  faire  passer  et  qui  s'est 
jetée  sur  la  poitrine.  Le  roi,  qui  l'aimait  beaucoup,  y 
a  passé  la  nuit  du  lundi  au  mardi,  8,  jusqu'à  quatre 
heures  du  matin  ;  elle  fut  fort  mauvaise.  Le  mercredi,  9, 
la  princesse  a  été  saignée  après  une  grande  consul- 
tation :  on  a  découvert  la  châsse  de  Sainte-Gene- 
viève, et  enfin  aujourd'hui,  jeudi  gras,  10,  la  princesse 
est  morte  à  midi,  en  une  heure,  après  six  jours  de 
maladie.  Il  y  a  eu  ordre  aussitôt  d'arrêter  les  spec- 
tacles de  Paris,  jusqu'à  l'Opéra-Comique  de  la  foire. 
Cette  mort  touchera  infiniment  le  roi,  et,  en  même 
temps,  tout  le  public.  On  avait  même  défendu  à  la 
foire  de  faire  voir  des  bêtes  étrangères,  des  tableaux 
changeants  et  des  tours  ;  à  plus  forte  raison  le  bal  de 
l'Opéra,  qui  est  le  plus  beau  ordinairement  le  jeudi 
gras.  La  princesse  avait  vingt-quatre  ans  et  demi,  au 
14  de  ce  mois\ 

Aussitôt  après  la  mort,  comme  la  désolation  était 
dans  Versailles,  le  roi  est  parti  sur-le-champ  pour 
Trianon,  où  toute  la  famille  royale  l'a  suivi.  Madame  la 
Marquise  y  a  été  aussi,  après  en  avoir  fait  demander 
la  permission  au  roi.  Celui-ci  est  revenu  le  vendre- 
di, 1 1 ,  à  Versailles.  On  avait  transporté  la  princesse 
à  Paris ,  au  palais  des  Tuileries  ;  on  l'a  embaumée 
le  samedi,  et  le  mardi,  15,  on  a  commencé  à  la  voir 

'  Elle  était  née  le  14  août  1727  (voir,  t.  I ,  j).  238). 


346  JOURNAL  [fév.  1752] 

sur  un  lit  de  païade,  dans  rappartemenl  par  bas  des 
Tuileries,  à  gauche  du  vestibule.  L'appartement  est 
assez  petit.  La  chapelle  ardente,  et  tout  l'appartement, 
ainsi  que  le  vestibule  et  le  devant  de  la  porte,  dans 
le  Carrousel,  étaient  tendus  de  blanc.  On  croit  que 
les  spectacles  ne  recommenceront  qu'après  le  convoi, 
ce  qui  fera  de  tristes  jours  gras  pour  Paris  et  beau- 
coup de  libertinage  pour  la  jeunesse  qui  ne  sait 
où   aller. 

—  Aujourd'hui,  12,  on  a  crié  un  arrêt  du  conseil 
du  7,  qui  supprime  les  deux  premiers  tomes  du  dic- 
tionnaire de  X Encyclopédie ,  comme  contenant  des 
maximes  contraires  à  Lautorité  royale  et  à  la  reli- 
gion, etc.  Il  y  a  apparence  que  cet  arrêt  n'a  été  donné 
que  poiir  apaiser  les  criailleries  des  Jésuites  et  autres 
religieux  qui  se  trouvent  blessés  dans  ces  deux  tomes. 
On  croit  même  qu'on  a  voulu,  par  cette  suppression, 
prévenir  le  parlement  qui  aurait  peut-être  voulu  cen- 
surer ce  Dictionnaire  et  qui  l'aurait  fait  plus  sévère- 
ment. 

—  Le  parlement,  ne  pouvant  plus  rien  faire  contre 
ce  livre,  a  décrété  de  prise  de  corps  l'abbé  de  Prades 
au  sujet  de  sa  thèse. 

—  M.  Masson  de  Maisonrouge,  fils  d'un  riche 
fermier  général ,  lui  receveur  général  des  finances 
d'Amiens,  a  perdu  sa  femme  le  3  décembre  1751 ,  dont 
il  a  un  fils  unique  âgé  de  dix-sept  ans.  Elle  était 
nièce  de  M.  Durey  de  Sauroy,  trésorier  de  l'extraordi- 
naire des  guerres,  père  de  madame  la  duchesse  de 
Brissac  et  de  M.  Durey  d'Harnoncourt,  fermier  géné- 
ral, cousine  de  M.  Durey  de  Meinières,  président  des 
requêtes  du  palais.  M.   de  Maisonrouge  était  depuis 


[FÉv.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  347 

longtemps  séparé  d'elle  et  en  procès  pour  séparation. 
Il  a  toujours  entretenu  des  filles,  et,  en  dernier  lieu, 
mademoiselle  Rotisset  de  Romainville,  actrice  chan- 
tante de  l'Opéra,  qui  n'est  ni  trop  jeune  ni  trop  jolie, 
et  qui  a  toujours  été  dans  un  libertinage  public.  Il  a 
beaucoup  dépensé  avec  elle  ;  des  diamants  en  quantité  ; 
une  maison  qu'il  lui  a  achetée  cent  cinquante  mille  li- 
vres, rue  des  Bons-Enfants,  en  sorte  qu'elle  est  très-riche. 
Or  ce  M.  de  Maisonrouge,  qui  a  cinquante-un  ans,  qui 
est  une  bête  et  un  peu  bœuf,  vient  d'épouser,  le  3  de 
ce  mois,  par  conséquent  deux  mois  après  la  mort  de 
sa  femme,  cette  demoiselle  de  Rorriainville  que  l'on 
dit  même  être  grosse.  Il  s'est  déshonoré  entièrement 
par  ce  mariage  et  fait  enrager  sa  famille.  11  avait  un 
frère,  président  des  enquêtes;  une  sœur,  mariée  à  M.  le 
président  de  Chevaudon,  dont  le  fils  est  président  des 
enquêtes;  une  nièce,  mariée  à  M.  de  Puységur,  fils  du 
maréchal  de  France;  une  autre,  veuve  du  président 
de  Martray,  cousin  germain  de  madame  la  marquise 
de  Fougères ,  de  madame  Huart,  femme  de  l'avocat  et 
de  leurs  enfants.  Tous  ces  parents  sont  très-piqués  de 
ce  mariage.  On  dit  que  les  receveurs  généraux  veulent 
se  joindre  pour  lui  faire  vendre  sa  charge  ;  qu'on 
pourra  même  travailler  à  faire  constater  le  temps  de 
la  grossesse  de  la  demoiselle  de  Romainville,  à  cause 
d'une  substitution  de  cinquante  mille  livres  de  rente 
faite  par  le  père  aux  enfants  du  sieur  de  Maisonrouge, 
et  réversible  à  la  famille,  parce  que  si  l'enfant  était 
conçu  du  vivant  de  la  défunte,  c'est-à-dire  avant  le 
3  décembre,  il  serait  adultérin  et  ne  pourrait  pas  être 
légitimé  par  ce  mariage-ci. 

Les  receveurs  généraux  ont  été  trouver  M.  le  con- 


348  JOURNAL  [fév.  1752] 

trôleur  général  pour  cet  effet;  mais  M.  de  Machault 
les  a  regaidés  comme  ne  faisant  point  un  corps,  et  a 
rejeté  leur  représentation,  attendu  que  ce  mariage  est 
fort  indifférent  au  bien  de  l'État  et  au  service  du  roi. 
M.  le  contrôleur  général  avait  été  prévenu  par  M.  le 
comte  d'Argenson,  ministre,  qui  protège  fort  le  sieur 
Rotisset,  un  de  ses  secrétaires,  frère  de  mademoi- 
selle Rotisset  de  Romainville. 

—  Du  mardi  gras,  1 5,  que  madame  Henriette  a 
été  exposée  dans  la  chapelle  ardente,  la  cour  a  quitté 
le  deuil  de  M.  le  duc  d'Orléans*  et  a  pris  le  grand  deuil 
pour  madame  Henriette.  Ce  deuil  est  en  laine  et 
en  crêpe  pour  les  femmes,  et  en  laine  pour  les  hommes 
qui  n'ont  pourtant  point  de  pleureuses^;  il  n'y  a  que 
les  officiers  domestiques  de  M.  et  madame  laDauphine 
qui  en  portent. 

—  On  ne  voit,  dans  l'histoire  de  France,  de  mort  de 
filles  de  France  d'un  âge  un  peu  avancé,  que  sous  les 
règnes  de  Charles  lY  et  de  Philippe  II.  Aussi  M.  le 
marquis  de  Brézé,  grand  maître  des  cérémonies,  n'a-t-il 
trouvé  dans  aucun  de  ses  registres  l'étiquette  du  céré- 
monial en  pareil  cas.  l^e  roi  a  dit  seulement  que 
l'on  fît  les  choses  au  mieux;  ainsi  ce  qui  a  été  fait 
servira  d'étiquette  pour  l'avenir. 

— ■  La  défense  de  tous  divertissements  a  été  si  exacte, 
pendant  tous  les  jours  gras,  que  la  police  a  empêché 
le  peuple  d'être  en  masque  dans  les  rues,  et  que  l'on 
a  défendu  et  fait  cesser  les  violons  chez  les  traiteurs  et 
dans  les  cabarets,  même  pour  les  noces.  Aucun  parti- 

'   Ce  deuil  avait  commencé  le  H . 

^  Bandes  de  toile  qui  recouvraient  les  revers  des  manches  de  l'habit , 
et  que  les  hommes  portaient  autrefois  pendant  la  durée  du  grand  deuil. 


[FÉv.   1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  349 

culier  de  nom  et  d'état  un  peu  distingué  dans  Paris, 
n'a  donné  d'assemblée. 

—  Le  10,  jour  de  la  mort  de  madame  Henriette, 
sur  les  une  heure  après  midi,  madame  la  Dauphine 
alla  demander  au  roi  où  il  voulait  aller.  Il  lui  répondit 
qu'on  n'avait  qu'à  le  mener  où  l'on  voudrait,  et  que 
tout  ce  qu'elle  ferait  serait  bien  fait. 

Madame  la  Dauphine  donna  des  ordres  pour  aller 
à  Trianon  ;  les  carrosses  étaient  tout  préparés.  Elle  ne 
quitta  point  le  roi  et,  quoique  très-affligée  elle-même, 
elle  se  comporta  avec  beaucoup  d'esprit  et  de  pru- 
dence pour  consoler  le  roi.  La  reine,  M,  le  Dauphin 
et  toute  la  cour  se  rendirent  successivement  à  Trianon, 
chacun  dans  leur  appartement,  et  on  ne  quittait  pas 
le  roi,  les  uns  après  les  autres.  Madame  la  Dauphine 
eut  toute  sa  présence  d'esprit  pour  donner  les  ordres 
nécessaires  pour  ce  qu'il  y  avait  à  faire ,  dont  personne 
ne  savait  l'étiquette. 

Le  soir,  à  Trianon ,  chacun  soupa  séparément  dans 
son  petit  appartement,  c'est-à-dire  pour  manger  une 
soupe  et  boire  un  coup  :  le  roi  apparemment  avec 
madame  la  Dauphine  et  M.  le  Dauphin;  la  reine 
avec  madame  la  duchesse  de  Luynes^  ;  Mesdames  de 
France  de  leur  côté.  Madame  la  marquise  de  Pompa- 
dour  fut  la  mieux  accompagnée  ;  on  lui  servit  à  souper 
sur  une  table  de  quadrille^  avec  M.  le  duc  d'Orléans, 
M.  le  prince  de  Conti  et  un  autre  prince. 

A  une  heure  après  minuit  on  songea ,  à  Versailles , 
à  transporter  la  princesse  à  Paris,  aux  Tuileries.  Elle 

'  Dame  d'honneur  de  la  reine. 

*  Table  servant  pour  le  quadrille ,  sorte  de  jeu  d'hombre  qui  se  jouait 
à  quatre  personnes. 


350  JOURNAL  [fév.  1752] 

fut  mise  sur  un  matelas ,  dans  des  draps.  Elle  était 
en  manteau  de  lit*,  coiffée  en  négligé,  avec  du  rouge. 
Des  gardes  du  corps  la  descendirent  ainsi  dans  un 
grand  carrosse  où  on  la  mit  dans  le  fond,  placée  sur 
son  séant.  Elle  était  soutenue  par  un  suspensoir  sous 
les  bras,  qui  était  arrêté  à  un  anneau  qu'on  avait  placé 
au  dossier  du  carrosse,  pour  l'empêcher  de  ballotter,  et, 
sur  le  devant  du  carrosse,  étaient  deux  de  ses  femmes 
de  chambre  qui  étaient  très-iïichées  de  cet  emploi. 
Madame  la  duchesse  de  Beauvilliers ,  madame  la 
comtesse  d'Estrades  ^  et  autres  dames ,  étaient  dans 
un  carrosse  de  suite. 

Le  roi  est  revenu  le  lendemain,  avec  toute  la  cour, 
à  Versailles ,  où  il  a  continué  de  vouloir  être  seul  pour 
s'abandonner  à  sa  tristesse.  11  a  été  deux  fois  à  la 
chasse  ;  mais  on  dit  que  c'était  pour  aller,  et  qu'il  ne 
voyait  ni  ne  regardait  rien.  Il  est  à  craindre  que  cela 
ne  le  rende  malade. 

Le  mercredi  des  Cendres,  16,  M.  le  Dauphin  est 
venu  de  Versailles  jeter  de  l'eau  bénite.  Il  était  accom- 
pagné de  tous  les  princes  du  sang  qui  l'attendaient 
dans  une  pièce  qu'on  appelle,  pour  cette  cérémonie,  la 
chambre  du  dépôt.  Le  prince  était  conduit  par  le 
grand  maître  des  cérémonies,  précédé  des  hérauts 
d'armes.  L'après-midi,  les  princesses  (mesdames  Vic- 
toire, Sophie  et  Louise),  vinrent  aussi  accompagnées 
de  toutes  les  princesses  du  sang;,  et  avec  les  mêmes 
cérémonies.  Madame  Adélaïde  avait  demandé  au  roi 

'  Espèce  de  manteau  fort  court ,  à  manches ,  dont  les  femmes  et  les 
malades  se  servent  dans  la  chambre  et  au  lit. 

*  La  première ,  dame  d'honneur  ;  la  seconde  ,  dame  d'atour  de  la 
princesse 


[FÉv.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  351 

la  permission  de  n'y  point  venir,  attendu  qu'elle 
n'aurait  pas  la  force  de  supporter  ce  spectacle  par 
l'excès  de  sa  douleur;  elle  est  à  présent  l'aînée  des 
princesses. 

Le  nonce  du  pape  et  l'ambassadeur  de  Sardaigne, 
l'archevêque  de  Paris,  le  parlement,  etc. ,  ont  été  le 
même  jour  et  le  lendemain  jeter  aussi  de  l'eau  bénite. 
C'est  M.  de  L'Épine,  huissier  de  la  chambre  de  la 
princesse ,  qui  annonce  ,  pour  le  cérémonial ,  ceux 
qui  entrent;  c'est  un  héraut  d'armes  qui  présente, 
soit  aux  ambassadeurs  ,  soit  aux  premiers  prési- 
dents ,  le  goupillon ,  lequel  est  rendu  de  main  en 
main. 

—  Autour  du  lit  de  parade  étaient,  d'un  côté  ma- 
dame la  duchesse  de  Beauvilliers  et  autres  dames  en 
grande  mante  de  deuil ,  et  de  l'autre  des  évêques  et 
prêtres  de  Saint-Germain  l'Auxerrois  et  des  religieux 
Feuillants  qui  disaient  des  prières  :  deux  hérauts  d'ar- 
mes au  pied  du  lit  de  parade. 

Madame  la  duchesse  de  Beauvilliers  était  fort  atta- 
chée à  la  princesse,  qui  l'aimait  beaucoup.  On  dit 
qu'elle  a  eu  un  terrible  spectacle,  et  que  quand  on 
ouvre  le  corps,  c'est  elle,  comme  dame  d'honneur,  qui 
reçoit  le  cœur  dans  ses  mains. 

—  Depuis  la  mort ,  le  roi  a  toujours  été  dans  une 
grande  tristesse,  ne  parlant  presque  point.  On  dit 
qu'il  a  soupe  seul  chez  madame  la  marquise  de  Pom- 
padour,  qui  a  eu  besoin  de  son  esprit  et  de  beaucoup 
de  prudence  pour  se  comporter  dans  une  pareille 
circonstance. 

Le  jeudi,  17,  on  avait  porté  le  cœur  de  madame 
Henriette  à  l'abbave  du  Val-de-Grâce ,  et  le  19  on 


352  '  JOURNAL  [fév.  1752] 

porta  son  corps  à  Saint-Denis,  à  sept  heures  du  soir. 
Le  convoi  était  magnifique  \ 

A  la  tête  des  pauvres,  était  à  cheval,  en  grand  man- 
teau, M.  Duvaucel,  trésorier  des  aumônes  du  roi,  ce 
qui  a  paru  extraordinaire. 

Je  sais  que  pour  le  transport  du  cœur  au  Yal-de- 
Grâce  et  le  convoi  pour  Saint-Denis,  il  n'a  été  dis- 
tribué que  quinze  cents  flambeaux ,  dont  il  y  en  a  même 
eu  beaucoup  de  pillés;  car  on  n'a,  dit-on,  changé  de 
flambeaux  qu'à  la  barrière  Saint-Denis.  Tous  les  of- 
ficiers de  troupes  ne  portaient  point  de  flambeaux  et 
avaient  l'épée  à  la  main  ^ 

Tout  le  drap  blanc  de  tenture  était  loué.  C'étaient 
les  jurés  crieurs  qui  s'étaient  chargés  de  le  fournir. 

Depuis  la  mort  jusqu'au  service  à  Saint-Denis,  ce 
qui  fera  en  tout  quarante  jours,  il  y  a  une  table 
pour  madame  la  duchesse  de  Beauvilhers  et  les  of- 
ficiers. 

On  croit,  à  Paris,  que  cela  coûte  une  grosse  somme, 
et  n'ira  pas  à  moins  de  trois  cent  mille  livres,  y  com- 
pris les  profits  illicites. 

—  On  dit  que  le  parlement  est  dans  une  grande 
fermentation  ;  qu'ils  ont  voulu  laisser  passer  ce  grand 
événement  de  tristesse,  mais  qu'ils  vont  s'assembler 
pour  des  remontrances.  Ils  sont  piqués  des  lettres  pa- 
tentes adressées  au  grand  conseil  portant  attribution  de 
toutes  les  affaires  de  l'Hôpital-Général.  De  plus,  l'ancien 

'  On  en  trouve  la  description  dans  la  Gazette  de  France  et  dans  le 
Mercure  de  France  du  mois  d'avril  1752,  p.  198. 

*  Plusieiu-s  mousquetaires  ont  fait  des  indécences  dans  la  marche.  Ils 
brûlaient  des  perruques  ou  jetaient  leurs  flambeaux  usés  et  allumés  au 
milieu  de  la  foule .  sur  le  public.  {Note  de  Barbier.) 


[FÉv.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  353 

curé  de  Saint-Sulpice  *  avait  établi  la  communauté  de 
l'Enfant-Jésus,  par  delà  la  barrière  de  Sèvres,  qu'il 
avait  rempli  de  filles  de  condition  pour  les  faire  bien 
élever.  C'est  un  diminutif  de  l'abbaye  de  Saint-Gyr.  Il 
y  avait  fait  venir  quelques  bénéfices ,  mais  cet  établis- 
sement n'était  point  encore  revêtu  des  formalités  né- 
cessaires. Le  roi  vient  de  le  confirmer  par  des  lettres 
patentes,  lesquelles  ont  aussi  été  envoyées  au  grand 
conseil.  Ceci  chagrine  fort  Messieurs  du  parlement, 
parce  que  ces  sortes  d'établissements  ont  toujours  été 
faits  par  des  lettres  patentes  enregistrées  au  parlement. 
Ils  sentent  bien  qu'on  cherche  à  les  abaisser  et  à  les 
punir  de  ce  qu'ils  ont  fait  ci-devant. 

Le  grand  conseil,  par  égard  pour  le  parlement,  n'a 
point  fait  imprimer  et  distribuer  au  public  l'enregistre- 
ment de  ces  lettres  patentes. 

—  Le  vicomte  de  Chabot,  qui  a  épousé  cette  année 
mademoiselle  de  Vervins,  avec  quatre-vingt  mille  livres 
de  rente,  est  frère  de  M.  le  duc  de  Rohan-Chabot.  11 
était  le  troisième  de  la  maison  et  était  abbé  avec  neuf 
ou  dix  mille  livres  de  rente  de  bénéfices.  Le  second 
est  mort.  M.  le  duc  de  Rohan,  pour  soutenir  cette 
maison ,  a  engagé  celui-ci  à  quitter  l'état  ecclésiastique 
et  s'est  engagé  à  lui  faire  dix  mille  livres  de  pension 
jusqu'à  ce  qu'il  eût  des  successeurs  et  une  augmenta- 
tion de  biens  de  son  chef.  En  sorte  qu'avec  les  bien- 
faits du  roi,  il  jouissait  d'environ  vingt-huit  mille  livres 
de  rente ,  ce  qui  le  fait  aujourd'hui ,  depuis  son  ma- 
riage, un  assez  gros  seigneur.  11  ne  portera  plus  que  le 

'  Languet  de  Gerg^-.  Cette  maison,  convertie,  dans  la  suite,  en  hospice 
d'orphelins,  est  occupée  aujourd'hui  par  l'hôpital  des  Enfants  malades. 

m  23 


364  JOURNAL  [fév.  1752] 

nom  de  Chabot  seul,  sans  y  ajouter  celui  de  Rohan, 
parce  que  madame  la  comtesse  de  Jarnac  lui  a  fait  une 
substitution  considérable  pour  en  jouir  après  l'extinc- 
tion d'un  usufruit,  à  condition  de  ne  porter  que  le 
nom  de  Chabot,  qui  est  le  nom  de  la  maison ,  ce  qu'il 
a  fait  confirmer  par  lettres  patentes. 

Je  ne  sais  si,  au  moyen  de  ce  changement,  il  jouit 
toujours,  quoique  cadet,  des  honneurs  du  Louvre  et  du 
manteau  de  duc  à  ses  armes,  comme  avaient  les  cadets 
de  la  maison  de  Rohan-ChaboL. 

—  L'abbé  de  Prades ,  que  le  parlement  a  décrété  de 
prise  de  corps,  a  pris  son  parti.  Il  s'est  retiré  à  Berhn, 
chez  le  roi  de  Prusse,  auprès  de  Voltaire  et  de  M.  de 
Maupertuis.  Il  est  quelquefois  dangereux  d'éloigner  les 
gens  d'esprit'. 

—  L'acharnement  des  ennemis  de  Y  Encyclopédie 
augmente  tous  les  jours.  Le  père  jésuite  qui  fait  le 
Journal  de  Tré^oux^  a  un  peu  drapé  et  critiqué  les  édi- 
teurs au  sujet  du  discours  préliminaire  et  de  certains 
endroits  du  premier  tome.  D'Alembert^,  le  géomètre, 

*  Ce  passage ,  écrit  en  marge  dans  le  manuscrit ,  a  dû  y  être  ajouté  par 
Barbier  bien  postérieurement ,  car  on  sait  que  l'abbé  de  Prades,  avant  de 
86  rendre  en  Prusse,  se  retira  en  Hollande.  Il  y  composa  une  justification 
de  sa  thèse ,  qui  parut  sous  le  titre  de  :  Apologie  de  M.  l'abbé  de  Prades, 
Amsterdam  et  Berlin,  1752,  3  parties  in-8°,  dont  la  dernière  est  de 
Diderot,  et  renferme  une  réponse  à  V Instruction  pastorale  que  l'évéque 
d'Auxerre  (de  Thubières  de  Caylus)  venait  de  publier  contre  la  thèse. 

*  Mémoires  pour  l'histoire  des  sciences  et  des  beaux-arts ,  connus  sous  le 
nom  de  Journal  de  Trévoux ,  parce  qu'ils  s'imprimaient  dans  cette  ville. 
C'était  alors  le  père  Berthier  (Guillaume-François),  né  à  Issoudun,  en  ITO^, 
qui  le  dirigeait. 

*  Jean  Le  Rond  d'Alembert,  né  à  Paris,  le  16  novembre  1717,  fils 
naturel  de  M""  de  Tencin  et  de  Destouches ,  commissaire  provincial  d'ar- 
tillerie. Le  discours  préliminaire  de  V Encyclopédie  est  son  œuvre. 


[fév.  1752]  DE  E.  i.  F.  BARBIER.  355 

qui  est  l'un  des  deux  éditeurs ,  a  écrit  une  lettre  au 
père  journaliste ,  vive  et  insolente.  C'est  un  jeune 
homme  dont  l'imprudence  ruine  les  libraires  entrepre- 
neurs de  cet  ouvrage ,  parce  que  ceci  devient  irrécon- 
ciliable avec  les  jésuites  qui  sont  soutenus  de  M.  de 
Mirepoix,  de  M.  le  chancelier,  de  tout  le  clergé  et 
même  de  M.  le  comte  d'Argenson. 

L'arrêt  du  conseil  du  7  février  ne  fait  que  supprimer 
les  deux  tomes  imprimés  de  ce  dictionnaire,  et  ne  dé- 
fend point  d'en  continuer  l'impression  pour  les  autres 
tomes.  Cela  pouvait  s'accommoder  en  mettant  des  car- 
tons au  tome  11,  dont  la  plus  grande  partie  n'a  pas  été 
délivrée  aux  souscripteurs,  et  en  examinant  avec  plus 
d'attention  les  autres  volumes,  pour  en  retrancher  ce 
qui  peut  déplaire  ;  mais  cela  n'a  pas  satisfait  les  en- 
nemis parmi  lesquels  il  y  a,  sous  main,  beaucoup  de 
libraires  jaloux  de  la  réputation  de  cet  ouvrage.  On  dit 
que  le  21  de  ce  mois,  M.  de  Malesherbes  est  venu  chez 
Le  Breton,  imprimeur,  un  des  associés,  porteur  d'une 
lettre  de  cachet  pour  saisir  tous  les  manuscrits  origi- 
naux de  V Encyclopédie  et  les  planches  des  gravures , 
ce  qui  marque  le  dessein  d'arrêter  toute  l'impression. 
Le  Breton  n'avait  pas  ces  manuscrits,  même  pour  le 
troisième  tome;  mais  M.  Diderot  et  un  des  libraires  ont 
porté  et  remis  tous  les  manuscrits  à  M.  de  Lamoignon 
de  Malesherbes  :  Diderot  a  eu  peur  d'être  une  seconde 
fois  à  la  Bastille,  On  ne  sait  plus  ce  que  cela  de- 
viendrai 

Si  cela  se  poursuit  ainsi  avec  rigueur,  les  quatre 

•  On  sait  que  le  gouvernement  fit  lui-même  des  démarches  auprès  de 
Diderot  et  de  d'Alembert ,  l'année  suivante  ,  pour  les  engager  à  reprendre 
leurs  travaux  (voir  la  Correspondance  littéraire,  etc.,  de  Grimm). 


356  JOURNAL  [fév.  1752] 

libraires  associés  qui  sont  Briasson  ,  David  l'aîné,  Du- 
rand et  Le  Breton,  perdront  infiniment,  d'autant  que 
les  souscripteurs,  et  surtout  les  libraires  de  province  et 
des  pays  étrangers,  vont  tomber  sur  eux  pour  demander 
la  restitution  d'une  partie  de  la  souscription  et  même  du 
tout.  Depuis  six  ans  qu'on  travaille  à  ce  grand  ouvrage, 
il  a  fallu  payer  les  éditeurs  et  une  partie  de  ceux  qui 
ont  travaillé  à  différents  objets  ;  le  papier,  les  planches 
gravées  et  quantité  de  faux  frais.  Quoiqu'ils  aient  reçu 
plus  de  huit  mille  louis  à  la  livraison  du  premier  vo- 
lume, sur  le  pied  de  quatre-vingt-seize  livres  et  de 
deux  mille  souscripteurs ,  cela  ne  remplit  pas  les  frais 
d'une  pareille  entreprise  qui  était  sur  le  point  d'aller 
tout  de  suite.  Le  profit  aurait  été  grand  sur  les  neuf 
volumes  à  plus  d'un  louis.  Cela  est  dommage  pour  eux 
et  pour  les  gens  de  lettres  qui  auraient  trouvé  de 
grandes  recherches  d'érudition  de  tout  genre  dans  ce 
dictionnaire. 

—  Mardi,  22,  était  le  jour,  à  Versailles,  pour  la  cé- 
rémonie des  reWrences ;  c'est  ainsi  que  cela  se  nomme. 
Le  roi  se  tient  dans  son  appartement  :  les  princes  du 
sang,  les  ambassadeurs,  tous  les  seigneurs  et  gens 
de  cour,  ou  qui  veulent  le  paraître ,  se  présentent  les 
uns  après  les  autres  en  grands  manteaux  de  deuil, 
rabat  et  les  cheveux  en  long,  épars.  Cette  cérémonie 
est  pour  faire  compliment  au  roi  sur  la  perte  qu'il  a 
faite.  Le  roi  parle  seulement  à  quelques  princes  ou 
grands  seigneurs  et  ne  voit  guère  les  autres ,  dont  il  ne 
connaît  même  pas  la  plus  grande  partie  :  mais  les  gens 
de  condition  et  officiers  se  donnent  un  air  de  cour 
dans  la  grande  galerie  dans  cet  équipage ,  et  sont  vus 
des  ministres  qu'ils  peuvent  connaître.  Car  il  y  a  là 


[FÉv.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  367 

nombre  d'officiers,  chevaliers   de  Saint-Louis,   qui, 
dans  le  vrai,  n'y  ont  que  faire  '. 

—  L'évocation  et  l'attribution  de  toutes  les  affaires 
de  l'Hôpital-Général  au  grand  conseil  font  du  bruit.  Il 
y  a,  au  parlement,  plus  de  cent  quatre-vingts  instances 
qu'il  faut  remettre  au  greffe  du  grand  conseil.  11  en  ré- 
sultera bien  de  l'embarras  pour  les  parties  intéressées 
dans  ces  instances ,  qui  ne  seront  pas  de  sitôt  jugées. 

Le  maréchal  duc  de  Richelieu  fait  un  bruit  étonnant, 
à  ce  sujet,  à  la  cour.  Il  sollicitait,  à  la  grand'chambre, 
le  jugement  de  son  grand  procès,  au  rapport  de  M.  Se- 
vert ,  conseiller,  contre  la  plus  grande  partie  des  pro- 
priétaires des  maisons  autour  du  Palais-Royal.  Il  y  a 
plus  de  cent  parties  intéressées,  à  cause  des  recours  en 
garantie  par  les  mutations  arrivées  depuis  cent  ans. 
M.  le  procureur  général  avait  déjà  donné  ses  conclu- 
sions. Or  l'Hôpital-Général  est  partie  et  a  intérêt  dans 
cette  affaire,  ce  qui  la  soumet  à  l'évocation.  On  n'a 
pas  songé  à  l'en  excepter,  ou  bien  on  ne  l'a  point  ex- 
cepté sciemment,  pour  tranquilliser  tous  ces  proprié- 
taires qui  ont  tous  leur  crédit.  S'il  faut  remettre  cette 
affaire  immense  entre  les  mains  d'un  rapporteur  con- 
seiller du  grand  conseil,  il  lui  faudra  trois  ans,  au  moins, 
pour  se  mettre  au  fait. 

—  Le  roi  est  toujours  fort  touché  de  la  perte  qu'il 
a  faite  :  il  n'a  été  coucher  qu'une  nuit  à  Choisy.  Du 
mardi ,  22 ,  il  va  à  la  chasse  et  on  tâche  de  le  dissiper. 
On  dit  que  les  gens  d'église,  M.  de  Mirepoix,  le  père 
Perussault,  jésuite,  son  confesseur,  et  les  évêques  qui 


'  Cet  usage  s'était  perpétué,  en  partie,  jusqu'à  ces  dernières  années  dans 
les  réceptions  officielles  qui  avaient  lieu  aux  Tuileries. 


358  JOURNAL  [mars  1752] 

sont  à  la  cour,  voudraient  profiter  de  cet  événement 
pour  le  faire  tourner  à  la  dévotion.  S'ils  se  rendaient 
une  fois  maîtres  de  son  esprit,  ce  serait  bien  le  plus 
grand  malheur  pour  l'Etat,  car  le  despotisme  des  gens 
d'église  n'a  point  de  bornes. 

Mars.  —  On  n'est  pas  trop  content,  dans  le  public, 
d'un  changement  et  d'une  dépense  que  l'on  fait  au 
château  de  Versailles.  Le  roi  fait  abattre  le  grand  esca- 
lier de  marbre,  qui  était  l'escalier  des  ambassadeurs, 
pour  en  faire,  dit-on,  des  pièces  joignant  tant  à  l'ap- 
partement de  madame  Adélaïde  qu'à  celui  de  madame 
la  marquise  de  Pompadour.  Cet  escalier  était  un  mor- 
ceau curieux  tant  pour  le  marbre  que  pour  les  pein- 
tures de  M.  Lebrun.  Cela  a  coûté  des  sommes  considé- 
rables et  sera  détruit  sans  nécessité  :  on  pillera  les 
marbres  et  il  en  coûtera  encore  bien  de  l'argent. 

—  Depuis  quelques  jours,  il  y  a,  dans  Paris,  une 
troupe  de  voleurs  qu'on  nomme  les  assommeurs .  Ils 
rôdent  deux  ou  trois  ensemble,  en  redingote,  sous 
laquelle  ils  cachent  un  gros  bâton  d'environ  quatre 
pieds ,  fendu  par  le  bout ,  et  dans  la  fente  duquel  il  y  a 
une  pierre  tranchante  qui  y  est  bien  attachée.  Ils  en 
donnent  un  grand  coup  par  derrière,  sur  la  tête,  qui 
étourdit  et  fait  tomber,  et  ils  volent,  ce  qui  se  fait 
même  entre  neuf  et  dix  heures  du  soir.  On  en  conte 
bien  plus  d'histoires  qu'il  n'en  arrive;  mais  ,  de  fait,  il 
en  est  arrivé  plusieurs,  entre  autres  un  homme  en  épée 
qui  rentrait  chez  lui  à  neuf  heures  et  demie  dans  la  rue 
Mâcon,  au  coin  de  la  rue  de  la  Vieille-Bouclerie,  qui 
est  cependant  un  grand  passage.  Le  voleur,  après  le 
vol,  s'est  enfui  et  a  laissé  son  bâton  qui  est  au  greffe 
du  Châtelet.  On  avait  été  tranquille  tout  l'hiver.  Ce 


[MARS  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  350 

bruit  a  répandu  l'effroi  dans  Paris  ;  on  n'ose  plus  sortir 
le  soir.  On  a  doublé  le  guet ,  et  on  a  même  répandu 
des  mouches  déguisées  en  habits  brims.  On  arrête,  sur 
les  neuf  heures,  les  gens  qui  sont  en  redingote;  on 
leur  demande  qui  ils  sont  et  où  ils  vont.  On  a  ordonné 
aux  fruitières,  cabaretiers  et  autres,  de  laisser  leurs 
boutiques  ouvertes  jusqu'à  dix  heures,  pour  la  sûreté. 
Cela  a  donné  lieu  aussi  de  publier,  dans  les  rues,  une 
ancienne  déclaration  pour  le  port  d'armes.  On  fait  des 
visites  dans  les  billards  et  les  endroits  suspects  ;  la  po- 
lice est  bien  observée ,  cependant  on  n'a  encore  pu 
prendre  aucun  de  ces  voleurs  ;  mais  cette  police  les 
écarte. 

— '  Le  16  de  ce  mois,  M.  le  duc  d'Orléans  était  à  la 
Comédie-Française ,  et  vendredi ,  \  7,  madame  la  du- 
chesse d'Orléans  était  à  la  Comédie-Italienne,  et  même 
annoncée  par  l'affiche.  Cela  a  paru  précipité,  M.  le 
duc  d'Orléans  père  étant  mort  le  4  février  ;  mais  cepen- 
dant il  y  a  les  quarante  jours  passés. 

—  Depuis  le  décret  de  Sorbonne  contre  la  thèse  de 
l'abbé  de  Prades,  et  l'arrêt  du  parlement  qui  a  décrété 
cet  abbé  de  prise  de  corps ,  il  a  été  question  du  prési- 
dent, du  censeur  et  du  syndic  de  Sorbonne,  qui  avaient 
approuvé  et  laissé  soutenir  la  thèse.  Le  sieur  Dugard, 
syndic,  sans  attendre  de  jugement,  s'est  démis  de  ses 
fonctions  ces  jours  passés.  Après  bien  des  délibérations, 
on  a  condamné ,  en  Sorbonne ,  le  président  de  la  thèse 
et  un  autre  docteur  à  être  exclus  pendant  deux  ans  de 
toute  fonction  dans  la  Sorbonne ,  ou  à  se  présenter 
devant  l'assemblée,  afin  d'y  recevoir  une  réprimande , 
une  admonition  d'être  plus  circonspect  à  l'avenir.  On 
dit  qu'ils  ont  opté  pour  le  dernier  parti  :   1  "  pour  ne 


360  JOURNAL  [mars  1752] 

pas  perdre  environ  cent  écus  par  an  ;  2°  pour  être  tou- 
jours présents.  Les  uns  blâment,  les  autres  approuvent 
ce  parti. 

Ceci  a  donné  lieu  à  une  petite  pièce  de  vers  de  la 
part  du  sieur  Piron,  sur  ce  que  c'est  le  public  qui  a 
commencé  à  déclamer  contre  la  thèse,  à  la  vérité  sans 
l'entendre,  comme  à  l'ordinaire,  et  même  sur  de 
simples  relations ,  et  que  c'est  ce  qui  a  fait  agir  la 
Sorbonne. 

Yive  le  peuple  !  il  est  juge  et  prophète  ; 
11  ranime  et  vieux  os,  et  carcasse  '  et  squelette. 
La  défunte  Sorbonne  enfin  pense  aujourd'hui  , 
Raisonne,  entend,  décide  et  parle  comme  lui. 
Puisse  de  Balaam  cette  nouvelle  ânesse, 
De  l'antique,  bientôt,  nous  montrer  la  sagesse  ; 
De  son  fougueux  prophète  éprouver  le  bâton  , 
Ne  plus  braire,  se  taire  ,  ou  bien  parler  raison. 

—  Le  livre  de  \ Encyclopédie  est  toujours  arrêté  et 
on  ne  sait  pas  encore  comment  se  fera  la  continuation  ; 
mais  je  sais  cependant  qu'on  recherche  encore  à  pré- 
sent des  souscriptions,  tant  on  est  cuiieux  de  ce  qui 
paraît  défendu. 

—  Le  21  de  ce  mois,  M.  le  comte  de  Maillebois , 
lieutenant  général,  fils  du  maréchal  et  qui  a  épousé  la 
fille  du  marquis  de  Paulmy  d'Argenson,  ci-devant  se- 
crétaire d'Élat  des  affaires  étrangères,  a  été  exilé  à  la 
terre  de  MailIebois%  par  une  lettre  de  cachet  qui  lui 
fut  rendue  dans  une  maison  où  il  soupail;  il  prit  même 


'  Cette  qualification  dérisoire  avait  été  donnée  à  la  Sorbonne  par  l'abbé 
Pucelle. 

*  Près  du  bourg  de  ce  nom ,  sur  la  rivière  de  Biaise  ,  département  de 
l'Eure  ,  à  96  kilomètres  de  Paris ,  et  20  sud-ouest  de  Dreux. 


[MARS  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  361 

congé  de  la  compagnie,  ayant  dit  les  ordres  qu'il  avait 
reçus. 

Le  comte  de  Maillebois  était  de  la  cour  intime  du 
roi,  ami  de  madame  la  Marquise,  et  neveu  de  M.  le 
comte  d'Argenson,  ministre.  On  a  cherché  la  cause  de 
cet  exil  dans  un  dérangement  de  conduite  et  dissipa- 
tion de  bien  ;  car,  du  reste  ,  homme  d'esprit  et  très- 
bon  officier.  Mais  on  dit  que  c'est  autre  chose  ;  que  les 
États  d'Artois  ayant  présenté  un  mémoire  de  soixante 
mille  livres  pour  des  fournitures  de  fourrage  pendant  la 
dernière  guerre,  dont  ils  ne  pouvaient  pas  être  payés 
et  avoir  raison,  ont  cherché  des  puissances  à  la  cour 
pour  faire  agréer  ce  mémoire  moyennant  finance,  et 
que  M.  le  comte  de  Maillebois  s'en  est  chargé.  Il  a, 
dit-on,  reçu  quarante  mille  livres  argent  comptant  et 
un  billet  de  soixante  mille  livres  \  et  apparemment 
qu'il  s'était  fait  fort  de  la  protection  de  madame  la 
Marquise.  Le  mémoire  ayant  été  agréé  et  soldé,  les 
Messieurs  des  États  d'Artois  ont  eu  l'indiscrétion  d'a- 
vancçf  qu'ils  avaient  réussi  par  la  protection  de  ma- 
dairie  la  Marquise  ;  celle-ci  ayant  été  informée  de  ce 
discours  a  approfondi  la  chose,  s'en  est  plainte  et  il 
n'en  a  pas  fallu  davantage  pour  faire  exiler  le  comte 
de  Maillebois  qui  avait  seul  profité  de  l'affaire.  En  tous 
cas,  voilà  ce  qui  se  débite. 

—  Nouvelle  affaire  au  parlement.  Le  sieur  Le  Mère  *, 


*  Il  est  vraisemblable  que  la  créance  était  au  moins  de  six  cent  mille  li- 
vres ,  autrement  il  serait  peu  explicable  que  ceux  qui  en  poursuivaient  le 
remboursement ,  fissent  un  sacrifice  de  cent  mille  francs  pour  n'en  tou- 
cher que  soixante  mille. 

*  Ignace  Le  Mère  ,  prêtre,  ex-oratorien,  né  à  Marseille  en  1677.  Bien 
que  ce  nom  soit  le  plus  ordinairement  écrit  Le  Maire,  nous  avons  adopté 


362  JOURNAL  [mies  1752] 

qui  était  attaché  à  feu  M.  le  duc  d'Orléans,  et  demeu- 
rait dans  le  carré  de  Sainte-Geneviève ,  est  tombé 
malade  ces  jours  passés.  Cet  ecclésiastique ,  qui  est 
fort  âgé,  a  demandé  les  sacrements.  Le  frère  Bouéttin, 
curé  de  Saint-Étienne  du  Mont ,  qui  a  déjà  eu  cette 
grande  affaire*,  informé  du  fait,  a  été  voir  le  malade 
et  lui  a  demandé,  selon  la  coutume,  un  billet  de  con- 
fession. Le  sieur  Le  Mère  n'a  voulu  lui  donner  ni  billet 
de  confession  ni  lui  dire  le  nom  de  son  confesseur; 
mais  il  a  ajouté  que  s'il  voulait  avoir  la  bonté  de  l'en- 
tendre, il  se  confesserait  à  lui-même.  C'était  bien  le 
mettre  au  pied  du  mur.  Le  frère  Bouéttin  lui  répondit 
qu'il  s'agissait,  avant  cela ,  de  savoir  s'il  reconnais- 
sait la  constitution  Unigenitus.  Le  malade  objecta  que 
cela  ne  lui  paraissait  pas  nécessaire.  D'autres  disent 
qu'il  répondit  qu'il  était  à  Rome  lors  de  la  création 
de  cette  bulle,  et  que,  dans  ce  pays-là,  on  n'en  faisait 
pas  grand  cas  ;  qu'il  lui  avait  paru  depuis  qu'on  en 
avait  pensé  de  même  dans  ce  pays-ci ,  et  qu'ainsi  sa 
demande  était  assez  insignifiante.  Sur  cela  ou  autre 
réponse  approchante,  refus  des  sacrements  de  la  part 
du  frère  Bouéttin  :  sommations  de  la  part  du  sieur 
Le  Mère  les  21  et  22  mars;  continuation  de  refus; 
plainte  du  sieur  Le  Mère  au  procureur  général;  dé- 
nonciation au  parlement. 

Cette  affaire  n'a  point  traîné.  Le   parlement  s'est 
assemblé  jeudi  malin  ,  23 ,  et  a  envoyé  chercher  le 

l'orthographe  donnée  par  les  Nouvelles  ecclésiastiques  qui  paraissent  plus 
exactement  renseignées.  Ces  Nouvelles  contiennent  même  une  Notice  bio- 
graphique assez  étendue  sur  le  personnage  dont  il  s'agit ,  dans  le  numéro 
du  17  avril  17b3  ,  p.  61. 
*   L'affaire  ('ofii 11. 


[MARS  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  363 

frère  Bouëtlin,  qui  a  répondu  qu'il  ne  lui  était  pas 
possible  d'obéir,  à  cause  du  service  solennel  qui  se 
faisait  à  Sainte-Geneviève,  pour  M.  le  duc  d'Orléans. 

Le  parlement  étant  resté  assemblé  jusqu'à  trois 
heures,  a  rendu  un  arrêt  qui  décrète  d'ajournement 
personnel  le  père  Bouëttin,  pour,  par  lui,  subir  inter- 
rogatoire à  cinq  heures  de  relevée,  devant  le  conseil- 
ler rapporteur  \  etc.  L'arrêt  porte  aussi  que  les 
chambres  seront  assemblées  à  six  heures  du  soir  pour 
cette  affaire,  et  que  l'archevêque  de  Paris  sera  invité, 
par  un  secrétaire  de  la  cour,  d'y  venir  prendre  sa 
place  ^ 

L'invitation  a  été  faite;  l'archevêque  a  répondu 
qu'il  ne  pouvait  avoir  cet  honneur,  et  qu'il  avait  des 
affaires  indispensables.  D'autres  disent  qu'il  a  ajouté 
qu'il  savait  de  quoi  il  s'agissait,  et  que  le  tout  avait 
été  fait  par  son  ordre  :  cela  est  vrai. 

Le  frère  Bouëttin  qui  était  occupé  encore  l'après- 
midi,  à  donner  le  voile  dans  un  couvent ,  n'est  venu 
que  sur  les  six  heures,  a  été  interrogé  et  est  convenu 
qu'il  avait  des  ordres  d'agir  ainsi.  Il  a  été  plus  mo- 
déré que  dans  la  dernière  affaire.  Son  interrogatoire  a 
duré  jusqu'à  près  de  neuf  heures;  il  a  fallu  les  conclu- 
sions de  Messieurs  les  gens  du  roi,  de  manière  que 
l'arrêt  sur  le  procès-verbal,  est  daté  du  jeudi,  23,  à 
onze  heures  et  demie  de  relevée,  c'est-à-dire  après 
midi.  Ce  sera  sûrement  le  seul  de  cette  date  sur  le  re- 
gistre. Le  parlement  est  resté  ainsi  jusqu'à  minuit,  ce 
qui  n'était  peut-être  jamais  arrivé,  pour  terminer  et 


'  L'abbé  de  Salaberry,  conseiller  de  grand' chambre. 
*  Comme  duc  et  pair. 


364  JOURNAL  [mars  1752] 

juger,  crainte  encore  de  quelque  évocation  ;  d'autant 
que  le  lendemain,  vendredi,  la  cour  n'entrait  pas,  à 
cause  du  service  de  madame  Henriette  à  Saint-Denis, 
et  samedi,  fête  de  la  Vierge. 

Voici  le  texte  de  l'arrêt  : 

((  La  cour ,  sur  les  faits  résultant  du  procès,  fait 
défense  au  frère  Bouëttin  de  récidiver;  lui  enjoint 
d'être  plus  circonspect  à  l'avenir  dans  les  fonctions 
de  son  ministère,  et  d'éviter  de  donner  de  pareils 
exemples  aux  autres  curés,  ses  confrères,  à  peine  de 
saisie  de  son  temporel,  même  de  punition  exemplaire. 
Le  condamne  à  trois  livres  d  aumône  pour  le  pain 
des  prisonniers.  Invite  l'archevêque  de  Paris  à  tenir 
la  main  à  ce  qu'il  ne  soit  plus  commis  de  pareils  abus 
dans  son  diocèse  et  à  faire  administrer  les  sacrements 
au  sieur  Le  Mère,  dans  les  vingt-quatre  heures.  En- 
joint au  procureur  général  du  roi  de  certifier  à  la 
cour  l'exécution  du  présent  arrêt,  lundi  prochain,  les 
chambres  assemblées.  » 

11  faut  convenir  que  si  le  parlement  ne  tenait  pas 
la  main  avec  fermeté  à  la  police  à  cet  égard,  on  intro- 
duirait ici  insensiblement  une  espèce  d'inquisition, 
sous  prétexte  de  jansénisme  ,  ce  qui  serait  fort  à 
craindre. 

—  Mardi,  21,  M.  le  marquis  de  Brézé  ,  grand 
maître  des  cérémonies,  vint  au  parlement,  c'est-à- 
dire  à  la  grand'chambre,  précédé  du  roi  d'armes  et 
de  quatre  hérauts,  et  suivi  d'une  vingtaine  de  jurés 
crieurs,  avec  des  sonnettes  à  leur  main,  présenter 
une  lettre  de  cachet  du  roi  pour  inviter  le  parlement 
et  lui  ordonner,  en  même  temps,  d'assister  au  service 
de  madame  Henriette,  à  Saint-Denis,  le  vendredi,  24, 


[mars  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  365 

à  dix  heures  du  matin.  Messieurs  de  grand'chambre 
sont  dans  les  bas  sièges  :  le  grand  maître  des  cé- 
rémonies est  en  grand  manteau  de  deuil,  qui  a  une 
queue  de  deux  aunes ,  et  en  bonnet  carré.  Il  prend 
place  entre  les  deux  derniers  conseillers  ;  il  annonce 
la  lettre  de  cachet  et  la  donne  au  conseiller  qui  est  à 
sa  droite,  lequel  l'ouvre  et  en  fait  la  lecture.  Le  pre- 
mier président  répond  que  la  cour  exécutera  ponc- 
tuellement les  ordres  du  roi.  Le  roi  des  hérauts  d'ar- 
mes dit  tout  haut  :  «  Priez  Dieu  ,  âmes  chrétiennes, 
pour  le  repos  de  l'âme  de  très-haute,  très-puissante 
et  très-excellente  princesse,  etc.,  »  et  dit  ensuite  : 
«  Crieurs,  faites  vos  charges.  >j  Alors  tous  les  crieurs 
font  sonner  leurs  sonnettes.  Cette  cérémonie  se  re- 
commence deux  fois.  Après  quoi  le  grand  maître  sa- 
lue et  va  en  faire  autant  à  la  chambre  des  comptes  et 
à  la  cour  des  aides. 

—  Le  temps  du  dépôt  de  la  princesse  dans  l'église 
de  Saint-Denis  a  produit  beaucoup  d'argent  à  la  ville. 
Il  y  a  eu  un  grand  concours  de  monde ,  surtout  de- 
puis mardi,  21,  que  tout  le  monde,  et  les  femmes 
même,  entraient  dans  l'intérieur  de  l'abbaye,  dont 
les  bâtiments  sont  superbes,  dans  une  noble  simplicité 
pour  les  escaliers,  les  dortoirs,  le  cloître  qui  n'est  pas 
encore  achevé,  non  plus  que  les  cours  ni  l'entrée  :  on 
y  travaille  toujours.  La  façade,  sur  le  jardin,  a  trente- 
trois  croisées  de  face,  et  quand  le  tout  sera  fait,  cette 
maison  ne  le  cédera  pas  aux  plus  beaux  palais  des 
souverains.  Cela  est  à  sa  place,  étant  la  sépulture  des 
rois  de  France. 

Le  catafalque,  dans  le  chœur,  était  magnifique,  et 
tous  les  ornements  du  chœur  très-galants,  parce  que 


366  JOURIXAL  [mars  1752] 

ce  drap  blanc  mêlé  de  velours  et  de  satin  blanc,  cou- 
vert de  fleurs  de  lis  d'or  brodées  de  gazes  d'argent  et 
d'or,  forme  différentes  nuances  qui  n'ont  pas  le  lu- 
gubre du  noir. 

Vendredi,  24,  s'est  fait  le  service  \ 

—  Le  dimancbe  des  Rameaux,  le  premier  président 
avec  les  présidents  Mole  et  Le  Peletier  de  Rosanbo, 
ont  été  mandés  à  Versailles.  Le  premier  président  a 
fait  un  beau  discours  au  roi ,  très-toucbant  ;  mais  le 
roi  les  a  assez  mal  reçus ,  leur  a  dit  qu'il  était  très- 
mécontent  de  la  conduite  de  son  parlement,  et  qu'il 
avait  cassé  leur  arrêt.  On  leur  a  fait  lecture ,  en  effet, 
d'un  arrêt  du  conseil,  du  25,  qui  casse  les  deux  arrêts 
du  parlement,  et  par  lequel  le  roi  évoque,  à  sa  per- 
sonne, la  connaissance  de  cette  affaire. 

Lundi,  27,  le  premier  président  a  rendu  compte  de 
ce  qui  avait  été  fait  la  veille  ,  à  Versailles.  Le  parle- 
ment est  resté  assemblé  jusqu'à  six  heures  et  demie, 
après  midi.  Il  a  été  fort  embarrassé.  D'un  côté,  point 
d'exécution  de  l'arrêt  du  23,  point  de  sacrements  au 
malade  ;  de  l'autre,  un  arrêt  d'évocation  du  conseil, 
mais  que  le  parlement  ne  connaît  point  sans  lettres 
patentes,  et  que  d'ailleurs  il  ne  voyait  pas  :  ce  n'était 
que  sur  le  récit  du  premier  président  et  des  deux 
autres.  Enfin,  on  a  fait  entrer  les  gens  du  roi  et  on 
leur  a  dit  de  prendre  des  conclusions  sur  l'état  pré- 
sent de  cette  affaire. 

Les  gens  du  roi  ont  demandé  à  se  retirer  dans  leur 
parquet ,  et ,  après  une  grande  heure  de  délibération , 

•  Voir,  pour  les  détails  de  cette  cérémonie ,  le  Mercure  de  France  du 
mois  de  mai  1752,  p.  201  et  suiv. 


[MARS  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  369' 

ils  sont  rentrés  en  disant  qu'ils  n'avaient  pu  se  déter- 
miner à  prendre  aucune  conclusion  dans  une  affaire 
aussi  délicate;  mais  que  si  la  cour  le  jugeait  à  propos, 
ils  iraient  encore  vers  le  roi  pour  lui  représenter  l'é- 
tat du  malade  et  la  nécessité  de  l'administrer.  La  cour 
ayant  rendu  arrêt  en  conséquence,  les  gens  du  roi 
sont  donc  partis  lundi ,  à  six  heures  du  soir,  pour 
Versailles,  et  ont  eu  audience.  Le  roi  les  a  reçus  gra- 
cieusement ;  leur  a  dit  qu'il  était  content  de  la  déli- 
bération de  son  parlement,  qu'il  donnerait  des  ordres 
prompts,  attendu  l'état  pressant  du  malade.  Mardi,  28, 
les  gens  du  roi  ont  rendu  compte,  à  onze  heures,  de 
cette  réponse.  Le  parlement  est  resté  assemblé  jus- 
qu'à près  de  deux  heures,  sans  rien  décider.  On  a  dit 
qu'il  ne  fallait  rien  précipiter,  et,  sur  cet  avis,  on  a 
remis  l'assemblée  des  chambres  au  même  jour,  à  six 
heures.  Les  audiences  avaient  tenu  le  matin,  et  le  par- 
lement avait  été,  à  l'ordinaire,  tenir  la  séance  au  Châ- 
teiet  pour  les  prisonniers  *. 

— .  Le  même  jour,  le  matin,  le  sieur  Le  Mère  ayant 
encore  fait  signifier  une  nouvelle  sommation  au  frère 
Bouëttin ,  pour  lui  administrer  les  sacrements ,  le  vi- 
caire de  la  paroisse  s'était  transporté  chez  le  malade. 
Même  interpellation  sur  la  soumission  à  l'église,  par 
rapport  à  la  bulle,  et  même  réponse  de  la  part  du 
sieur  Le  Mère.  De  la  part  de  la  cour,  aucun  ordre. 

Pendant  tous  ces  mouvements,  la  gangrène  du  ma- 
lade allait  toujours  son  train;  il  n'y  avait  pas  de  sur- 
séance à  cet  égard,  de  manière  que  le  sieur  Le  Mère 
est  mort  le  mardi,  28,  à  une  heure  et  demie  après 

"  Parce  que  c'était  le  mardi  de  la  semaine  sainte. 


368  JOURNAL  [mars  1752] 

midi,  dans  le  temps  que  le  parlement  se  séparait  pour 
aller  chacun  chercher  à  dîner. 

à  six  heures  du  soir,  Messieurs  du  parlement  se 
sont  rendus  au  palais;  l'assemblée  a  commencé  à  sept 
heures,  et  on  a  fait  entrer  les  gens  du  roi.  M.  d'Or- 
messon,  premier  avocat  général,  a  rendu  compte  de 
la  mort  du  sieur  Le  Mère,  sans  sacrements,  et  par 
conséquent  dans  l'inexécution  de  l'arrêt  du  23,  de  la 
part  de  l'archevêque  de  Paris.  Il  a  fait,  dit-on,  un 
très-beau  discours  et  très-touchant,  sur  les  malheurs 
qui  pouvaient  arriver  d'un  schisme.  Les  gens  du  roi 
retirés,  il  a  été  question  de  suivre  l'exécution  de  l'ar- 
rêt du  23.  On  a  fait  rentrer  les  gens  du  roi  pour  leur 
ordonner  de  prendre  des  conclusions  dans  l'in- 
stant; ils  se  sont  retirés  de  nouveau;  mais  M.  d'Or- 
messon  a  fait  encore  un  très-beau  discours  et  ils  n'ont 
pris  aucunes  conclusions. 

Pendant  ce  temps-là  et  dans  les  intervalles  ,  les 
conseillers  allaient  et  venaient  dans  les  différentes 
chambres.  Quelqu'un  d'eux  a  rapporté  qu'on  disait 
qu'il  y  avait  eu  une  espèce  d'émeute  à  la  maison  pres- 
bytérale  de  Saint-Etienne.  Le  parlement  a  envoyé 
chercher  le  commissaire  du  quartier  Sainte-Gene- 
viève ;  il  est  venu  et  il  s'est  trouvé  que  la  nouvelle  était 
fausse. 

On  s'est  mis  ensuite  à  délibérer  sur  le  parti  que 
l'on  prendrait  :  il  y  a  eu  différents  avis,  et  enfin  la 
cour  a  décrété  de  prise  de  corps  le  frère  Bouéttin.  Il 
a  fallu  rédiger  l'arrêt,  en  faire  le  vu ,  l'expédier,  ce 
qui  a  conduit  jusqu'à  minuit;  l'on  a  chargé  le  sieur 
Griveau  ,  huissier  du  parlement,  de  cet  arrêt,  avec 
ordre  de  prendre  main-forte,  pour  se  transporter  à  la 


[mars  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  369 

maison  presbytérale  de  Saint-Etienne,  prendre  et 
arrêter  ledit  frère  Bouëttin.  Mais,  depuis  tout  ce  ta- 
page, ledit  frère  Bouëttin  avait  bien  pensé  qu'il  ne 
serait  pas  trop  en  sûreté  chez  lui.  On  dit  qu'il  s'était 
retiré,  dès  le  matin,  à  Conflans ,  dans  la  maison  de 
M.  l'archevêque  ,  là  ou  ailleurs  :  bref ,  il  n'était  point 
chez  lui  à  minuit.  L'huissier  Griveau  a  fait  la  procé- 
dure ordinaire,  signifié  l'arrêt,  fait  une  saisie  et  anno- 
tation des  meubles ,  mis  le  scellé ,  et  diessé  du  tout 
procès-verbal. 

On  a  dit  à  l'huissier,  dans  la  maison  du  curé,  que 
celui-ci  pourrait  bien  être  chez  le  sieur  Quillau ,  li- 
braire, rue  Galande,  dont  il  était  ami.  Le  sieur  Gri- 
veau s'y  est  transporté,  a  fait  perquisition  et  n'a  trouvé 
personne;  autre  longueur  de  procédure.  Enfin,  l'huis- 
sier est  revenu  au  palais,  a  présenté  son  procès-verbal 
qu'il  a  fallu  lire,  et  la  cour  a  rendu  arrêt  par  lequel 
elle  a  remis  l'assemblée  des  chambres  au  lundi  de  la 
Quasimodo,  10  avril.  De  cette  façon,  Messieurs  du 
parlement  sont  sortis  de  la  grand'chambre  à  près  de 
quatre  heures  après  minuit,  bien  disposés,  si  on 
avait  trouvé  le  frère  Bouëttin,  à  lui  faire  son  procès 
et  à  le  juger  tout  de  suite,  sans  sortir  de  place.  On 
voit,  dans  tout  ceci,  que  le  parlement  a  été  fort  piqué 
de  la  manière  dont  on  le  ballottait  à  la  cour,  et  de  ce 
qu'on  laissait  mourir  les  gens  sans  sacrements.  D'un 
autre  côté,  le  roi  doit  être  très-piqué  de  ce  qu'au  mé- 
pris de  son  arrêt  du  conseil  du  25 ,  le  parlement  ait 
passé  outre. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  voilà  le  frère  Bouëttin  bien  et 
dûment  décrété  de  prise  de  corps  ;  l'arrêt  même  exé- 
cuté. En  cet  état,  il  est  interdit  et  suspendu  de  toutes 
ni  24 


370  JOURNAL  [mars  1752] 

fonctions;  il  ne  peut  ni  confesser,  ni  prêcher,  ni  dire 
la  messe,  ni  officier  dans  sa  paroisse  pendant  la  quin- 
zaine de  Pâques  \ 

—  L'objet  de  toute  cette  querelle  sont  les  billets  de 
confession  qu'on  exige  des  malades  à  la  mort,  avant 
d'administrer  les  sacrements.  Or,  l'on  dit  que  l'usage 
de  ces  billets  a  été  introduit  il  y  a  plus  de  cent  ans, 
dans  le  diocèse  de  Paris,  par  rapport  aux  protestants, 
pour  empêcher  la  profanation  des  sacrements.  A  me- 
sure que  le  nombre  des  protestants  a  diminué  et  que 
le  gouvernement  n'en  a  plus  eu  à  craindre,  cet  usage 
s'est  perdu  insensiblement. 

Sous  la  régence  de  M.  le  duc  d'Orléans,  et  du  temps 
de  M.  le  cardinal  de  Noailles,  qui  était  janséniste  dans 
le  commencement,  le  jansénisme  a  triomphé  quel- 
que temps  :  le  cardinal  a  ôté  les  pouvoirs  à  tous  les 
jésuites,  à  l'exception  apparemment  du  confesseur  du 
roi.  Ils  ont  cessé  de  prêcher  et  de  confesser,  ce  qui 
avait  donné  lieu  à  une  chanson  qui  a  fort  couru  : 

Les  dindons  d'ignace, 
Ne  prêcheront  plus; 
La  grâce  efficace 
A  pris  le  dessus  : 
Ils  sont  chus  dans  la  rivière,  laire  la  , 
Ah  !  qu'ils  sont  hien  là 

Dans  ce  temps-là,  il  y  avait  des  molinistes  et  des 
gens,  à  la  cour  et  à  la  ville,  du  parti  des  jésuites,  qui  ne 

*  Malgré  la  longueur  de  cet  exposé  de  la  nouvelle  affaire  du  curé  Bouët- 
tin ,  ce  n'est  encore  qu'un  ahrégé ,  une  sorte  de  résumé  des  détails 
plus  que  minutieux  dans  lesquels  est  entré  Barbier  dans  son  Journal  ma- 
nuscrit. On  peut ,  au  reste,  consulter  pour  cette  affaire  les  numéros  des 
Nouvelles  ecclésiastiques  des  7,  M ,  21  et  28  mai  1752. 


[AVRIL  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  371 

laissaient  pas  que  de  se  confesser  toujours  à  eux.  Les 
jansénistes  savaient  cela,  et,  pour  obvier  à  cette  fraude, 
ils  firent  renouveler,  par  M.  le  cardinal  de  Noaiiles  , 
l'usage  des  billets  de  confession.  Depuis,  le  cardinal  de 
Noaiiles  a  changé  de  système;  il  a  rendu  les  pouvoirs 
aux  jésuites  et  il  n'a  plus  été  question  de  billets  de 
confession.  Aujourd'hui  que  les  jésuites  et  les  moli- 
nistes  ont  le  dessus,  ils  se  servent  des  mêmes  armes 
contre  les  jansénistes  pour  faire  fleurir  la  constitution 
Unigenitus.  Les  jansénistes  doivent  donc  s'en  prendre 
à  eux-mêmes  de  cet  usage  des  billets  de  confession. 
Or,  cela  ne  troublait  pas  moins  le  public  dans  le 
temps  du  cardinal  de  Noaiiles  ;  cependant  on  ne  dit 
pas  que  le  parlement  ait  fait  alors  aucune  démarche 
pour  faire  cesser  cet  usage. 

—  On  dit  que  le  roi  avait  fait  donner  ordre  au  père 
Clément,  capucin,  fameux  prédicateur,  d'aller  confes- 
ser le  sieur  Le  Mère  ;  mais  que  s'y  étant  transporté,  il 
l'avait  trouvé  mort ,  et  que  le  roi  en  avait  été  fâché. 

—  Le  sieur  Le  Mère  a  été  enterré  le  29  mars.  On 
dit  qu'il  y  avait  dix  mille  personnes  à  son  enterrement. 
Jl  y  avait  même  des  femmes  de  magistrats  dans  l'église 
de  Saint-Etienne. 

Avril.  — Il  y  a  eu,  pendant  les  vacances  de  Pâques, 
des  assemblées  particulières  entie  les  présidents  à 
mortier,  les  gens  du  roi  et  quelques  conseillers,  d'au- 
tant que  ce  sont  les  chambres  des  enquêtes  qui  sont 
les  plus  échauffées.  Le  dimanche  de  la  Quasimodo , 
9  avril,  les  gens  du  roi  ont  été  le  matin  à  Versailles, 
et  le  roi  a  mandé,  pour  cinq  heures  du  soir,  le 
premier  président  et  les  présidents  Mole  et  de  Ro- 
sanbo  qui  sont  toujours  de  ces  voyages.    On  disait 


3'72  JOURNAL  [avril  1752] 

déjà  qu'il  y  avait  eu  un  arrêt  du  conseil  du  ven- 
dredi, 7,  qui  cassait  l'arrêt  du  parlement  du  28  mars, 
et  cela  s'est  trouvé  vrai.  Les  présidents  ont  eu  audience 
et  le  roi  leur  a  dit  '  qu'il  avait  cassé  l'arrêt  qui  dé- 
crétait de  prise  de  corps  le  curé  de  Saint-Etienne, 
comme  attentatoire  à  son  autorité  ;  qu'il  défendait 
de  suivre  la  procédure,  etc.  Le  premier  président  a 
fait  sa  réponse  ^  au  roi,  est  revenu  à  Paris,  :!  dix  heu- 
res et  demie  du  soir,  et  a  donné  ordi  e  aux  huvetiers 
de  faire  avertir  tous  les  conseillers  de  se  trouvei-  le 
lendemain  au  palais,  à  six  heures  et  demie  du  matin. 
Lundi,  10,  le  parlement  s'est  donc  assemblé  et  le 
premier  président  a  rendu  compte  des  volontés  du 
roi.  Il  y  a  eu  de  grands  débats  ;  on  a  arrêté  qu'il  se- 
rait fait  au  roi  de  très-humbles  lemontrances ,  et  on 
a  nommé  des  commissaires  pour  y  travailler.  Le  par- 
lement est  resté  assemblé  jusqu'à  plus  de  trois  heures 
après  midi. 

—  Tous  les  matins,  les  présidents  et  conseillers  vont 
au  palais  pendant  une  heure  environ.  Ils  vont  dans 
leurs  chambres  et  quelques-uns  dans  la  grand  chambre; 
mais  tout  est  arrêté.  Il  n'y  a  point  d'arrêts  de  défense, 
on  ne  répond  point  de  requêtes,  on  ne  signifie  pas. 
Les  avocats  ne  plaident  à  aucun  tribunal,  les  cabinets 
sont  fermés;  point  de  consultations,  d'arbitrages  ni 
d'assemblées  pour  les  commissions  extraordinaires  du 
conseil.  Cela  est  devenu  uniforme,  en  sorte  que  toutes 
les  fonctions  de  justice  sont  suspendues. 

—  Vendredi,  1 4,  les  chambres  se  sont  assemblées 

'   Voir,  pour  les  paroles  mêmes  du  roi,  les  Nouvelles  ecclésiaslitfiies  du 
7  mai  1752,  p    75 
«  Ibid.,  p.  76. 


[AvniL  1752]  DK  E.  J.  F.  BARBIER.  373 

et  on  a  lu  les  remontrances.  Le  même  jour,  la  cour  a 
envoyé  les  gens  du  roi  demander  un  jour  pour  les 
porter  à  Sa  Majesté,  et  le  samedi,  15,  le  premier  pré- 
sident, avec  les  présidents  Mole  et  de  Novion,  sont 
partis  à  neuf  heures  du  matin  pour  Versailles,  d'où 
ils  ne  sont  revenus  que  le  soir.  Ces  présidents  repré- 
sentent en  ce  cas  la  compagnie.  C'est  la  petite  dépu- 
tation,  et  ce  qui  leur  aura  été  dit  par  le  roi  sera  censé 
dit  et  ordonné  à  tout  le  corps. 

—  Les  remontrances  du  parlement  sont  un  peu 
longues,  mais  très-belles  et  très-fortes.  On  dit  qu'elles 
ont  été  faites  par  M.  le  premier  président  et  M.  Thomé, 
conseiller  de  grand'chambre,  qui  est  versé  dans  ces 
matières.  On  dit  qu'on  les  aura  imprimées  \ 

—  Lundi,  17,  le  premier  président  et  deux  prési- 
dents sont  partis  sur  les  dix  heures  pour  aller  chercher 
la  réponse  :  le  roi  a  donné  celle-ci  par  écrite  Comme 
les  présidents  sont  revenus  de  Versailles,  le  lundi, 
après  midi,  cette  réponse  s'est  répandue  par  des  co- 
pies dans  le  public,  et  chacun  a  raisonné  en  consé- 

'  Il  y  en  a  eu  tout  au  plus  une  douzaine  d'imprimées,  mais  en  cachette. 
Elles  ont  été  mises  tout  au  long  dans  la  Gazette  de  Hollande  ,  et  ensuite 
imprimées  à  Paris ,  par  le  canal  du  parti  janséniste  [Note  postérieure  de 
Barbier).  Peut-être  Barbier  veut-il  parler  des  Nouvelles  ecclésiastiques  où 
ces  remontrances  occupent  le  numéro  du  21  mai  1752,  p.  81  et  sviiv. 
Au  reste,  la  Bibliothèejiie  historique  mentionne,  sous  le  n°  33  Sib,  Remon- 
trances du  Parlement  du  15  avril  1752,  avec  la  réponse  du  roi,  ei  l'arrêt 
de  règlement  du  18  avril,  in-4°  de  8  pages  et  in-12  de  21  pages. 

'  Nouvelles  ecclésiastiques,  numéro  du  21  mai  1752,  p.  84.  Le  roi  y  dit, 
en  substance,  qu'il  ne  veut  point  ôter  au  parlement  toute  connaissance  de 
ces  faits ,  mais  qu'il  a  évoqué ,  parce  que  la  procédure  ordinaire  n'est  pas 
toujom-s  propre  à  maintenir  l'ordre,  etc.  Enfin  ,  il  termine  en  ordoiniant 
de  nouveau  au  parlement  de  cesser  les  poursuites  et  procédures  qu'il  a 
commencées  sur  cette  affaire. 


374  JOURNAL  [avril  1752] 

queiice  sur  l'effet  qu'elle  devait  produire  dans  la  con- 
duite du  parlement. 

—  Mardi,  1 8,  à  huit  heures  du  malin,  le  parlement 
s'est  assemblé.  Le  premier  président  a  rendu  compte 
de  la  réponse  du  roi,  on  a  délibéré  et  il  y  a  eu  un  ar- 
rêté portant  a  qu'il  sera  fait  registre  de  la  réponse  du 
roi,  sans  que  néanmoins  la  cour  suspende  à  l'avenir 
l'autorité  qui  lui  est  confiée,  ni  cesse  de  réprimer  et 
de  prévenir  le  scandale  causé  par  le  refus  public  des 
sacrements ,  à  l'occasion  de  la  bulle  Unigenitus,  etc. 
Arrête  que  les  gens  du  roi  seront  mandés  à  l'effet  de 
prendre  sur-le-champ  des  conclusions  sur  le  règle- 
ment que  la  cour  entend  faire  à  ce  sujet ,  comme 
aussi  le  premier  piésident  sera  chargé  de  représenter 
au  roi  les  inconvénients  qu'il  y  aurait  à  soustraire  des 
accusés  aux  poursuites  régulières  de  la  justice  '.  » 

Cet  arrêt  a  été  répandu  sur-le-champ  dans  la  grande 
salle  du  palais  par  des  conseillers  qui  vont  et  viennent, 
et  tout  le  monde  en  prenait  des  copies. 

Le  parlement  est  resté  assemblé  :  les  gens  du  roi  ont 
pris  des  conclusions  sur  lesquelles  la  cour  a  rendu  un 
arrêt  de  règlement  ^  par  lequel  il  est  fait  défense  à  tous 
ecclésiastiques  de  faire  aucuns  actes  tendant  au  schisme, 
notamment  de  faire  aucun  refus  public  des  sacrements 
sous  prétexte  de  défaut  de  représentation  d'un  billet 
de  confession ,  ou  de  déclaration  du  noin  du  confes- 
seur, ou  d'acceptation  de  la  bulle  Unigenitus^  etc. 

Le  parlement  est  sorti  du  palais  à  piès  de  quatre 

'  Cet  arrêté  est  imprimé  en  entier  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques, 
année  1752,  p.  84. 

*  On  trouve  cet  arrêt  de  lèglement  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  de 
l'année  1752,  p.  86. 


[avril  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  375 

heures.  Ce  règlement  a  été  bientôt  répandu  dans  Paris 
où  il  a  causé  une  grande  joie.  On  a  travaillé  toute  la 
nuit  à  l'impression ,  et  le  mercredi,  1 9,  dès  cinq  heures 
du  matin ,  il  a  été  affiché  à  tous  les  coins  de  rue ,  et 
crié  toute  la  journée  dans  Paris.  On  criait  seulement  : 
«  Arrêt  du  parlement,  »  sans  parler  ni  de  constitution 
ni  d'ecclésiastiques  ;  cela  avait  été  défendu  aux  col- 
porteurs. Il  y  avait  des  femmes  qui  disaient  à  haute 
voix  :  «  Arrêt  du  parlement,  «  et  tout  bas,  en  riant  : 
«  cela  ne  se  dit  pas,  »  ou  «  pas  davantage.  »  Un  homme 
m'a  dit  avoir  vu,  dans  trois  ou  quatre  maisons,  l'arrêt 
du  parlement  encadré  dans  un  verre  avec  une  bordure 
dorée ,  ce  qui  marque  bien  l'esprit  de  parti. 

—  On  avait  parlé  d'un  arrêt  du  conseil  qui  devait 
paraître;  mais  aujourd'hui,  22,  il  n'a  pas  paru,  et 
l'on  croit  qu'il  n'y  en  aura  pas,  parce  que  l'arrêt  du 
parlement  est  tout  au  long  dans  la  Gazette  de  France^ ^ 
à  l'article  Paris,  ce  qui  ne  se  fait  pas  sans  permission. 

—  On  dit  que  l'archevêque  de  Paris ,  tous  les  évê- 
ques  qui  sont  actuellement  dans  cette  ville,  et,  en  géné- 
ral, tous  les  prêtres  et  les  moines  sont  furieux.  On  avait 
affiché  dix  ou  douze  arrêts  dans  la  seule  cour  de  l'ar- 
chevêché ,  pour  narguer  l'archevêque.  On  a  dit  aussi 
que  l'archevêque  avait  fait  un  mandement  qui  était 
entre  les  mains  de  l'imprimeur,  mais  que  M.  le  comte 
d'Argenson  était  venu  lui-même  chez  ce  dernier  faire 
défense  d'imprimer,  et  qu'il  avait  été  ensuite  chez 
M.  l'archevêque  lui  défendre  aucun  mandement  à  ce 
sujet,  de  la  part  du  roi. 

*  Du  22  avril,  p.  20a. 


376  JOURNAL  [avril  17ô2] 

ARRÊT   DU    PERROQUET    DU    QUAI   DE   LA   FERRAILLE. 

Un  perroquet,  dernièrcmenl, , 

Partageant  la  haine  publique 

Contre  le  moine  fanatique 

Qui  met  Paris  en  mouvement , 
Cliantant  sur  son  hàton,  criait  en  vrai  lutin  : 
Fouettez,  fouettez,  fouettez  le  frère  Bouëttin. 
Messieurs  du  parlement  qui,  les  nuits  et  les  jours, 
Avisez  aux  moyens  d'éteindre,  pour  toujours, 
Un  schisme  qui  nous  mène  aux  horreurs  de  la  Ligue  , 
Si  vous  voulez  bientôt ,  sans  peine  et  sans  fatigue  , 
A  tous  ces  furieux  rabattre  le  caquet, 
Faites  exécuter  l'arrêt  du  perroquet. 

—  On  dit,  dans  Paris,  que  le  roi  ayant  fait  appa- 
remment semblant  d'ignorer  ce  que  portait  le  règle- 
ment du  parlement  du  18  avril,  M.  le  duc  d'Ayen 
Noailles,  qui  est  fort  familier  avec  le  roi,  l'ayant  dans 
sa  poclie,  lui  avait  donné  ;  et  que  le  roi  l'ayant  lu  lui 
avait  dit  :  ((  Voilà  une  bonne  épine  tirée  hors  du  pied.» 
Quelle  variation ,  si  cela  est  vrai  ! 

—  Vers  sur  les  quatre  B. 

Un  B.'  de  porte-mitre, 
Un  B.*  qui  l'a  portée, 
Tous  deux  ,  à  leur  chapitre 
Ont  joint  un  autre  B.', 
Et  tous  trois  ont  juré  de  nous  faire  enrager 
Pour  un  B."*  de  curé 
Qu'il  fallait  fustigei-. 

—  Il  est  arrivé  une  sédition  à  Rouen,  au  sujet  du 
coton  filé  que  le  roi  avait  défendu  ,  par  un  arrêt  du 

*  M.  de  Beaumont,  archevêque  de  Paris.  [Note  de  Barbier.) 

*  M.  Boyer,  ancien  évêque  de  Mirepoix.  [Id.) 

'  M.  de  Lamoignon  de  Blancmesnil ,  chancelier.  (A/.) 

*  Le  frère  Bouëttin  ,  curé  de  Saint-Etienne-du-Mont .  [Id.] 


[MAI  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  377 

conseil,  de  vendre  en  détail  aux  marchands,  pour  le 
porter  seulement  au  marché.  Il  y  a  quantité  de  femmes 
et  filles  qui  gagnent  leur  vie  à  cette  marchandise ,  et 
qui  sont  obligées,  pour  vivre,  de  la  vendre  à  mesure 
qu'elles  en  ont.  Un  marchand  en  ayant  acheté  contre 
les  nouveaux  ordres,  on  a  été  pour  l'arrêter  et  le 
mettre  en  prison.  Cela  a  fait  une  émeute.  Les  ouvrières 
ont  entraîné  des  ouvriers ,  et  le  peuple  étant  ainsi  as- 
semblé, ils  sont  entrés  de  force  dans  des  couvents  ou 
autres  maisons  où  il  y  avait  des  magasins  de  blé.  ils 
ont  pillé  ceux-ci ,  ainsi  que  plusieurs  bâtiments,  sur  le 
port,  chargés  de  blé  pour  la  provision  de  Paris;  d'au- 
tant plus  que  le  pain  est,  assez  cher  à  Rouen ,  comme 
dans  presque  toutes  les  villes  de  province.  Quoiqu'il 
vaille  trois  sous  la  livre  à  Paris ,  c'est  l'endroit  où  il  est 
à  meilleur  marché,  par  les  soins  que  l'on  prend  pour 
l'approvisionnement  de  cette  capitale.  Cette  émotion 
populaire  a  été  violente  ;  il  y  a  eu  quelques  personnes 
tuées,  et  on  a  été  obhgé  d'y  envoyer  des  troupes. 

Mai.  — Mardi,  2,  on  a  affiché,  dès  le  matin,  et 
crié  dans  Paris,  un  arrêt  du  conseil  d'État^  au  sujet  de  la 
constitution  et  de  ce  qui  a  été  fait  au  parlement  le  mois 
passé.  Le  but  du  roi  est  de  mettre  fin  à  toutes  les  dis- 
putes, comme  il  a  déjà  tenté  de  le  faire  par  des  décla- 
rations en  1 720  et  en  1 730 ,  en  sorte  qu'il  ménage  et 
les  jansénistes  et  les  molinistes  :  il  impose  silence  aux 
deux  partis.  Cet  arrêt  du  conseil  n'a  pas  été  aussi  bien 
reçu  dans  Paris  que  celui  du  parlement;  cependant 
il  ne  casse  point  cet  arrêt ,  et  il  n'y  est  parlé  en  aucune 
façon  de  ce  que  le  parlement  a  fait. 


'   Cet  arrêt  est  imprimé  clans  la  Gazelle  de  France  du  6  mai,  [>. 


223. 


378  JOURNAL  [mai  1752] 

—  Mais  ceci  n'est  point  fini.  M.  l'archevêque  de 
Paris,  mécontent  de  l'arrêt  du  conseil,  fait  jouer  un 
autre  ressort.  M.  deLaHogue,  curé  de  Saint-Jean-en- 
Grève,  a  été  solliciter  les  curés  de  Paris  pour  signer 
une  requête  en  leurs  noms,  à  M.  l'archevêque,  à 
l'effet  de  les  autoriser  à  exiger  des  billets  de  confession 
pour  porter  le  viatique  aux  malades,  et  à  tenir  registre 
desdits  billets,  comme  on  a  déjà  fait  dans  quelques 
paroisses  depuis  longtemps.  Cette  requête  a  été  signée, 
dit-on,  de  trente  et  un  curés.  Plusieurs  autres  ont  re- 
fusé de  la  signer. 

Le  parlement  a  été  informé  de  cette  démarche  ;  il  a 
fait  assigner  cinq  ou  six cuiés  ,  qui  n'avaient  point  si- 
gné, pour  savoir  la  vérité  du  fait,  et  on  a  remis  l'assem- 
blée à  jeudi,  4  ,  dix  heures  du  matin. 

A  quatre  heures  du  matin,  est  arrivé  un  ordre  de  la 
cour  à  M.  le  premier  président  de  se  rendre  à  Marly, 
sur  les  onze  heures,  avec  les  présidents  Mole  et  de  Ro- 
sanbo,  le  procureur  général,  et  M.  Thomé ,  rappor- 
teur. Le  premier  président  ayant  été,  à  l'ordinaire,  au 
palais,  pour  l'audience,  avant  sept  heures,  on  a  su  cet 
ordre.  Le  parlement  a  appréhendé  qu'on  ne  l'arrêtât 
dans  la  poursuite  de  cette  affaire,  d'autant  que  l'ordre 
portait  aussi  de  porter  au  roi  toute  la  procédure  qui 
était  commencée  :  il  s'est  donc  assemblé  dès  huit  heures  ; 
on  a  lu  l'information  et  on  a  décrété  M.  de  La  Hogue 
d'ajournement  personnel.  Puis  enfin ,  dans  la  crainte 
de  ce  qui  est  arrivé  à  Versailles,  il  n'y  a  pas  longtemps  *, 
on  a  fait  promptement  mettre  en  grosse  l'information 
et  le  décret  afin  de  ne  porter  au  roi  que  l'expédition  de 

'  Voir  ci-dessus,  p.  315. 


[MAI  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  379 

la  procédure,  et  de  garder  les  minutes.  Après  quoi  les 
présidents,  le  procureur  général  et  M.  Thomé  sont 
partis  pour  Marly. 

—  Il  se  répand,  dans  Paris,  un  fait  assez  grave  sur 
le  compte  de  M.  l'évêque  de  Mirepoix  qui  est  la  cause 
première  de  toute  cette  querelle.  M.  le  duc  de  Niver- 
nais ,  ambassadeur  de  France  à  Rome ,  est  depuis  peu 
de  temps  de  retour  à  Paris  pour  quelques  affaires.  On 
dit  que  le  roi  lui  a  demandé  de  lui  dire,  au  vrai,  ce  que 
l'on  pensait  à  Rome  de  tout  ce  qui  se  passait  en  France 
à  ce  sujet  ;  que  M.  le  duc  de  Nivernais ,  pour  lui  obéir, 
lui  a  avoué  qu'on  se  moquait  de  nous,  et  qu'il  n'y  était  en 
aucune  façon  question  de  la  constitution  Unigenitus ; 
il  a  ajouté  que  le  pape  lui  avait  dit,  il  y  a  quelques 
mois ,  avoir  envoyé  au  roi  de  France  un  bref  particu- 
lier, c'est-à-dire ,  avec  lettre  personnelle  et  particulière 
du  pape  au  roi  touchant  toutes  ces  disputes  ;  le  roi  a 
été  étonné  de  celte  nouvelle,  n'ayant  vu  ni  bref  ni 
lettre  du  saint-père  :  il  en  a  parlé  à  M.  l'évêque  de 
Mirepoix  qui  avait  gardé  ce  bref  par  devers  lui,  sans 
en  parler  au  roi ,  comme  chose  indifférente.  Si  cela  est 
ainsi,  M.  de  Mirepoix  mériterait  d'être  pimi  et  renvoyé 
de  la  cour. 

—  Messieurs  du  parlement  ont  remis  au  roi ,  à  midi, 
la  grosse  de  l'information.  11  y  avait  apparemment  con- 
seil, et  ils  ont  attendu  qu'on  y  eût  examiné  la  procé- 
dure. Après  quoi  le  roi  a  répondu  à  ces  Messieurs,  qu'il 
a  assez  mal  reçus  : 

«  J'ai  examiné  l'information  que  vous  m'avez  ap- 
portée; mon  intention  n'est  pas  que  cette  affaire  soit 
suivie.  J'impose,  sur  ce,  silence  à  mon  procureur  géné- 
ral ,  et  je  défends  à  mon  parlement  de  continuer  cette 


380  JOURNAL  [mai  1752] 

procédure  que  je  veux  qui  soit  regardée  comme  non 
avenue  j  etc.  » 

Vendredi,  5,  le  premier  président  a  rendu  compte 
de  la  réponse  du  roi.  11  a  été  question  de  délibérer,  et 
il  y  a  eu  trois  avis.  Le  premier  de  continuer  l'informa- 
tion ,  l'autre  de  quitter  purement  et  simplement  toutes 
fonctions,  et  le  troisième  de  faire  une  grande  députa- 
tion  au  roi  pour  lui  représenter  encore  ses  torts  '  et  le 
danger  du  schisme.  Ce  dernier  avis,  comme  plus  doux, 
a  passé,  et  il  a  été  fait  arrêté ^  Le  parlement  s'est  sé- 
paré à  deux  heures,  les  chambres  restant  assemblées, 
et  voilà  toutes  les  affaires  de  palais  cessées  et  interrom- 
pues dans  toute  la  juridiction  et  par  tous  les  avocats. 
Cela  cause  un  grand  désordre  dans  l'expédition  des 
affaires. 

Le  même  jour,  les  gens  du  roi  ont  été  envoyés  pour 
demander  au  roi  un  jour  pour  recevoir  la  députation 
générale,  composée  à  l'ordinaire  de  quarante-deux 
personnes.  Le  roi  leur  a  dit  qu'il  ne  recevrait  pas  la 
députation  de  son  parlement,  que  celui-ci  n'eût  com- 
mencé par  reprendre  ses  fonctions  ordinaires. 

Le  6 ,  les  gens  du  roi  ayant  rendu  compte  de  cette 
réponse ,  ont  été  de  nouveau  envoyés  vers  le  roi  pour 
lui  représenter  que  le  parlement ,  en  suspendant  ses 
travaux  ordinaires ,  n'a  point  abandonné  ses  fonc- 
tions, etc.  Ils  n'ont  pas  trouvé  le  roi  de  meilleure 
humeur  que  la  veille  ;  le  roi  leur  a  dit  :  a  Tant  que  la 

*  Les  torts  du  curé  de  Saint-Jean-eu-Grève. 

*  Il  est  imprimé  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  2  juillet  1732, 
p.  108.  Barbier  ajoute,  en  note,  que  ce  discours  est  à  peu  près  le  même  que 
des  remontrances  faites  au  roi  Louis  XIII ,  en  mars  1626,  par  le  premier 
président  de  Verdim. 


[MAI  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  381 

justice  ne  sera  point  rendue  à  mes  sujets,  je  n'enten- 
drai rien  de  mon  parlement.  » 

—  Ceci  est  sérieux.  La  plus  grande  partie  de  Paris 
est  janséniste  ;  on  hait  et  l'on  méprise  l'archevêque , 
qui  est  un  brouillon ,  et  qui  a  causé  tout  ce  trouble. 
La  liberté  est  chère  à  tous  les  hommes,  et  on  n'aime 
[)oint  cette  contrainte  des  billets  de  confession.  On 
soufTre  impatiemment  que  le  clergé  ne  paye  point  les 
impôts  dont  les  autres  sujets  sont  chargés.  On  compte 
que  la  cherté  du  pain  à  Paris,  et  encore  plus  dans  les 
provinces,  vient  de  quelque  manœuvre  sur  les  blés, 
attendu  qu'il  n'y  a  point  eu  de  disette.  Le  parlement 
profite  des  circonstances  pour  parler  avec  hardiesse  et 
s'attribuer  un  pouvoir  que,  dans  le  fond  ,  il  n'a  ja- 
mais eu. 

—  On  dit  que  l'archevêque  de  Sens\  grand  protec- 
teur de  la  bulle  Unigenitus,  a  dit  malicieusement  que 
M.  l'archevêque  de  Paris  était  un  grand  homme  ;  que 
pour  lui  il  avait  bien  de  la  peine,  depuis  plusieurs  an- 
nées, à  ranger  une  vingtaine  de  jansénistes  qui  restaient 
dans  son  diocèse,  tandis  que  M.  l'archevêque  de  Paris 
avait  eu  le  secret,  en  peu  de  temps,  d'en  faire  naître 
cent  mille  dans  le  sien  :  il  a  raison. 

—  Lundi,  8,  le  parlement  s'est  assemblé  à  neuf 
heures.  L'assemblée  a  été  secrète  et  vive;  toutes  les 
portes  fermées  et  les  huissiers  en  dehors,  à  chaque 
issue,  pour  empêcher  qu'on  n'écoute.  Défense  aux 
conseillers  de  sortir  de  la  grand'chambre  et  de  divul- 
guer ce  qui  se  passe,  comme  cela  s'est  fait  les  autres 


'  Jean-Joseph  Languel ,  ancien  évèquc  de  Soissons,  nommé  arche- 
vêque en  J730. 


382  JOURNAL  [mai  1752] 

fois.  A- une  heure,  les  conseillers  ont  quitte  pour  aller 
chacun  dans  leur  chambre  manger  un  morceau  et  boire 
un  coup;  et,  pour  rentrer  délibérer,  ils  ont  renvoyé 
leurs  domestiques  dîner. 

A  midi,  la  cour  avait  pris  un  arrêté  par  lequel  elle 
mandait  les  curés  de  Saint-Séverin  ,  Saint-Cosme,  etc., 
à  reffet  de  rendre  compte  des  manœuvres  pratiquées 
à  leur  égard  pour  leur  faire  signer  un  écrit'  dans  leurs 
maisons,  etc. 

Le  9,  le  parlement  s  est  assemblé  avec  les  mêmes 
précautions  pour  le  secret ,  et  ne  s'est  séparé  qu'à  une 
heure  et  demie.  La  grande  salle  était  remplie  de  monde 
de  tous  états ,  et  il  est  arrivé  ce  à  quoi  personne  ne 
s'attendait.  C  est  que  M.  le  premier  président  a  fait 
avertir  les  procureurs  qu  il  y  aurait  à  trois  heures  l'au- 
dience de  relevée^  à  la  grand'chambreel  audience  aux 
requêtes  du  palais,  à  l'ordinaire,  après  midi.  On  savait 
cette  nouvelle  avant  de  connaître  l'arrêté^  par  lequel 
il  est  dit  que  les  déclarations  des  quatre  curés  seront 
déposées  au  greflb  ;  qu  il  en  sera  porté  des  expédi- 
tions au  roi,  etc.,  et  que  «  la  cour,  pour  donner  au 
roi,  dans  les  circonstances  présentes,  la  preuve  la  plus 
signalée  de  son  profond  respect ,  a  sursis  à  l'exécution 
de  l'arrêté  du  5 ,  en  ce  qu'il  porte  que  les  chambres 
resteront  assemblées,  etc.  » 

Cet  arrêt  est  sage  ;  le  parlement  obéit  au  roi  en  re- 
prenant ses  fonctions  avant  la  députation  ,  et  il  n'a  pas 
même  désobéi  formellement  à  la  réponse  du  roi  du 

"  La  requête  du  curé  de  La  Hogue. 

*  On  nommait  ainsi  les  audiences  qui  se  tenaient  après  midi. 
^  11  est  imprimé  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  9  juillet  1752, 
p.  m. 


[MAI  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  383 

4  mai  parce  qu'il  n'a  ni  continué  l'information,  ni  dé- 
cerné aucun  décret  ;  il  n'a  fait  que  mander  les  curés 
pour  avoir  leur  déclaration. 

—  Le  dimanche,  14,  la  grande  députation  s'est 
rendue  à  Marly,  sur  les  onze  heures.  M.  le  premier  pré- 
sident a  fait  un  discours  au  roi,  en  forme  de  remon- 
trances', relativement  au  contenu  de  l'arrêté  du  5  mai. 
On  dit  que  ce  discours  est  très-beau  et  très-fort ,  et  que 
M.  de  Maupeou  prononce  ses  discours  devant  le  roi 
avec  un  air  de  dignité  et  un  air  de  grandeur  qui  en 
imposent. 

Le  roi  a  dit,  dans  sa  réponse  :  «  Je  reconnais  l'im- 
portance des  objets  qui  me  sont  présentés  ;  c'est  dans 
cette  vue  que  je  me  propose  de  former  incessamment 
une  commission  de  prélats  et  de  magistrats  de  mon 
royaume  pour  discuter  des  matières  aussi  intéressantes 
pour  la  religion  et  le  bien  de  l'État,  et,  sur  leur  avis, 
prendre  les  mesures  les  plus  convenables  pour  faire 
cesser  entièrement  tout  trouble  et  toute  division  \  » 

Le  parlement  s'est  assemblé  le  lundi,  1.5,  et  a  ar- 
rêté «  qu'il  serait  fait  registre  de  la  réponse  du  roi, 
sans  néanmoins  se  départir  de  l'exécution  des  arrêts 
et  arrêtés  de  la  cour.  » 

—  Le  parlement  s'est  encore  assemblé  ce  matin,  17, 
sur  deux  dénonciations  pour  refus  de  sacrements. 
Pendant  l'assemblée  il  est  arrivé  deux  paquets  :  l'un 
adressé  à  M.  Turgot,  président  à  mortier,  et  l'autre  à 


'  On  trouve-  le  texte  de  ci;  discours,  avec  la  réponse  du  roi ,  dans  les 
Nouvelles  ecclésiastiques  du  10  juillet  17o2,  p.  121  et  suiv. 

*  Ce  paragraphe  de  la  réponse  du  roi,  diffère  un  peu,  niais  dans  la 
forme  seulement,  de  celui  qui  se  lit  dans  les  Nouvelles  ecclésiasticfues ,  et 
dont  la  rédaction  semble  plus  correcte. 


384  JOURNAL  [mai  1752] 

M ',  conseiller.  On  a  cru,  dans  le  palais,  que 

c'étaient  des  ordres  de  la  cour  ;  point  du  tout.  C'étaient 
deux  paquets  d'estampes  ayant,  en  dessous,  l'arrêt  du 
parlement  du  18  avril.  Cette  estampe,  en  rond,  re- 
présente d'un  côté  la  Justice  avec  une  épée,  et  de  l'autre 
la  France;  la  Religion  est  représentée,  au  milieu,  par  un 
autel  qui  porte  un  saint-sacrement  avec  ces  mots  :  Pro 
fide,  l'ege,  patria,  et  plus  haut  :  Custos  unitads,  schisma- 
tis  ultrix.  Petite  vignette  au  commencement  de  l'im- 
primé :  le  premier  président  qui  présente  au  roi  l'arrêt 
du  1 8  avril.  J'ai  eu  celte  estampe  pour  douze  sous. 

—  Le  public  est  écliaufTé  ;  on  dit  que  dimanche,  au 
retour  du  parlement  de  Maily,  à  trois  heures ,  il  y  avait 
un  monde  considérable  sur  les  quais  pour  les  voir 
passer,  et  qu'au  passage  pour  entrer  chez  M.  le  pre- 
mier président,  le  monde  a  claqué  des  mains. 

■ —  On  dit  que  les  enquêtes  sont  indisposées  contre 
M.  le  premier  président  qui  n'agit  plus  de  si  bonne  foi. 
Lors  de  la  députation  du  dimanche,  14,  tous  les  dé- 
putés étant  sortis  de  la  cliambre  du  roi  après  sa  ré- 
ponse ,  on  dit  que  le  roi  fit  sur-le-champ  rappeler 
M.  le  premier  président,  qui  resta  sept  minutes  avec  le 
roi ,  seul  de  sa  compagnie.  Dans  l'assemblée  du  lundi, 
1  5,  on  demanda  à  M.  le  premier  président  ce  qui  avait 
été  le  sujet  de  son  entretien  avec  le  roi.  Il  a  répondu 
que  cela  ne  regardait  pas  les  affaires  présentes,  ce 
qui  a  donné  du  soupçon  contre  lui  ;  de  manière 
que  l'on  dit  que  l'on  a  arrêté  la  gravure  que  le 
parlement  faisait  faire  de  M.  de  Maupeou -,    d'autant 

•  Le  nom  est  resté  en  blanc  dans  le  manuscrit. 

'^  Sans  doute  le  portrait  de  M.  de  Maupeou  ,  in-folio,  gravé  par  Petit  ^ 
d'après  .T.  Chevalier,  et  qui  parut  en  1753. 


[mi  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  385 

plus  que  l'on  dit  qu'il  est  encore  allé  à  Versailles 
mardi. 

Il  est  difficile  de  trouver  un  chef  de  compagnie  qui 
ne  se  laisse  pas  gagner  par  la  cour.  Sa  grande  poli- 
tique est  de  parler  haut  en  public  ;  de  paraître  fort 
attaché  au  vœu  général  de  sa  compagnie,  et  de  la 
tromper  secrètement.  Le  premier  président  qui  est 
journellement  et  intimement  lié  avec  la  grand'chambre 
Tentraîne  aisément,  ou  du  moins  les  plus  forts  tant 
dans  les  ecclésiastiques  que  dans  les  conseillers  laïcs. 
Ce  sont  des  gens  qui  retirent  par  an ,  de  leurs 
charges,  depuis  huit  jusqu'à  quinze  mille  livres,  qu'on 
n'aime  point  à  manquer  de  gagner.  Les  abbés,  d'ail- 
leurs, dont  cette  chambre  est  composée  en  partie, 
attendent  et  recherchent  des  bénéfices. 

Les  enquêtes  se  sont  encore  plaintes  qu'on  savait 
toutes  leurs  délibérations  avant  que  de  se  séparer, 
soit  qu'on  pût  les  entendre  opiner,  soit  que  quelqu'un 
de  la  compagnie,  moins  fidèle,  pût  donner  ou  jeter 
quelque  billet  pour  en  informer.  On  a  fait  faire  des 
serrures  nouvelles  à  toutes  les  portes  des  issues  de  la 
grand'chambre.  On  a  fait  griller  et  arrêter  toutes  les 
fenêtres,  soit  de  la  quatrième  chambre  des  enquêtes, 
qui  donne  dans  la  grand'chambre,  soit  d'un  petit 
cabinet  où  Messieurs  allaient  lâcher  de  l'eau.  En- 
fin, on  a  pris  de  très-grandes  mesures  pour  le  se- 
cret, et  pour  empêcher  les  infidélités  d'aucun  de  la 
compagnie.  Cela  a  été  exécuté  exactement  mer- 
credi ,   17. 

—  Le  samedi,  13  de  ce  mois,  il  y  a  eu  un  service 
solennel  pour  M.  le  duc  d'Orléans,  dans  l'église  de 
Notre-Dame,  où  M.  l'archevêque  a  officié.  On  était 
m  25 


386  JOURNAL  [mai  1752] 

incertain  s'il  y  en  aurait  et  si  ce  serait  aux  dépens  du 
roi,  à  cause  de  la  qualité  de  premier  prince  du  sang. 
Par  ce  qui  est  rapporté  dans  la  Gazette  de  France^ 
on  doit  juger  que  le  premier  prince  du  sang  n'a  pas 
ce  droit,  et  que  le  service  a  été  fait  aux  dépens  de 
M.  le  duc  d'Orléans,  son  fils.  Il  est  dit  que  le  roi  lui 
ayant  permis  de  faire  célébrer  ce  service  pour  le  prince 
son  père,  le  fils  a  donné  ordre,  etc.  11  n'y  avait  à  ce 
service,  pour  les  révérences,  que  le  duc  d'Orléans,  le 
prince  de  Conti ,  son  beau-frère ,  le  comte  de  la 
Marche  et  point  de  femmes. 

—  On  dit  que  les  évêques  ne  veulent  point  de  la 
commission  que  le  roi  s'était  proposé  d'établir,  com- 
posée de  magistrats  et  d'évéques,  pour  donner  leur 
avis  à  l'effet,  par  le  roi,  de  prendre  des  mesures  con- 
venables pour  mettre  ordre  aux  affaires  présentes.  Les 
évêques  prétendent  qu'il  s'agit  ici  du  spirituel ,  qu'ils 
tiennent ,  à  cet  égard ,  leurs  pouvoirs  de  Dieu  seul , 
et  qu'ils  ne  doivent  pas  conférer  à  ce  sujet  avec  des 
laïques. 

— .  Pendant  les  fêtes  de  la  Pentecôte ,  M.  Thomé, 
conseiller  de  grand'chambre ,  est  mort.  C'est  une 
grande  perte  pour  le  parlement ,  tant  comme  un  des 
meilleurs  juges  que  comme  un  grand  défenseur  des 
droits  du  parlement  et  du  parti  janséniste. 

—  Le  31  de  ce  mois,  on  a  publié,  dans  les  rues,  un 
arrêt  du  conseil,  par  lequel  le  roi,  de  l'avis  de  M.  le 
chancelier,  a  supprimé  trois  écrits  :  une  Lettre  de 
M.  r  archevêque  de à  M ,  conseiller  au  par- 
lement j  etc.*,  et  la  gravure  de  la  petite  estampe  avec 

•  Attribuée  à  M.  Languet,  archevêque  de  Sens. 


[juin  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  387 

ces  mots  Custos  unitatis,  etc.,  qui  est  en  tête  de  l'ar- 
rêt du  parlement  du  \  8  avril  dernier.  Cette  démarche 
paraît  un  peu  petite.  Il  fallait  mépriser  cela. 

Juin.  —  Le  parlement  s'est  assemblé  aujourd'hui,  2, 
à  dix  heures,  et  s'est  encore  occupé  de  plusieurs  re- 
fus de  sacrements.  Cette  affaire  est  singulière;  mal- 
gré la  réponse  du  roi  du  14  mai,  le  parlement  va  tou- 
jours son  chemin  sur  les  plaintes  et  dénonciations  qui 
lui  sont  faites,  et,  en  même  temps,  il  parait  toujours 
remplir  ses  fonctions  et  travailler  aux  affaires.  Celles-ci 
ne  vont  néanmoins  que  d'une  certaine  façon,  car  au- 
jourd'hui le  parlement  ne  sétant  retiré  que  vers  trois 
heures,  il  n'y  a  eu  d'audience  de  relevée,  tant  en  la 
grand'chambre  qu'aux  requêtes  du  palais,  que  pour  la 
forme.  Il  paraît  que  le  roi  n'est  obéi  ni  par  le  parle- 
ment ni  par  le  clergé.  Cela  ne  l'empêche  pas  d'aller 
toujours  son  train,  car  demain,  samedi,  il  y  a  un  voyage 
de  Crécy,  chez  madame  la  marquise  de  Pompadour, 
pour  trois  ou  quatre  jours. 

■ —  On  nomme  pour  la  commission  qui  doit  être 
établie  pour  prendre  des  mesures  et  donner  un  avis 
au  roi  pour  la  tranquillité  publique  ,  en  prélats,  M.  le 
cardinal  de  La  Rocliefoucault  ;  M.  le  cardinal  de  Sou- 
bise;  M.  l'archevêque  de  Kouen,  qui  est  de  Saulx- 
Tavannes  ^,  et  qui  a  le  rang  de  comte  et  pair,  comme 
ayant  été  évêque  de  Châlons ,  et  M.  l'évêque  de 
Laon ,  duc  et  pair,  qui  est  Rochecliouart-Faudoas  '. 
En  magistrats,  M.  Joly  de  Fleury  père ,  ancien  pro- 
cureur  général  ;  M.  Trudaine ,  conseiller  d'État,  in- 

'  Nicolas  de  Saulx-Tavannes,  sacré  évèque  de  Châlons  en  1721, 
nommé  archevêque  de  Rouen,  en  1733. 

*  Jean-François-Joseph  de  Rochechouart,  sacré  en  1741 


388  JOURNAL  [jviy  1752] 

tendant  des  finances;  M.  Bidé  de  la  Grandville,  con- 
seiller d'État,  et  M.  Castanier  d'Auriac ,  conseiller 
d'État,  gendre  de  M.  le  chancelier.  Ils  ne  sont  que 
huit  ;  le  choix  en  est  bon  et  il  y  a  là  des  gens  sages  et 
d'esprit. 

—  Pendant  que  le  parlement  est  assemblé  ce  ma- 
lin, 3,  on  crie  à  force,  dans  les  rues,  un  arrêt  du  par 
lement  qui  a  mis  tout  le  monde  en  mouvement.  C'est 
un  arrêt  du  31  mai  qui,  sur  les  conclusions  de  Mes- 
sieurs les  gens  du  roi,  supprime  les  Lettres  suppri- 
mées déjà  par  l'arrêt  du  conseil  du  30;  mais  l'arrêt 
du  parlement  ne  supprime  pas  la  gravure  de  l'estampe 
faite  en  son  honneur  et  gloire. 

—  Aujourd'hui  lundi,  12,  on  a  pendu  et  brûlé  en- 
suite le  nommé  François  Masson,  pour  un  vol  fait,  il  y 
a  un  an  ,  la  nuit  ,  dans  l'église  des  Bernardins  \  des 
vases  sacrés  et  des  ornements.  Ce  vol  a  été  fait  par 
l'intérieur  de  la  maison  et  d'une  manière  extrême- 
ment difficile  :  cela  fit  grand  bruit  dans  le  temps.  Ce 
François  Masson  était  brocanteur,  homme  de  trente  à 
trente-cinq  ans,  mauvais  sujet,  fils  d'un  horloger  du 
quartier.  François  Masson  n'a,  dit-on,  rien  avoué  à  la 
question  ordinaire  et  extraordinaire;  il  n'a  pas  voulu 
demander  pardon  à  son  amende  honorable  devant 
l'église  Notre-Dame ,  et  s'est  toujours  prétendu  in- 
nocent.   Si  cela  est,    cela    serait   avantageux    à   son 


'  lie  collège  des  Bernardins,  religieux  de  l'Ordre  de  Clairvaux,  ainsi 
nommés  du  nom  de  leur  fondateiu',  saint  Bernard ,  était  situé  près  de 
Saint-Nicolas-du-Chardonnet.  Les  rues  de  Pontoise  et  de  Poissy  ont  été 
ouvertes  sur  une  partie  de  l'emplacement  de  ce  couvent  dont  une  portion 
des  anciens  bâtiments  existe  encore ,  et  sert  de  caserne  aux  sapeurs- 
pompiers. 


[JDIN 1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  389 

cousin  et  à  un  autre  complice  nommé  Hérissât , 
au  jugement  desquels  il  a  été  sursis.  Cet  Hérisset 
a  été  ci-devant  sacristain  des  Bernardins,  et  en  a  été 
chassé  ;  il  a  épousé  ime  brodeuse  et  s'est  fait  recevoir 
brodeur. 

Cette  exécution  a  eu  lieu  dans  la  place  Maubert.  Il 
faisait  une  pluie  considérable  et  les  ruisseaux  tenaient 
toute  la  rue.  Malgré  cela ,  il  y  avait  un  concours  de 
peuple  prodigieux.  Masson  n'a  rien  déclaré  à  la  po- 
tence; on  ne  la  jugé  que  sur  ce  qu'il  avait  acheté  des 
étoffes  et  quelques  ornements,  sans  savoir  ou  avoir 
voulu  dire  de  qui.  Cela  est  léger,  surtout  pour  un  bro- 
canteur. Il  serait  triste  qu'il  eût  été  innocent.  La  mai- 
son des  Bernardins  est  un  collège  rempli  souvent  de 
grands  égrillards. 

Le  lendemain,  l'autre  Masson,  Hérisset  et  encore 
d'autres  sont  sortis  des  prisons.  Hérisset  a  présenté 
une  requête  au  Châtelet  pour  avoir  permission  de 
faire  publier  et  afficher  le  jugement  par  lequel  il  a  été 
déchargé  de  l'accusation,  pour  rendre  sa  justification 
publique.  Cela  a  été  affiché  par  tout  Paris. 

—  Il  y  a  eu  une  consultation  faite  par  M.  Pothouin 
d'HuilIet,filsdeM.  Polhouin,  avocat,  grand  consultant, 
et  par  M.  Travers,  avocat,  pour  un  juif  qui  a  été  in- 
struit par  un  jacobin,  qui  demande  le  baptême,  et  à 
qui  M.  le  curé  de  Saint-Sulpice  refuse  de  le  conférer. 
Celte  consultation  est  très-savante  sur  la  matière  du 
baptême.  Elle  n'a  été  ni  dénoncée,  ni  supprimée, 
comme  on  l'avait  prétendu.  On  dit  simplement  que  le 
clergé  avait  sollicité  une  lettre  de  cachet  contre  M.  Po- 
thouin; mais  il  n'y  a  encore  rien  de  nouveau. 

—  La  commission  des  quatre  prélats  et  des  quatre 


390  JOURNAL  [juillet  1752] 

magistrats  s'est  déjà  assemblée  deux  fois.  La  première 
séance  a  été  pour  enregistier  la  commission. 

—  Les  évéques  qui  sont  à  Paris,  et  qui  s'assemblent 
chez  M.  l'archevêque,  ont  donné  au  roi  une  requête 
par  laquelle  ils  demandent  que  le  parlement  soit  dé- 
claré incompétent  pour  connaître  de  ces  sortes  de  ma- 
tières; que  la  commission  soit  révoquée,  et  que  le  roi 
permette  d'assembler  un  concile  national  ou  provin- 
cial pour  décider  des  questions  présentes. 

—  Le  roi  est  parti,  le  30,  de  la  Muette  pour  Com- 
piègne ,  où  toute  sa  cour  s'est  rendue.  Il  est  parti  la 
nuit  et  devait  chasser  en  arrivant,  afin  de  ne  pas  perdre 
de  temps. 

Juillet.  —  J'ai  oublié  de  marquer  ci-dessus  que 
l'affaire  de  M.  Lhomme  ^,  ancien  échevin,  a  été  ju- 
gée à  la  Tournelle  ,  le  mois  dernier,  au  rapport  de 
M.  de  Montholon,  conseiller  de  grand' chambre  ;  que 
M.  Lhomme  a  été  condamné  en  dix  mille  livres  de 
dommages  et  intérêts  envers  mademoiselle  Mazarelli, 
et  madame  Mazarelli  en  cent  livres  de  dommages  et 
intérêts  envers  un  laquais  de  M.  Lhomme  qui  a  été 
maltraité  ou  accusé  mal  à  propos.  Il  n'y  a  point  eu 
d'autre  peine  contre  M.  Lhomme,  pour  ne  pas  désho- 
norer cette  famille  ;  mais  cette  affaire  lui  coûte  bien  de 
l'argent  depuis  qu'elle  dure ,  tant  au  Châtelet,  en  dé- 
penses secrètes ,  qu'au  parlement ,  et  à  ses  différents 
voyages  en  pays  étrangers ,  en  sorte  que  cette  misé- 
rable affaire  peut  fort  l'avoir  ruiné.  Cela  suffit  pour 
contenir  les  insolents  et  les  étourdis. 

—  M.  Languet,  archevêque  de  Sens,  s'est  avisé  de 

»  Voir  ci-dessus,  p.  177,  250  et  252. 


[juiLLEi  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  391 

faire  imprimer,  dans  son  diocèse,  tousses  ouvrages  en 
latin ^,  en  deux  tomes  in-folio,  sans  permission.  H  y  a 
dans  ces  livres  ,  entre  autres  ,  une  lettre  qu'il  a  écrite 
soit  étant  évéque  de  Soissons,  soit  étant  archevêque  de 
Sens,  à  M.  de  Lamoignon  de  Blancmesnil,  lors  premier 
avocat  général,  au  sujet  de  pareilles  affaires  qu'aujour- 
d'hui. Cette  lettre  est  cavalière  pour  M.  de  Lamoignon 
et  pour  le  parlement.  On  en  a  donné  avis  à  M.  de  Ma- 
lesherbes ,  sur  des  exemplaires  envoyés  à  la  chambre 
des  libraires  de  Paris ,  et ,  par  arrêt  du  conseil  du  28 
juin  dernier,  ce  livre  a  été  supprimé  comme  étant  im- 
primé sans  approbation  ni  permission  et  n'étant  pas 
même  de  nature  à  en  avoir.  On  ne  croit  pas  que  le 
livre  de  Marie  Jlacoque^  qui  a  été  tant  sifflé,  soit  dans 
ce  recueil.  Le  bon  archevêque  qui  est  haut  et  vif  doit 
être  bien  piqué  de  cette  aventure,  cette  impression 
ayant  dû  lui  coûter  beaucoup.  Le  chancelier,  quoique 
moliniste ,  a  voulu  se  venger  de  la  lettre.  On  a  donné 
cet  arrêt  pour  prévenir  une  suppression  du  parlement. 
—  Le  parlement  s'est  encore  assemblé  lundi,  10,  et 
a  décrété  de  prise  de  corps  le  vicaire  de  Saint-Etienne 
du  Mont  et  les  deux  prêtres  ^  préposés  pour  porter  les 
sacrements,  qu'on  appelle  Porte-Dieu^  sur  le  refus  de 
porter  les  sacrements,  tout  nouvellement,  à  un  ecclé- 
siastique noté  pour  être  bon  janséniste.  Le  malade  est 
mort  sans  sacrements,  et  le  vicaire  et  les  deux  porte- 
Dieu  ont  pris  la  fuite,  se  doutant  bien  du  décret  qui 
s'ensuivrait. 

•  Opéra  omnia  pro  defenslone  Constitutionis  Unigenilus  et  adversus  ab  ea 
Appellantes,  successive  édita,  etc.  Senonis,  And.  Janot,  1752,  2  vol.  in-f". 

»  Voir  t.  I,  p.  307. 

*  Le  sieur  Brunet ,  vicaire ,  et  les  sieurs  Fressinet  et  Meurizet. 


o92  JOURNAL  [juillet  1752? 

Il  est  singulier  que  tous  les  ecclésiastiques  jansénistes 
qui  sont  des  appelants,  et  qui  n'ont  jamais  voulu  se 
soumettre,  affectent  de  se  loger  sur  la  paroisse  Saint- 
Etienne,  que  l'on  sait  être  la  plus  soumise  aux  ordres 
de  M.  l'archevêque  ;  le  parti  janséniste  secret  engage 
apparemment  ces  prêtres  âgés  et  infirmes  à  se  retirer 
sur  cette  paroisse  pour  donner  occasion  au  trouble  et 
soutenir,  par  là,  la  bonne  cause. 

Ceci  fait  aussi  une  aventure  singulière  dans  cette 
paroisse,  où  il  n'y  a  plus  ni  curé,  ni  vicaire,  ni  porte- 
Dieu.  Il  y  a  bien  encore  un  premier  vicaire,  mais  qui 
ne  se  mêlait  plus  de  rien  dans  la  paroisse,  et  même 
qu'on  voulait  ôter,  en  sorte  qu'actuellement  un  malade 
janséniste  ou  moliniste  aurait  peine  à  avoir  les  sacre- 
ments. 

—  Les  jansénistes  ont  eu  la  malice  d'avoir  un  vieux 
exemplaire  d'un  ancien  mandement  de  M.  de  Gondrin', 
archevêque  de  Sens  ,  donné  en  1 652,  il  y  a  cent  ans  , 
par  lequel  il  ordonnait  des  prières  publiques  dans 
toutes  les  églises ,  excepté  dans  l'oratoire  des  frères  de 
la  Société  de  Jésus.  Les  jésuites  y  sont  fort  maltraités 
sur  leur  désobéissance ,  leur  mauvaise  doctrine ,  le 
trouble  et  la  désunion  qu'ils  entretiennent  entre  les 
princes  chrétiens  et  la  maison  royale.  C'est  apparem- 
ment pour  faire  voir  que  M.  de  Gondrin  ne  pensait  pas 
sur  le  compte  des  pères  jésuites  comme  pense  à  pré- 
sent M.  Languet.  Au  surplus ,  ces  bons  pères  qui  ne 
paraissent  avoir  aucune  part  dans  ces  affaires-ci, 
n'avaient  que  faire  de  cette  vieille  recherche. 


'  Louis-Henri  de  Gondrin,    nommé  archevêque  de  Sens,  en   1646, 
mort  en  1674. 


[joiLLET  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  393 

—  Le  vendredi ,  21 ,  le  parlement  s'est  assemblé 
pour  travailler  à  des  affaires  de  curés  de  province.  Il  y 
a  si  souvent,  à  présent,  des  assemblées  pour  ces  sortes 
d'affaires,  qu'on  n'a  pas  même  la  curiosité  de  s'instruire 
des  faits'.  On  trouvera  ces  détails  dans  la  Gazette  ec- 
clésiastique. On  sait  seulement  qu'on  a  décrété  un 
curé-  qui  a  refusé  la  communion  à  un  paysan  qui  ne 
voulait  pas  lui  payer  sa  dime  des  pommes.  Cela  est  ri- 
dicule, et  on  a  bien  fait. 

—  Il  court,  dans  Paris,  un  imprimé  qui  est  une 
requête  présentée  au  roi  par  les  sous-fermiers  du  do- 
maine*, pour  demander  que  les  billets  de  confession 


'  On  rencontre  cependant  dans  le  Journal  de  Barbier  l'indication  d'une 
foule  de  faits  de  cette  nattu-e  et ,  pour  éviter  une  énumération  monotone 
et  d'un  médiocre  intérêt ,  nous  avons  cru  devoir  faire  de  nombreuses 
coupures  dans  le  manuscrit.  Nous  avons  conservé  seulement  la  mention 
des  assemlilées  les  plus  importantes,  et  de  ce  qui  était  indispensable  pour 
mettre  à  même  d'apprécier  avec  exactitude  la  disposition  générale  des 
esprits  à  cette  époque.  Nous  avons  dû  aussi  abréger  beaucoup.  Le  Journal 
de  Barbier  devient  une  sorte  de  Journal  du  Palais,  où  sont  enregistrées 
minutieusement  les  heures  d'entrée  en  séance  du  parlement ,  les  délibéra- 
tions ;  qui  donne  dans  lem  entier  le  texte  des  arrêts,  etc.  Toutes  ces  as- 
semblées ont  le  même  objet  :  ce  sont  des  dénonciations  de  refus  de  sacre- 
ments ,  d'écrits  relatifs  à  la  question  qui  se  débattait  entre  le  parlement  et 
le  clergé,  etc.  Nous  renvoyons,  avec  l'auteur  au.  Journal,  ceux  qui  vou- 
draient des  détails  plus  circonstanciés  sur  ces  matières,  aux  Nouvelles  ecclé- 
siastiques qui  rapportent  les  faits  d'une  manière  identique,  ainsi  que  nous 
avons  déjà  eu  lieu  de  le  faire  remarquer. 

Nous  avons  pareillement  retranché  la  plus  grande  partie  des  apprécia-r 
tions  personnelles  de  Barbier,  de  ses  prévisions,  de  ses  suppositions  sur 
les  conséquences  probables  des  résolutions  auxquelles  s'arrête  le  parle- 
ment. En  avançant  en  âge ,  Barbier  raconte  moins ,  il  disserte  davantage  , 
et  souvent  d'une  façon  im  peu  prolixe. 

*  Le  sieur  Lemerre ,  curé  de  Roi-Boissy,  près  Beauvais. 

*  Requête  des  sous- fermiers   du   domaine  du  Roi  pour   demander  que  les 


394  JOURNAL  [juillet  17521 

soient  écrits  sur  du  papier  timbré  et  assujétis  au  con- 
trôle. On  fait  voir,  daiTs  cette  requête  ,  d'abord  la  né- 
cessité des  billets  de  confession  et  l'utilité  et  l'avantage 
de  l'avis  des  sous-fermiers,  tant  pour  la  religion  que 
pour  l'augmentation  des  finances  du  roi.  C'est  une 
plaisanterie  charmante,  écrite  avec  légèreté  de  style  et 
beaucoup  d'esprit.  L'auteur  retourne  cette  matière  de 
tous  les  côtés.  Il  tourne  en  ridicule  les  évêques,  même 
un  peu  la  confession.  Il  tape  aussi  le  ministère  sur  les 
impôts  mis  généralement  sur  tout.  Cela  est  plus  con- 
cluant contre  l'usage  des  billets  de  confession  que 
toutes  les  remontrances  ampoulées  du  parlement.  Il 
est  sûr  qu'on  aura  lu  cette  pièce  au  roi  pour  l'amuser, 
et  qu'elle  fera  plus  d'effet  peut-être  sur  lui  que  tout  ce 
qu'on  lui  a  dit  jusqu'ici.  On  en  a  distribué  une  grande 
quantité,  et  on  la  réimprime  à  force,  parce  que  cela 
s'envoie  de  tous  côtés.  On  m'a  dit  hier  qu'il  en  était 
parti  un  exemplaire  pour  Milan.  On  commence  à 
tourner  en  dérision  les  choses  spirituelles  et  les 
plus  sérieuses  de  la  religion;  mais  elles  le  méritent  un 
peu.  Il  serait  à  souhaiter  que  sur  quelque  autre  idée 
aussi  plaisante,  on  fît  une  pareille  pièce  sur  le  jansé- 
nisme et  le  parlement  ;  ce  serait  le  vrai  moyen  de  sé- 
parer les  combattants  et  de  faire  finir  toutes  ces  dis- 
putes, bien  plutôt  qu'avec  des  arrêts  du  conseil.  H  y  a 
trois  jours  qu'on  parle  d'un  arrêt  du  parlement  qui 
supprime  cette  requête,  quoique  toute  en  faveur  du 
parlement;  mais  il  n'a  encore  rien  paru. 

— •  Il  parait  aussi,  ces  jours-ci,  une  lettre  au  roi,  im- 

hillets  de  confession  soient  assujétis  au  contrôle  (  par  l'avocat  Marchand  et 
l'abbé  Mey),  1752,  in-12. 


[JUILLET  1752]  DE  E.  J.   F.  BARBIER.  395 

primée',  signée  de  trois  archevêques  et  de  seize  évê- 
qiies  qui  sont  à  Paris,  et  qui  s'assemblaient  chez  l'arche- 
vêque de  Paris,  qui  n'est  pas  pourtant  du  nombre  des 
plaignants;  elle  est  datée  du  11  juin.  Ces  prélats  de- 
mandent la  suppression  d'un  arrêté  du  5  mai  dernier  % 
par  lequel  on  accuse  et  on  traite  l'archevêque  de  Paris  de 
fauteur  de  schisme.  Cette  lettre  est  sage  et  bien  écrite  ; 
on  y  fait  voir  que  les  magistrats,  tous  les  premiers,  ne 
sont  que  les  disciples  de  leur  pasteur  en  matière  de 
religion,  etc. 

—  Par  arrêt  du  parlement,  du  22  juillet,  la  requête 
des  sous-fermiers  du  domaine,  toute  plaisante  qu'elle 
est ,  a  été  condamnée  à  être  brûlée  par  le  bourreau , 
ce  qui  a  été  exécuté  le  26. 

—  Par  arrêt  du  conseil  d'État  du  25,  le  roi  a  supprimé 
la  lettre  écrite  au  roi  par  dix-neuf  évêques.  Ce  qu'il  y 
a  de  singulier  dans  l'arrêt,  c'est  qu'il  est  dit  :  «  Un  écrit 
sans  titre  qui  parait  être  une  lettre  écrite  au  roi,  etc.  » 
Or,  le  roi  étant  dans  son  conseil,  doit  savoir  s'il  a  reçu, 
en  effet,  une  lettre  signée  de  dix-neuf  évêques.  Cette 
suppression  a  beaucoup  réjoui  les  jansénistes. 

—  Le  clergé  pousse  les  choses  un  peu  trop  loin. 
Samedi,  29,  il  s'est  répandu,  au  palais  et  dans  Paris, 
un  écrit  imprimé ,  en  latin ,  adressé  à  chaque  curé 
et  aux  ministres  inférieurs  de  chaque  paroisse,  dont  il 
avait  été  porté  un  exemplaire  à  la  main,  le  jeudi  27, 
dans  la  sacristie  de  chaque  paroisse  :  l'imprimé  a  été 
envoyé  samedi  dans  tous  les  couvents  et  églises  de  re- 
ligieux. Par  cet  écrit,  qui  est  en  fort  beau  latin,  dont 

'  Imprimé  d'ime  page ,  sans  titre ,  commençant  par  ces  mots  :  Ira  Dei 
ascendit  super  nos. 

'  Voir  plus  haut,  page  380. 


396  JOURNAL  [août  1752] 

les  paroles  sont  tirées  des  saintes  Ecritures  et  des 
Pères,  on  avertit  les  ecclésiastiques  du  malheur  de  ce 
temps ,  de  redoubler  leurs  prières  pour  apaiser  Dieu 
sur  la  France,  de  s'armer  de  tout  leur  courage,  etc. 
Une  pareille  pièce  est  un  manifeste  et  un  tocsin  pour 
animer  tous  les  gens  d'Église.  On  ne  manque  pas  de 
dire  que  c'est  M.  l'archevêque  de  Paris  qui  en  est 
l'auteur  ;  mais  où  en  est  la  preuve. 

Samedi  le  parlement  s'est  assemblé,  et,  par  arrêt,  cet 
écrit  a  été  condamné  à  être  brûlé  par  la  main  du  bour- 
reau. 11  l'a  été  lundi,  31 ,  après  la  levée  de  la  grand'- 
chambre,  et  il  se  trouve  qu'on  a  brûlé  des  passages  de 
l'Écriture  et  des  Pères,  à  la  vérité,  à  cause  de  l'appli- 
cation. 

—  On  parle  fort,  dans  Paris,  d'un  bref  du  pape  au 
sujet  des  affaires  présentes ,  qui  a  été  apporté  et  pré- 
senté au  roi  par  un  nonce  extraordinaire  qui  a  appoité, 
de  la  part  de  Sa  Sainteté,  les  langes  bénits  pour  mon- 
seigneur le  duc  de  Bourgogne.  On  ne  sait  rien  encore 
de  certain  à  ce  sujet. 

—  Depuis  deux  jours,  on  parle  d'un  mandement  de 
M.  l'archevêque  de  Paris.  Je  sais  même  que  lundi,  31, 
la  nuit,  les  syndics  des  libraires  ont  eu  ordre  de  faire 
des  visites  chez  tous  les  imprimeurs  pour  écouter  le 
bruit  des  presses,  dont  on  sait  le  nombre  à  Paris.  On 
n'a  rien  découvert;  mais  on  compte  que  M.  l'arche- 
vêque a  une  presse  dans  son  palais  où  on  ne  fait  point 
de  visites.  L'ordre  avait  été  donné  par  M.  de  Ma- 
lesherbes. 

Août.  —  Événement  très-triste.  Mardi  au  soir, 
1""^  août,  M.  le  Dauphin  s'est  senti  attaqué  d'un  grand 
mal  de  tête  et  de  la  fièvre.  Le  2,  il  a  été  saigné  deux  fois, 


[AOUT  1752]  DE  E.  J.  F.  BAftBlER.  397 

à  sept  heures  du  soir  et  à  onze.  Jeudi,  3,  le  roi  est 
revenu  en  poste ,  en  grande  diligence ,  de  Compiègne , 
le  matin,  sur  les  onze  heures,  et  M.  le  Dauphin  a  été 
saigné  au  pied  à  trois  heures  après-midi.  Les  médecins 
soupçonnaient  la  petite  vérole  qui  ne  paraissait  pas 
encore.  Le  vendredi,  4,  la  reine  est  arrivée  à  cinq 
heures  du  matin ,  par  la  difficulté  d'avoir  des  chevaux. 
M.  le  Dauphin  a  encore  été  saigné  au  pied  à  cinq  heures 
du  matin,  et  une  demi-heure  après  on  lui  a  donné  de 
l'émétiquequi  a  produit  évacuation.  Sur  le  midi,  en- 
viron ,  la  petite  vérole  a  paru ,  dont  l'éruption  a  été 
fort  bien.  Les  prières  des  quarante  heures  ont  com- 
mencé vendredi  à  Notre-Dame.  Madame  la  Dauphine 
n'a  pas  voulu  absolument  quitter  M.  le  Dauphin,  et  elle 
est  enfermée  avec  lui.  On  dit  qu'il  ne  sait  pas  que  c'est 
la  petite  vérole ,  mais  une  ébuUition  violente.  On  a 
forcé  le  roi  à  ne  point  le  voir,  mais  il  est  toujours  à 
Versailles.  M.  rarchevé(iue  a  été  plusieurs  fois  a  Ver- 
sailles; il  a  été  mandé  par  M.  le  Dauphin  qui  a  con- 
fiance en  lui. 

Le  dimanche,  6,  M.  le  Dauphin  a  été  très-mal  et  on 
n'en  savait  rien  à  Paris  par  les  nouvelles  publiques. 
Lundi  matin  ,  il  a  été  mieux.  Le  bulletin  de  neuf 
heures,  à  l'hôtel  de  ville,  était  très-satisfaisant  :  l'érup- 
tion de  la  petite  vérole  cessée,  la  suppuration  com- 
mencée et  la  tête  très-libre.  Mais  tous  ces  bulletins  ne 
sont  jamais  bien  fidèles  :  il  faut  toujours  en  rabattre. 

La  Ville  a  quatre  courriers  qui  successivement  vont 
à  Versailles  jour  et  nuit ,  et  rapportent  des  nouvelles 
dont  le  bulletin  s'affiche  à  la  porte  de  l'hôtel  de  ville, 
pour  le  public.  Indépendamment  de  l'amour  que  les 
Français  ont  pour  leurs  princes ,  cette  tête  est  bien  in- 


i 


398  JOURNAL  [août  1752] 

téressante  pour  les  particuliers  dans  la  position  pré- 
sente. Le  roi  sans  enfants*;  la  reine  hors  d'état  d'en 
avoir  ;  un  duc  de  Bourgogne  qui  n'a  pas  encore  un  an; 
en  cas  d'un  malheur  dans  la  personne  du  roi ,  la  per- 
spective d'une  régence  dont  l'établissement  n'est  jamais 
bien  tranquille,  et  encore  moins  dans  la  fermentation 
oii  sont  les  esprits.  Perspective  de  plus  grands  troubles 
encore,  et  cela  dans  toute  l'Europe,  si  le  trône  n'était 
assuré  que  sur  la  léte  d'un  jeune  prince.  Il  faut  espérer 
que  le  rétablissement  de  M.  le  Dauphin  fera  évanouir 
toutes  ces  craintes.  Sa  santé  même  en  sera  plus  ras- 
surée, après  cette  maladie. 

On  a  continué  les  prières  des  quarante  heures  et  l'ex- 
position du  saint  sacrement  pour  la  neuvaine,au  moins. 
M.  le  prévôt  des  marchands  et  le  corps  de  ville  ont 
commencé  samedi,  5,  une  neuvaine  à  Sainte-Geneviève 
où  ils  vont  tous  les  matins.  Car  on  a  beau  faire,  le  fond 
de  la  religion  reprend  toujours  le  dessus.  Dans  les  ca- 
lamités on  a  recours  aux  églises  et  aux  prêtres ,  aussi 
il  n'est  plus  question  de  toutes  les  disputes;  mais  après 
la  guérison  il  y  aura  des  Te  Deum,  il  faudra  de  néces- 
sité des  mandements  tant  à  Paris  que  dans  tous  les 
diocèses  ;  cela  sera  curieux. 

-^ —  On  n'a  pas  su,  à  Paris,  le  danger  où  a  été  M.  le 
Dauphin  le  jeudi,  jour  de  l'arrivée  du  roi.  La  petite 
vérole  commença  à  paraître  après  la  première  saignée 
du  pied,  sur  les  sept  heures,  mais  elle  parut  mal.  M.  le 
Dauphin  était  comme  en  léthargie  et  à  l'extrémité. 
Il  y  eut  grande  consultation.  Tout  le  monde  sait  qu'on 
ne  saigne  plus  quand  la  petite  vérole  a  paru.  Cepen- 

'   Sans  autres  enfants  mâles. 


[AOUT  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  399 

dant  M.  Dumoulin  fui  d'avis  d'une  seconde  saignée  au 
pied.  11  dit  qu'il  était  vrai  que  M.  le  Dauphin  pouvait 
mourir  dans  la  saignée  et  qu'il  n'en  répondait  pas  ; 
mais  aussi  que  si  on  ne  le  saignait  pas  il  serait  mort 
dans  une  heure;  que  s'il  supportait  la  saignée  il  pour- 
rait en  revenir.  Cela  fut  dit  sur  de  bonnes  raisons. 
Quel  embarras  !  On  demanda  l'avis  du  roi  qui  dit  : 
«  Si  cela  est  ainsi,  qu'on  le  saigne.  ))  M.  le  Dauphin 
fut  donc  saigné  au  pied,  à  onze  heures  du  soir,  après 
quoi  l'éruption  se  fit  comme  on  le  souhaitait.  La  reine 
n'arriva  qu'après  ce  moment  critique;  M.  le  Dauphin 
allait  mieux.  Elle  embrassa  Dumoulin  devant  tout  le 
monde.  M.  Dumoulin,  qui  était  transporté  de  sa  réus- 
site, et  qui  est  gai  avec  tout  son  esprit,  quoique  fort 
âgé,  dit  tout  haut,  en  riant  :  «Messieurs,  je  vous 
prends  à  témoin  que  la  reine  me  prend  de  force.  » 

M.  le  Dauphin  a  eu  depuis  de  fâcheux  accidents, 
car  cette  maladie  a  été  mauvaise,  mais  sans  faire  perdre 
l'espérance.  On  attend  le  9  avec  impatience,  quoique 
l'éruption  dure  encore  quelquefois  plus  longtemps. 

—  Tout  le  monde  est  charmé  de  madame  la  Dau- 
phine,  qui  n'a  pas  quitté  un  instant.  M.  le  Dauphin 
ne  prend  ni  bouillon  ni  autre  chose  que  de  sa  main. 
Quand  on  lui  représenta  d'abord  le  danger  où  elle 
s'exposait,  elle  répondit  qu'on  ne  manquerait  pas 
de  Dauphines,  mais  qu'il  n'y  avait  qu'un  Dauphin. 
Elle  a  banni  toute  cérémonie  à  son  égard,  et  elle 
dit  aux  médecins  et  autres  qui  sont  là  :  «  Ne  prenez 
pas  garde  à  moi;  je  ne  suis  plus  Dauphine,  je  ne  suis 
que  garde-malade.  »  Elle  sera  à  juste  titre  bien  con- 
sidérée et  bien  chérie  du  roi  et  de  la  reine. 

M.  le  duc  de  Bouillon,  grand  chambellan,  qui  est 


400  JOURNAL  [août  1752] 

infiniment  attaché  au  roi  et  à  M.  le  Dauphin  ,  s'est  en- 
fermé avec  kii  du  premier  jour  de  la  petite  vérole,  et 
a  demandé  au  roi  la  permission  d'envoyer  le  prince 
de  Turenne,  son  fils,  à  25  lieues  d'ici,  pour  éviter  qu'il 
ne  vînt  dans  l'air. 

On  ditquelundi,  7,  le  vicaire  de  la  paroisse  Saint- 
André-des-Arts  prêcha  pour  une  prise  d'habit  au  cou- 
vent de  Sainte-Marie,  faubourg  Saint-Jacques;  qu'à 
la  fin  de  son  exhortation  il  se  recommanda  aux  prières 
de  la  sœur  et  des  religieuses ,  dont  il  avait  tant  besoin 
dans  ces  temps-ci,  étant  exposé  aux  persécutions  d'une 
compagnie,  en  parlant  du  parlement,  qui  voulait  dis- 
poser souverainement  des  ministres  de  l'Eglise  et  de  la 
religion ,  sans  en  avoir,  et  qui  n'avait  d'autre  regret 
que  de  n'être  pas  anglais.  Ceci  est  fort  contre  le  par- 
lement, pour  le  faire  regarder  comme  voulant  usurper 
l'autorité  sur  la  puissance  souveraine.  On  dit  qu'il 
court  des  copies  de  cette  exhortation  dans  Paris. 

—  Les  prières  ont  cessé  à  Notre-Dame,  le  1  4  de  ce 
mois.  M.  le  Dauphin  est  heureusement  hors  d'affaire 
de  sa  petite  vérole  qui  a  été  Irès-maligne.  Les  méde- 
cins sont  de  retour. 

—  Le  roi  chassa  le  1 6  dans  les  derrières  de  la  Muette, 
contre  les  allées  de  Neuilly. 

—  Le  parlement  a  instruit  la  contumace  contre  le 
vicaire  et  les  deux  porte-Dieu  de  Saint-Etienne  du 
Mont  décrétés  de  prise  de  corps.  Le  vicaire  a  été  con- 
damné en  trois  mois  de  bannissement  et  en  l'amende; 
un  porte-Dieu  à  être  blâmé  nu-têteet  en  l'amende;  l'autre 
admonesté  seulement  et  en  trois  livres  d'aumône.  Ce 
dernier  n'emporte  point  infamie.  On  prend  donc  le 
parti  de  juger  à  présent  sur  les  décrets  décernés. 


[AOUT  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  AXil 

—  Voici  du  nouveau.  C'est  mardi,  22,  qu'on  a  af- 
fiché et  crié  dans  les  rues  l'arrêt  du  1 9  qui  condamne 
le  vicaire  et  les  prêtres  de  Saint-Etienne  ;  on  criait  seu- 
lement :  ((  Arrêt  du  parlement.  ))  Le  même  jour,  et  à  la 
même  heure ,  on  a  affiché  et  crié  deux  arrêts  du  conseil 
du  lundi  21 .  Le  premier  supprime  un  manuscrit''  dont 
il  se  répand _,  est-il  dit,  des  copies  dans  le  public,  avec 
défense  de  l'imprimer.  Voilà  la  première  fois  qu'on  a 
vu  supprimer  un  manuscrit.  Cet  arrêt  du  conseil,  qui 
a  paru  le  premier,  annonçait  déjà  un  changement  dans 
le  ministère.  Le  manuscrit  supprimé  est  une  réponse 
à  une  brochure  en  faveur  de  la  constitution  Uniseni- 
tas,  et  il  est  dit,  dans  l'arrêt,  que  cela  a  pour  but  de  re- 
nouveler les  disputes  au  sujet  de  la  bulle ,  contre  la 
disposition  expresse  de  l'arrêt  du  conseil  du  29  avril 
dernier.  Cela  annonçait  déjà  quelque  chose;  mais  le 
second  arrêt  est  plus  singulier.  Le  roi,  dans  son  con- 
seil ,  casse  et  annule  l'airêt  du  parlement  du  1 9,  contre 
les  prêtres  de  Saint-Etienne,  et  toute  la  procédure  sur 
laquelle  il  est  intervenu.  Ce  qu'il  y  a  de  singulier,  c'est 
que,  dans  l'après-midi,  on  criait  en  même  temps,  dans 
Paris,  l'arrêt  du  conseil  d'Etat  cassant  et  annulant,  et 
l'arrêt  du  parlement  cassé  et  annulé,  comme  produc- 
tions de  deux  puissances  presque  égales  qui  se  croisent 
dans  leurs  opérations. 

—  Hier,  mardi,  on  donnait  pièce  nouvelle  à  l'Opéra* 


'  Réponse  à  une  brochure  intitulée  :  Instructions  importantes  touchant 
les  contestations  au  sujet  de  la  bulle  Unigenitus. 

*  // /ocrt/o/-e  (le  joueur),  intermède  italien  en  trois  actes,  joué  parles 
sieurs  Manelli ,  Cosimi  et  la  signora  Tonelli ,  italiens ,  qui  donnèrent  suc- 
cessivement plusieurs  représentations  à  l'Opéra,  depuis  le  1""  août  jusqu'au 
7  novembre. 

m  26 


40-2  JOURNAL  [août  1752] 

où  tout  était  plein  de  monde  :  j'y  étais.  Ce  dernier 
arrêt  du  conseil  n'était  pas  encore  bien  connu.  Moi- 
même  je  n'avais  vu  que  le  premier,  et  on  ne  parlait 
point  de  tout  cela.  Il  faut  dire  même  que  ces  affaires 
n'affectent  pas  tout  le  monde  à  un  certain  point,  et 
surtout  les  gens  de  plaisir  et  de  spectacle.  Mais  ce  qu'il 
V  a  d'étonnant,  surtout  pour  les  étrangers  qui  sont  à 
Paris,  c'est  qu'aujourd'hui  mercredi,  23,  au  mépris 
de  l'arrêt  du  conseil,  on  crie  actuellement  h  haute  voix, 
dans  les  rues,  l'arrêt  du  parlement  du  19  contre  les 
prêtres  de  Saint-Etienne ,  comme  si  de  rien  n'était.  On 
a  été  obligé  même  d'en  faire  une  réimpression  :  l'im- 
primeur du  parlement  n'avait  plus  de  quoi  en  fournir 
aux  colporteurs. 

—  Dimanche,  27,  il  a  été  chanté  un  Te  Deiim  à 
Notre-Dame  pour  la  convalescence  de  M.  le  Dauphin. 
On  n'a  crié  le  mandement  de  M.  l'archevêque ,  et  la 
lettre  du  roi,  que  sur  les  dix  heures  du  matin.  Le  man- 
dement est  très-simple;  il  ne  contient  que  des  remer- 
ciements à  Dieu  d'avoir  conservé  une  tête  si  chère  à 
la  nation. 

Le  roi  est  venu  de  Versailles  avec  la  reine  et  toute  la 
famille  royale  ;  il  est  arrivé  parle  Petit-Cours  ^  où  toute 
la  maison  du  roi  s'était  rendue  pour  l'attendre.  La 
marche  a  commencé  vers  les  cinq  heures  du  soir  par 
le  guet  à  cheval,  les  mousquetaires  noirs,  les  mous- 
quetaires gris,  les  chevau-légers,  les  officiers  de  la  fau- 
connerie avec  les  oiseaux  sur  le  poing  et  les  trompettes 
de  la  chambre  du  roi.  Il  y  avait  vingt  ou  vingt- deux 
carrosses  à  huit  et  à  six  chevaux,  grand  nombre  d'offi- 

'   Aiilrement  dit  le  Coiiis-la-Reiiie. 


[AOUT  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  403 

ciers  à  cheval  et  les  pages  des  écuries.  Le  roi  était  dans 
un  carrosse  avec  les  princes  du  sang,  à  l'exception  du 
comte  deCharolais;  ils  étaient  six  ou  sept  dans  le  car- 
rosse, lequel  était  accompagné,  aux  quatre  roues,  des 
quatre  commandants  des  compagnies  rouges  et  suivi 
d'un  grand  nombre  de  gardes  du  corps.  Ensuite,  le  car- 
rosse de  la  reine  qui  avait  à  sa  gauche  madame  la 
Dauphine  et  les  quatre  dames  de  France.  On  ne  s'at- 
tendait pas  à  voir  madame  la  Dauphine  dans  cette  cé- 
rémonie. On  dit  qu'elle  a  été  trois  jours  à  l'obtenir.  11 
a  paru  même  extraordinaire ,  après  si  peu  de  temps 
qu'elle  est  sortie  de  l'air  de  la  petite  vérole,  de  la  voir 
enfermée  avec  mesdames  de  France. 

Cette  marche  était  magnifique.  Les  princesses  et  les 
dames  de  cour  étaient  pleines  de  diamants,  ce  qui 
faisait  un  très-bel  effet  au  soleil.  Tout  le  chemin  était 
garni  de  monde  dans  des  carrosses  et  à  pied ,  de  même 
que  Notre-Dame  était  rempli  de  monde  aussi  pour  voir 
l'entrée  dans  l'église  et  la  cérémonie.  On  dit  que  M.  de 
Machault  avait  un  très-beau  train,  qu'il  était  dans  un 
carrosse  à  six  chevaux  avec  un  second  carrosse  de  suite 
et  une  vingtaine  de  domestiques  de  livrée  qui  mar- 
chaient à  pied.  Pour  cette  année,  j'ai  vu  la  marche  sur 
le  quai  des  Tuileries  au  lieu  d'être  enfermé  à  Notre- 
Dame. 

Le  roi  n'est  revenu  de  Notre-Dame  qu'à  sept  heures  et 
demie.  Il  a  vu ,  sur  son  passage,  tous  les  hôtels  du  quai 
Malaquais  et  tous  ceux  sur  le  bord  de  l'eau ,  jusqu'au 
Palais-Bourbon,  qui  étaient  déjà  illuminés.  Le  roi  et 
la  reine  ont  changé  de  carrosses  dans  le  rond  du  Petit- 
Cours,  et  le  roi  a  été  souper  à  Bellevue.  Le  soir,  il 
y  a  eu  un  feu  d'artifice  à  l'hôtel  de  ville  et  grande  il- 


404  JOURNAL  [août  1752] 

îiimination,    ainsi   que    dans   toutes    les   rues    de   la 
ville  \ 

—  Samedi,  26,  il  a  paru,  dans  le  public,  un  imprimé 
d'une  lettre^  écrite  au  roi  par  des  évéques,  delà  même 
date  de  la  dernière  du  1 1  juin  ,  mais  différente ,  bien 
plus  longue ,  et  comme  étant  au  nom  du  clergé,  sans 
désignations  d'évéques.  Dans  la  première  lettre,  les  évé- 
ques demandaient  seulement  la  suppression  de  Tar- 
1  ôté  du  5  mai  :  dans  celle-ci,  le  clergé  paraît  aller  plus 
loin  ;  il  demande  au  roi  de  casser  et  annuler  Tarrét  du 
parlement  du  1 8  avriP,  qui  défend  de  faire  aucun  refus 
de  sacrements,  etc.  On  n'entend  point  pourquoi  cette 
lettre,  qui  paraît  datée  du  11  juin,  n'a  pas  paru  im- 
primée jusqu'à  présent. 

Quoi  qu'il  en  soit,  lundi,  28,  on  a  crié  et  affiché 
dans  les  rues  un  arrêt  du  conseil  du  dimanche ,  27 , 
qui  supprime  cet  écrit  comme  imprimé  sans  permis- 
sion. 

Il  faut  remarquer  que  dans  tous  les  arrêts  du  conseil 
où  il  y  a  :  «  de  l'avis  de  M.  le  chancelier,  »  c'est  dans 
le  cas  de  suppression  d'écrits ,  attendu  qu'il  a  l'inspec- 
tion de  la  librairie  et  de  l'imprimerie. 

—  Mais  il  y  a  un  autre  arrêt  du  conseil  du  23 ,  qui 
n'a  paru  que  le  28,  qui  est  plus  fort.  11  s'agit  d'un  curé' 
de  la  ville  de  Tours  qui  a  refusé  les  sacrements  à  un 
prêtre  janséniste.  Décret  d'ajournement  personnel  par 


'  Voir,  pour  les  détails  plus  circonstanciés  de  ces  cérémonies  ,  le  Mer- 
cure de  France  du  mois  d'octobre  1752,  p.  194  et  suiv. 

*  Cette  lettre  figure  au  nombre  des  pièces  justificatives  jointes  à  la  f^ie 
privée  de  Louis  XV,  t.  II,  n°  5. 

'  Voir  plus  haut,  p.  374. 

*  Le  sieur  Pétard,  curé  de  Saint-Pierre-le-Puellier. 


[sept.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  4Ô5 

le  présidial  de  Tours  :  on  lui  a  ordonné  d'administrer, 
il  n'a  pas  obéi ,  et  le  présidial  l'a  décrété  de  prise  de 
corps.  Le  roi,  par  son  arrêt,  casse  toute  cette  procé- 
dure, pour  avoir  entrepris  de  connaître  des  causes  de 
ce  refus ,  ordonne  que  le  curé  reprendra  ses  occupa- 
lions  curiales,  etc. 

—  Le  parlement  est  furieux  de  l'arrêt  du  23.  L'on 
convient  que  le  roi  n'a  rien  fait  encore  d'aussi  fort  en 
faveur  de  la  constitution  Unigenitus .  Le  parlement  a 
envoyé  les  gens  du  roi  pour  demander,  attendu  les  cir- 
constances des  affaires  qui  concernent  la  religion  et 
l'État,  de  continuer  leur  service  sans  qu'il  y  eût  de 
vacances  ;  mais  on  compte  généralement  que  cela  leur 
sera  refusé.  T^es  lettres  patentes  pour  la  chambre  des 
vacations  sont  déjà  enregistrées.  C'est  M.  le  président 
de  Novion  qui  doit  la  tenir. 

—  Un  homme  d'esprit  disait  que  le  parlement ,  avec 
sa  haute  police,  voulait  décider  du  corps  de  Jésus- 
Christ  comme  d'une  affaire  de  boue  et  lanternes. 

—  L'arrêt  du  conseil  du  27  n'avait  fait  que  supprimer 
la  prétendue  lettre  écrite  au  roi,  du  11  juin,  comme 
imprimée  sans  permission.  Or,  le  parlement  a  été  plus 
loin  :  par  arrêt  du  30,  sur  les  conclusions  du  procu- 
reur général  et  sur  le  rapport  de  M.  l'abbé  du  Trousset, 
conseiller,  il  a  ordonné  que  cet  écrit  serait  lacéré  et 
brûlé  dans  la  cour  du  palais,  par  l'exécuteur  de  la 
haute  justice,  comme  séditieux,  contraire  aux  lois  et 
aux  maximes  du  royaume,  etc.  ;  ordonne  qu'il  sera  in- 
formé contre  ceux  qui  l'ont  composé.  On  crie  et  l'on 
vend  cet  arrêt  publiquement  dans  les  rues,  aujour- 
d'hui, 31 . 

Septembre.  —  Vendredi,  1",  le  parlement  s'est  as- 


406  JOURNAL  [sept.  1752] 

semblé  et  a  rendu  un  arrêté  '  au  préjudice  de  l'arrêt  du 
conseil  du  23  août.  Il  est  dit,  dans  cet  arrêté ,  que  la 
cour  «  a  ordonné  qu'attendu  la  discontinuation  de 
poursuites  par  le  bailliage  de  Tours,  le  procès  sera  fait  et 
parfait,  en  la  cour,  au  curé  de  Saint-Pierre-le-Puellier  ; 
qu'à  cet  effet  l'accusé  sera  amené  sous  bonne  et  sûre 
garde  ès-prisons  de  la  conciergerie  du  palais,  etc.  » 
Il  y  a  eu  des  débats  pour  cet  arrêté.  Le  parlement  est 
fort  échauffé  contre  l'arrêt  du  conseil  du  23.  Les  gens 
du  roi  ont  même  été  un  peu  maltraités  par  le  parle- 
ment; c'est  une  charge  assez  désagréable  dans  ces  cir- 
constances. A  la  vérité,  on  a  trouvé  un  peu  fort  cet 
arrêté,  qui  détruit  absolument  ce  que  le  roi  a  ordonné. 
Aussi,  on  a  voulu,  dans  le  public,  que  cet  arrêt  du 
conseil  n'ait  point  été  rendu  dans  le  conseil  du  roi  en 
connaissance  de  cause.  On  prétend  que  c'est  l'ouvrage 
de  M.  le  chancelier  seul  qui  en  a  parlé  au  roi,  et  qui 
a  dressé  l'arrêt  lui  seul.  Il  faut  avouer  que  tout  ce 
qui  se  fait  ici  contre  le  parlement  s'attribue  à  M.  le 
chancelier,  en  sorte  que  cela  ne  contribue  pas  peu  à 
faire  mal  parler  de  lui. 

—  On  a  imprimé,  sans  permission  et  sans  nom  d'im- 
primeur, l'arrêté  du  1"*^  septembre  ;  mais  le  4,  on  a  crié 
un  arrêt  du  parlement  du  2  qui  supprime  cet  imprimé, 
comme  ladite  impression  faite  sans  permission  et  même 
contre  l'intention  de  la  cour.  On  l'avait  cependant 
vendu  le  samedi  toute  la  journée  dans  l'enceinte  du 
palais  même,  chez  un  libraire. 

—  On  a  crié,  tout  à  la  fois,  un  arrêt  du  conseil  du  di- 


'  Imprimé  dans  les   Nouvelles  ecclésiastiques  An   15  novembre    1752, 
p. 183. 


[SEPT.  1752]  DE  K.  J.  F.   BAUBIEU.  407 

manche  3,  qui  casse  l'aiTét  de  la  cour  du  T'  en  ce 
qu'au  préjudice  de  celui  du  23  août,  le  parlement  avait 
ordonné  que  la  procédure  criminelle,  discontinuée  au 
bailliage  de  Tours,  serait  continuée  au  parlement  ;  ce 
que  le  roi  déclare  être  un  attentat  très-répréliensible  à 
son  autorité. 

— •  Autre  arrêt  du  conseil ,  du  3 ,  qui  casse  et  annule 
Tarrêt  du  parlement  du  30  août  qui  a  condamné  et  fait 
brûler  par  le  bourreau  la  prétendue  lettre  au  roi  au 
nom  du  clergé,  ce  que  le  roi  a  encore  regardé  comme 
attentatoire  à  son  autorité. 

—  Ces  arrêts,  de  part  et  d'autre,  se  crient  tous  les 
jours  et  sont  affichés  aux  coins  des  rues.  Tout  le  public 
est  assemblé  à  les  lire  avec  beaucoup  plus  de  disposition 
pour  les  arrêts  du  parlement  que  pour  ceux  du  conseil. 

—  Dimanche,  17,  M.  le  comte  de  Kaunitz-Rittberg, 
ambassadeur  de  Tempereur  et  de  l'impératrice  reine 
de  Hongrie  et  de  Bohême ,  a  fait  son  entrée  publique  à 
Paris;  elle  a  été  fort  belle.  Il  y  avait  cinq  carrosses , 
belle  livrée  et  riche,  quantité  de  domestiques  et  huit 
pages.  11  a  fait  une  furieuse  marche  le  long  de  la  rue 
Saint-Honoré,  îe  tour  de  la  place  Vendôme,  a  passé 
devant  le  Pont-Tournant  des  Tuileries^  les  quais  des 
Tuileries  et  du  Louvre,  le  Pont-Neuf,  le  quai  des 
Théatins,  la  rue  de  Grenelle,  pour  gagner  le  Palais- 
Bourbon,  près  les  Invalides,  où  il  demeure.  Depuis 
Picpus   la  tournée    est    grande.     Tout   son    chemin 

'  Ce  pont,  construit  en  iliG,  de  l'invention  de  Nicolas  Bourgeois,  re- 
ligieux de  l'Ordre  des  Augustins  connu  par  différents  ouvrages  de  méca- 
nique, était  établi  sur  le  fossé  qui  séparait  le  jardin  des  Tuileries  des  ter- 
rains qui  forment  aujourd'hui  la  place  de  la  Concorde ,  à  l'endroit  où  se 
trouve  la  grille  qui  termine  la  grande  allée  du  jardin. 


j»^  ii*— ,-- 


408  JOURNAL  [SEPT.  1752] 

était  garni  de  monde  et  de  carrosses;  il  a  vu  ce  que 
c'est  que  Paris. 

—  Depuis  le  7  de  ce  mois,  il  n'y  a  point  eu  de  dé- 
nonciations ni  de  plaintes  de  refus  de  sacrements  à  la 
chambre  des  vacations  ;  mais  on  a  toujours  continué 
de   distribuer   des   imprimés,   comme  Le  Schisme  de 
Tours  *,  une  Oraison  funèbre  de  la  bulle  Unigenitus', 
qui  est  une  plaisanterie  très-fine  et  en  grand  style  sur 
la  perte  que  l'on  a  faite  d'une  aussi  grande  princesse, 
et  autres,  l^a  chambre  s'est  contentée  de  supprimer  ces 
écrits  par  des  arrêts.  On  dit  cependant  que  M.  de  Ma- 
lesherbes ,  qui  est  à  la  tète  de  la  librairie ,  s'ennuie  de 
ces  impressions  furtives,  et  qu'il  a  fait  avertir  les  impri- 
meurs que  l'on  soupçonne  de  ne  plus  s'y  exposer,  ce  qui 
serait  très-sage  ;  car  ces  ouvrages  sont  faits  par  des  jan- 
sénistes, imprimés,  pour  ainsi  dire,  sous  la  protection 
du  parlement,  puis  rendus  publics  pour  avoir  ensuite 
le  plaisir  de  les  supprimer  et  de  les  faire  plus  rechercher. 
— ^Dimanche,  24,  M.  le  duc  d'Orléans  a  donné  à 
Saint-Cloud ,  pour  la  convalescence  de  M.  le  Dauphin, 
la  plus  superbe  fête  qu'on  ait  vue  ici  depuis  longtemps, 
et  qu'on  puisse  voir,  parce  que  le  lieu  est  unique  pour 
une  pareille  fête;  d'ailleurs  il  faisait  le  plus  beau  temps 
du  monde. 

Le  parc  était  plein  de  monde,  et  il  y  avait  plus  de 

*  Schisme  de  Tours,  avec  les  pièces  justificatives,  brochure  de  43  pag., 
in-12,  citée  avec  éloge  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  1^'  octobre  1 752, 
p.  157,  comme  contenant  une  relation  très-exacte  de  tous  les  faits  relatifs 
à  l'affaire  du  curé  de  Saint-Pierre-le-Puellier. 

*  Oraison  funèbre  de  Très  liante^  Très  puissante  et  Très  sainte  princesse  la 
bulle  Unigenitus,  prononcée  dans  l'Eglise  Métropolitaine  de  S'**,  par 
M.  l'évèque  de  M*"*,  le  4'' septembre  1752.  A  La  Flèche  aux  dépens  dt 
la  compagnie,  1752,  la-i"  de  1 1  pages,  à  deux  coloniies. 


[sept.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  409 

deux  mille  chaises,  que  le  prince  avait  fait  placer  sur  la 
terrasse ,  qui  étaient  gratis  pour  les  bourgeois  et  les 
honnêtes  gens.  Dans  Taprès-midi,  on  a  tiré  l'oie;  il  y 
a  eu  une  joute  de  bateliers  sur  la  rivière,  le  tout  au 
bruit  de  timbales  ,  trompettes  et  cors  de  chasse;  dans 
le  parc,  il  y  a\'ait  un  théâtre  dressé  pour  des  danseurs 
de  corde  et  sauteurs,  pour  amuser,  et  les  eaux  ont  joué 
toute  la  soirée. 

A  huit  heures  et  demie,  on  a  tiré  le  feu  d'artifice, 
dont  le  corps  était  placé  dans  la  plaine,  sur  l'autre 
bord  de  la  rivière ,  vis-à-vis  le  château.  Le  feu  a  été 
parfaitement  exécuté  et  l'artifice  était  supérieur  à  tout 
ce  qu'on  a  fait  en  ce  genre,  par  la  quantité.  Il  y  avait 
des  bateaux  pleins  d'artifices  pour  les  dauphins  et  les 
serpenteaux  dans  l'eau. 

Dans  la  soirée,  avant  le  feu  ,  madame  la  duchesse 
d'Orléans  et  les  dames  et  seigneurs  de  sa  cour,  ma- 
gnifiques en  habits  et  en  diamants ,  se  sont  promenés 
dans  le  parc,  pendant  une  heure,  dans  dix  ou  douze 
calèches  de  suite,  toutes  à  la  livrée  d'Orléans ,  ce  qui 
faisait  un  beau  spectacle. 

La  rivière  était  ornée  d'une  petite  flotte  de  trente 
petits  bateaux  peints  et  garnis  de  lanternes  allumées, 
avec  un  grand  bateau  au  milieu,  qui  était  l'amiral, 
avec  mâts  et  cordages  garnis  pareillement  de  lanternes, 
ce  qui  était  magnifique. 

Pendant  le  feu ,  on  a  allumé.  Les  grandes  allées  du 
parc,  le  long  de  la  rivière,  étaient  remplies  de  grandes 
girandoles  de  bois,  sur  des  piédestaux ,  sur  lesquelles 
étaient  de  grosses  terrines.  Le  pont  de  Saint-Cloud 
était  éclairé  de  même,  des  deux  côtés.  Tous  les  par- 
terres ,  bassins ,  cascades ,  étaient  bordés  de  grosses 


410  JOURNAL  [SEPT.  1752] 

terrines.  Le  grand  château  était  magnifiquement  illu- 
miné en  lampions,  et  tout  cela  se  voyait  de  loin. 

A  dix  heures,  il  y  a  eu  souper.  La  table  était  dressée 
dans  l'orangerie ,  table  longue  de  deux  cent  cinquante 
couverts.  Tous  les  domestiques  servants  étaient  en  li- 
vrée d'Orléans.  Le  milieu  de  la  table  ,  dans  la  lon- 
gueur, était  un  parterre  de  sucre  charmant,  diversifié 
et  garni  de  pièces  de  Saxe.  A  minuit  ou  une  heure , 
grand  bal  masqué  dans  la  galerie  du  château  et  dans 
l'orangerie  ,  qui  étaient  remplies  de  lustres  et  de  tor- 
chères. On  avait  distribué  quatre  mille  billets  de  bal. 

Cette  fête  a  du  coûter  considérablement  à  M.  le  duc 
d'Orléans;  mais  elle  lui  a  fait  bien  de  l'honneur  auprès 
du  roi  et  du  public.  Il  y  en  aura  apparemment  une 
grande  relation  dans  la  Gazette  de  France^ 

—  Le  roi  est  parti  le  26  avec  toute  la  cour,  pour 
Fontainebleau,  pour  recevoir  madame  Infante,  du- 
chesse de  Parme \  Le  roi  de  Pologne,  Stanislas,  qui 
était  venu  de  Lorraine  à  Versailles  dans  le  mois,  s'est 
aussi  rendu  à  Fontainebleau  pour  voir  sa  petite-fiUe. 
On  s'imagine  que  cette  princesse  est  pour  du  temps  en 
cette  cour,  d'autres  disent  qu'elle  s'en  retournera  au 
printemps  prochain,  qu'elle  vient  pour  se  faire  gué- 
rir de  plusieurs  maladies,  et,  entre  autres,  de  cette 
gale  naturelle  et  de  naissance,  dont  Madame  aînée  est 
morte.  On  dit  aussi  qu'on  bâtit  à  Parme  un  palais 
magnifique,  et  que,  pendant  ce  temps-là,  l'infant  duc  de 
Parme  est  allé  à  Naples  chez  son  frère. 

'  Elle  s'y  trouve  en  effet  dans  le  n°  du  7  octobre  1752,  page  492.  Le 
Mercure  de  France  du  mois  de  novembre,  p.  172,  contient  aussi  lUie  des- 
cription de  cette  fête. 

"^  Marie-Louise-Élisabetli.  Voir  t.  I",  p.  258,  et  t.  II,  p.  2iJ7. 


[ocT.  17521  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  411 

Octobre.  — M.  Pierron,  substitut  de  M.  le  procureur 
général,  qui  tient,  à  la  chambre  des  vacations,  la  place 
des  gens  du  roi,  qui  en  fait  les  fonctions  et  qui  est  un 
garçon  de  mérite  fort  répandu  dans  le  monde,  a  eu 
grand  soin  de  dénoncer  à  la  chambre,  avec  les  expli- 
cations et  qualifications  convenables,  plusieurs  écrits 
imprimés  sans  permission  qui  ont  paru  à  l'ordinaire. 
Il  a  été  rendu  plusieurs  arrêts  portant  suppression  et 
condamnation  au  feu  de  tous  ces  écrits ,  en  sorte  que 
la  chambre  des  vacations  a  parfaitement  rempli  les 
intentions  du  parlement. 

—  Messieurs  du  Châtelet ,  même  ,  depuis  la  Saint- 
Simon  qu'il  n'y  a  plus  absolument  de  parlement  \  ont 
condamné  une  lettre  d'un  archevêque  en  réponse  à 
celle  d'un  conseiller-,  à  être  brûlée  par  la  main  du 
bourreau  ,  comme  tendant  à  introduire  et  autoriser  le 
schisme,  etc.  ^ 

—  Pendant  le  mois  d'octobre,  la  cour  a  été  fort  bril- 
lante à  Fontainebleau;  il  y  a  eu  souvent  le  divertisse- 
ment des  chasses,  et  beaucoup  de  spectacles.  Outre  les 
comédiens  ordinaires*,  les  acteurs  et  actrices  les  plus 
renommés  de  l'Opéra  y  ont  été  plusieurs  fois. 


'   Voir  ci-dessus,  p.  288,  note  2. 

-  Seconde  lettre en  réponse  à  la  lettre  d^un  conseiller  du  parlement ,  du 

7  septembre  1752  (par  M.  Languet,  archevêque  de  Sens),  16  p.  in-4°. 

"  La  sentence  a  été  cassée  et  annulée  par  un  arrêt  du  conseil  du 
12  novembre,  comme  le  Châtelet  étant  incompétent  en  ces  sortes  de  ma- 
tières i^Note  postérieure  de  Barbiery  Le  texte  de  cette  sentence  se  trouve 
dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  5  décembre  1752 ,  p.  193. 

*  Les  comédiens  français,  qui  recevaient  du  roi  une  pension  de  douze 
mille  livres,  ne  jouaient  ordinairement  à  la  cour  que  depuis  la  Saint-Martin 
(1  \  novembre),  jusqu'au  jeudi  avant  la  Passion  ;  cependant,  lorsque  le  roi 
allait  à  Fontainebleau,  une  partie  de  la  troupe  le  suivait  dans  cette  rési- 


412  JOURNAL  [oct.  1752] 

—  Le  17,  le  roi  a  accordé  un  brevet  d'honneur  à 
madame  la  marquise  de  Pompadour,  en  conséquence 
duquel  elle  a  été  présentée  par  madame  la  princesse 
de  Conli,  douairière,  au  roi  et  à  la  reine,  chez  laquelle 
elle  a  eu  le  tabouret'.  Elle  a  fait  mettre  le  manteau'  à 
ses  armes  sur  toute  sa  vaisselle  d'argent.  Elle  n'a  pas 
le  titre  et  le  nom  de  duchesse ,  mais  elle  en  a  tous  les 
honneurs.  Cela  a  fait,  pendant  du  temps,  la  conversa- 
tion de  Paris. 

—  Le  roi,  par  un  arrêt  du  conseil  du  1 7  de  ce  mois, 
a  trouvé  le  secret  d'emprunter  vingt-deux  millions 
cinq  cent  mille  livres  en  argent ,  en  recevant  pareille 
somme  en  contrats  sur  la  ville,  faisant  le  tout  quarante- 
cinq  millions,  dont  il  ne  paye  pas  d'intérêts,  rembour- 
sables en  neuf  années  en  billets  au  porteur  du  tréso- 
rier général  de  la  caisse  des  amortissements,  qui  seront 
délivrés  aux  porteurs  et  propriétaires  desdits  contrats 
et  argent;  en  sorte  qu'en  portant  un  contrat  sur  la 
ville  au  principal  de  quatre  mille  cinq  cents  livres,  et 
quatre  mille  cinq  cents  livres  en  argent,  on  délivrera 
pour  neuf  mille  livres  de  billets  décent  livres  chacun, 
dont  dix  payables  en  avril  i754,  et  ainsi  pour  les  huit 
années  suivantes ,  dont  le  dernier  payement  sera  en 
1762.  Le  propriétaire  du  contrat,  dont  la  rente  n'est 
qu'au  denier  quarante  et  qui  perd  moitié  sur  la  place, 
recevra,  par  là,  le  remboursement  de  son  capital  en 
entier.  Mais  aussi,  s'il  mange  en  1 754  et  autres  années 

dence,  et,  clans  ce  cas,  chaque  acteur  recevait  un  supplément  d'appointe- 
ment  de  dix  livres  par  jour. 

'  Le  droit  de  s'asseoir  sur  un  tabouret,  chez  la  reine  ,  honneur  qui 
n'était  ordinairement  accordé  qu'aux  princesses  et  aux  duchesses. 

"^  Les  princes  et  les  ducs  et  pairs  avaient  seuls  le  privilège  de  couvrir 
l'écu  de  leurs  armes  du  manteau. 


[^ov.  1752]  DE  E.  J.  F.   BARBIER.  413 

les  mille  livres  qu'il  recevra  par  an,  il  n'aura  plus 
rien  au  bout  de  neuf  ans,  ni  de  son  contrat,  ni  des 
quatre  mille  cinq  cents  livres  d'argent  comptant 
qu'il  avait.  Je  ne  sais  pas  si  cela  se  remplit;  mais, 
en  tout  cas,  comme  cela  est  à  prendre  sur  la  caisse 
des  amortissements ,  qui  n'est  fondée  que  sur  l'im- 
position du  vingtième ,  le  parlement  doit  voir  l'inu- 
tilité de  son  arrêté  *  pour  prier  ledit  seigneur  roi  de 
déclarer  le  terme  de  cette  imposition,  puisque,  suivant 
cet  arrêt,  cela  doit  durer  au  moins  jusqu'en  1762, 
indépendamment  de  ce  qui  arrivera  d'ici  à  ce  temps-là. 

—  La  récolte  de  cette  année  a  été  très  abondante  , 
tant  en  vin  qu'en  blé.  Cependant  le  pain  ordinaire 
continue  jusqu'ici  de  valoir  trois  sous  la  livre  et  le  pain 
quatre  sous ,  ce  qui  étonne  fort.  On  fait  pourtant  es- 
pérer qu'il  va  diminuer. 

Novembre.  —  M.  Le  Gendre  de  Collande,  brigadier 
des  armées  du  roi,  neveu  de  M.  le  comte  d'Argenson, 
ministre  de  la  guerre  (étant  fils  de  sa  sœur,  fille  du 
garde  des  sceaux^),  est  mort  ces  jours-ci,  âgé  de  vingt- 
sept  ans.  Mais  le  bruit  est  qu'il  a  eu  quelque  dispute  à 
un  souper  avec  M.  le  marquis  Le  Voyer  d'Argenson,  fils 
du  ministre,  son  cousin  germain  ;  que  le  lendemain  il 
a  été  le  trouver;  qu'ils  se  sont  battus  et  qu'il  a  été  tué. 
Il  est  dit  dans  la  Gazette  de  France  qu'il  est  mort  à  sa 
terie. 

—  On  a  trouvé,  dit-on,  affiché  à  la  porte  des  Enfants- 
Trouvés  ,  dans  la  sacristie  de  Saint-Leu  et  en  d'autres 

'  Barbier  veut  sans  doute  parler  des  protestations  du  parlement  contre 
l'imposition  du  vingtième  denier,  au  mois  de  mai  1749.  Voir  ci-dessus, 
p.  80. 

*  Voir  t.  I",  p.  84. 


414  JOURNAL  [déc.  1752] 

endroits,  une  oraison  à  Dieu  \  pour  toucher  le  cœur 
de  l'hérétique  parlement  de  Paris,  afin  qu'il  cesse  de 
nuire  à  la  religion  chrétienne ,  et ,  au  bas  «  Prévost, 
prêtre  de  Saint-Leu.  »  Ce  M.  Prévost  est  un  galant 
homme,  qui  ne  se  mêle  de  rien,  à  qui  quelque  ennemi 
a  joué  ce  tour.  Il  en  a  rendu  plainte  au  Châtelet  ;  on 
n'en  a  pas  parlé  depuis. 

—  Il  s'est  tenu  mardi ,  21 ,  un  grand  conseil  à  Vei- 
sailles,  sur  les  affaires  du  temps.  Les  agents  du  clergé 
avaient  présenté  une  requête  aiu  roi  pour  demander  la 
cassation  de  l'arrêt  du  parlement  du  18  avril  dernier, 
comme  étant  une  entreprise  sur  l'autorité  spiri- 
tuelle ,  etc.  Il  y  a  eu  un  arrêt  du  conseil  sur  requête, 
qui  casse  effectivement  l'arrêt  du  parlement ,  mais 
comme  attentatoire  à  l'autorité  du  roi ,  qui  s'était  ré- 
servé la  connaissance  de  cette  affaire ,  etc.  On  ne  sait 
pas  précisément  le  dispositif  de  cet  arrêt.  Comme  il 
est  sur  la  requête  du  clergé ,  et  que  ce  n'est  pas  un  ar- 
rêt émané  du  mouvement  du  roi ,  il  ne  sera  pas  im- 
primé -.  Ce  serait  au  clergé  à  le  rendre  public,  et  il  ne 
le  fera  pas,  n'en  étant  pas  content.  Cet  arrêt  du  con- 
seil a  été  dressé,  dit-on,  sur  les  avis  de  M.  Gilbert  de 
Voisins. 

Décembre.  — Le  1"%  assemblée  des  chambres,  dans 
laquelle  il  a  été  arrêté  de  mander  M.  Moreau,  procureur 
du  roi  du  Châtelet,  pour  venir  rendre  compte  à  la  cour 
de  sa  conduite.  Il  s'agissait  d'une  affaire  de  refus  des  sa- 
crements, fait  par  le  porte-Dieu  de  Saint-Jean  en  Grève, 

'  Elle  est  imprimée  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques,  du  23  janvier  1 753, 
p.  14. 

*  Barbier  donne  une  copie  de  cet  arrêt  d'après  la  Gazette  de  Hollande, 
mais  il  avertit  en  même  temps  que  cette  copie  n'est  pas  exacte. 


[DEC.  1752]  DE  E.  J.  F.   F5AUBIER.  415 

lesquels  sacrements  avaient  été  portés  par  le  vicaire 
qui,  pour  cela,  a  été  renvoyé  et  interdit'  par  M.  lar- 
chevéque.  Il  y  avait  eu  des  plaintes,  procédures  et  in- 
formations faites  au  Cbâtelet.  M.  le  procureur  du  roi, 
en  vertu  d'une  lettre  de  cachet  à  lui  adressée,  avait 
retiré  du  greffe  du  Châtelet  la  minute  des  informations 
qu'il  avait  portée  et  remise  à  M.  le  chancelier,  dont  il 
est  fort  ami.  Samedi,  2,  M.  Moreau  s'est  rendu  à  l'as- 
semblée des  chambres  et  s'est  excusé ,  sans  doute,  sur 
les  ordres  du  roi.  Mais  M.  le  premier  président  lui  a 
dit ,  qu'étant  conseiller  ordinaire  du  parlement  et  sub- 
stitut de  M.  le  procureur  général,  il  devait  être  instruit 
des  règles;  qu'il  n'était  point  permis  de  déplacer  ainsi 
des  minutes  du  greffe.  On  lui  a  enjoint  d'être  plus  cir- 
conspect à  l'avenir \ 

—  Les  chambres  se  sont  assemblées  depuis ,  pour 
une  autre  affaire  plus  délicate.  Par  arrêt  du  29  juillet, 
la  cour  a  condamné  à  être  brûlé ,  un  écrit  imprimé 
commençant  par  ces  mots  :  Ira  Dei,  etc.  ^  Il  a  été  or- 
donné ,  en  même  temps ,  qu'il  serait  informé  contre 
ceux  qui  ont  composé,  imprimé  et  distribué  ledit  écrit. 
Onarepris  cette  affaire,  depuis  la  rentrée  du  parlement, 
et  il  a  été  question  de  faire  publier  un  monitoire*  pour 
acquérir  de  nouvelles  preuves  par  la  voie  de  révélation, 
lequel  monitoire  doit  être  obtenu  à  l'officialité.  On  a  rai- 
sonné de  cela.  11  a  été  question  de  savoir  si  M.  l'arche- 

*  L'abbé Mallomn. Les  marguilliers  delà  paroisse  Saint-Jean  le  dédom- 
magèrent en  lui  faisant  une  pension  de  cinq  cents  livres. 

"  Voir,  pour  les  détails  de  cette  affaire ,  les  Nouvelles  ecclésiastiques,  du 
16  et  23  janvier  et  du  27  février  1753,  p.  9,  13  et  33. 
'  Voir  ci-dessus,  p.  395. 

*  Lettres  d'un  juge  ecclésiastique  pour  obliger  les  fidèles  à  venir  déposer 
des  faits  qui  y  sont  contenus,  sous  peine  d'excommunication. 


416  JOURNAL  [déc.  1752: 

véque  permettrait  ou  non,  à  son  officiai,  de  délivrer  ce 
monitoire,  parce  que  l'on  croit,  dans  Paris,  que  cet  écrit 
séditieux  vient  de  la  part  de  l'archevêque  ou  de  ses 
adhérents.  Les  partisans  de  l'archevêque  et  les  moli- 
nistes  répandent  que  ce  sont  quelques  jansénistes  qui 
sont  les  auteurs  de  cet  écrit ,  pour  rendre  plus  odieux 
le  parti  de  l'archevêque  et  du  clergé  en  général.  C'est 
ainsi  que  ion  parle  ordinairement  dans  les  affaires  de 
parti  et  surtout  de  religion.  Quoi  qu'il  en  soit,  par 
suite  d'un  arrêt  du  5  décembie,  le  procureur  général, 
en  qualité  de  complaignant  à  Dieu  et  à  l'Église,  s'est 
pourvu  et  a  donné  sa  requête,  et  M.  l'official  de  Paris 
a  délivré  un  monitoire,  lequel  a  été  affiché,  samedi,  9, 
dans  tout  Paris;  dimanche,  10,  il  a  été  publié  pour  la 
première  fois  dans  toutes  les  paroisses  et  le  sera  jusqu'au 
troisième  dimanche  ;  ensuite  un  quatrième  pour  le 
réaggrave  ',  après  quoi  on  prononcera  l'excommuni- 
cation. Ceci  fait  du  bruit  et  peut  avoir  de  très-grandes 
suites,  parce  qu'il  est  à  craindre  que  des  cerveaux 
brûlés  et  des  esprits  fanatiques  ne  fassent  quelque 
révélation  hasardée  et  inconsidérée.  Il  est  certain  que 
si  on  découvrait  l'auteur  ou  l'imprimeur,  on  ne  lui 
ferait  pas  un  bon  parti. 

—  Comme  notre  archevêque  de  Paris  s'appelle  Chri- 
stophe, on  a  fait  le  petit  brocard  suivant  : 

Le  Christo'ihe  détaille  et  gigantesque  et  forte, 

Porte  Dieu  toujours  avec  lui  "  ; 

Mais  le  Christophe  d'aujourd'hui 
Ne  veut  pas  le  porter,  et  défend  qu'on  le  porte. 

'  Après  trois  publications  d'un  monitoire  et  avant  l'excommunication, 
avait  lieu  Vaggrave  puis  le  réaggrave ,  c'est-à-dire  une  fulminalion  solen- 
nelle du  monitoire,  avec  menace  des  dernières  censures  de  l'Eglise. 

''■  On  sait  que  ce  saint  est  ordinairement  représenté  sous  la  forme  d'un 


[DEC.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  417 

—  C'est  encore  ce  qui  vient  d'arriver  à  Saint-Médard. 
Le  curé  \  qui  est  un  religieux  de  Sainte -Geneviève, 
comme  celui  de  Saint-Etienne  du  Mont,  a  refusé  de 
porter  les  sacrements  à  deux  sœurs  de  la  communauté 
de  Sain  te -Agathe^,  dans  le  faubourg  Saint-Marceau. 
C'est  une  communauté  où  l'on  élève  parfaitement  bien 
les  pensionnaires ,  mais  qui ,  depuis  longtemps ,  est  un 
peu  soupçonnée  de  jansénisme.  L'une  des  deux  sœurs 
est  morte  sans  sacrements.  On  disait  même  qu'on  avait 
fait  quelques  difficultés  pour  lui  donner  la  sépulture  ; 
mais  l'autre  sœur  est  encore  vivante  ;  la  première  était 
la  sœur  Thècle,  la  seconde  est  la  sœur  Perpétue. 

Ce  refus  de  sacrements  a  été  dénoncé  au  parlement 
le  mardi  1 2 ,  que  le  parlement  a  été  assemblé  depuis 
dix  heures  du  malin  jusqu'à  quatre  heures  après  midi  ; 
aussi  a-t-il  fait  bien  de  la  besogne. 

Sur  la  dénonciation  ,  arrêt  qui  ordonne  que  le  curé 
et  les  vicaires  seiont  mandés  sur-le-champ  pour  venir 
rendre  compte  de  leur  conduite  à  ce  sujet.  Le  curé  ,  qui 
savait  que  le  parlement  devait  s'assembler,  avait  pris  la 
précaution  de  se  retirer  et  n'avait  pas  couché  dans  son 
presbytère.  Les  deux  vicaires  sesontrendus  auxpiedsde 
la  cour.  Ils  ont  constaté ,  par  leur  déclaration ,  le  refus 
de  sacrements;  mais  ils  ont  rejeté  la  cause  sur  le  curé 


géant  portant  J.  C.  sur  ses  épaules,  d'après  la  signiGcation  do  son  nom 
composé  des  mots  XpiTTÔç,  Christ,  et  çÉpw,  je  porte. 

'  Pierre  Hardy. 

^  Les  filles  de  Sainte-Agathe,  autrement  appelées  de  la  Trappe  ou  Jllles  du 
Silence.  Ces  religieuses,  qui  suivaient  la  règle  de  l'Ordre  de  Cîteaux,  après 
avoir  éprouvé  beaucoup  de  contrariétés  dans  leurs  divers  établissements  , 
s'étaient  enfin  fixées  dans  la  rue  de  l'Arbalète,  où  elles  avaient  fait  l'acqui- 
sition de  deux  maisons  contiguès,  près  du  jardin  de  l'Ecole  de  pharmacie. 

III  27 


418  JOURNAL  [déc,  1752] 

et  sur  M.  rarchevêque  de  Paris,  et  ont  dit  qu'ils  n'a- 
vaient été  que  spectateurs  des  faits. 

Arrêt  qui  ordonne  qu'il  sera  informé ,  dans  le  jour, 
du  susdit  refus  de  sacrements,  et  arrêté  qu'un  secrétaire 
delà  course  transportera,  aussi  dans  le  jour,  chez  l'ar- 
chevêque de  Paris  pour  l'inviter  à  faire  cesser  ce  scan- 
dale et  pourvoir  à  l'état  de  la  malade,  par  l'adminis- 
tration des  sacrements. 

Le  mercredi,  13,  le  parlement  s'est  assemblé  à  huit 
heures  du  matin.  Le  sieur  Ysabeau ,  greffier  de  grand'- 
chambre  et  secrétaire  de  la  cour,  a  rendu  compte  de 
la  réponse  de  M.  l'archevêque  que  l'on  dit  générale- 
ment être  en  ces  termes  : 

«  Le  curé  de  Saint-Médard  n'a  de  règle  à  suivre , 
dans  l'occasion  présente ,  que  les  lumières  de  sa  con- 
science et  les  ordres  que  je  lui  ai  donnés.  L'adminis- 
tration des  sacrements  est  un  ministère  que  je  ne  tiens 
que  de  Dieu  seul.  Au  surplus,  je  me  ferai  un  devoir 
d'en  conférer  avec  le  roi.  » 

Arrêté  qu'il  sera  fait  une  seconde  invitation  à  M.  l'ar- 
chevêque de  faire  administrer  la  malade  dans  le  jour. 
Réponse  de  M.  l'archevêque  qu^il  avait  déjà  déclaré 
ses  intentions  et  qu'il  ne  pouvait  ni  ne  devait  changer 
de  conduite. 

Arrêt  qui  ordonne  que  l'archevêque  de  Paris  sera 
tenu ,  sous  peine  de  son  temporel ,  de  faire  cesser  le 
scandale  causé  par  ce  refus  de  sacrements  public, 
réitéré  et  persévérant,  etc. 

Arrêté  que  les  pairs  de  France  seront  convoqués,  en 
la  manière  accoutumée,  pour  se  trouver  lundi,  1 8,  dix 
heures  du  matin,  aux  chambres  assemblées,  pour  dé- 
libérer sur  les  informations  faites ,  etc.  Cet  arrêté  fait 


[DEC.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  419 

grand  bruit  dans  Paris  ;  la  convocation  des  pairs  est 
un  coup  d'éclat,  s'agissant  d'attaquer  l'archevêque  en 
personne. 

On  dit  que  M.  le  premier  président  a  écrit  deux  lettres , 
le  soir,  de  l'aveu  de  la  cour,  l'une  à  M.  le  comte  d'Ar- 
genson ,  pour  lui  rendre  compte  de  ce  qui  s'était  passé  ; 
l'autre  à  M.  le  chancelier,  pour  le  prier  de  demander 
au  roi  son  heure  et  sa  commodité,  attendu  que  c'est  à 
lui ,  premier  président ,  à  inviter  le  roi  à  venir  à  son 
parlement.  A  l'égard  des  pairs,  ils  doivent  être  invités 
par  les  secrétaires  de  la  cour,  à  ce  que  l'on  dit. 

—  Vendredi,  15,  les  chambres  ont  été  assemblées 
depuis  dix  heures  du  matin  jusqu'à  près  d'une  heure. 
Arrêt  qui  ordonne  la  saisie  du  temporel  de  M.  l'arche- 
vêque de  Paris,  à  la  requête  de  M.  le  procureur  gé- 
néral. Arrêt  qui  ordonne  aux  deux  vicaires  de  Saint- 
Médard  de  donner  les  sacrements  à  la  sœur  Perpétue. 

Assemblée  des  chambres,  le  même  jour,  à  quatre 
heures  après  midi  jusqu'à  neuf  heures.  Le  procureur 
général  a  rendu  compte  de  l'exécution  de  la  saisie  du 
temporel.  Arrêt  qui  décrète  de  prise  de  corps  les 
deux  vicaires  de  Saint-Médard  et  ordonne  à  chacun 
des  prêtres  de  cette  paroisse,  par  ordre  d'ancien- 
neté, d'administrer  la  malade,  laquelle,  par  paren- 
thèse, a  la  complaisance  de  ne  pas  mourir  pour 
voir  la  fin  de  ceci.  On  dit  qu'on  avait  délibéré  pour 
commettre  M.  l'abbé  Boucher,  prêtre,  chanoine  de 
Saint-Honoré ,  conseiller  de  grand'chambre ,  pour 
l'administrer  ;  mais  on  a  mieux  aimé  commettre  les 
prêtres  de  Saint-Médard. 

—  Les  gens  du  parti  moliniste  disent  que  ces  deux 
sœurs ,  sainte  Thècle  et  sainte  Perpétue ,  avaient  été , 


4-20  JOURNAL  [déc.  1752] 

pour  ainsi  dire,  exilées  de  la  maison  de  Sainte-Agathe 
pour  fait  de  jansénisme,  même  avec  quelques  autres, 
et  qu'elles  y  sont  revenues.  Il  est  vrai,  en  général,  que 
cette  maison  est  janséniste ,  et  cela  va  lui  donner  encore 
plus  de  réputation. 

—  Samedi ,  1 6 ,  le  parlement  s'est  assemblé  le  matin , 
mais  on  n'a  pas  fait  graod'chose,  parce  que  M.  le  pre- 
mier président  est  allé  à  Versailles  faire  l'invitation 
au  roi  de  venir  à  l'assemblée  des  pairs ,  ce  que  le  roi 
ne  fera  pas  apparemment.  Cet  événement  qui  paraît 
assez  intéressant  pour  le  public,  ne  dérange  pas  un 
petit  moment  les  voyages  du  roi,  et,  dans  un  sens,  cela 
est  grand. 

'  —  Non-seulement  les  deux  vicaires  de  Saint-Médard , 
mais  tous  les  prêtres  de  la  paroisse  se  sont  retirés  et 
enfuis  hier  soir,  vendredi,  1 5  ;  jusque-là  même  qu'il  y 
avait  un  enterrement  à  faire,  pour  lequel  on  a  été 
obligé  de  faire  venir  des  prêtres  de  Saint-Hippolyte , 
paroisse  du  même  faubourg. 

On  dit  encore  que  le  sacristain  a  emporté  les  clefs 
de  la  sacristie  où  sont  tous  les  ornements  dont  il  est 
chargé,  en  sorte  que  les  marguilliers  sont  venus  se 
plaindre  ce  matin  au  parquet  de  MM.  les  gens  du  roi, 
et  savoir  comment  ils  feraient  demain  dimanche  pour 
le  service  et  la  messe  de  paroisse.  Ceci  devient  sé- 
rieux :  une  paroisse  de  Paris  sans  aucun  prêtre  et  sur- 
tout dans  un  faubourg  plein  de  peuple!... 

—  On  dit  que  la  nuit  du  jeudi  au  vendredi,  on  a 
entendu ,  très-tard ,  passer  nombre  de  carrosses  qui  al- 
laient à  l'archevêché ,  soit  pour  engager  l'archevêque 
à  se  relâcher,  soit  pour  le  consoler,  soit  pour  lui  con- 
seiller de  tenir  ferme ,  ce  qu'il  paraît  disposé  à  faire  ;  car 


[DEC.  1752]  DE  E.  J.  F.   15AUB1EU.  42b 

tout  le  monde  croit  qu'il  agit  en  tout  ceci  de  très-bonne 
foi  et  par  conscience.  Comme  tout  le  monde  n'est  pas 
janséniste,  à  un  certain  point,  Ton  dit  qu'on  lui  a 
offert  plus  de  trois  millions,  s'il  voulait  accepter; 
que  M.  le  cardinal  de  La  Rochefoucault ,  le  cardinal 
de  Soubise  et  tous  les  prélats  qui  sont  à  Paris,  sont 
venus  l'assurer  que  cette  affaire  était  commune  à  tout 
le  clergé,  et  qu'ils  ont  ordonné  au  sieur  Jullien,  tré- 
sorier général  du  clergé,  de  donner  à  M.  l'archevêque 
tout  l'argent  dont  il  aurait  besoin;  parce  que  l'on  sait 
que  M.  l'archevêque  était  déterminé  à  se  retirer  dans  un 
séminaire  et  à  se  contenter  de  deux  mille  livres  par  an. 

—  Samedi,  16,  après  midi,  le  parlement  s'est  as- 
semblé pour  apprendie  de  M.  le  premier  président,  le 
succès  de  son  voyage.  Mais  il  faut  qu'il  y  ait  eu  de  mau- 
vaises nouvelles,  car  ces  Messieurs  ne  sont  sortis  de  la 
grand'chambre  qu'à  cinq  heures  et  demie ,  et  les  cham- 
bres des  enquêtes  se  sont  retirées  chacune  dans  leur 
chambre,  pour  délibérer  apparemment.  J'ai  envoyé  à 
neuf  heures  du  soir.  Il  y  avait  encore  M.  le  premier  pré- 
sident et  quelques  autres  dans  la  grand'chambre,  et  Mes- 
sieurs des  enquêtes  étaient  en  leur  particulier.  J'ai  en- 
voyé une  seconde  fois  au  palais,  à  dix  heures;  toutes 
les  cours  étaient  encore  pleines  de  carrosses;  la  grande 
salle  pleine  de  domestiques  ;  Messieurs  des  enquêtes 
étaient  toujours  assemblés,  mais  on  dit  qu'il  n'y  avait 
plus  personne  dans  la  grand'chambre.  Une  personne 
est  venue  me  voir  à  dix  heures  du  soir  et  ra'apprendre 
qu'on  avait  donné  un  paquet  à  Versailles  à  M.  le  pre- 
mier président,  avec  ordre  de  ne  le  décacheter  qu'aux 
chambres  assemblées. 

—  Le  fait  est  vrai  ;  le  premier  président  qui,  dit-on , 


422  JOURNAL  [déc.  1752] 

avait  même  été  mandé  à  la  suite  d'un  conseil  qui  s'était 
tenu  à  Versailles  le  vendredi,  au  retour  du  roi  de  Choisy, 
attendit  le  roi  dans  sa  chambre  au  retour  de  la  messe. 
Son  dessein  était  de  parler  au  roi;  mais  il  n'en  eut  pas 
le  temps.  Le  roi,  en  le  voyant,  lui  dit  :  a  M.  le  pre- 
mier président,  je  défends  à  mon  parlement  de  con- 
voquer les  pairs.  Voilà  un  paquet  (qu'il  tira  de  sa  po- 
che), que  vous  porterez  à  votre  compagnie  et  que  vous 
n'ouvrirez  qu'aux  chambres  assemblées ,  qui  contient 
mes  ordres.  »  Puis  il  lui  tourna  le  dos,  et  entra  dans 
son  cabinet  où  il  fut  suivi  de  la  cour.  En  sorte  que  le 
premier  président  resta  seul  dans  la  chambre,  et  vit 
bien  que  l'accueil  n'était  pas  gracieux. 

Le  premier  président  de  retour  à  Paris ,  et  au  palais, 
rendit  compte  et  décacheta  le  paquet.  H  trouva  une 
lettre  de  cachet  et  un  arrêt  du  conseil.  La  lettre  de  ca- 
chet défendait  au  premier  président  de  présider  à  au- 
cune délibération,  et  au  parlement  de  délibérer  à  ce 
sujet.  On  commença  à  lire  le  préambule  de  l'arrêt,  dont 
les  expressions  ne  parurent  pas  convenables  à  la  dignité 
de  l'assemblée.  Messieurs  des  enquêtes  se  levèrent  tous 
brusquement  et  unanimement,  sans  attendre  même 
la  lecture  du  dispositif,  en  disant  qu'ils  ne  con- 
naissaient ni  lettres  de  cachet  ni  arrêt  du  conseil,  et 
se  retirèrent  chacun  dans  leurs  chambres,  d'oii  l'on 
envoya  des  commissaires  reporter  à  la  première  cham- 
bre des  enquêtes,  qu'on  appelle  le  cabinet  des  en- 
quêtes, le  vœu  et  la  décision  de  chaque  chambre. 

Messieurs  des  enquêtes  étaient  furieux.  Ils  ont  fait 
une  querelle  personnelle  à  M.  le  premier  président  de 
s'être  chargé  de  ce  paquet,  disant  qu'il  devait  le  re- 
mettre à  M,  le  chancelier  pour  l'envoyer  chercher  par 


[DEC.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  423 

les  gens  du  roi,  dont  c'est  la  fonction.  Ce  procédé  au- 
rait paru  fort  extraordinaire  dans  la  personne  du  pre- 
mier président,  ayant  reçu  ce  paquet  delà  main  même 
du  roi.  Il  faut  convenir  que  les  jansénistes  ont  un 
peu  tourné  la  tète  au  parlement  sur  la  hauteur  et  l'in- 
dépendance. 

On  a  fait  encore  une  querelle  au  premier  président 
de  ce  qu  il  s'était  opposé  à  ce  que  M.  Boucher,  cha- 
noine de  Saint-Honoré,  fut  commis  pDur  aller  admi- 
nistrer la  sœur  Perpétue.  M.  le  premier  président  re- 
présenta que  si  M.  Boucher  partait  au  cloître  Saint- 
Honoré  pour  celte  cérémonie,  il  serait  suivi  de  quinze 
mille  âmes  en  allant  à  Sainte-Agathe  et  de  quarante 
mille  en  revenant ,  et  qu'il  fallait  éviter  une  pareille 
confusion  qui  pourrait  avoir  des  sui:es.  C'est  ce  que 
ceux  du  parti  contraire  auraient  souhaité.  D'ailleurs, 
Messieurs  du  chapitre  de  Saint-Honoré  n'auraient 
peut-être  pas  consenti  qu'il  fit  cette  démarche. 

Enfin,  cela  a  été  jusqu'à  dire  que  le  premier  président 
s'entendait  avec  la  cour,  et  qu'il  savait  bien  ce  qu'il  y 
avait  dans  le  paquet.  Jusqu'ici,  il  parait  avoir  agi  de 
bonne  foi  ;  mais ,  quand  cela  serait ,  il  ne  ferait  que 
ce  que  tous  les  premiers  présidents  font  ordinaire- 
ment. 

—  L'arrêt  du  conseil  porte  mainlevée  pure  et  simple 
de  la  saisie  du  temporel ,  évocation  au  roi  de  l'affaire 
de  la  sœur  Perpétue,  avec  ordre  de  lui  porter  les  pro- 
cédures et  informations  faites  à  ce  sujet,  etc.  Cela  a 
mortifié  furieusement  les  jeunes  conseillers ,  qui  se  fai- 
saient une  fête  de  se  trouver  de  pair  avec  les  pairs  de 
France. 

—  On  dit  que  M.  l'abbé  de  Vougny,  conseiller  de 
m  27* 


424  JOURNAL  [déc.  1752] 

grand' chambre,  a  voulu  dénoncer  au  parlement,  ces 
jours  passés,  les  plaintes  du  peuple  sur  la  cherté  du 
pain,  qui  est  toujours  à  trois  sous  malgré  la  grande 
récolte ,  raison  pour  laquelle  tout  le  monde  est  quasi 
persuadé  qu'il  y  a  de  la  malversation  sur  les  blés,  afin 
que  le  parlement  nommât  des  commissaires  povir  aller 
dans  les  gros  marchés  du  ressort  prendre  connaissance 
des  ordres  qui  s'y  donnent  de  la  part  de  la  police ,  et 
des  magasins  de  blé  que  l'on  y  fait.  Il  y  a  des  magasins 
d'ordonnance  pour  prévenir  les  cas  où  il  y  aurait  di- 
sette; mais  M.  de  Vougny  avança  qu'il  y  avait  quatre- 
vingts  magasins  extraordinaires  au  delà  de  ceux  d'or- 
donnance. 

On  a  eu  beaucoup  de  peine  à  empêcher  M.  de  Vougny 
de  faire  cette  dénonciation.  Les  gens  du  parti  jansé- 
niste ,  pour  ne  pas  embrouiller  la  besogne ,  s'y  sont 
opposés.  Ils  oni  bien  plus  à  cœur  la  destruction  de  la 
bulle  Unigenitus. 

—  Lundi,  1  &,  toutes  les  chambres  se  sont  rendues 
à  la  grand'chambre,  à  six  heures  et  demie  du  matin. 
Cette  assemblée  n'avait  point  été  indiquée ,  comme  à 
l'ordinaire,  dans  l'assemblée  de  samedi.  On  n'y  a  arrêté 
autre  chose  que  d'envoyer  les  gens  du  roi  à  Versailles 
demander  un  jour  pour  une  députation  du  parlement. 
Le  roi  a  donné  mercredi,  20. 

—  On  a  fait  courir  le  bruit ,  dans  Paris ,  que  M.  le 
duc  d'Orléans  s'attendait  lundi  à  venir  au  parlement  ; 
qu'il  avait  commandé  sa  maison  pour  venir  en  grand 
cortège  ;  que  même  les  ducs  et  pairs  prenaient  fait  et 
cause  dans  cette  affaire,  non  pas  par  rapport  à  la  que- 
relle des  billets  de  confession ,  mais  pour  les  droits  et 
privilèges  de  la  pairie;   qu'un  pair  une  fois  attaqué 


[DEC.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  425 

dans  sa  personne  et  son  honneur  ne  pouvait  être  jugé 
que  par  les  pairs  de  France,  et  que  la  convocation  des 
pairs  ayant  été  arrêtée  par  le  parlement,  le  roi  ne 
pouvait  point  évoquer  l'affaire ,  ni  empêcher  la  con- 
vocation. On  disait  même  qu'il  y  avait  eu  assemblée 
de  plusieurs  ducs  chez  M.  le  duc  d'Orléans,  le  di- 
manche matin.  Il  pourrait  bien  y  avoir  quelque  chose 
de  vrai  dans  ces  observations  par  rapport  aux  droits 
des  pairs  ;  mais  il  n'est  pas  à  présumer  que  les  princes 
du  sang  ni  les  ducs  et  pairs  aient  remué  dans  cette 
occasion. 

—  La  sœur  Perpétue  se  porte  mieux.  Elle  a  passé  un 
acte,  par-devant  notaire,  qu'elle  a  fait  signifier  au  par- 
lement, par  lequel,  après  l'avoir  remercié  des  soins 
qu'il  a  pris  pour  la  faire  administrer,  elle  déclare  qu'elle 
est  en  état  d'aller  faire  ses  dévotions  à  sa  paroisse. 
Cela  est  assez  singulier  '. 

—  Mercredi ,  20,  le  premier  président  et  deux  pré- 
sidents ont  eu  audience  à  Trianon.  Ils  sont  revenus 
tard,  et  le  jeudi  étant  la  Saint-Thomas*,  on  n'a  pas  su 
au  juste  la  réponse  du  roi. 

—  Le  premier  président  avait  deux  objets  de  repré- 
sentations au  roi  :  le  premier,  que  la  défense  du  roi  à 
son  parlement  de  convoquer  les  ducs  et  pairs  donnait 
atteinte  aux  droits  des  princes  du  sang  et  des  ducs  et 
pairs  ;  le  second ,  de  faire  connaître  au  roi  qu'il  était 


'  La  sœur  Perpétue  était  âgée  de  soixante-dix-neuf  ans. 

*  La  fête  de  saint  Thomas,  apôtre  ,  était  du  nombre  de  celles  que  l'on 
chômait  dans  le  diocèse  de  Paris.  Elle  avait  été  retranchée  par  le  mande- 
ment de  l'archevêque  de  Paris  du  20  octobre  1666,  approuvé  par  des 
lettres  patentes  du  roi  enregistrées  au  parlement  ;  mais  elle  fut  ensuite  ré- 
tablie par  les  statuts  synodaux  du  6  juillet  1673. 


426  JOURNAL  [déc.  1752] 

d'usage,  au  parlement,  de  ne  pas  reconnaître  ses  vo- 
lontés par  un  simple  arrêt  du  conseil,  etc.  * 

La  réponse  du  roi  a  été  communiquée  à  l'assemblée 
des  chambres  du  vendredi,  22  ^ 

Arrêté  du  parlement*.  Cet  arrêté  est  singulier  ;  malgré 
la  défense  de  délibérer,  il  est  fait  en  délibérant;  et 
malgré  la  défense  verbale  de  convoquer  les  pairs,  il  est 
arrêté  qu'ils  seront  convoqués  pour  vendredi,  29. 

En  même  temps,  le  parlement  a  chargé  les  gens  du 
roi  d'aller  inviter  le  roi  à  se  trouver  à  l'assemblée  des 
pairs,  et  à  donner  un  jour  pour  recevoir  la  dépulation 
du  parlement. 

—  Le  parlement  trouve  très- mauvais  qu'on  le 
renvoie  à  s'expliquer,  à  l'égard  des  formes ,  avec  le 
chancelier.  Le  parlement  ne  le  reconnaît  point  pour 
supérieur,  quoique  le  chef  de  la  justice;  il  prétend 
qu'il  n'y  a  point  de  milieu  entre  le  parlement  et  le 
roi. 

—  Samedi ,  23,  le  parlement  s'est  assemblé  à  huit 
heures  du  matin  quoique  ce  ne  fût  pas  jour  de  palais , 

*  Discours  de  M.  le  Premier  Président  au  Roi,  du  21  décembre  1752, 
3  pages  in-4°,  sans  nom  d'imprimeur,  ni  lieu,  ni  date.  Ce  discours  se 
trouve  aussi  dans  les  Nouvelles  ecclésiastiques  du  27  mars  1753,  p.  SI. 

*  Ibidem.  Le  roi  y  déclare  que  la  défense  qu'il  a  faite  au  parlement  de 
convoquer  les  pairs  a  n'a  rien  qui  puisse  intéresser  les  privilèges  attachés  à 
la  dignité  des  pairs,  que  son  intention  est  de  conserver  toujours  dans 
toute  leur  intégrité.  »  Quant  au  second  point,  concernant  la  forme  suivant 
laquelle  les  ordres  du  roi  devaient  être  transmis  au  parlement ,  il  renvoie 
à  s'en  expliquer  avec  le  chancelier. 

*  Nouvelles  ecclésiastiques  du  27  mars  1753,  p.  52.  La  cour  arrête  que  les 
pairs  seront  invités  à  venir  prendre  leur  place  en  la  cour,  pour  aviser  à  ce 
qui  est  contenu  dans  la  réponse  du  roi  en  ce  qui  touche  l'essence  de  la 
cour  et  de  la  pairie  ;  qu'il  sera  fait  une  députation  pour  faire  connaître  au 
roi  les  causes  dudit  arrêté ,  etc . 


[DEC.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  427 

à  cause  de  Noël ,  et  a  arrêté  les  objets  de  la  députation 
que  le  parlement  veut  faire  au  roi. 

Le  même  jour,  Messieurs  les  gens  du  roi  se  sont 
transportés  à  Versailles.  On  dit  généralement  qu'ils  ont 
été  très-mal  reçus  du  roi,  qui  leur  a  répondu  qu'il 
était  très-mécontent  de  son  parlement;  qu'il  lui 
enverrait  ses  ordres,  et  qu'il  lui  défendait  de  nou- 
veau la  convocation  des  pairs ,  avec  les  termes ,  à  ce 
que  l'on  dit,  «de  désobéissance.»  Ainsi  le  roi  n'a 
donné  aucun  jour  pour  la  députation  et  ne  veut  pas  la 
recevoir. 

Depuis  samedi ,  23',  il  n'y  a  que  des  fêtes  jusqu'au 
vendredi  29,  et  point  de  palais.  On  a  eu  peine  même  à 
savoir  la  réponse  du  roi,  parce  que  les  conseillers  qui 
pouvaient  la  connaître  n'ont  pas  été  pressés  de  la  ren- 
dre publique. 

—  Depuis  l'acte  et  déclaration  passé  devant  notaire 
par  la  sœur  Perpétue,  cette  fille  a  été  enlevée,  par  ordre 
du  roi ,  de  la  maison  de  Sainte-Agathe  et  conduite  à 
l'abbaye  de  Port-Royal.  On  trouve  cela  très-mauvais 
dans  le  parti  janséniste.  On  dit  même  que  le  dessein 
du  ministère  est  de  supprimer  cette  maison ,  qui  est 
une  simple  communauté  sans  fondation  et  sans  lettres 
patentes  d'établissement.  Il  y  a  quatorze  ou  quinze 
sœurs  qui  n'ont  point  de  vœux ,  et  qui  ne  subsistent 
que  par  leurs  pensionnaires  et  le  travail  de  leurs  mains. 
On  leur  a  déjà  ôté  leur  église  ou  chapelle,  et  elles  vont 
à  l'office  à  la  paroisse  de  Saint-Médard.  Cette  dernière 
affaire  va  apparemment  décider  de  leur  suppression , 

*  L*  24,  était  un  dimanche  ;  le  2S,  jour  de  Noël;  le  26,  Saint-Étienne  ; 
le  27,  Sakit-Jean  l'ÉvangélistP  et  le  28,  les  Saints-Innocents,  toutes  fêtes 
qui  étaient  de  commandement  dans  le  diocèse  de  Paris. 


428  JOURNAL  [déc   1752] 

qui  n'a  été  suspendue  que  parce  que  cette  maison  a 
toujours  été  protégée  par  la  maison  de  Noailles. 

—  Du  vendredi,  29.  Le  parlement  s'est  assemblé  à 
huit  heures  du  matin  :  l'assemblée  n'a  pas  été  longue  ; 
les  gens  du  roi  y  ont  rendu  compte  de  ce  qui  leur  avait 
été  dit  par  le  roi.  Quelque  grand  projet  qu'ils  eussent 
fait  répandre  dans  Paris*,  ils  n'ont  pas  osé  aller  plus 
loin.  Il  a  été  mention  de  l'enlèvement  de  la  sœur 
Perpétue,  comme  de  chose  faite  contre  le  droit  des 
gens,  et  enfin  il  a  été  arrêté  qu'il  serait  sursis  à  la  con- 
vocation des  pairs,  que  les  gens  du  roi  se  rendraient 
dans  le  jour  auprès  du  roi  pour  lui  demander  un  jour 
pour  la  députation,  à  l'effet  de  faire  de  nouvelles  re- 
présentations ,  etc. 

Il  est  heureux,  pour  le  public,  que  le  parlement  ait 
pris  ce  parti  de  douceur  ;  mais ,  dans  le  fond ,  après 
le  bruit  qu'il  a  fait ,  il  faut  avouer  que  la  conduite 
d'aujourd'hui  est  encore  une  cacade  :  quand  l'on  sait 
ou  doit  savoir  que  le  roi  est  en  droit  de  faire  taire  et 
obéir  d'un  seul  mot,  il  ne  faut  pas  fatiguer  le  souverain 
ens'opposant  à  chaque  instant  à  ses  volontés,  ni  se  pu- 
blier dans  Paris  comme  une  puissance  établie  par  sa  con- 
stitution pour  contre-balancer  l'autorité  souveraine. 

—  Vendredi,  29,  à  midi,  on  a  signifié,  par  lettres  de 
cachet,  un  ordre  du  roi  aux  dames  de  Sainte-Agathe 
de  renvoyer  leurs  pensionnaires  chez  leurs  parents  et 
de  vider,  dans  quinzaine,  la  maison  qu'elles  occu- 
pent. Comme  elles  sont  sans  établissement  et  sans  let- 
tres patentes ,  il  n'y  a  rien  à  dire  ;  mais  cela  déplaît 
fort  au  parti  janséniste.  On  faisait  là  des  élèves  du  parti. 

'  Les  membres  du  parlement . 


[DEC.  1752]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  429 

—  Samedi ,  30 ,  les  gens  du  roi  ont  rendu  compte 
de  leur  voyage  d'hier  à  Versailles ,  et  que  le  roi  avait 
donné  jour  pour  entendre  la  députation  à  mercredi , 
fête  de  Sainte-Geneviève,  3  janvier  1753.  C'est  ce 
jour-là  que  tous  les  premiers  magistrats  vont  à  Ver- 
sailles faire  leur  cour  au  roi  pour  la  nouvelle  année. 
Ainsi  Messieurs  les  députés  du  parlement  feront  d'une 
pierre  deux  coups,  comme  l'on  dit. 

—  Il  y  a,  dans  la  maison  de  Sainte-Agathe,  quatorze 
sœurs,  dont  la  plupart  sont  fort  âgées;  la  sœur  Perpétue 
faisait  la  quinzième.  Il  y  a  trente-deux  jeunes  pension- 
naires, et  quarante  pensionnaires,  femmes  ou  filles  d'un 
certain  âge,  qui  s'étaient  retirées  dans  cette  maison. 

Tous  les  parents  se  disposent  à  retirer  leurs  filles  ou 
parentes  pour  les  reprendre  ou  les  mettre  ailleurs.  Les 
sœurs  qui  n'ont  point  de  vœux,  et  les  autres  pension- 
naires, se  retireront  où  elles  voudront.  La  maison,  qui 
leur  a  été  donnée,  dit-on,  originairement  par  la  famille 
de  Noailles ,  a  appartenu  successivement  à  chaque  su- 
périeure. Nous  verrons  ce  que  deviendra  la  maison*, 
qui  est  assez  grande,  avec  des  jardins. 

—  M.  Blondel  d'Azaincourt,  qui  a  été  officier,  che- 
valier de  Saint-Louis  et  intendant  des  menus  plaisirs 
du  roi,  fils  de  M.  Blondel  de  Gagny,  trésorier  général 
de  la  caisse  des  amortissements ,  a  épousé  la  fille  de 
M.  de  La  Haye  des  Fossés,  frère  de  M.  de  La  Haye', 


'  Elle  fut  achetée ,  en  i  7S5,  par  le  sieur  de  Montchablon  qui  y  établit 
une  pension  de  jeunes  gens, 

*  Marin  de  La  Haye,  qui  mourut  en  1753.  Il  demeurait  à  l'hôtel  Lam- 
bert qu'il  avait  acheté  de  M.  Dupin ,  et  possédait  une  riche  bibliothèque 
dont  le  catalogue  a  été  rédigé  pai'  le  savant  libraire  Martin,  et  imprimé 
in.8°. 


430  JOURNAL  [janv.  1753] 

ancien  fermier  général,  très-riche,  et  qui  n'a  point 
d'enfants.  C'est  M,  le  garde  des  sceaux,  contrôleur 
général,  ami,  et  qui  a  fait  la  fortune  de  M.  de  Gagny^ 
qui  a  fait  ce  mariage.  La  fille  a  eu  trois  cent  mille  livres 
en  mariage. 

ANNÉE   1753. 

Janvier.  —  Cette  année  commence  par  une  grande 
gelée  et  un  grand  froid.  La  rivière  a  d'abord  charrié, 
et  elle  est  prise  entièrement  depuis  le  pont  de  la  Tour- 
nelle ,  en  remontant  ;  le  reste ,  dans  la  ville ,  est  presque 
pris.  On  a  déchargé  tous  les  bateaux.  Les  ouvriers  tra- 
vaillent à  force  à  casser  la  glace  pour  prévenir  la  grande 
débâcle. 

—  Malgré  la  gelée ,  le  parlement  s'est  rendu  à  Ver- 
sailles ,  le  3  janvier  au  matin  ;  c'est  la  grande  députa- 
tion  composée  de  quarante-deux  personnes.  On  dit 
que  le  discours'  du  premier  président  est  très-fort,  sui- 
vant le  travail  des  commissaires  sur  les  objets  proposés 
par  le  dernier  arrêté ,  auxquels  on  a  joint  quelques  re- 
présentations sur  l'enlèvement  de  la  sœur  Perpétue. 

Le  roi  a  répondu  que  son  parlement  était  suffisam- 
ment instruit,  par  les  ordres  qu'il  lui  avait  donnés  ver- 
balement et  par  écrit,  de  l'évocation  qu'il  avait  faite , 
pour  ne  pas  avoir  besoin  de  nouveaux  ordres.  «  Quant 
aux  ordres  particuliers  que  j'ai  jugé  à  propos  de  don- 
ner ^,  a-t-il  dit  à  M.  le  premier  président,  je  ne  croyais 
pas ,  Monsieur,  que  vous  eussiez  osé  m'en  parler.  « 

'   Ce  discours  et  la  réponse  du   roi  se  trouvent  dans  le  numéro  du 
3  avril  1753  des  Nouvelles  ecclésiasticjites,  p.  53  et  suiv. 
*  Les  ordres  relatifs  à  l'enlèvement  de  la  sœur  Perpétue. 


[JANV.  1753]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  431 

—  Jeudi,  4,  arrêté  du  parlement,  les  chambres  as- 
semblées ,  qu'il  sera  fait  registre  de  la  réponse  du  roi , 
et  que  très-humbles  et  itératives  remontrances  seront 
faites  audit  seigneur  roi ,  etc. 

—  Comme  la  levée  du  vingtième  sur  le  revenu  des 
biens-fonds  est  une  taxe  que  l'on  peut  regarder  im- 
posée à  perpétuité ,  le  grand  projet  de  M.  de  Machault 
a  été  d'y  assujettir  tous  les  ordres  du  royaume  qui 
pouvaient  prétendre  quelques  privilèges  à  cet  égard , 
ou,  du  moins,  qui  avaient  une  possession  d'exemption, 
tels  que  les  pays  d'États  et  le  clergé ,  et  c'est  à  quoi  il 
travaille  depuis  1 750.  On  sait  l'opposition  que  le  clergé 
de  France  soutient ,  depuis  deux  ans ,  aux  déclarations 
des  revenus  que  le  roi  a  demandées  à  tous  les  bénéfi- 
ciers  des  biens  ecclésiastiques.  Les  pays  d'Etats,  ac- 
coutumés ,  ainsi  que  le  clergé ,  à  donner  des  dons  gra- 
tuits au  roi  et  à  en  faire  l'imposition  par  eux-mêmes, 
ont  fait  paraître,  comme  on  le  pense  bien,  la  même 
opposition.  On  a  commencé  par  les  États  de  Langue- 
doc, et  il  y  a  eu  beaucoup  de  difficultés  ^ 

Les  États  de  Bretagne  dont  les  peuples  sont  hauts  et 
turbulents,  à  craindre  même  à  cause  de  l'Angleterre, 
ont  fait  plus  de  résistance.  M.  le  duc  de  Chaulnes  a  tenu 
les  États  au  nom  du  roi,  et  l'on  est  parvenu  à  les  ré- 
duire aux  mêmes  conditions  des  États  de  Languedoc. 
Les  États  n'ont  fini  et  ne  se  sont  séparés  qu'à  la  fin  du 
mois  de  décembre  dernier  ;  mais,  comme  il  y  a  eu 
trop  d'obstination  de  la  part  de  quelques  membres  de 
la  noblesse ,  on  a  cru  qu'il  fallait  punir  et  soutenir  l'au- 
torité royale.  On  dit  que  M.  l'évêque  de  Rennes  est 

•  Voir  ci-dessus,  p.  120  et  122. 


432  JOURNAL  [jànv.  1753] 

exilé  dans  son  diocèse.  Cela  a  surpris,  parce  que  M.  de 
Vauréal  est  homme  de  cour,  livré,  par  conséquent, 
aux  intérêts  du  roi.  Mais  peut-être  a-t-il  été  engagé  à 
s'opposer  à  M.  le  duc  de  Chaulnes,  dans  cette  conjonc- 
ture, par  le  clergé  qui  sent  bien  l'effet  de  la  réduction 
des  États  par  rapport  à  lui.  On  dit  aussi  qu'il  y  a  plus 
de  vingt  lettres  de  cachet;  qu'il  y  a  trois  des  princi- 
paux gentilshommes  arrêtés  et  les  autres  exilés  loin  de 
leur  province.  Cette  politique  est  juste  et  nécessaire 
pour  assurer  l'autorité  du  souverain. 

—  Autre  histoire  de  politique.  Il  y  a  plusieurs  années 
que  la  France  entretient  des  troupes  françaises  dans  l'île 
de  Corse;  d'abord  sous  prétexte  de  protéger  les  habi- 
tants sur  leurs  plaintes  contre  la  république  de  Gênes, 
et,  en  même  temps,  pour  les  réduire  insensiblement 
sous  l'obéissance  de  cette  république.  Ces  troupes  sont 
commandées  par  le  marquis  de  Cursay  *;  dont  la  con- 
duite depuis  a  paru  assez  approuvée. 

Les  habitants  de  l'île  de  Corse ,  qu'un  esprit  de  ré- 
volte agile  toujours,  s'en  sont  rapportés  au  roi  de 
France  pour  leur  accommodement.  Il  y  a  plus  d'un  an 
que  la  cour  a  envoyé  à  M.  de  Cursay  un  règlement 
général  qui  avait  été  fait  de  concert  avec  la  république 
de  Gênes,  pour  le  faire  agréer  à  ces  habitants  de  Corse. 

•  Séraphin-Marie  Rioult  de  Douilîy  de  Cursay,  fils  d'un  lieutenant 
général  gouverneur  du  haut  Poitou  ,  après  avoir  été  d'abord  capitaine  de 
carabiniers  était  devenu  colonel  du  régiment  d'infanterie  de  Tournaisis. 
Il  passa  en  Corse  avec  son  régiment,  y  fut  nommé  maréchal  de  camp  le 
25  août  1749,  et  remplaça  dans  le  commandement  des  troupes  françaises 
qui  occupaient  cette  île,  M.  Chauvelin,  promu  lieutenant  général  et  en- 
voyé extraordinaire  auprès  de  la  république  de  Gênes.  Durant  son  séjour 
en  Corse  ,  M.  de  Cursay  y  établit  une  Académie  des  sciences  et  belles- 
lettres. 


[JANV.   1753]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  433 

Cependant  rien  ne  finissait.  La  république  a  envoyé 
des  commissaires  en  Corse  pour  agir  conjointement 
avec  M.  de  Cursay.  Ces  commissaires,  étonnés  de  la 
résistance  des  insulaires,  ont  examiné  de  plus  près  la 
conduite  de  M.  de  Cursay.  Ils  ont  découvert ,  à  ce  que 
Ton  dit,  que  M.  de  Cursay,  à  qui  ce  commandement 
vaut  au  moins  quatre-vingt  mille  livres  de  rente,  avait 
travaillé  lui-même  à  se  perpétuer  et  avait  entretenu 
secrètement  la  division  de  ce  peuple.  Les  commis- 
saires s'en  sont  plaints  et  en  ont  envoyé  des  preuves 
à  la  cour.  C'est  M.  le  comte  d'Argenson,  ministre  de 
la  guerre,  de  tout  temps  ami  de  la  famille  de  M.  de 
Cursay,  qui  lui  avait  donné  cet  emploi  honorable  pour 
l'avancer;  mais,  malgré  sa  protection,  il  a  fallu  satis- 
faire la  république.  La  cour  a  envoyé  en  Corse  un  of- 
ficier général  qui  ne  devait  ouvrir  son  paquet  qu'en 
mer,  avec  ordre  de  prendre  le  commandement  des 
troupes  et  de  prendre  de  justes  mesures  pour  s'as- 
surer de  la  personne  de  M.  le  marquis  de  Cursay,  ce 
qui  a  été  exécuté  avec  secret.  Cet  officier,  avec  une  es- 
corte de  grenadiers,  a  surpris  M.  de  Cursay  chez  lui, 
lui  a  fait  voir  ses  ordres,  s'est  emparé  de  tous  ses 
papiers,  l'a  fait  conduire  sur  un  vaisseau  et,  de  là,  au 
château  d'Antibes.  Les  uns  disent  que  M.  de  Cursay  y  est 
resté  pour  que  son  procès  soit  instruit  par  des  com- 
missaires du  roi  tirés  du  parlement  d'Aix,  afin  d'être 
plus  à  portée  d'avoir  les  preuves  et  les  témoins.  D'au- 
tres disent  qu'il  a  été  amené  ici  à  la  Bastille,  et  on  ne 
parle  pas  moins  que  de  lui  faire  couper  la  tête'.  Cet 
événement  mérite  d'être  suivi,  car  n'y  a-t-il  pas  aussi 

'   M.  de  Cursay  avait  indispose  le  gouvernement  français  par  son  obsti- 
111  28 


434  JOURNAL  [janv.  1753] 

quelque  ressort  secret  de  politique  caché,  par  rapport 
à  ce  royaume  de  Corse? 

Quoi  qu'il  en  soit ,  le  marquis  de  Cursay  ne  sait 
peut-être  pas  la  mort  de  madame  de  Cursay,  sa  mèie, 
morte  depuis  le  1"  jour  de  l'an  à  soixante-cinq  ans, 
laquelle  a  été  une  très-belle  femme ,  qui  n'a  pas  peu 
contribué  à  la  ruine  du  fameux  banquier  Hoguers, 
très-connu  dans  l'histoire  du  temps  *. 

ation  a  affirmer  qu'il  avait  amené  les  Corses  à  la  soumission  envers  la 
république  de  Gênes,  lorsqu'il  était  constant,  au  contraire,  qu'ils  avaient 
refusé,  dans  la  consulte  de  Valle-Rustie,  le  règlement  envoyé  par  la  France. 
Pour  ce  motif,  et  aussi  sur  les  plaintes  du  marquis  de  Grimaldi ,  commis- 
saire général  des  Génois  en  Corse,  le  ministère  ordonna  l'arrestation  de 
M.  de  Cursay  et  confia  l'exécution  de  cet  ordre  à  M.  de  Chauvelin.  Celui-ci, 
à  cet  effet,  envoya  secrètement  un  officier  à  M.  de  Courcy,  colonel  du  ré- 
giment de  Tournaisis ,  pour  qu'il  eût  à  prendre  le  commandement  à  la 
place  de  M.  de  Cursav  et  à  s'assurer  de  la  personne  de  ce  dernier.  M.  de 
Courcy  qui  se  trouvait  alors  à  Corte,  se  rendit  à  Bastia  dans  le  plus  grand 
mystère  ,  y  arriva  à  l'improviste  le  9  décembre  ,  au  milieu  de  la  nuit,  ar- 
rêta le  général  et  le  fît  partir  pour  la  France.  M.  de  Cursay  débarqua  à  Anti- 
bes  le  30  décembre,  et  y  fut  enfermé  dans  le  Fort-Carré,  où  il  subit  d'abord 
une  captivité  très-rigoureuse,  jusqu'à  avoir,  dans  sa  chambre  même,  des 
sentinelles  avec  la  baïonnette  au  bout  du  fusil.  Mais  cette  sévérité  dura 
peu,  et  le  19  janvier  1753,  le  prisonnier  fut  transféré  dans  la  citadelle  de 
Montpellier.  Les  charges  qui  pesaient  sur  lui  s'évanouirent  sans  doute  , 
car,  dès  l'année  suivante,  M.  de  Cursay  fut  employé  en  Bretagne;  il  y  com- 
manda le  camp  de  Saint-Malo,  en  1756,  remplaça  ensuite  le  duc  de  Ran- 
dan  dans  le  commandement  de  la  Franche-Comté,  de  1757  à  1759,  fît  en 
Allemagne  les  campagnesde  1760, 1761 ,  1762, et  mourut  lieutenant  géné- 
ral à  Paris,  le  ''21  mai  i'!66.[Ej:trait  des  Archives  du  ministère  de  la  guerre.) 
*  Jeanne-Baptiste-l'iLarie ,  née  en  1690,  morte  le  3  janvier  1753,  était 
fîlle  de  François- Ameline  Blondot ,  contrôleur-commissaire  de  la  marine. 
Elle  avait  épousé,  au  mois  de  janvier  1704 ,  Séraphin  Rioult  de  Douilly, 
comte  de  Cursay,  lieutenant  général,  frère  de  madame  de  Pléneuf  et  oncle, 
par  conséquent ,  de  madame  de  Prie.  Madame  de  Cursay,  qui  mourut  de 
chagrin,  dit-on,  en  apprenant  l'arrestation  de  son  fils,  passait  pour  avoir 
eu  de  nombreux  amants,  et  entre  autres  un  riche  banquier  suisse,  nommé 
Hauguers  ou  Hoguers. Il  est  fait  allusion  à  celte  liaison  dans  un  couplet  de 


[JANV.  1753]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  435 

—  L'on  sait  que  le  roi  de  Prusse ,  qui  veut  policer 
et  illustrer  son  pays  qui  tient  encore  un  peu  de  la 
barbarie  du  Nord,  a  attiré,  de  France,  deux  hommes 
illustres;  l'un  M.  de  Maupertuis *,  grand  géomètre, qui 
est  président  de  l'Académie  des  sciences  de  Berlin, 
l'autre  M.  de  Voltaire,  auteur  connu ,  l'un  des  grands 
hommes  de  la  république  des  lettres,  qui  est  auprès  du 
roi  en  qualité  de  chambellan  et  dans  la  grande  fami- 
liarité. 

Un  auteur  hollandais  a  écrit  sur  une  matière  traitée 
par  Leibnitz ,  auteur  anglais.  Le  roi  de  Prusse  ,  qui 
aime  les  belles-lettres  et  le  commerce  d'esprit,  a  fait 
secrètement  avec  Maupertuis  ,  dit-on  ,  une  réponse  à 
l'auteur  hollandais,  sous  un  nom  emprunté.  Voltaire 
qui,  au  milieu  de  cette  cour,  ne  pouvait  guère  ignorer 
l'action  du  roi  de  Prusse ,  s'est  avisé  d  écrire  pour  la 
défense  de  l'auteur  hollandais^,  et  a  fort  maltraité  l'au- 


l'année  1713,  placé  dans  la  bouche  de  mademoiselle  Maugis,  danseuse 

de  l'Opéra,  qui  avait  adopté  la  même  livrée  que  la  galante  comtesse  : 

Pourquoi  vous  scandalisez-vous , 
Cursay,  de  ma  livrée? 


Un  duc  habille  mes  laquais. 
Un  suisse  a  soin  des  vôlres. 


'  Pierre-Louis  Moreau  de  Maupertuis  ,  né  à  Saint-Malo,  le  1 7  juillet 
1698,  mort  à  Bâle  le  27  juillet  1759. 

*  Barbier  qui  fait  un  auteur  anglais  de  Leibnitz,  bien  que  ce  giand  génie 
soit  né  à  Leipzig ,  apporte  également  un  peu  de  confusion  dans  son  récit 
des  circonstances  qui  précédèrent  le  départ  de  Voltaire  de  la  cour  de  Ber- 
lin. Maupertuis  venait  de  publier  son  Essai  de  cosmologie.  Kœnig,  profes- 
seur à  la  Haye,  fit  paraître  une  critique  de  cet  ouvrage  ,  et  insinua  que 
certaines  opinions  données  par  Maupertuis  comme  lui  appartenant, étaient 
empruntées  à  Leibnitz  ;  le  roi  de  Prusse  prit  parti  pour  le  président  de  son 
Académie  et  fit  rayer  Kœnig  du  tableau  des  académiciens.  A'^oltaire 
venant  en  aide   au  docteur  hollandais,  attaqua  à  son  tour  Maupertuis 


436  JOURNAL  [janv.  1753] 

tenr  inconnu  de  la  réponse.  11  s'est  même  servi  de 
mauvaises  voies  poui-  faire  imprimer  son  ouvrage  sous 
un  nom  supposé,  contre  la  police  du  pays.  Cela  a  pi- 
qué le  roi  avec  raison.  Il  en  a  fait  des  reproches  à 
Voltaire ,  qui  a  nié  hardiment.  Le  roi,  qui  n'a  pas 
voulu  souffrir  cet  indigne  procédé,  a  fait  arrêter  et  in- 
terroger les  gens  nécessaires,  pour  avoir  de  quoi  con- 
vaincre Voltaire.  Comme  cette  aventure  se  conte  ici 
différemment ,  les  uns  disent  que  Voltaire  a  été  dis- 
gracié et  exilé  dans  les  États  du  roi  de  Prusse  ;  les  au- 
tres disent  que  le  roi  s'est  contenté  de  le  condamner 
à  une  amende  pécuniaire  de  vingt  à  vingt-quatre  mille 
livres,  qui  est  bien  la  punition  la  plus  sensible  pour 
Voltaire  qui  est  d'une  avarice  extrême.  En  sorte  que 
cet  homme  qui  est  un  des  premiers  génies  du  siècle , 
qui  est  très-riche  par  lui-même,  par  ses  épargnes  et 
par  les  tours  indignes  dont  il  a  attrapé  la  plupart  des 
libraires  de  Paris  ,  pour  ses  ouvrages  ,  qui  jouissait  ici 
de  beaucoup  d'honneurs  à  la  cour,  parce  qu'on  a  trop 
d'indulgence  pour  le  caractère  de  ces  esprits  rares,  finira 
ses  jours  sans  savoir  presque  où  aller  et  méprisé  par 
tous  les  pays. 

—  Il  court  un  autre  bruit,  dans  Paris,  au  sujet  du 
prince  Edouard.  On  dit  qu'il  a  abjuré  la  religion  ca- 
tholique pour  embrasser  la  religion  protestante  et  an- 
glicane. On  dit  bien  plus,  que  le  roi  de  Prusse  veut 
lui  donner  sa  sœur  en  mariage.  H  y  a  toute  apparence 
que  ce  sont  des  bruits  sans  aucun  fondement. 

—  Le  parlement  a  été  assemblé  jeudi  matin  ,11, 


avec  l'arme  du  ridicule,  en  faisant  imprimer  sa.  Diatribe  du  docteur  Âkakia^ 
médecin  du  pape. 


[JANV.  1753]  DE  E.  J.  F.  BAKBIER.  437 

pour  lire  les  nouvelles  et  itératives  remontrances. 
Comme  les  commissaires  y  ont  répété  des  représenta- 
tions sur  les  lettres  de  cachet,  à  l'occasion  de  Tenlè- 
vement  delà  sœur  Perpétue,  M.  le  premier  président  a 
marqué  quelque  opposition  à  rebattre  cet  objet,  attendu 
la  réponse  que  le  roi  lui  a  faite  personnellement.  Cela  a 
donné  matière  à  discussion  ;  mais  il  a  été  décidé,  dans 
l'assemblée,  que  cet  article  resterait  dans  les  remon- 
trances. 

—  Il  a  paru,  l'année  passée,  un  petit  traité  intitulé  : 
Apologie  du  schisme^,  tendant  à  confirmer  et  à  autori- 
ser tout  ce  qui  a  été  fait  par  le  parlement.  Le  j)ape  a 
cru  devoir  condamner  cet  écrit,  sur  quoi  il  a  rendu  un 
bref  qui  a  été  affiché  dans  Rome.  Des  exemplaires  de 
ce  bref  sont  parvenus  jusqu'ici,  et  on  en  a  vu  quelques- 
uns  dans  Paris,  Je  ne  sais  si ,  en  cour,  on  appréhen- 
dait que  le  parlement  fit  quelque  chose  à  ce  sujet,  ce 
qui  aurait  été  difficile,  attendu  que  ce  n'est  qu'une  or- 
donnance du  pape  dans  ses  États,  ou  si  on  a  voulu 
donner  une  satisfaction  au  parlement  ;  mais  quel  que 
soit  le  motif,  le  roi,  par  un  arrêt  du  conseil  du  13  jan- 
vier, a  défendu  de  vendre  aucun  exemplaire  de  ce 
bref,  sous  le  prétexte  qu'il  ne  doit  se  débiter,  dans  le 
royaume,  aucun  écrit  imprimé  sans  la  permission  du 
roi,  ce  qui  ne  s'exécute  point  à  la  rigueur.  On  a  vendu 
publiquement ,  dans  le  palais,  le  code  du  roi  de  Prusse 
pour  la  réformation  de  la  justice  dans  son  royaume , 
et  on  ne  l'a  point  défendu.  Il  en  est  de  même  d'une 
infinité  de  livres  étrangers. 


'»" 


'  Apologie  des  jugements  rendus  en  France  contre  le  schisme  par  les  tribu- 
naux se'culiers .En  France,  1752,  2  vol.  in-12,  et  1753,  3  vol.  iji-12.La  pre- 
mière partie  de  cet  ouvrage  est  df  l'abbé  Mey,  et  la  seconde  de  Maultrot. 


438  JOURNAL  [janv.  1753] 

—  Jeudi,  18,  on  a  dénoncé  au  parlement  un  refus 
de  sacrements ,  dans  la  ville  d'Orléans.  La  scène  se 
passe  dans  le  couvent  de  Saint-Loup.  Ce  sont  des 
Bernardines  très-jansénistes.  Il  y  a  deux  ans  qu'on  leur 
a  ôté  leur  confesseur,  qui  était  suspect.  On  leur  en  a 
donné  un  autre  qui  ne  leur  plaisait  pas,  et  depuis,  il 
n'y  a  point  eu  de  confession  dans  le  couvent;  en  ap- 
parence, du  moins,  car  on  dit  qu'il  y  a  des  prêtres  tra- 
vestis qui  vont  confesser  et  administrer  les  religieuses, 
ce  qui  se  fait  plus  aisément  à  Orléans  qu'ailleurs,  la  ville, 
en  général,  étant  fort  entichée  de  jansénisme. 

Il  a  été  enjoint  à  l'évêque  d'Orléans  \  de  faire  ad- 
ministrer ladite  religieuse',  dans  une  heure  après  la 
signification  de  l'arrêt. 

Aussitôt  après  l'arrêt,  on  a  apporté  à  M.  le  procu- 
reur général  un  arrêt  du  conseil,  par  lequel  le  roi  évo- 
que cette  affaire  à  son  conseil. 

Mardi,  23,  le  parlement  s'est  assemblé.  On  a  rendu 
compte  de  l'évocation,  dont  le  parlement  ne  s'est  pas 
plus  embarrassé  qu'à  l'ordinaire,  et  il  y  a  eu  un  arrêt 
qui,  faute  par  l'évêque  d'Orléans  d'avoir  satisfait  à  l'ar- 
rêt du  18,  le  condamne  à  six  mille  livres  d'amende,  etc. 

Le  même  jour,  à  sept  heures  du  soir,  un  huissier  de 
la  chaîne^  a  signifié  à  M.  Gilbert,  greffier  en  chef  du 
parlement,  frère  du  conseiller  d'Etat ,  en  parlant  à  sa 
personne ,  un  autre  arrêt  du  conseil  qui  casse  l'arrêt 
de  la  cour  rendu  le  matin.  M.  Gilbert  n'a  pas  manqué 

'  Nicolas-Joseph  de  Paris,  sacré  évêque  titulaire d'Europée  en  17:24, et 
évéque  d'Orléans  en  1733. 

*  La  sœur  Pulchérie. 

'  On  appelait  ainsi  les  huissiers  qui  étaient  attachés  au  conseil  du  roi  et 
qui  en  exécutaient  les  arrêts,  parce  qu'ils  portaient  une  chaîne  d'or  au  poi- 
gnet, comme  marque  de  leur  charge. 


[JANV.  1753]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  439 

d'en  donner  avis  sur-le-champ  à  M.  le  premier  pré- 
sident. 

—  Aujourd'hui,  mercredi,  24,  il  n'y  a  point  eu 
d'audience  du  matin  à  la  grand'chambre.  Le  parle- 
ment s'est  assemblé  à  neuf  heures.  M.  Gilbert,  greffier 
en  chef,  qui  est  aveugle  et  qui  ne  vient  plus  au  palais, 
y  est  venu  apporter  et  présenter  aux  chambres  l'arrêt 
qui  lui  a  été  signifié-  On  dit  que  Messieurs  du  parle- 
ment n'étaient  pas  de  bonne  humeur.  Ils  ont  été  as- 
semblés jusqu'à  deux  heures  après  midi.  A  ce  jeu-là, 
les  affaires  du  public  souffrent  beaucoup.  Depuis  un 
mois,  il  n'y  a  presque  point  eu  d'audiences  de  relevée 
et  on  ne  travaille  point  aux  enquêtes. 

Aussitôt  que  M.  Gilbert  a  parlé  de  la  signification  à 
lui  faite  de  l'arrêt  du  conseil ,  on  lui  a  demandé  s'il  y 
avait  des  lettres  patentes  ;  il  a  répondu  que  non  ,  sur 
quoi  on  lui  a  dit  que  la  cour  ne  connaissait  pas  cela  ; 
on  n'a  pas  seulement  lu  la  signification  de  l'arrêt.  Au 
surplus ,  on  trouve  assez  extraordinaire  la  forme  de 
cette  signification  par  un  huissier  de  la  chaîne  au  gref- 
fier en  chef,  pour  notifier  au  parlement  un  arrêt  du 
conseil  et  les  ordres  du  roi. 

—  Ce  même  jour,  mercredi,  24,  il  est  arrivé  une 
aventure  fort  extraordinaire.  Un  abbé'  ou  homme  dé- 
guisé en  abbé,  logeant  à  \ Hôtel-Royal,  rue  des  Mathu- 
rins,  a  été  trouver  le  sieur  Vallat,  orfèvre  vis-à-vis  la 
grande  poste  ^,  faisant  un  gros  commerce  pour  acheter 
des  galons  d'or  et  d'argent  à  brûler,  fort  riche  et  qui  a 
un  bon  carrosse.  Cet  abbé  lui   a  dit  avoir  pour  trois 


'  On  verra  plu»  loiii  qu'il  portait  le  nom  de  Labadie. 
*  L'hôtel  des  Postes  était  à  cette  époque  rue  des  Poulies. 


440  JOURNAL  [janv.  1753] 

mille  livres  de  galons  à  vendre,  et  qu'il  prît  la  peine 
de  venir  chez  lui  les  prendre  à  trois  heures  après  midi. 
Le  sieur  Vallat  s'est  rendu  à  l'auberge  indiquée,  dans 
son  carrosse ,  a  laissé  en  bas  son  laquais  avec  son  ar- 
gent, et  est  monté  à  la  chambre  de  l'abbé,  lequel  ayant 
fermé  la  porte  sur  l'escalier,  a  demandé  à  notre  orfè- 
vre s'il  avait  son  argent.  Celui-ci  a  répondu  que  oui, 
ce  qui  a  fait  croire  à  l'abbé  qu'il  l'avait  sur  lui  ,  en  or. 
En  conséquence,  l'abbé,  muni  d'un  poignard,  lui  a  dit 
qu'il  n'avait  point  de  galons  à  brûler,  mais  qu'il  fallait 
lui  donner  les  trois  mille  livres,  et  il  s'est  mis  en  devoir 
de  le  frapper.  Vallat,  qui  est  un  homme  assez  fort,  s'est 
défendu  et  a  crié.  L'abbé  qui,  outre  le  poignard,  était 
aussi  muni  d'un  rasoir,  s'est  jeté  sur  lui  pour  lui  cou- 
per le  cou.  Mais  le  col  de  mousseline  et  les  efforts  du 
patient  ont  empêché  tout  l'effet  du  coup  ;  il  n'a  eu 
qu'une  blessure  légère  à  la  gorge  et  les  mains  ensan- 
glantées. Les  cris  de  notre  orfèvre  ont  fait  venir  les 
voisins ,  qui  ont  enfoncé  la  porte.  L'abbé  s'est  sauvé 
par  la  fenêtre,  sur  les  toits.  La  garde  est  venue,  et  on 
a  investi  toutes  les  maisons.  L'abbé,  dit-on,  s'était  ca- 
ché derrière  une  cheminée  de  la  dernière  maison,  au 
coin  de  la  rue  de  La  Harpe;  mais  il  faisait  soleil  et  son 
ombre  l'a  décelé.  Un  des  gardes  l'a  menacé  de  lui 
tirer  des  coups  de  fusil.  L'abbé  n'a  pas  eu  assez  de  ré- 
solution pour  se  laisser  tomber  du  haut  des  toits  et  il  a 
été  pris.  On  a  mis  notre  orfèvre  dans  le  lit  de  Tabbè, 
pendant  ce  temps-là  ;  le  chirurgien  a  fait  son  métier  et 
on  lui  a  donné  du  bouillon  ;  le  commissaire  a  procédé, 
de  son  côté,  à  interroger  et  à  faire  un  procès-verbal. 
On  dit  que  l'abbé  a  envoyé  chercher  deux  autres 
abbés.  Cela  a  duré  jusqu'à  près  de  minuit.  On  a  recon- 


[JANV.  1753]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  441 

(luit  l'orfèvre  chez  lui,  dans  son  carrosse,  et  on  a  con- 
duit l'abbé  en  prison  ;  son  affaire  ne  sera  pas  longue. 
Il  y  a  eu  imprudence  à  Vallat  à  monter  seul  chez  un 
homme  qu'il  ne  connaissait  pas ,  dans  une  chambre 
garnie,  et  bien  de  la  témérité  à  l'abbé  d'avoir  cru  seul 
assassiner  ou  faire  assez  de  peur  à  un  homme  en  plein 
jour. 

— ■  Le  froid  recommence  à  glace ,  comme  ces  jours 
passés.  Les  anciens  glaçons  sont  encore  sur  les  bords, 
et  la  rivière  commence  à  charrier  de  nouveau.  Mais 
pendant  huit  jours  il  est  arrivé  bien  des  bateaux  de  vin, 
de  bois,  d'avoine  et  de  marchandises. 

—  Vendredi,  26,  le  parlement  s'est  assemblé.  11  a 
été  arrêté,  d'abord,  que  les  gens  du  roi  se  rendraient 
auprès  du  roi  pour  le  supplier,  de  la  part  du  parle- 
ment ,  de  faire  retirer  l'original  et  la  copie  de  l'arrêt 
du  conseil  signifié  à  M.  Gilbert. 

M.  le  premier  président  a  ensuite  supplié  la  cour  de 
le  dispenser  de  faire  la  rédaction  des  remontrances  \ 
Il  a  fait,  à  ce  sujet,  un  très-beau  discours  pour  remer- 
cier Messieurs  du  parlement  de  leurs  bontés  et  de  la 
confiance  qu'ils  avaient  eue  en  lui;  il  a  fait  connaître 
son  zèle  pour  les  sentiments  de  la  cour,  et  son  union 
inviola])le  avec  elle.  En  conséquence,  on  a  nommé 
quatre  commissaires  pour  travailler  à  la  rédaction  des 
remontrances  :  M.  l'abbé  du  Trousset  d'Héricourt, 
M.  Boutin,  M.  Roland  de  Challerange  et  M.  Revol, 
intime  ami  de  M.  Gilbert,  conseiller  d'État. 

—  Le  23  de  ce  mois ,  la  mort  a  été  sur  les  grands. 

•  Les  articles  de  ces  remontrances   avaient   été  airétés  clans  la  séance 
fie  la  veille,  25. 


442  JOURNAL  [janv.  1753] 

Madame  la  duchesse  du  Maine,  princesse  de  la  maison 
de  Condé,  est  morte,  âgée  de  soixante-seize  ans  passés. 
Elle  a  laissé  pour  enfants  ,  M.  le  prince  de  Dombes  et 
M.  le  comte  d'Eu. 

La  fille  unique  de  M.  le  comte  de  Saint-Sé vérin 
d'Aragon  \  ministre  d'État ,  épouse  de  M.  d'Egmont , 
comte  de  Pignatelli,  est  morte,  à  la  suite  d'une  couche, 
à  l'âge  de  seize  ans.  Elle  est  extrêmement  regrettée. 
Elle  était  petite-fille  de  madame  de  Villemur,  veuve 
du  garde  du  trésor  royal. 

—  Samedi,  29,  les  gens  du  roi  ont  été  à  Versailles 
et  ont  été  assez  mal  reçusc  Le  roi  leur  a  répondu  :  «  Je 
veux  être  obéi,  de  quelque  manière  et  en  quelque  forme 
que  mes  volontés  parviennent  à  mon  parlement.  La 
conduite  qu'a  tenue  mon  parlement  depuis  quelque 
temps  m'oblige  à  en  user  ainsi.  » 

Le  parlement  s'est  assemblé  le  mardi,  30,  le  matin. 
Il  est  outré  de  la  réponse  du  roi.  Le  parti  était  pris , 
même  avant  l'assemblée ,  de  se  séparer,  les  chambres 
restant  assemblées  ,  et  de  cesser  toutes  fonctions.  C'est 
pourquoi  le  parlement  a  envoyé  ordre  au  Châtelet  de 
lui  envoyer,  à  huit  heures  du  matin,  la  procédure  et  le 
jugement  de  l'abbé  Labadie^  qui  a  voulu  assassiner  le 
sieur  Vallat.  Cela  a  été  exécuté,  et  comme  ce  procès 

*  Blanche-Alphonsine-Octavie-Marie-Louise-Françoise  ,  née  en  juillet 
1736.  Elle  avait  épousé  le  14  décembre  1750,  Casimir,  marquis  d'Egmont, 
frère  de  Guy-Félix,  et  était ,  par  conséquent,  belle-sœur  de  la  comtesse 
d'Egmont  dont  il  a  été  parlé  ci-dessus  ,  p.  49.  Elle  mourut  le  20  au  lieu 
du  23  comme  le  dit  Barbier. 

*  Il  avait  appelé  de  la  sentence  rendue  contre  lui  au  Châtelet  ou  plutôt 
était  censé  l'avoir  fait ,  car  la  sentence  du  prévôt  de  Paris  est  aussi  du 
mardi  30  janvier,  et  le  parlement  s'était  fait  apporter  ce  jugement  à  huit 
heures  du  matin ! 


[jANV.  1753]  DE  E.  J.  F.  BARBIER.  443 

n'était  pas  difficile  et  qu'il  fallait  un  exemple ,  on  vou- 
lait le  juger  avant  de  se  séparer;  on  y  a  travaillé,  en 
effet,  jusqu'à  dix  heures  et  demie.  L'abbé  a  été  renvoyé 
au  Châtelet'  ;  il  y  a  été  appliqué  à  la  question  extraor- 
dinaire, et  il  a  été  rompu  le  mardi  30,  sur  les  six 
heures  du  soir.  On  dit  que  c'était  un  mauvais  sujet, 
mais  homme  de  famille  de  Bordeaux. 

—  Après  ce  jugement,  les  chambres  se  sont  donc 
assemblées  ;  après  bien  des  discussions  sur  le  parti 
qu'on  prendrait ,  il  a  été  arrêté  qu'on  continuerait  de 
travailler  aux  remontrances ,  que  les  chambres  s'as- 
sembleraient le  G  février  pour  les  lire ,  et  on  a  remis  à 
ce  jour-là  à  délibérer  sur  la  réponse  du  roi.  Au  moyen 
de  cela,  on  lira  les  remontrances  dans  huit  jours  :  il  y 
aura  peut-être  quelque  changement  à  y  faire  ;  les  gens 
du  roi  iront  demander  un  jour  pour  une  députation; 
cela  mènera  au  moins  à  quinzaine ,  pendant  lequel 
temps  on  continuera  de  travailler  aux  affaires ,  les  es- 
prits se  radouciront ,  le  roi  fera  examiner  les  remon- 
trances en  son  conseil  avant  de  donner  une  réponse , 
et  il  y  aura  peut-être  d'ici  là  quelque  arrangement  avec 
le  clergé ,  car  c'est  là  le  but  principal. 

—  Sur  un  refus  de  sacrements  fait  par  un  curé, 
dans  la  ville  de  Troyes,  le  présidia;  '  a  procédé  contre  lui, 
l'a  décrété  et  l'a  apparemment  condamné  à  une  amende. 
Bref,  il  a  fait  vendre  les  meubles  du  curé,  ce  qui  a  très- 


"  Arrêt  de  l